BARON

 

 

 

Louis BOUCHENÉ dit BARON

 

acteur français

(Alençon, Orne, 20 septembre 1837* – 14 rue de Paris, Asnières-sur-Seine, Seine [auj. Hauts-de-Seine], 02 mars 1920*)

 

Epouse à Paris 9e le 19 mars 1870* Julie Claire ROUQUARI (Rio de Janeiro, Brésil, 15 juillet 1852 –) ; parents de Louis BOUCHENÉ dit BARON fils (Paris 8e, 24 décembre 1870* – Dieppe, Seine-Maritime, 30 novembre 1939) [épouse à Asnières-sur-Seine le 28 juillet 1914, Julie Zélie Joséphine LOUVET] acteur qui créa l'opérette J'adore ça d'Henri Christiné (Théâtre Daunou, 1925) ; et de Claire BOUCHENÉ (Paris 9e, 17 décembre 1871* – Nice, Alpes-Maritimes, 05 juillet 1964).

 

 

Sa famille, qui le destinait au commerce, l'envoya très jeune à Paris, où il entra en qualité de commis dans un magasin de tissus. Il y resta un an à peine. Sa vocation le portait au théâtre et c'est là qu'il passait toutes ses heures de loisir. En 1857, il débuta, sous le nom de Cléophas, sur la petite scène de la Tour-d'Auvergne, dans le rôle de Dufouré, des Faux Bonshommes. Engagé par un directeur de troupe de province, il joua de 1858 à 1860, à Limoges d'abord, à Troyes ensuite. C'est dans cette ville que la conscription le prit en 1860, et il servit pendant trois ans dans les carabiniers. Sans s'en douter, il se préparait dès lors à l'étourdissant succès qu'il devait trouver plus tard dans les Carabiniers d'Offenbach. Peu fait pour la discipline, il lui arrivait souvent, comme dans cette opérette, d'être en retard à la caserne. En 1863, il quitta le régiment et rentra au théâtre. Il se fit applaudir dans les rôles de comique à Toulouse, à Rouen, où M. Cogniard, directeur des Variétés, frappé de son talent plein d'originalité et de rondeur, l'attacha à son théâtre. Louis Bouchené débuta aux Variétés en 1866, dans le Photographe, et changea alors son nom de Cléophas contre celui de Baron, qu'il a rendu fameux. Il obtint de vifs succès dans les Deux Sourds, la Permission de dix heures, l'Homme au pavé, la Grande-duchesse de Gérolstein, l'Affaire de la rue Quincampoix, la Vie parisienne, les Brigands, etc. Pendant la Commune, il fit une excursion artistique en province, puis il revint à Paris où il prit la direction du petit théâtre de la Tour-d'Auvergne, qu'il céda en 1872 à M. Bridault. Il fut alors engagé de nouveau au théâtre des Variétés, où il est resté attaché jusqu'en 1897 et où il a figuré avec éclat dans un grand nombre de pièces et d'opérettes. Nous citerons particulièrement : En 1873, le Commandant Frochard. En 1874, la Petite Marquise ; les Mormons ; l'Ingénue. En 1875, les Trente millions de Gladiator ; la Revue à la vapeur ; le Passage de Vénus ; la Guigne ; la Boulangère a des écus (Coquebert) ; les Bêtises d'hier. En 1876, le Maître d'école ; le Roi dort. En 1877, les Charbonniers de Philippe Gille et Jules Costé (qu'il joua à l'Opéra de Paris le 23 décembre 1880) ; Professeur pour Dames ; la Poudre d'escampette ; la Cigale. En 1878, Niniche ; la Revue des Variétés ; le Grand Casimir. En 1879, la Femme à papa. En 1880, Nos beaux-pères. En 1882, Lili. En 1883, Mam'zelle Nitouche. En 1886, le Fiacre 117, dont le succès fut retentissant. En 1888, Décoré. En 1890 : Monsieur Betsy ; Ma cousine.

Baron s'est associé en 1886 avec M. Bertrand, directeur des Variétés. Il s'est éloigné à diverses reprises des Variétés pour aller faire quelques créations au théâtre de la Gaîté (le Petit Poucet, féerie, 1885), aux Folies-Dramatiques (1897), au Châtelet (1899) ; puis il est rentré aux Variétés, où il a continué de faire applaudir son jeu plein de fantaisie cocasse, dans la Rieuse ; les Deux Ecoles ; le Beau Jeune Homme ; le Bonheur, mesdames ! ; etc. Ma tante d’Honfleur fut sa dernière création (1914).

Avec sa petite tête juchée sur un corps tout en longueur, sa voix caverneuse agrémentée d'un zézaiement comique, son jeu plein de naturel et de fantaisie, Baron fut un acteur d’une drôlerie irrésistible.

Jahyer a écrit à son propos : « Son jeu en dehors porte sur le public. Toujours plein de naturel et de rondeur, il est parfois d'une bêtise réjouissante qui le rend tout à fait amusant. La singularité de ses gestes, la bizarrerie de sa prononciation se gravent dans la mémoire des spectateurs. Les charges sont grotesques, mais restent toujours plaisantes, parce qu'il ne vise jamais à composer ses figures excentriques en dehors de la vérité. »

En 1895, il habitait 8 rue de Maubeuge à Paris 9e ; en 1905, il habitait 5 rue des Bourguignons à Bois-Colombes (Hauts-de-Seine).

 

 

 

 

Baron dans la Belle Hélène (Calchas)

 

 

 

Baron dans la Vie parisienne (l'Amiral Suisse)

 

 

 

Le joyeux, l'original comédien que cet ancien carabinier ! Oui vraiment, carabinier. Baron débuta dans la cavalerie après avoir débuté à la Tour-d'Auvergne. Aux Variétés, ses commencements furent modestes ; mais depuis, quelle place il s'y était faite ! Sa première grande soirée fut la création des Brigands, d'Offenbach ; le fameux chef des carabiniers, pour lequel il trouva d'irrésistibles effets comiques, est resté légendaire. Dès lors, Baron fut en pleine évidence. Que d'autres rôles ensuite, jusqu'à Mam'zelle Nitouche et aux Charbonniers, qui lui valurent un nom parmi les premiers comiques parisiens ! Et le Petit Poucet, à la Gaîté, quelle merveille d'invention et de verve !

Et tant d'autres créations, toutes si plaisantes, toujours variées... si fouillées... celle de Monsieur Betzy... de Ma Cousine... Et celles du Premier mari de France et de Madame Satan ! Quant à la prise du rôle de Ricin dans la triomphale introduction de Chilpéric aux Variétés, elle peut compter aussi pour une des créations des plus personnelles. Et qui n'a pas vu Baron dans son extraordinaire Panatellas, de la Périchole, et dans son non moins extraordinaire Belphégor, du Carnet du Diable, n'a rien vu. Qui ne l'a pas entendu dans cette dernière pièce chanter les couplets de l'agence Cook n'a rien entendu.

Baron a acquis le talent ; il a toujours eu l'originalité.

Pendant quelques temps codirecteur des Variétés, Baron s'est bientôt lassé des tracas administratifs. Il est rentré dans le rang... une bonne place, qu'il n'avait, d'ailleurs, pas quittée.

(Adrien Laroque, Acteurs et actrices de Paris, juillet 1899)

 

 

 

 

Baron dans les Charbonniers (Bidard) de Jules Costé, par Henri de Toulouse-Lautrec (1897)

Marcelle Lender et Baron, lithographie d'Henri de Toulouse-Lautrec (1893)

 

 

 

 

Venu à Paris vers l'âge de dix-huit ans, il fut d'abord commis de magasin ; mais il se sentait plus de vocation pour le théâtre que pour le commerce et, en 1857, il paraissait, sous le nom de Cléophas, au théâtre de La Tour-d'Auvergne. Peu après, il partit jouer en province, séjourna successivement à Limoges, à Troyes, où il fut pris par la conscription et incorporé — était-ce une prédestination ? — dans les carabiniers. En 1863, on retrouve Bouchenez à Toulouse et, l'année suivante, à Rouen ; c'est là que Cogniard, directeur des Variétés, remarque le jeune acteur et décide de l'attacher à son théâtre. En 1866, Bouchenez, ayant troqué son pseudonyme de Cléophas pour celui de Baron, débute aux Variétés dans le Photographe, une amusante fantaisie de Meilhac et Halévy. Mais ce n'est que trois ans plus tard que Baron révéla son véritable talent, dans le rôle du chef des carabiniers des Brigands, d'Offenbach ; quand, juché sur ses longues jambes et remuant ses longs bras à la façon d'un automate, il traversa la scène d'un pas tranquille et mécanique, scandant de sa voix profonde et grave le fameux refrain : Nous arrivons toujours trop tard, toute la salle fut conquise par ce comique d'une si intense drôlerie. Le succès du nouvel acteur s'affirma peu après avec les Deux sourds, la Grande-Duchesse de Gérolstein (baron Grog), la Vie parisienne (Bobinet).

Un moment, Baron quitta les Variétés pour prendre la direction du petit théâtre de La Tour-d'Auvergne (1871) ; mais son absence ne fut pas de longue durée et, dès 1872, il revenait aux Variétés, où il joua sans interruption pendant quinze ans. C'est à cette période que se rattachent ses plus fameuses créations. Pour n'en omettre aucune, il faudrait citer toutes les pièces qui furent représentées aux Variétés entre 1872 et 1886 : en 1873, le Commandant Frochard ; en 1874, la Petite Marquise, où il incarna le marquis de Kergazon, l'historien des troubadours, l'Ingénue (Dauberthier) ; en 1875, les Trente millions de Gladiator, la Guigne, la Boulangère a des écus ; en 1876, le Maître d'école, qu'il devait reprendre en 1899, au Palais-Royal ; en 1877, les Charbonniers, où il personnifiait l'ahuri Bidard, sous-secrétaire de commissaire de police, la Cigale, où il représentait le physicien en tous genres et directeur de troupe, Carcassonne ; en 1878, Niniche, le Grand Casimir ; en 1879, la Femme à papa, où, dans le rôle de Bodin-Bridet, il donnait la réplique à Judic et à José Dupuis ; en 1882, Lili ; en 1883, Mam'zelle Nitouche, où tout Paris voulut l'entendre, dans le rôle de Célestin Floridor, chanter avec Judic le fameux duo du « soldat de plomb » ; en 1886, le Fiacre 117. Il avait, l'année précédente, tenu à la Gaîté, dans la féerie le Petit Poucet, le rôle de Truffentruffe, le pitoyable cuisinier de l'Ogre.

En 1886, Baron s'associa avec Bertrand et assuma la direction des Variétés, qu'il céda ensuite à Samuel, pour reprendre sa place dans une troupe fameuse, dont il finit par rester le dernier représentant. Dans l'esprit de la génération d'hier, le nom de Baron est inséparable de ceux de Léonce, de Christian, de José Dupuis, de Lassouche, de Céline Chaumont, de Judic... Plus tard, Baron trouva en Guy, Brasseur, Réjane, Jeanne Granier, etc., d'excellents partenaires. Avec les uns et les autres, il créa, à partir de 1888, Décoré, la Bonne à tout faire, Monsieur Betzy — qui fut, avec le personnage de Laroque, un de ses principaux succès, — Ma cousine, le Premier Mari de France, la Rieuse, le Carnet du diable — où il crayonna un amusant Belphégor, — les Pantins de madame, le Truc de Séraphin, Mademoiselle George (1900). Il participait aussi à des reprises fameuses et réincarnait Ricin dans Chilpéric, Panatellas dans la Périchole, le bailli dans l'Œil crevé, l'amiral dans la Vie parisienne, Calchas dans la Belle Hélène (1899) et John Styx dans Orphée aux Enfers.

L'âge n'avait pas ralenti son activité : en 1902, à soixante-quatre ans, il dessinait dans les Deux écoles, de Capus, l'amusante silhouette de Joulin ; l'année suivante, il donnait un pittoresque relief au rôle épisodique de l'agent d'affaires Bluche, dans le Beau Jeune Homme ; en 1905, il réalisait, dans le Bonheur, mesdames !, une étonnante caricature du vieux marquis des Arromanches et, reprenant ce rôle sept ans plus tard, à soixante-quinze ans, y apportait une égale fantaisie. Ses dernières créations furent le duc de Roncevaux dans Paris-New-York (1907), M. Mondoucet dans Jean III (1912) et, enfin, le père Dorlange dans Ma tante d'Honfleur (1914), par quoi il clôtura sa longue carrière dramatique.

Pour avoir diverti plusieurs générations, Baron était devenu une sorte de figure symbolique et, pour beaucoup, le type même du comique. Il faut remarquer, cependant, qu'à peu d'exceptions près, Baron n'a jamais rempli les rôles de premier plan et n'avait pas, par exemple, l'envergure d'un José Dupuis. Mais — et c'étaient là l'originalité et la valeur de son talent — il savait communiquer un relief extraordinaire aux personnages épisodiques dont il tenait généralement l'emploi. Une simple réplique prenait dans sa bouche une drôlerie irrésistible et fixait l'attention amusée du public.

Il suffisait, d'ailleurs, de le voir pour être disposé au rire : très grand, tout en longueur, il offrait au sommet d'un corps démesuré l'amusement d'une petite tête, éclairée ordinairement d'un regard malicieux, mais qui revêtait à l'occasion des mines plaisamment ahuries. Dès qu'il ouvrait la bouche, le rire se déchaînait, à entendre cette voix caverneuse, raboteuse, qu'il tirait, semblait-il, du plus profond de lui-même et qui avait par instants des résonances d'aboiement. Il en corsait, d'ailleurs, l'effet par une bizarrerie de prononciation, une sorte de zézaiement, qui devenait un nouvel élément de comique. Son jeu, très en dehors, offrait un curieux mélange de naturel et de fantaisie. Il ne manquait pas, certes, d'agrémenter ses rôles de trouvailles personnelles et imprévues ; mais, si loin qu'il poussât la bouffonnerie, il ne perdait jamais contact avec la réalité. Comme ces caricaturistes qui, dans leurs charges les plus outrées, observent toujours la ressemblance, Baron, dans ses compositions excentriques et grotesques, gardait un souci de la vérité, qu'il exprimait par la simplicité de ses gestes, sa bonhomie et sa rondeur. Avec l'âge, d'ailleurs, sans rien perdre de ses dons de comique excessif et de bouffonnerie épique, Baron avait introduit dans son jeu plus de finesse et de juste mesure : du ton de la farce il s'était élevé au style de la comédie. A cette dernière manière appartiennent le Joulin des Deux écoles, le père Mondoucet de Jean III, le père Dorlange de Ma tante d'Honfleur.

A la ville, Baron était un homme simple, modeste, ennemi de tout cabotinage, très aimé de ses camarades ; il les amusait, d'ailleurs, par son esprit, qu'il avait naturellement fin et plaisant. Avec sa mort, c'est une longue page de l'histoire de notre théâtre comique qui s'achève ; il se trouve que le dernier témoin de cette époque en a été un des plus brillants acteurs.

(F. Guirand, Larousse mensuel illustré, mai 1920)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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