Thaïs

 

affiche pour la création de Thaïs par Manuel Orazi (1895)

 

Comédie lyrique en trois actes et sept tableaux, livret de Louis GALLET, d'après Thaïs (1890), roman d'Anatole François THIBAULT dit Anatole FRANCE (75010.Paris, 16 avril 1844 37.La Béchellerie, Saint-Cyr-sur-Loire, 12 octobre 1924), musique de Jules MASSENET. Le roman d'Anatole France est inspiré par la vie de sainte Thaïs, pénitente du IVe s. après J.-C. Selon une tradition mal établie, Thaïs, courtisane égyptienne d'une grande beauté, fut convertie par un anachorète, qui la conduisit dans un monastère, où elle mourut après plusieurs années de pénitence.

 

 

   partition

 

manuscrit autographe de la partition (acte I)

manuscrit autographe de la partition (ballet et scène de l'oasis)

 

 

 

Anatole France par Kess Van Dongen

 

 

Création au Théâtre de l'Opéra (Palais Garnier) le 16 mars 1894. Mise en scène d'Alexandre Lapissida. Chorégraphie de Joseph Hansen. Décors de Marcel Jambon et Alexandre Bailly (1er, 5e, 6e et 7e tableaux), et Eugène Carpezat (2e, 3e et 4e tableaux). Costumes de Charles Bianchini.

 

Le 13 avril 1898, l'ouvrage fut présenté dans sa version définitive, avec le tableau de l'Oasis et un nouveau ballet.

 

 

personnages

emplois

Opéra de Paris

16 mars 1894

création

Opéra de Paris

13 avril 1898

version définitive

Opéra de Paris

09 mars 1901

47e

Opéra de Paris

27 janvier 1904

58e

Opéra de Paris

17 juin 1907

69e

Opéra de Paris

25 août 1910

100e

Thaïs, comédienne et courtisane soprano Mmes Sibyl SANDERSON Lucy BERTHET Lucy BERTHET

Lucy BERTHET

Lina CAVALIERI Maria KOUSNETZOFF
Crobyle, esclave soprano Jeanne MARCY Pauline AGUSSOL

Maggie VAN PARYS

Pauline AGUSSOL

Antoinette LAUTE-BRUN Antoinette LAUTE-BRUN
Myrtale, esclave mezzo-soprano Meyriane HÉGLON-LEROUX Laure BEAUVAIS

Laure BEAUVAIS

Laure BEAUVAIS

Jeanne DURIF Jeanne DURIF
Albine, abbesse mezzo-soprano Laure BEAUVAIS PRADIER

TALEMA

Jeanne GOULANCOURT

Jeanne GOULANCOURT Jeanne GOULANCOURT
la Charmeuse (au ballet) [rôle ajouté en 1898 et supprimé à partir de 1916] soprano   Berthe MENDÈS DE LÉON

Berthe MENDÈS DE LÉON

Berthe MENDÈS DE LÉON

Pauline AGUSSOL Jeanne CAMPREDON
Athanaël, Cénobite baryton MM. Francisque DELMAS Francisque DELMAS

Francisque DELMAS

Francisque DELMAS

Francisque DELMAS Francisque DELMAS
Nicias, jeune Philosophe sybarite ténor Albert ALVAREZ Albert VAGUET

Albert VAGUET

Léon LAFFITTE

Gaston DUBOIS Gaston DUBOIS
Palémon, vieux Cénobite basse François DELPOUGET François DELPOUGET

François DELPOUGET

François DELPOUGET

François DELPOUGET François DELPOUGET
un Serviteur baryton EUZET FOURCADE CHRISTIN

CHRISTIN

CHRISTIN GONGUET
un Homme du Peuple   MARTIN  

 

 

   
Cénobites   MM. Charles Gustave LAURENT, GALLOIS, Louis IDRAC, Marcel DEVRIÈS, DHORNE, BOURGEOIS, LACOME, Jean Fernand DENOYÉ, PALIANTI, PERRIN, BALAS MM. Charles Gustave LAURENT, GALLOIS, ROGER, BARRAU, DHORNE, BOURGEOIS, LACOME, Jean Fernand DENOYÉ, PALIANTI, PERRIN, BOUISSAVIN

 

 

   
Histrions et Comédiennes, Philosophes, Amis de Nicias, Peuple, les Filles blanches chœur    

 

 

   
Danse   voir ci-dessous voir ci-dessous

 

 

   
Chef d'orchestre   Paul TAFFANEL  

Paul TAFFANEL

Paul TAFFANEL

Paul VIDAL Henri RABAUD

 

 

 

Danse (16 mars 1894) Danse (13 avril 1898) Danse (18 octobre 1930) Danse (03 août 1931)

ACTE I

1er TABLEAU
Sosie de Thaïs. — Mlle Mante III.

 

2e TABLEAU

Comédiennes :

Coryphées. — Mlles Mouret, Tétard, Bariau, Couat, de Mérode, Didier, Sirêde, Cazeneuve, Esnel, Robin.

Comédiens :
MM. Férouelle, Berger, Domingi II, Willemot, Lavigne, Moreau.

 

ACTE III

1er TABLEAU

Esprits de la Tentation.

Sujets. — Mlles Viollat, Blanc, Gallay, Tréluyer, J. Régnier, Vendoni, Mante.

 

2e TABLEAU

Divertissement réglé par M. Joseph Hansen. — Mlle Mauri.

 

Esprits de la Tentation.

Sujets. — Mlles Viollat, Blanc, Gallay, Tréluyer, J. Régnier, Vendoni, Mante.

 

Les Ames déchues.

Sujets. — Mlles Perrot, Mestais, Rat, Parent, P. Régnier, Charles.

Coryphées. — Mlles Morlet, Tétard, Bariau, Bossu, Dockes, de Mérode, Cazeneuve, Lainé, Sirêde, Didier, Hayet, Esnel.

 

Les Sirènes.

Sujets. — Mlles Vangothen, Sandrini, Salle, H. Régnier, Chasles, Boos.

 

Les Tritons.

Sujets. — MM. Ladam, Lecerf, Stilb, Marius, Girodier, Régnier, Javon.

 

Les Gnomes.

Coryphées. — Mlles Mouret, Villard, Hatrel, Couat, Mante, Stilb, Moormans, Barbier, Keller, Billon, Mendez, Poncet.

 

Les Sphinges.

Sujets. — Mlles Monnier, Grangé, Monchanin, Piron.

 

Les Esprits de l'Abîme et les Ames.

Quadrilles. — Mlles Soubrier, Robin, Staats, Lefèvre, Hauguel, Richaume, Couat II, Mendez II, Verdant, Meunier, Robiette, Yves, Meunier II, Poulain, Mollard, Bordier, Hugon II, Bariau II, de Verrey II, de Folly, Labatoux, Buinavin, de Verrey, Hugon.

 

Spectres.

Ballet. — MM. Friant, Ferrouelle, Baptiste, Domingé II, Berger, Elisée, Meunier, Diany, Hoquante, Domingi, Keller, Javon, Stilb, Lavigne, Pacalet, Huygh, Willemot, Cleret, Moreau, Baron.

 

Esprits de la Perdition.

Figurantes. — Mlles Blanc, Brunet, Lambert, Gladieux, Mullier, Morand, Lydia, Regnault, Fréret, Cadya, Lemand, Muratet, Bicard, Lasne, Porté, Bréville.

 

Dernière apparition de Thaïs.

Ballet, sosie de Thaïs : Mlle Metzger.

 

Cinq anges.

Ballet. — Mlles Charrier II, Chouinska, Dubois, Staats II, Piron.

ACTE I

1er TABLEAU
Sosie de Thaïs. — Mlle B. Mante.

 

2e TABLEAU

Comédiennes :

Coryphées. — Mlles Tétard, Meunier, Billon, Dockes, Didier, Sirêde, Moormans, Hatrel.

Comédiens :
MM. Staals, Berger, Lavigne, Leblanc, Baron II, Cuvelier.

 

ACTE II

2e TABLEAU

 

Divertissement réglé par M. Joseph Hansen. — Mlle Carlotta Zambelli.

Mlles H. Regnier, Robin, J. Regnier, Viollat, Blanc, Gallay, Beauvais, Charrier, de Mérode, Morlet, Boos, Monchanin, Barbier, Esnel.

 

La Charmeuse de Siloë. — Mlle Berthe Mendès de Léon.

Mlles Tétard, Meunier, Dockes, Billon, Hatrel, Moormans, Keller, B. Mante, Didier, Sirêde, Klein, Lainé, Richaume, Couat, Souplet, Couralet, Hugon II, Bouissavin, Robiette, Dethul, Mendès, Labatoux, Poncet, Neetens.

ACTE II

2e TABLEAU

 

Divertissement.

Mlle Camille Bos.

Deux Mauresques : Mlles Y. Franck, Ellanskaia.

Mlles Simoni, Hughetti, Barban, Didion.

Mlles Damazio, Binois, Morenté, Tervoort, Cébron, S. Schwarz, Grellier, Legrand, Lopez, Bonnet, Binder, Gency, Thuillant, Parme, Leplat, A. Bourgat.

 

ACTE II

2e TABLEAU

 

Divertissement.

Mlle Lamballe.

Deux Mauresques : Mlles Y. Franck, Ellanskaia.

Mlles Cérès, Simoni, Hughetti, Didion.

Mlles Damazio, Morenté, Sarabelle, Lopez, Binder, Thuillant, Leplat, A. Bourgat.

 

 

 

 

personnages

Opéra de Paris

21 mai 1916

143e

Opéra de Paris

12 janvier 1924

300e

Opéra de Paris

10 octobre 1927

400e

Opéra de Paris

07 août 1929

421e

Opéra de Paris

18 octobre 1930

447e

Opéra de Paris

03 août 1931

 

Opéra de Paris

17 octobre 1931

468e

Thaïs Marguerite CARRÉ Maria KOUSNETZOFF Mireille BERTHON Mireille BERTHON Maryse BEAUJON   Marthe NESPOULOUS
Crobyle Antoinette LAUTE-BRUN Marcelle DENYA Louise BARTHE

Aimée MORTIMER

Aimée MORTIMER

  Andrée MARILLET
Myrtale Jeanne DURIF Madeleine LALANDE Madeleine LALANDE

Tina DUBOIS-LAUGER

Jeanne MANCEAU

  Jeanne MANCEAU
Albine Rose MONTAZEL Madeleine CARON Jeanne MONTFORT

Jeanne MONTFORT

Jeanne MONTFORT

  Laure TESSANDRA
Athanaël MM. Francisque DELMAS Robert COUZINOU John BROWNLEE

John BROWNLEE

André PERNET

André PERNET  
Nicias John O'SULLIVAN Maurice DUTREIX Raoul GILLES   Raoul GILLES Raoul JOBIN  
Palémon Léon ERNST Fred BORDON RAYBAUD   Pierre FROUMENTY Pierre FROUMENTY  
un Serviteur GONGUET GONGUET Charles GUYARD   Charles GUYARD Charles GUYARD  
un Cénobite         Charles GUYARD Charles GUYARD  
un Cénobite         Edouard MADLEN Edouard MADLEN  
Cénobites           ROBERT, PANCOTTI, LANDRAL, ANGLES, LEROUX, DAVID, PICAT, LEFEBVRE, RENAULT, BARILLIER  
Danse         voir ci-dessus voir ci-dessus  
Violon solo (Méditation)         Henri MERCKEL OBERDOERFFER  
Chef d'orchestre François RÜHLMANN Philippe GAUBERT Gabriel GROVLEZ

Joseph-Etienne SZYFER

Gabriel GROVLEZ

Gabriel GROVLEZ Gabriel GROVLEZ

 

 

 

personnages

Opéra de Paris

07 novembre 1931

500e

Opéra de Paris

01 juin 1934

500e fêtée

Opéra de Paris

12 octobre 1939

557e

Opéra de Paris

11 décembre 1944

600e

Opéra de Paris

03 février 1951

648e

Opéra de Paris

20 août 1956

683e

Thaïs Mmes Yvonne GERVAIS Solange RENAUX Yvonne GALL Anita VOLFER Geori BOUÉ Paulette CHALANDA
Crobyle MASSON Andrée MARILLIET Germaine HAMY Germaine HAMY

Ginette GAUDINEAU

Liliane BERTON
Myrtale Madeleine LALANDE Marie-Antoinette ALMONA Odette RICQUIER Odette RICQUIER

Odette RICQUIER

Andrée GABRIEL
Albine Jeanne MONTFORT Jeanne MONTFORT Antoinette COUVIDOUX Suzanne LEFORT

Inès CHABAL

Lucienne DELVAUX
Athanaël MM. Fred BORDON Fred BORDON Martial SINGHER Paul CABANEL

René BIANCO

René BIANCO
Nicias Raoul GILLES Raoul GILLES Edmond RAMBAUD Georges NORÉ Jean MICHEL Louis RIALLAND
Palémon Charles CAMBON Pierre FROUMENTY Charles CAMBON André PHILIPPE André PHILIPPE André PHILIPPE
un Serviteur BOINEAU Léon ERNST MADLEN René DESHAYES Michel FOREL Edmond CHASTENET
Chef d'orchestre Gabriel GROVLEZ François RÜHLMANN Paul PARAY François RÜHLMANN

Robert BLOT

Jean FOURNET

 

La 557e eut lieu à l'Opéra-Comique, le Palais Garnier ayant été fermé par ordre de la défense passive.

  

Autres interprètes des principaux rôles à l'Opéra :

Thaïs : Mmes CARRERE (1901), VERLET (1905), DUBEL (1906), GARDEN (1908), BROZIA (1908), ACKTÉ (1910), VALLY (1913), BUGG (1913), EDVINA (1916), FER (1916), CHENAL (1917), LUBIN (1918), VISCONTI (1919), VALLIN (1920), Françoise ROSAY (1920), VECART (1920), RITTER-CIAMPI (1921), BEAUJON (1921), HARAMBOURE (1922), ALEXANDROWICZ (1922), ROOSEVELT (1922), VALLY (1923), VIX (1924), HELDY (1925), NESPOULOUS (1925), JEFFERSON-COHN (1926), CORTOT (1926), VICTRIX (1926), GUYLA (1934), DJANEL (1935), BOVY (1939), DOSIA (1940), M. LUCCIONI (1945), BONNI-PELLIEUX (1946), DE PHILIPPE (1947), D. DUVAL (1947), BRUMAIRE (1948), SEGALA (1955).

Athanaël : MM. BARTET (1894), M. RENAUD (1908), ALBERS (1908), DANGES (1908), ROSELLY (1911), H. DUFRANNE (1911), VANNI-MARCOUX (1913), LESTELLY (1913), JOURNET (1914), BATTISTINI (1917), CERDAN (1919), TEISSIÉ (1920), FORMICHI (1922), BALDOUS (1922), BESSERVE (1922), G. BECKMANS (1922), ARNAL (1923), ROUGENET (1923), ROUARD (1923), LANTERI (1924), DALERANT (1924), MAURAN (1926), PERNET (1928), NOUGARO (1931), MOROT (1934), ENDRÈZE (1935), PACTAT (1942), CLAVERIE (1946), BOURDIN (1947), DENS (1947), ROUX (1951), VAILLANT (1953), SAVIGNOL (1953).

 

683 représentations à l’Opéra au 31.12.1961.

 

 

Première à la Monnaie de Bruxelles le 07 mars 1896 avec Mmes Georgette LEBLANC (Thaïs), ARMAND (Albine), MILCAMPS (Crobyle), HENDRIKX (Myrtale), MM. SEGUIN (Athanaël), ISOUARD (Nicias), JOURNET (Palémon).

 

 

 

Sibyl Sanderson (Thaïs) lors de la création

 

Francisque Delmas (Athanaël) lors de la création

 

Sibyl Sanderson (Thaïs) et Francisque Delmas (Athanaël) dans l'acte II, lors de la création

 

Albert Alvarez (Nicias) lors de la création

Berthe Mendès de Léon (la Charmeuse) lors de la reprise de 1898

 

 

 

Composition de l’orchestre

 

2 flûtes et 1 piccolo, 2 hautbois et 1 cor anglais, 2 clarinettes et 1 clarinette basse, 2 bassons et 1 contrebasson, 4 cors, 3 trompettes en ut, 3 trombones et 1 tuba, 1 paire de timbales, grosse caisse et cymbales (2 exécutants si possible), triangle, tambour de basque, tambour militaire (1 exécutant), harpe(s), cordes.

Sur le théâtre :

Acte I. 1er tableau : 1 flûte, 1 cor anglais, 1 clarinette, 1 ou 2 harpes (joués par les musiciens de l’orchestre) et un harmonium grand format.

Acte II. 2e tableau : 1 hautbois, 1 cor anglais, 1 clavier avec timbres (du si2 au mi5), 1 tambour arabe, crotales ou triangle (joués par les musiciens de l’orchestre) et 1 piano.

Acte II. Ballet : Cymbales antiques (ré5) pour les danseuses. A l’orchestre : 3 ou 4 tambourins

Acte III. 2e tableau : Tonnerre et machine à vent.

 

 

 

Résumé.

L'action se déroule à Alexandrie et alentour au IVe siècle après J.-C. Le moine Athanaël convertit la courtisane Thaïs en se perdant lui-même, car elle meurt finalement comme une sainte, tandis que le malheureux se tord de concupiscence et de désespoir à ses pieds. (Ne pas confondre la Thaïs d'Alexandrie, qui était brune, avec la courtisane grecque du IV siècle avant J.-C., épouse de Ptolémée et qui était blonde.)

 

ACTE I.

1er TABLEAU : La Thébaïde.

Les pieux cénobites retirés dans la solitude de la Thébaïde achèvent leur frugal repas du soir. L'un d'eux, Athanaël, qui est allé à Alexandrie, rapporte les débordements scandaleux dont une courtisane, Thaïs, remplit la cité. Il croit que son devoir l'appelle à convertir cette âme perdue. Vainement Palémon cherche à le décourager de tenter l'aventure, le mettant sagement en garde contre l'orgueil spirituel qui semble le menacer. Athanaël, troublé dans son sommeil par la vision de Thaïs, est bien décidé à aller quand même. Il part, accompagné des prières de ses frères.

2e TABLEAU : La terrasse de la maison de Nicias à Alexandrie.

Athanaël s'approche et contemple le panorama de la ville où il vécut jadis [Air d'Athanaël : Voilà donc la terrible cité...]. Il frappe à la porte de son ancien ami Nicias qui apparaît, les bras appuyés sur les épaules de Crobyle et Myrtale, deux belles esclaves rieuses, et lui demande l'hospitalité. Justement Thaïs va venir chez Nicias assister à un banquet. Par les soins de Crobyle et Myrtale, Nicias fait revêtir à Athanaël un habit de fête. Quand la courtisane parait, le messager de Dieu l'accueille en des termes qui détonnent vivement avec le langage qu'elle est habituée à entendre. Les invités de Nicias le raillent, mais Athanaël est bien décidé à lui apporter le salut.

 

ACTE II.

1er TABLEAU : Chez Thaïs.

L'acte s'ouvre par un Poème Symphonique (les amours d'Aphrodite), fréquemment supprimé à la représentation.

Thaïs est assise devant son miroir, lasse des plaisirs, épouvantée de se sentir vieillir [Grand Air de Thaïs, dit « Air du Miroir » : Dis-moi que je suis belle !...]. Athanaël vient à point pour lui parler de pénitence et de vie éternelle.

Elle se débat cruellement, mais on sent qu'elle cédera. Athanaël a déclaré qu'il l'attendrait à la porte.

[Interlude symphonique : Solo de violon dit « Méditation de Thaïs ».]

2e TABLEAU : Sur une place, devant la maison de Thaïs.

Athanaël attend dans la rue. On entend retentir l'écho des débauches de Nicias et de ses amis. Bientôt Thaïs sort, déclarant à Athanaël qu'elle est prête à le suivre au désert, après avoir renoncé à tout ce qu'elle possède. Nicias survient, sceptique. [Divertissement]. La foule se rassemble, prête à faire un mauvais parti à ceux qui s'en vont. Mais Nicias, généreusement, leur permet d'échapper à la vindicte populaire.

 

ACTE III.

1er TABLEAU : L'Oasis.

Athanaël conduit Thaïs au couvent d'Albine. Il va falloir songer à se séparer. D'ailleurs Thaïs n'en peut plus. Mais, en attendant, son charme a opéré sur le pieux cénobite qui a peine à se séparer d'elle [Duo dit « de l'Oasis » : Baigne d'eau mes mains et mes lèvres...].

2e TABLEAU : La Thébaïde.

Athanaël est de nouveau parmi ses frères. Palémon l'interroge sur son étrange comportement. Athanaël lui avoue qu'il ne peut chasser de ses yeux la capiteuse image de celle qu'il conduisit au couvent des saintes Filles. Palémon lui conseille d'user de prières. Mais c'est en vain. Athanaël est constamment torturé dans sa chair [Ballet de la Tentation, fréquemment supprimé à la représentation].

3e TABLEAU : Le monastère d'Albine.

Entourée des Filles blanches, Thaïs est en effet mourante, ainsi qu'Athanaël l'a vue. Elle est complètement détachée de ce monde. On la vénère ici comme une Sainte. Athanaël arrive, sombre, rempli de désirs impurs, mais elle ne lui parle que du ciel et de la félicité qui l'y attend [Duo final : Te souvient-il du lumineux voyage ?]. Elle meurt, sans voir le malheureux qui se tord à ses pieds...

 

 

 

 

 

Argument.

PREMIER ACTE. — Premier Tableau — La Thébaïde, où sont les cabanes des Cénobites, aux bords du Nil. Athanaël s'afflige à la pensée que la ville d'Alexandrie est livrée au péché : l’enfer y gouverne, une prêtresse du culte de Vénus, Thaïs, la courtisane, y répand le scandale. L'idée de gagner cette âme à Dieu hante le moine. Lorsqu'il s'endort, la vision du théâtre où Thaïs répand son charme sur l'assistance, l'obsède. Athanaël voit dans ce songe le signe que Dieu l'a choisi pour sauver la pécheresse. Dès l'aube, il se met en route.

Deuxième Tableau. — La terrasse de la maison de Nicias, opulent citadin d'Alexandrie et ancien condisciple du cénobite. Nicias, recevant la visite d'Athanaël, le convie à assister au festin qu'il donne en l'honneur de Thaïs, dont « l'amour est léger et fuyant comme un rêve », et qui ne tardera pas à le quitter.

De belles esclaves parent l'invité. Et la séductrice arrive. Aux philosophes qui l'entourent, Thaïs déclare que rien n'est vrai que d'aimer. Athanaël lui annonce qu'il ira chez elle lui porter le salut. Au moment où elle se dispose à mimer, nue, les amours d'Aphrodite, le défiant de braver Vénus, Athanaël s'enfuit.

DEUXIÈME ACTE. — Premier Tableau. — Thaïs, chez elle, supplie Vénus de lui accorder que rien ne flétrira les roses de ses lèvres, que rien ne ternira l'or pur de ses cheveux.

Athanaël vient pour délivrer son âme. Thaïs se défend d'abord en murmurant une incantation à la déesse, puis avoue au moine d'Antinoé ses craintes de la mort. Il lui répond qu'elle vivra d'une vie éternelle, mais soudain elle entend la voix de Nicias, qui chante au loin. Troublée, elle déclare ne plus croire à rien, ne rien désirer. Son rire de courtisane s'achève pourtant en sanglots.

Deuxième Tableau. — Une place devant la maison de Thaïs. Sous le portique, une statuette d'Eros chère à la courtisane. Athanaël la brise. Thaïs confie au moine qu'elle est prête à renoncer à sa vie voluptueuse et à le suivre dans le monastère.

Nicias et ses amis festoient dans une demeure voisine. Ils sortent, et les chants et les danses continuent sur la place. La foule s'opposant au départ de Thaïs, Nicias jette de l'or aux turbulents, et Athanaël emmène la repentie, tandis que les flammes dévorent sa maison.

TROISIÈME ACTE. — Premier Tableau. — Dans une oasis. Athanaël soutient Thaïs défaillante de fatigue. La vénérable Albine et les sœurs du couvent viennent à leur rencontre, et le moine se sépare de la courtisane, enfin ramenée à Dieu grâce à lui.

Troisième Tableau. — Le jardin du monastère. Thaïs est étendue sous un figuier, mourante. Athanaël, que la douleur accable, est venu la voir une dernière fois. Elle ouvre des yeux extasiés, rappelle leur lumineux voyage, les heures de calme, le jour « où, par toi, j'ai connu le seul amour ». Mais le moine, terrifié devant la mort, lui jette l'aveu qui délivre : « rien n'est vrai que la vie, et que l'amour des êtres... je t'aime ! ». Il l'implore : « Dis-moi : Je vivrai ! je vivrai ! ». Thaïs meurt.

(Programme de l'Opéra de Paris, 1930)

 

 

 

 

 

illustration pour la partition par Jean Veber (1894)

 

 

    

A PROPOS DE " THAÏS "
 

POÉSIE MÉLIQUE

 

La question de la prose en musique occupe depuis quelque temps les compositeurs et les écrivains spéciaux. Bien qu'assez ancienne dans l'histoire de l'art, elle était jusqu'ici rarement sortie du cercle intime de ceux qui, par profession, s'y pouvaient attacher. Elle est devenue aujourd'hui une « question », un sujet de discussion courante. Selon une coutume de plus en plus répandue, la presse a fait son enquête : elle a voulu connaître, sur la prose substituée au vers, dans les ouvrages lyriques, l'opinion des principaux intéressés, c'est-à-dire des compositeurs. On est allé trouver tour à tour Charles Gounod, puis MM. Ambroise Thomas, Massenet, Saint-Saëns, Paladilhe, Reyer, et aussi, dans une région moins académique, MM. Victorin Joncières, Salvayre, Benjamin Godard et Henri Maréchal.

 

Charles Gounod n'a pas manqué de rappeler alors que, « il y a une vingtaine d'années environ, il avait, le premier, posé et traité la question sur laquelle on le consultait, à savoir si la prose peut être mise en musique au théâtre et qu'il l'avait résolue dans le sens de l'affirmative, étant bien entendu, toutefois, que toute prose n'est pas également apte à être chantée et que la rythmique de la prose doit faire l'objet d'une étude spéciale ».

 

L'illustre auteur de Faust faisait allusion à ce George Dandin, encore inédit aujourd'hui, et dont il avait écrit la musique sur le texte même de Molière.

 

Les autres ont répondu de façon moins formelle, se partageant entre la prose et le vers, avec des restrictions toutefois, n'apportant enfin dans le débat rien de concluant, ni de bien intéressant, réservant sans doute leur jugement pour l'heure où une occasion leur serait donnée d'expérimenter la théorie, ce qui est présentement le cas de M. J. Massenet.

 

En ce qui me concerne, vivant dans le milieu où la nature de mes travaux m'a, depuis plus de vingt ans, permis de voir de très près les choses de la musique dramatique, j'ai été particulièrement frappé de la tendance des compositeurs à prosaïser le vers ; j'ai même, quelque part dans les Notes d'un librettiste, formulé cette définition, dont la fantaisie ne va pas sans quelque accompagnement de vérité : Poème lyrique : Ouvrage en vers que l'on confie à un musicien pour qu'il en fasse de la prose.

 

C'est qu'en effet très peu de compositeurs ont un sens littéraire assez complet, assez délicat pour garder le respect absolu du texte poétique ; c'est à leur procédé de composition très arbitraire, très exclusif, très égoïste enfin, à leur parti pris de ne pas épouser la forme littéraire pur, mais de la repétrir, de la déformer, sans souci des règles, pour la juxtaposer exactement aux contours de leur musique, que l'on doit, dans les livrets d'opéra, tant de mauvais vers, tant de monstrueuses adaptations, dont quelques-unes ont acquis la célébrité du ridicule. Certes, si le poète lyrique, usant de représailles et pouvant — ce qui est bien invraisemblable — opprimer son musicien, lui demandait de manquer aux règles de son art, de torturer ses formes, de faire grimacer sa musique et de peupler ses portées de barbarismes musicaux ou de discordances, on entendrait de beaux cris !

 

Eh bien, c'est précisément ce que demande couramment et parfois ce qu'exige le compositeur de son collaborateur. Quand ce dernier ne se résigne pas à remanier platement son texte pour en faire le monstre hurlant contre l'esprit et contre le goût, exigé par la tyrannie musicale, il n'a d'autre ressource que de prendre son parti des mutilations, de supprimer la mesure, d'exproprier les rimes, et de se résoudre à l'adoption d'un texte qui, fait de vers éclopés, n'est plus même de l'honnête prose.

 

Des musiciens tels que Charles Gounod, que M. Saint-Saëns, que M. J. Massenet, dont nous nous occupons plus spécialement ici, ne tombent point dans ce travers d'un personnalisme cruel à la poésie. Artistes très complets, aimant d'une haute et égale affection, non seulement ce qui fit leur renommée, mais encore tout ce qui est pour frapper et émouvoir leur sens artistique très impressionnable et très subtil ; épris des manifestations de la plastique comme de celles de la littérature la plus raffinée, s'intéressant à l'examen d'un beau tableau, à la lecture d'une belle prose ou d'une belle poésie, autant qu'à l'audition d'une belle symphonie, ils n'ont certainement point fait de la prose par irrespect ou inintelligence de la poésie, mais seulement parce qu'ils ont conçu et appliqué cette vérité que la rythmique musicale n'est point et ne saurait être fatalement assujettie à la rythmique poétique ; que, dans l'une et l'autre construction, les points d'appui ne sont pas toujours forcément les mêmes, ou, pour parler plus familièrement, que ce qui rime poétiquement ne rime pas toujours musicalement.

 

On trouverait dans l'œuvre de Charles Gounod quelques frappants exemples de la vérité de cette observation : le plus connu réside en la façon dont il a démembré le premier vers de la classique invocation de Faust : « Salut, demeure chaste et pure », au deuxième acte de cet opéra, en extrayant d'un alexandrin une période de huit syllabes, qu'il répète par deux fois, en rejetant à la suite les quatre syllabes finales du vers originel, auxquelles il ajoute deux syllabes du vers suivant, pour retomber enfin exactement sur la conclusion du dernier alexandrin où il se retrouve côte à côte avec son poète.

 

Mais c'est plus précisément le procédé de M. J. Massenet, que je veux viser. Lui, si sensible qu'il soit à la pureté de la forme littéraire et à son contour recherché, l'est plus encore à la puissance et au relief de l'image ; son esprit en reçoit une impression très intense, très aiguë ; il n'hésite pas alors à déblayer, pour la mieux percevoir, la mieux saisir, la mieux posséder, tout ce qui enveloppe et accompagne rythmiquement cette image, qu'elle soit d'ailleurs matérielle ou morale, pittoresque ou psychologique.

 

C'est pour cette image qu'il construit son édifice musical ; il lui en fait un temple, où elle est mise en pleine lumière et en pleine valeur ; il la reproduit dans les divers détails de son architecture ; il fait converger sur elle toutes les forces expressives dont il dispose. Et alors son rythme musical ne craint pas de destituer, de détruire le rythme poétique pour arriver à un rendu plus complet, plus saisissant de sa personnelle impression.

 

Je donnerai seulement deux exemples de ce procédé. Dans Ève, par exemple, son second grand ouvrage lyrique, le compositeur se trouve en présence d'une série de strophes très nettement rythmées où les rimes s'entrechoquent périodiquement, cherchant entre elles, pour ainsi dire, à créer une musique particulière, suggestive de l'inspiration du compositeur.

 

Et des lèvres de la femme

Une flamme

Sur tous les êtres descend.

La création divine

S'illumine

De son regard caressant.

 

Le compositeur prend toute la strophe ; mais, au lieu de lui garder son harmonie propre, sa rythmique rigoureuse, il supprime le dernier mot. La strophe s'effondre, mais l'image reste :

 

La création divine
S'illumine
De son regard !...

 

Et, sur cette suspension, la musique s'étale ; elle découvre des horizons que le mot « caressant » lui barrait, lui mesurait trop étroitement, et au lieu d'une impression restreinte, le musicien nous donne une large vision sur l'infini. Il est vrai qu'en même temps « il a fait de la prose », mais on ne saurait lui en vouloir.

 

En un autre passage de la même œuvre, il trouve une indication scénique dépeignant le réveil de l'homme, son ravissement en présence de la femme soudainement apparue à ses côtés. Cette image lui sourit et, sans plus ample informé, il met l'indication en musique sans se soucier qu'elle soit vile prose ou précieuse poésie, mais simplement parce que sa rythmique s'en accommode.

 

On conçoit que, suivant ce penchant et en de telles dispositions d'indépendance, M. J. Massenet ait été facilement conduit à désirer pour sa partition de Thaïs un poème d'une forme littéraire très libre, très souple, très malléable, permettant d'obtenir, sans concession de part ni d'autre, sans monstruosités obligées, sans altération de texte, un accord parfait entre le poème et la musique.

 

« Poème en prose », tel a donc été l'objet de l'expresse demande de M. J. Massenet, quand il s'est résolu à écrire Thaïs.

 

Tout en reconnaissant la logique de cette résolution, son collaborateur l'accepta, sous l'intime réserve de recourir à un procédé qui concilierait les idées du compositeur et les siennes. Un vieil attachement, un culte jusqu'alors rigoureusement observé le liaient à la formule classique du vers et lui faisait aimer par-dessus tout l'entrechoc des rimes sonores. Il rencontrait, en outre, dans le roman de M. Anatole France, d'où allait sortir le poème de Thaïs, une merveilleuse mine où, à tout instant, dans une riche et brillante prose, s'enchâssaient naturellement des vers natifs d'une eau très limpide ou d'une délicieuse couleur, M. Anatole France étant non seulement un maître prosateur, mais encore un exquis poète.

 

Tout militait donc en faveur de l'emploi exclusif du vers lyrique. Et d'aucuns reprocheront certainement à l'auteur du poème de Thaïs d'avoir adopté un système qui leur semblera condamnable, de même qu'il sera jugé d'une application très commode par ceux-là qui, ayant la prose facile, redoutent les rigueurs de la prosodie. En quoi ils se tromperont, car rien ne doit rendre un auteur plus sévère pour lui-même et les autres plus sévères pour lui, au point de vue de la valeur générale de l'œuvre, que les licences qu'il se donne pour certains détails.

 

Thaïs n'est donc pas, comme on l'a dit et écrit, et comme M. J. Massenet le demandait primitivement, un poème en prose ; c'est, pour employer l'heureuse dénomination, puisée à la source grecque par M. Gevaert, le très éminent et très érudit directeur du Conservatoire de Bruxelles, un « Poème mélique ».

 

Il emprunte certaines de ses rigueurs à l'art poétique ; il s'interdit les hiatus, il recherche la sonorité et l'harmonie des mots ; il observe le nombre et le rythme ; il s'efforce de contenir l'idée dans les limites métriques ; il s'affranchit toutefois de l'obligation absolue de la rime.

 

De temps à autre, pourtant, une rime sonne, inattendue, comme pour surprendre et amuser l'oreille, sans modifier l'ordonnance de la construction musicale.

 

La poésie mélique, selon M. Gevaert, est exactement celle qui s'applique aux paroles destinées à être mises en musique, son objet est d'établir entre les contours de la phrase littéraire et de la phrase musicale, une solidarité constante, afin que rien ne puisse rompre l'étroite harmonie des deux formes, incorporées pour ainsi dire l'une à l'autre.

 

Les anciens ont connu la poésie mélique. Leur poésie pure avait toutefois une métrique autrement sévère que les lois de notre poésie française si longtemps observées. Certains novateurs actuellement s'affranchissent même de ces lois, coupant les antiques entraves, substituant à l'hexamètre et à ses dérivés des vers polymorphes qui s'allongent sans limites exactes, se développent sans méthode sensible et, d'altération en altération, se condensent en une sorte de prose, gangue obscure et pâteuse, où il y a peut-être des diamants, mais où il devient de plus en plus difficile de les discerner.

 

C'est pourquoi je pense qu'on pardonnera au poème de Thaïs sa forme indépendante de la rime, en considérant qu'en fin de compte, il est encore « presque en vers ».

 

Avant de l'écrire ainsi, l'auteur s'est souvenu qu'il y a vingt ans au moins, se trouvant à un dîner, chez le peintre Diaz, à côté de M. Gevaert, dont le nom autorisé revient souvent dans ces lignes pour la justification d'un procédé nouveau d'écriture lyrique, le compositeur lui parlait déjà avec une grande conviction de la nécessité de réformer les règles du vers d'opéra.

 

Aussi, sa tâche faite selon les principes qui viennent d'être exposés, l'adaptateur lyrique du roman de Thaïs devait-il naturellement se reporter à ce souvenir du début de sa carrière.

 

Il écrivait alors à M. Gevaert, en lui rappelant cet entretien :

 

« Vous étiez très partisan d'une forme qui, supprimant la rime ou du moins ne la tenant pas pour obligatoire, donnerait plus d'aisance et plus d'imprévu au dialogue. Ce n'était pas la prose pure que vous visiez, ni même une forme conventionnelle, absolument indépendante des formes anciennes, mais une sorte de vers affranchi des entraves rigoureuses de la rime. J'ai été bien souvent hanté par ce souvenir, et, finalement, j'ai cherché à appliquer dans le poème de Thaïs le système que vous m'exposiez dans cette rencontre déjà ancienne. Je voudrais accompagner la brochure d'une introduction, et il me serait précieux de tenir de vous quelques lignes exprimant vos idées sur ce cas particulier d'un ouvrage écrit sans préoccupation de la rime, mais avec un souci constant du rythme et du nombre. »

 

Et, aussitôt, M. Gevaert répondait :

 

« Les idées que je vous exprimais, il y a une vingtaine d'années, au sujet des formes techniques de la poésie mélique destinée au théâtre, se sont fortifiées depuis. Plus que jamais elles sont opportunes, depuis que les musiciens ont unanimement abandonné, à la suite de Wagner, la mélodie carrée, symétrique. Quoi de plus absurde que de maintenir dans le texte une répercussion rythmique qui n'a plus de correspondance dans la mélodie ! Comme vous le dites parfaitement dans les lignes que vous m'avez fait le plaisir de m'adresser, ce que le drame musical de notre époque exige, c'est une prose poétique, nombreuse, évitant l'hiatus, ou, si l'on veut, une poésie sans rimes, excepté aux endroits où le compositeur veut reprendre la forme de la mélodie périodique suivie. Ainsi, pour vous en donner un exemple, deux passages seulement dans la Valkyrie devraient être rimés, selon moi : au premier acte, la Chanson du Printemps, au troisième, la dernière phrase des Adieux de Wotan, lorsque le dieu ferme les yeux de sa fille...

Je vous engage fortement à écrire votre introduction. Vous pouvez donner à la fois le précepte et l'exemple, chose essentielle pour réaliser une réforme. »

 

Ces idées que Je viens d'exprimer se trouvent en parallélisme avec la thèse récente soutenue par M. Jules Combarieu, pour le doctorat ès lettres.

 

L'objet précis de cette thèse, selon l'auteur lui-même, se résume ainsi : Autant la musique moderne ressemble au point de vue du rythme, à la poésie musicale des Grecs, autant elle diffère, à tous les points de vue, de la poésie moderne.

 

Ce principe est connexe a celui qu'exprime M. Gevaert sur la poésie mélique.

 

Et comme nous-mêmes, dans la question de l'accord entre le poète et le musicien, de la nécessité des concessions que le premier doit au second, M. Combarieu fait un juste départ de l'importance du rôle de chacun. « Le poète est le maître du musicien, écrit-il, mais c'est un maître qui achète sa souveraineté par les plus grands sacrifices, et ne prend le sceptre que pour revêtir le plus pauvre costume. »

 

Il m'a paru opportun de faire précéder le poème de Thaïs de ces rapides considérations. Elles préviendront peut-être quelques critiques et rendront, je veux l'espérer, plus indulgents les fidèles de la forme poétique pure.

 

(Louis Gallet, préface du livret de Thaïs, février 1894)

 

 

 

 

    

Cher Maître

Vous avez élevé au premier rang des héroïnes lyriques ma pauvre Thaïs. Vous êtes ma plus douce gloire. Je suis ravi. Assieds-toi près de nous, l'air à Eros, le duo final, tout est d'une beauté charmante et grande. Je suis heureux et fier de vous avoir fourni le thème sur lequel vous avez développé les phrases les mieux inspirées. Je vous serre les mains avec joie.

(Anatole France à Jules Massenet)

 

 

 

 

    

L'Opéra donnera, dans quelques jours, la première représentation de Thaïs, le nouvel ouvrage de M. J. Massenet. C'est le quatrième qu'il inscrit au répertoire de l'Académie nationale de musique, et, si je ne me trompe, le dixième de son répertoire dramatique personnel. Le premier fut le Roi de Lahore que, par une heureuse prédestination, le récent incendie du magasin des décors de la rue Richer n'a pu atteindre ; il marque le début sur notre première scène lyrique de la brillante carrière du compositeur ; la reprise en sera d'un particulier intérêt pour le public et pour les musicographes qui le tiennent en haute estime. Les autres sont le Cid, classé déjà parmi les œuvres les plus marquantes du répertoire ; le Mage vient ensuite et enfin Thaïs, comédie lyrique, en trois actes et six tableaux, au sujet de laquelle les reporters et les interviewers vont prochainement se donner carrière, car, dès la première heure, il a été annoncé que la partition en serait écrite non sur un poème en vers, mais bien sur un texte en prose.

Avant que vienne l'heure où le rideau se lèvera, devant le public et la critique, pour la première représentation de cet ouvrage — et sans en trahir le moindre détail — il me semble intéressant de mettre à profit la situation particulièrement favorable dans laquelle je me trouve pour éclairer le point principal de sa genèse et en révéler le véritable caractère.

La question de la prose en musique hante depuis quelque temps l'esprit des informateurs en quête de nouveaux sujets. Bien qu'elle soit très ancienne dans l'histoire de l'art musical, elle n'était jusqu'ici que très exceptionnellement sortie du cercle intime de ceux qui, professionnellement, s'y pouvaient intéresser. Mais le goût du public pour tout ce qui est nouveau, particulièrement pour tout ce qui, en sa nouveauté, touche à l'art et aux artistes, venant éperonner le zèle des journalistes, mis un jour en éveil, je ne saurais dire exactement à quel propos la prose en musique est devenue une « question du jour », un sujet d'article. Selon la coutume de plus en plus répandue de notre temps, la presse a fait une enquête : elle a voulu connaître, sur la prose substituée au vers, dans les ouvrages lyriques, l'opinion des principaux intéressés, c'est-à-dire des compositeurs. On est allé trouver tour à tour Charles Gounod, puis MM. Ambroise Thomas, Massenet, Saint-Saëns, Paladilhe, Reyer, et aussi, dans une région moins académique, MM. Victorien Joncières, Salvayre, Benjamin Godard et Henri Maréchal.

Charles Gounod n'a pas manqué de rappeler alors que, « il y a une vingtaine d'années environ, il avait, le premier, posé et traité la question sur laquelle on le consultait, à savoir si la prose peut être mise en musique au théâtre et qu'il l'avait résolue dans le sens de l'affirmative, étant bien entendu, toutefois, que toute prose n'est pas également apte à être chantée et que la rythmique de la prose doit faire l'objet d'une étude spéciale ».

L'illustre auteur de Faust faisait allusion à ce George Dandin, encore inédit aujourd'hui, et dont il avait écrit la musique sur le texte même de Molière.

Les autres ont répondu de façon moins formelle que lui, se partageant entre la prose et le vers, avec des restrictions et des réserves, n'apportant surtout dans le débat rien de concluant, ni de bien intéressant, réservant sans doute leur jugement pour l'heure où une occasion leur serait donnée d'expérimenter la théorie, ce qui est présentement le cas de M. J. Massenet.

En ce qui me concerne, vivant dans le milieu où la nature de mes travaux m'a, depuis plus de vingt ans, permis de voir de très près les choses de la musique dramatique, j'ai été particulièrement frappé je l'ai dit souvent ici même — de la tendance des compositeurs à prosaïser le vers ; j'ai même, quelque part dans les « Notes d'un librettiste », formulé cette définition dont la fantaisie ne va pas sans quelque accompagnement de vérité : « Poème lyrique : Ouvrage en vers que l'on confie à un musicien pour qu'il en fasse de la prose. »

C'est qu'en effet, très peu de compositeurs ont un sens littéraire assez complet, assez délicat pour garder le respect absolu du texte poétique ; c'est à leur procédé de composition très arbitraire, très exclusif, très égoïste enfin, à leur parti pris de ne pas épouser la forme littéraire pure, mais de la repétrir, de la déformer, sans souci des règles, pour la juxtaposer exactement aux contours de leur musique, que l'on doit, dans les livrets d'opéra, tant de mauvais vers, tant de monstrueuses adaptations, dont quelques-unes ont acquis la célébrité du ridicule. Certes, si le poète lyrique, usant de représailles et pouvant — ce qui est bien invraisemblable — opprimer son musicien, lui demandait de manquer aux règles de son art, de torturer ses formes, de faire grimacer sa musique et de peupler ses portées de barbarismes musicaux ou de discordances, on entendrait de beaux cris !

Eh bien, c'est précisément ce que demande couramment et parfois ce qu'exige le compositeur de son collaborateur. Quand ce dernier ne se résigne pas à remanier platement son texte pour en faire le monstre hurlant contre l'esprit et contre le goût, exigé par la tyrannie musicale, il n'a d'autre ressource que de prendre son parti des mutilations, de supprimer la mesure, d'exproprier les rimes, et de se résoudre à l'adoption d'un texte qui, fait de vers éclopés, n'est plus même de l'honnête prose.

Des musiciens tel que Charles Gounod, tel que M. Saint-Saëns, qui est en pareille matière d'un impeccable purisme, tel que M. J. Massenet, qui nous occupe plus spécialement aujourd'hui, ne tombent point dans ce travers d'un personnalisme cruel à la poésie. Artistes très complets, aimant d'une haute et égale affection, non seulement ce qui fit leur renommée, mais encore tout ce qui est pour frapper et émouvoir leur sens artistique très impressionnable et très subtil ; épris des manifestations de la plastique comme de celles de la littérature la plus raffinée, s'intéressant à l'examen d'un beau tableau, à la lecture d'une belle prose ou d'une belle poésie, autant qu'à l'audition d'une belle symphonie, ils n'ont certainement point fait de la prose par irrespect ou inintelligence de la poésie, mais seulement parce qu'ils ont conçu et appliqué cette vérité que la rythmique musicale n'est point et ne saurait être fatalement assujettie à la rythmique poétique ; que, dans l'une et l'autre construction, les points d'appui ne sont pas toujours forcément les mêmes, ou, pour parler plus familièrement, que ce qui rime poétiquement ne rime pas toujours musicalement.

On trouverait dans l'œuvre de Charles Gounod quelques frappants exemples de la vérité de cette observation : le plus connu réside en la façon dont il a démembré le premier vers de la classique invocation de Faust : « Salut, demeure chaste et pure », au deuxième acte de cet opéra, en extrayant d'un alexandrin une période de huit syllabes, qu'il répète par deux fois, en rejetant à la suite les quatre syllabes finales du vers originel, auxquelles il ajoute deux syllabes du vers suivant, pour retomber enfin exactement sur la conclusion du dernier alexandrin où il se retrouve côte à côte avec son poète.

Mais c'est plus précisément M. J. Massenet, dont je veux viser ici le procédé. Lui, si sensible qu'il soit à la pureté de la forme littéraire et à son contour recherché, l'est plus encore à la puissance et au relief de l'image ; son esprit en reçoit une impression très intense, très aiguë ; il n'hésite pas alors à déblayer, pour la mieux percevoir, la mieux saisir, la mieux posséder, tout ce qui enveloppe et accompagne rythmiquement cette image, qu'elle soit d'ailleurs matérielle ou morale, pittoresque ou psychologique.

C'est pour cette image qu'il construit son édifice musical ; il lui en fait un temple, où elle est mise en pleine lumière et en pleine valeur ; il la reproduit dans les divers détails de son architecture ; il fait converger sur elle toutes les forces expressives dont il dispose. Et alors son rythme musical ne craint pas de destituer, de détruire le rythme poétique pour arriver à un rendu plus complet, plus saisissant de sa personnelle impression.

Je donnerai seulement un exemple de ce procédé. Dans Ève, par exemple, son second grand ouvrage lyrique, le compositeur se trouve en présence d'une série de strophes très nettement rythmées où les rimes s'entre-choquent périodiquement, cherchant entre elles, pour ainsi dire, à créer une musique particulière, suggestive de l'inspiration du compositeur.

Et des lèvres de la femme — Une flamme — Sur tous les êtres descend. — La création divine — S'illumine — De son regard caressant.

Le compositeur prend toute la strophe ; mais, au lieu de lui garder son harmonie propre, sa rythmique rigoureuse, il supprime le dernier mot. La strophe s'effondre, mais l'image reste :

La création divine — S'illumine — De son regard !...

Et, sur cette suspension, la musique s'étale ; elle découvre des horizons que le mot « caressant » lui barrait, lui mesurait trop étroitement, et au lieu d'une impression restreinte, le musicien nous donne une large vision sur l'infini. Il, est vrai qu'en même temps « il a fait de la prose », mais on ne saurait lui en vouloir.

En un autre passage de la même œuvre, il trouve une indication scénique dépeignant le réveil de l'homme, son ravissement en présence de la femme soudainement apparue à ses côtés. Cette image lui sourit et, sans plus ample informé, il met l'indication en musique sans se soucier qu'elle soit vile prose ou précieuse poésie, mais simplement parce que sa rythmique s'en accommode.

On conçoit que, suivant ce penchant et en de telles dispositions d'indépendance, M. J. Massenet ait été facilement conduit à désirer pour sa partition de Thaïs un poème d'une forme littéraire très libre, très souple, très malléable, permettant d'obtenir, sans concession de part ni d'autre, sans monstruosités obligées, sans altération de texte, un accord parfait entre le poème et la musique.

« Poème en prose », tel a donc été l'objet de l'expresse demande de M. J. Massenet, quand il s'est résolu à écrire Thaïs.

Tout en reconnaissant la logique de cette résolution, son collaborateur l'accepta, sous l'intime réserve de recourir à un procédé qui concilierait les idées du compositeur et les siennes. Un vieil attachement, un culte jusqu'alors rigoureusement observé, le liaient à la formule classique du vers et lui faisait aimer par-dessus tout l'entre-choc des rimes sonores. Il rencontrait, en outre, dans le roman de M. Anatole France, d'où allait sortir le poème de Thaïs, une merveilleuse mine où, à tout instant, dans une riche et brillante prose, s'enchâssaient naturellement des vers natifs d'une eau très limpide ou d'une délicieuse couleur, M. Anatole France étant non seulement un maître prosateur, mais encore un exquis poète.

Tout militait donc en faveur de l'emploi exclusif du vers lyrique. Et d'aucuns reprocheront certainement à l'auteur du poème de Thaïs d'avoir adopté un système qui leur semblera très condamnable, de même qu'il sera jugé d'une application très commode par ceux-là qui, ayant la prose facile, redoutent les rigueurs de la prosodie. En quoi ces derniers se tromperont, car rien ne doit rendre un auteur plus sévère pour lui-même et les autres plus sévères pour lui, au point de vue de la perfection générale de l'œuvre, que les licences qu'il se donne pour certains détails.

Thaïs n'est donc pas, comme on l'a dit et écrit, et comme M. J. Massenet le demandait primitivement, un poème en prose ; c'est, pour employer la très heureuse dénomination, puisée à la source grecque par M. Gevaert, le très éminent et très érudit directeur du Conservatoire de Bruxelles, un « poème mélique ».

Il emprunte toutes ses rigueurs à l'art poétique ; il s'interdit les hiatus, il recherche la sonorité et l'harmonie des mots ; il observe le nombre et le rythme ; il s'efforce de contenir l'idée dans les limites métriques ; il s'affranchit seulement de l'obligation absolue de la rime.

De temps en temps, pourtant, une rime sonne, inattendue, comme pour surprendre et amuser l'oreille, sans modifier l'ordonnance de la construction musicale.

La poésie mélique, selon M. Gevaert, est exactement celle qui s'applique aux paroles destinées à être mises en musique ; son objet est d'établir entre les contours de la phrase littéraire et de la phrase musicale une solidarité constante, afin que rien ne puisse rompre l'étroite harmonie des deux formes, incorporées pour ainsi dire l'une à l'autre.

Les anciens ont connu la poésie mélique, que l'on retrouve encore dans les psaumes et dans les hymnes — et aussi, si je ne me trompe, dans certains chœurs tragiques. — La poésie ancienne pure avait toutefois une métrique autrement sévère que les lois de notre poésie française si longtemps observées, dont certains novateurs actuellement s'affranchissent, coupant les antiques entraves, substituant à l'hexamètre et à ses dérivés des vers polymorphes qui s'allongent sans limites exactes, se développent sans rythme sensible et, d'altération en altération, se condensent en une sorte de prose, gangue obscure et pâteuse, où il y a peut-être des diamants, mais où il devient de plus en plus difficile de les discerner.

C'est pourquoi je pense qu'on pardonnera au poème de Thaïs sa forme indépendante de la rime, en considérant qu'en fin de compte, il est encore « presque en vers ».

Avant de l'établir ainsi, l'auteur s'est souvenu qu'il y a vingt ans au moins, se trouvant à un dîner, chez le peintre Diaz, à côté de M. Gevaert, dont le nom autorisé doit revenir dans ces lignes pour la justification d'un procédé nouveau d'écriture lyrique, le compositeur lui parlait déjà, avec une grande conviction, de la nécessité de réformer les règles du vers lyrique.

Aussi, sa tâche faite selon les principes qui viennent d'être exposés, l'adaptateur du roman de Thaïs devait-il naturellement se reporter à ce souvenir du début de sa carrière.

Il écrivait alors à M. Gevaert, en lui rappelant cet entretien :

Vous étiez très partisan d'une forme qui, supprimant la rime ou du moins ne la tenant pas pour obligatoire, donnerait plus d'aisance et plus d'imprévu au dialogue. Ce n'était pas la prose pure que vous visiez, ni même une forme conventionnelle, absolument indépendante des formes anciennes, mais une sorte de vers affranchi des entraves rigoureuses de la rime. J'ai été bien souvent hanté par ce souvenir, et, finalement, j'ai cherché à appliquer dans le poème de Thaïs le système que vous m'exposiez dans cette rencontre déjà ancienne. Je voudrais accompagner la brochure d'une introduction, et il me serait précieux de tenir de vous quelques lignes exprimant vos idées sur ce cas particulier d'un ouvrage écrit sans préoccupation de la rime, mais avec un souci constant du rythme et du nombre.

Et, sans retard, M. Gevaert répondait :

Les idées que je vous exprimais, il y a une vingtaine d'années, au sujet des formes techniques de la poésie mélique destinée au théâtre, se sont fortifiées depuis. Plus que jamais elles sont opportunes, depuis que les musiciens ont unanimement abandonné, à la suite de Wagner, la mélodie carrée, symétrique. Quoi de plus absurde que de maintenir dans le texte une répercussion rythmique qui n'a plus de correspondance dans la mélodie ! Comme vous le dites parfaitement dans les lignes que vous m'avez fait le plaisir de m'adresser, ce que le drame musical de notre époque exige, c'est une prose poétique, nombreuse, évitant l'hiatus, ou, si l'on veut, une poésie sans rimes, excepté aux endroits où le compositeur veut reprendre la forme de la mélodie périodique suivie. Ainsi, pour vous en donner un exemple, deux passages seulement dans la Walkyrie devraient être rimés selon moi : au premier acte la Chanson du Printemps, au troisième la dernière phrase des Adieux de Wotan, lorsque le dieu ferme les yeux de sa fille...

Je vous engage fortement à écrire votre introduction. Vous pouvez donner à la fois le précepte et l'exemple, chose essentielle pour réaliser une réforme.

La grande autorité de l'auteur de cette lettre aura son influence certaine et, il faut l'espérer, favorable, sur le jugement que le public et la critique vont être appelés à rendre sur le poème et du même coup sur la partition de Thaïs.

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 15 février 1894)

 

Les idées exprimées dans notre précédente chronique au sujet d'une nouvelle forme de la poésie musicale m'ont rendu particulièrement agréable la lecture d'un ouvrage, qui vient de m'être adressé et qui nous apporte sur la même question une série de considérations fort intéressantes. C'est une thèse pour le doctorat ès lettres, soutenue par M. Jules Combarieu, sur les Rapports de la musique et de la poésie, considérées au point de vue de l'expression.

L'objet précis de cette thèse, selon l'auteur lui-même, se résume ainsi : autant la musique moderne ressemble, au point de vue du rythme, à la poésie musicale des Grecs, autant elle diffère, à tous les points de vue, de la poésie moderne.

Ce principe me semble connexe à celui qu'a exprimé M. Gevaert sur la poésie mélique. M. Combarieu le développe en un volume de plus de quatre cents pages, dont les chapitres consacrés au rôle des sons dans le langage poétique et au rythme du vers français ont particulièrement retenu mon attention. C'est ce dernier surtout que je m'appliquerai à analyser, comme se rattachant très étroitement à la question qui va se poser à propos du poème de Thaïs.

M. Combarieu, en ce chapitre, entend tout d'abord se débarrasser de la théorie où se formule, en ce qui concerne le rythme, « l'inadmissible assimilation de la poésie et de la musique ». Il argumente contre M. Becq de Fouquières qui, dans son Traité de versification française, a posé ce principe qu'un vers quelconque n'est autre chose qu'une phrase musicale. Je ne le suivrai pas dans la réfutation, parfois assez discutable, de ce principe fondamental ; il le prend, il le retourne sous toutes les faces et peut-être, sur ce point, pourrait-on lui reprocher une certaine spéciosité dans la critique. Mais dans la soutenance d'une thèse, on va parfois jusqu'à la minutie, et ce qui frappe ou paraît frapper l'auteur n'est point fait toujours peur atteindre aussi sensiblement le lecteur. Aussi passerai-je rapidement sur ces prolégomènes. Là où, pour nous, l'intérêt s'affirme, où l'actualité du sujet nous saisit, c'est quand l'auteur s'explique nettement, comme dans les lignes suivantes, sur la différence caractéristique du rythme musical et du rythme poétique.

En musique, c'est la vitesse du rythme qui donne son caractère à la pensée ; en poésie, c'est le caractère de la pensée qui détermine la vitesse du rythme. Dans la musique, le rythme a une existence propre, un mouvement distinct et antérieur à toute expérience concrète ; et lorsqu'on change le mouvement d'une phrase, on transforme complètement l'idée. Jouez le début de la sonate en ut dièse mineur, avec un mouvement presto, vous aurez une nouvelle idée. Dans la poésie, c'est tout le contraire qui a lieu : lorsque la pensée change, c'est elle qui, par sa propre vertu, transforme le rythme. A l'opposé de la pensée musicale, qui est soumise aux mouvements, la pensée littéraire, maîtresse souveraine devant qui tout le reste est esclave, accélère et ralentit tour à tour le même mètre ; elle inspire son allure au rythme, c'est elle qui porte le vers, et non le vers qui la porte. Elle crée la vitesse des mots, absolument comme leur cohésion syntaxique.

On ne saurait mieux ni plus justement dire, et tous ceux qui ont mis le vers en contact avec la musique auront la perception nette de cette justesse absolue.

M. Combarieu, en constatant que les divisions rythmiques de la poésie ne correspondent pas, comme celles de la musique, à des portions précises de la durée, accorde que le vers a pourtant quelque chose de musical, qu'il est un commencement de rythme musical élémentaire, ce qui, ce me semble, revient à dire que si la musique réglait son propre rythme sur celui du vers — ce qui n'est pas tant difficile qu'on le pourrait croire — un accord s'établirait, une harmonie aussi heureuse, plus heureuse parfois que lorsque la rythmique musicale rompt immédiatement et comme de parti pris avec la rythmique poétique.

« Je ne prétends pas, ajoute prudemment, d'ailleurs, quelques pages plus loin, M. Combarieu, que le rythme musical soit absolument distinct du rythme poétique ; je crois qu'il n'en est pas esclave. »

Et c'est bien précisément parce qu'il n'en est pas esclave, pourrions-nous ajouter à notre tour, que nous en sommes venus peu à peu à ce divorce entre la parole et la musique, qui nous conduit tout droit, par respect même de la forme littéraire, à la mise en musique, ou tout au moins à la poésie mélique, dénomination plus agréable que celle de « vers blanc » qu'on donnait naguère aux vers d'une métrique rigoureuse, mais affranchis des exigences de la rime.

Se rencontrant presque textuellement avec les termes de la lettre de M. Gevaert que j'ai citée, M. Combarieu établit que la symétrie du vers ou d'une suite de vers, la correspondance des membres d'une période et la rondeur de la phrase poétique ne sont plus nécessaires aujourd'hui, comme autrefois, « car on tend, au moins au théâtre, à abandonner la carrure pour lui substituer une déclamation plus libre ».

Et, à l'appui de ce dire, il cite des exemples de déformation du rythme analogues à ceux que j'ai précédemment cités. Il les emprunte aussi à Gounod et à M. Massenet lui-même.

Cela l'amène à conclure que, dans la composition lyrique, le rythme musical n'est pas absolument et toujours distinct du rythme poétique ; mais qu'il ne se modèle pas servilement sur lui, comparable en cela « à un vêtement qu'on peut faire étroit ou très flottant, qui ne suit pas très exactement les traits du corps qu'il recouvre et qui, quelquefois même, présente par sa coupe un tout autre dessein, tout en ayant été cependant taillé pour ce corps, non pour un autre et lui allant fort bien ».

L'auteur n'a pas manqué de viser au passage la faveur avec laquelle les compositeurs actuels accueillent l'idée des opéras en prose. « C'est là, fait-il remarquer en même temps, comme de notre côté nous l'avons noté, une idée fort ancienne dont l'application au théâtre est seulement nouvelle. L'Église du moyen âge avait allié la musique et la prose dans ses hymnes et ses séquences. »

Je me suis étendu assez longuement sur cet ouvrage parce que le sujet en répond bien aux préoccupations du moment, à des idées qui, suivant une vulgaire expression, « sont dans l'air ».
Il serait intéressant de suivre encore l'auteur en ses considérations sur le rôle spécial du musicien qui donne comme équivalent à la pensée du poète une pensée musicale inspirée par la méditation du texte, pensée qui ne gêne en rien la pensée verbale, puisqu'elle a un sens à part, étranger à celui des mots et inaccessible aux interprétations de la langue usuelle. « On peut voir en elle une synthèse ramenant à une formule unique tous les détails de la phrase littéraire. »

Dans la question de l'accord entre le poète et le musicien, de la nécessité des concessions que le premier doit au second, M. Combarieu fait un juste départ de l'importance du rôle de chacun. « Le poète est le maitre du musicien, écrit-il ; mais c'est un maître qui achète sa souveraineté par les plus grands sacrifices, et ne prend le sceptre que pour revêtir le plus pauvre costume. »

Je conseille à tous les lettrés de musique de lire la thèse de M. Combarieu : elle est pleine d'idées, d'aperçus ingénieux et malgré l'abondance du texte, malgré quelques amplifications forcées, elle ne fatigue pas l'esprit et ne lasse pas l'attention. C'est un ouvrage qui se placera dans toutes les bibliothèques musicales à côté du magistral ouvrage de M. Gevaert sur la musique grecque ; il ne s'y étale pas une aussi vaste érudition, mais bien des idées s'y côtoient et parfois s'y superposent, se corroborant entre elles.

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 01 mars 1894)

 

Ceux des lecteurs de la Nouvelle Revue qui, depuis environ quatorze ans, ont bien voulu suivre notre chronique musicale savent que, plusieurs fois, j'ai dû leur parler d'œuvres lyriques auxquelles je tenais de très près. Je me suis efforcé de le faire, toujours en me mettant autant que possible hors de cause, en m'efforçant de parler de l'œuvre sans souci de son auteur, en donnant sur la musique une impression très franche qui, je ne me le dissimule pas, a dû souvent paraître empreinte de complaisance. J'ai pourtant fait, en toute occasion, acte de sincérité ; je n'ai pas toujours dit peut-être tout ce que, plus désintéressé, j'aurais pu dire ; je n'ai au moins rien dit qui ne fût l'expression exacte de mon intime sentiment.

Je me trouve aujourd'hui en présence d'un ouvrage dont je voudrais m'occuper sans garder le souci de masquer ma personnalité — parler de soi-même à la première personne est assez délicat ; je le ferai cependant, — espérant que nos lecteurs me tiendront compte du soin que j'ai pris jusqu'ici de demeurer à l'écart et me pardonneront, pour cette fois, de me mettre en scène.

J'ai donc écrit le poème de Thaïs, dont M. J. Massenet a composé la musique et que l'Opéra a représenté le 16 mars ; je vais dire dans quelles conditions je l'ai écrit, ce qui fixera la genèse de cette œuvre, sur laquelle on a déjà publié bien des lignes, dont toutes n'étaient pas précisément puisées à bonne source.

C'est à l'éditeur Calmann Lévy qu'est dû le poème de Thaïs, en ce sens qu'il en a été le direct inspirateur. — Je le voyais quelquefois et il aimait à causer familièrement avec moi des choses de l'art lyrique. — Il m'avait, un certain jour, demandé pourquoi je ne songerais pas à tirer un poème de l'Abbesse de Jouarre, de Renan. Je n'étais pas immédiatement entré dans ses vues, le sujet étant d'ailleurs destiné au théâtre par son illustre auteur lui-même, et il n'en avait plus été autrement question.

Quand vint le charmant conte ironique d'Anatole France, Calmann Lévy ne manqua pas de me dire :

— Avez-vous lu Thaïs ? Il y a là un très joli sujet d'opéra pour Massenet.

J'avais lu Thaïs ; j'en avais discerné les qualités attrayantes pour un compositeur ; mais je ne connaissais pas l'auteur. Calmann Lévy se chargea de cette première rencontre, qui eut lieu, un matin, comme par hasard, au seuil de son cabinet. J'avais en tête le scénario de Thaïs ; je le racontai à l'auteur du roman ; il voulut bien le trouver à son gré et tout fut dit. Anatole France, qui est un lettré, dans la plus pure acception du terme, ne connut la pièce que lorsque la partition était déjà écrite et ne vit l'ouvrage qu'à la répétition générale. Il a bien voulu, depuis, en dire quelque bien, dont je me tiens pour grandement honoré et dont je le veux remercier ici. Il a surtout, dans un charmant article donné au Figaro, reconnu que l'adaptateur de son roman avait eu, en cette affaire, le « sens du possible », et s'était dégagé de toute considération philosophique pour ne faire que du théâtre ; nulle parole ne pouvait m'être plus précieuse. J'ai pensé, en effet, que si cette création du délicat ironiste qu'est M. Anatole France devait être dépouillée d'une partie de ses grâces natives, l’action théâtrale toutefois ne la desservirait pas trop. Le fait du cénobite chrétien concevant l'orgueil de conquérir une âme païenne et succombant dans cette lutte au démon de la luxure ; l'âpre convertisseur « vaincu par sa conquête », cela n'est-il pas, en somme, suffisamment philosophique pour la superficielle morale du théâtre ? Mais je m'aperçois que je parle de ce sujet comme s'il était déjà familier au lecteur. Il convient que je le raconte au moins sommairement.

Les cénobites de la Thébaïde sont réunis autour de leur frugal repas, discourant et priant tour à tour. Ils attendent un de leurs frères, Athanaël, parmi eux considéré comme un saint. Bientôt il parait. Il revient d'Alexandrie ; il en revient plein d'amertume. Une courtisane, Thaïs, remplit la ville de scandale et par elle « l'enfer y gouverne les hommes ». Le cénobite voudrait ramener à Dieu cette âme égarée.

Un sage vieillard, Palémon, qui représente ici, si faiblement que ce soit, l'esprit du livre, cherche à le détourner de ces idées. « Ne nous mêlons jamais, mon fils, aux gens du siècle. Craignons les pièges de l'esprit. »

Nonobstant ces conseils prudents, Athanaël s'endort, sur sa natte de sparterie, l'esprit tout plein de l'image de Thaïs. Et voici qu'un songe troublant la lui montre, dansant, nue, dans le cirque, devant les habitants d'Alexandrie. Il s'éveille ; il invoque Dieu avec une ardeur farouche ; il appelle ses frères et il part, se croyant élu pour la conquête morale de Thaïs.

C'est à Alexandrie, chez son ami Nicias, au milieu des apprêts d'un festin, parmi des débauchés et des histrions, qu'il rencontre Thaïs. C'est alors un défi entre l'homme du désert et la séduisante prêtresse de Vénus. Il fuit avec horreur devant sa beauté dévoilée ; toutefois, il ne craint pas d'aller, jusqu'en sa demeure même, lui porter la parole salutaire.

De cette rencontre, dans une sorte de sanctuaire de volupté où Thaïs l'accueille, souriante et moqueuse, va sortir le dénouement de l'ouvrage. Elle lui parle d'amour périssable ; il lui parle d'amour éternel, mais ce n'est pas sans que ses yeux soient séduits et son âme profondément troublée. Il va succomber peut-être. Un violent effort l'arrache à lui-même et lui redonne confiance dans le succès de sa mission.

Thaïs, troublée, éperdue, partagée entre les séductions de sa vie profane et les espérances, les joies entrevues d'une vie future pourtant encore mal définie, passe le reste de la nuit dans la méditation et dans les larmes. A l'aube, elle cherche le solitaire, endormi sur le pavé de la place publique, au seuil de son palais. Elle s'humilie devant lui ; elle est gagnée à Dieu. En vain, le peuple se soulève pour arrêter et garder Thaïs. Elle ira avec le farouche cénobite s'ensevelir pour jamais dans le monastère des Filles blanches.

Et lui alors retourne à la Thébaïde ; il y croit trouver le repos ; c'est l'enfer qu'il y trouve. En sauvant Thaïs, il s'est perdu lui-même ; la beauté de la femme hante ses visions ; une charnelle fureur l'entraîne vers celle qu'il a conquise à Dieu et que maintenant il lui voudrait reprendre.

Il n'arrive au monastère des Filles blanches que pour voir Thaïs mourir, les yeux au ciel, dans la parfaite possession de la béatitude éternelle.

J'ai recueilli là plutôt les idées que les faits. Le livre d'Anatole France est assez connu ; les analyses des journaux ont été assez nombreuses pour qu'on excuse ma brièveté. Elle a d'ailleurs sa raison dans la hâte que j'ai de parler de la partition de M. J. Massenet, au succès de laquelle les opinions se sont quelque peu divisées.

Des circonstances particulièrement douloureuses pour moi m'ont tenu éloigné de la répétition générale et de la première représentation. Mais j'ai suivi l'œuvre dès sa naissance et dans son complet développement ; j'ai donc acquis sur elle les notions nécessaires pour en parler avec le plus absolu détachement de l'effet qu'elle a pu produire et des opinions qu'elle a pu créer.

Je la tiens pour l'une des manifestations les plus homogènes et les plus fermes du génie musical de M. J. Massenet. On a pu reprocher quelquefois à ce compositeur son évident souci de la satisfaction à donner aux goûts, aux préférences du public. J'estime qu'ici il ne s'est soucié que de satisfaire sa rare et précieuse conscience d'artiste. C'est ce que le public lui-même, toujours un peu réservé, un peu sceptique, à la première apparition d'une œuvre émanée de l'esprit d'un compositeur dont la puissance créatrice est extraordinaire, ne tardera pas à reconnaître et reconnaît, du reste, déjà, en acclamant certaines pages qui, à la première heure, avaient paru ne le point toucher.

Thaïs débute par quelques mesures d'un très grand calme, d'une grande impression d'infini, préludant au repas des cénobites. Cette scène rustique que préside Palémon est un tableau d'une simplicité biblique ; simplicité qui s'étend jusqu'à la dernière mesure de cette introduction d'une exquise délicatesse de touche.

Les vastes espaces de l'Opéra n'ont point nui, comme on le pouvait craindre, à cette page d'une si suave pureté. Un tel prélude devait faire ressortir l'éclat et la couleur de toutes les scènes païennes qui se déroulent aussitôt après devant le palais de Nicias à Alexandrie.

Il faut citer tout d'abord, dans ce second acte, la superbe malédiction d'Athanaël à sa ville natale.

Puis ce sont les traits légers de Nicias, la scène mimique dans laquelle deux belles esclaves rieuses habillent le cénobite de riches vêtements pour cacher aux regards moqueurs son noir cilice ; quatuor exquis, léger, d'une grâce toute française ; puis encore un duo entre Nicias et Thaïs, à travers lequel circule le souffle parfumé d'un aimable scepticisme amoureux, puis enfin la scène finale, le défi d'amour de Thaïs, l'austère imprécation d'Athanaël.

Au troisième tableau, le délicieux monologue de Thaïs à son miroir restera comme l'un des points culminants de la partition. La scène qui lui succède, je veux dire la terrible et irritante rencontre du cénobite et de la courtisane, constitue selon moi la maîtresse page de l'œuvre. Jamais M. Massenet n'a fait mieux, ni plus humainement, ni plus suavement.

Je note ensuite le lever du rideau devant la maison de Thaïs, le doux entretien d'Athanaël et de Thaïs posé sur un air de danse arabe entendu à distance, opposition des plus piquantes et des plus séduisantes ; l'épisode de la statuette de l'Amour où les phrases s'égrènent comme des perles du plus bel orient et le finale mouvementé qui ponctue l'acte.

Un ballet : « la Tentation », dont, pour ma part, je me serais passé, car il rompt un peu la suite du drame musical qui serait d'une tenue parfaite, sans cette addition chorégraphique, hélas ! indispensable à l'Opéra, montre par à peu près l'évolution de l'âme troublée d'Athanaël.

La mort souriante de Thaïs, le duo dans lequel le cénobite, possédé par les esprits de la tentation, vient disputer au ciel celle qu'il a sauvée, constituent un dénouement musical d'un charme très pénétrant et d'une extraordinaire puissance.

Ce dénouement a fait prendre au succès musical de l'œuvre les proportions d'un triomphe.

Mlle Sybil Sanderson a créé Thaïs avec un talent de cantatrice qui ne s'était jamais mieux ni plus hautement affirmé. Elle est d'ailleurs ravissante comédienne et d'une idéale beauté qui contribue à parer cette séduisante figure de Thaïs de tous les charmes dont l'imagination la plus vive peut se plaire à la revêtir.

M. Delmas est un admirable Athanaël, vocalement et dramatiquement. Rarement l'Opéra a vu à la tête de sa compagnie de premiers sujets des artistes d'une aussi complète et d'une aussi haute valeur.

M. Alvarez fait un élégant et charmant Nicias. C'est un rôle qui ne saurait être mieux tenu. Mmes Héglon et Marcy n'ont qu'une scène, et c'est dommage : elles y sont tout à fait charmantes. On peut appliquer le même éloge à Mme Beauvais, sous les traits poétiquement austères d'Albine, la prieure des Filles blanches.

M. Delpouget, qui est le sage Palémon, s'est fait apprécier selon son réel mérite. M. Euzet tient avec grande conscience un tout petit rôle épisodique.

Dans le ballet triomphe Mme Rosita Mauri, qu'on ne se lasse point d'applaudir.

L'orchestre est conduit avec une rare et admirable maîtrise par M. Taffanel, à qui M. Massenet a fort justement rendu un hommage public.

La mise en scène est de premier ordre et les décors, très pittoresques, montrent une fois de plus ce que valent les maîtres peintres qui se nomment Carpezat et Jambon. Bianchini a dessiné, pour les principaux personnages, des costumes de l'art le plus raffiné.

Je crois à l'heureuse destinée de Thaïs, sur une scène qui, au premier aspect, ne paraissait point faite pour elle. L'événement a bien déjoué ces inquiétantes prévisions. Dans cette vaste salle de l'Opéra, si redoutable parfois aux recherches de grande sonorité, rien ne se perd de ce qui est surtout de ténuité et de charme.

Je n'ai rien dit des symphonies qui relient entre eux les actes principaux de l'ouvrage. Elles traduisent, avec une admirable intensité, la vie extérieure du drame, l'atmosphère qui l'enveloppe, les sentiments intimes des personnages. La méditation religieuse qui suit la scène capitale de l'œuvre, chez Thaïs, m'est apparue particulièrement comme une inspiration d'une magistrale beauté, et l'impression du public a été unanimement conforme à cette impression toute personnelle.

Il faut noter, en terminant, que l'opinion générale n'a point été défavorable à la forme particulière adoptée pour le poème de Thaïs. Nos deux précédentes chroniques ont donné, avant la lettre, sur la poésie mélique qui caractérise cette forme, assez d'éclaircissements pour qu'il soit inutile d'y insister. Le poème mélique, toutefois, ou plus simplement la prose cadencée, restera longtemps encore, je pense, une exceptionnelle fantaisie dans les expressions de l'art lyrique.

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 01 avril 1894)

 

On reproche quelquefois à M. Massenet ce souci de la perfection graduelle de ses œuvres, qui le fait les reprendre, les retoucher, les remanier, pour en obtenir l'épreuve définitive la plus conforme à sa personnelle esthétique. Il ne fait en cela que suivre l'exemple des véritables hommes de théâtre, à qui le contact avec le public fait sentir les points faibles ou douteux de leur conception et dont les efforts tendent à la mettre au point, où il convient qu'elle soit pour réussir auprès de ce public, pour la satisfaction duquel, en somme, elle s'est produite au jour. Opération toujours délicate, parfois dangereuse, mais tout à l'honneur de la conscience de celui qui se l'impose. Volontiers, on lui reproche ces retouches, cette recherche du mieux qui semble fâcheuse, prétentieuse et vaine. Puis, le temps passe ; l'œuvre, si elle a de la vitalité, demeure et on finit par ne plus se souvenir des tâtonnements dont elle a été l'objet, pour la prendre telle que l'auteur a voulu qu'elle fût.

Ainsi a fait M. Massenet pour Thaïs, ainsi firent, en diverses circonstances, les maîtres qui l'ont précédé et, de notre temps, Gounod, Reyer et Saint-Saëns pour ne citer que trois de nos contemporains.

Thaïs, partition charmante, d'une intensité de vie et de couleur très particulière, se placera certainement en première ligne dans le répertoire de M. Massenet. Certes, elle ne correspond point à une certaine formule d'art, qu'il ne faut point confondre avec l'art du théâtre ; telle qu'elle est pourtant, elle ravit ceux qui sont épris de grâce, de jeunesse, de tendresse voluptueuse, et c'est là tout ce qu'il faut.

Quand elle parut, pour la première fois, sur la scène de l'Opéra, en 1894, elle y sembla un peu alourdie par un ballet qui ne venait point à propos. Sans hésitation, le compositeur l'allégea de cette surcharge, se réservant de remettre la main à l'œuvre, quand elle aurait subi la contre-épreuve du théâtre de la province et de l'étranger Thaïs en sortit à son avantage. C'est alors que M. Massenet songea à lui donner les proportions harmonieuses que, depuis longtemps, il rêvait pour elle. A la vérité, la première version de cet opéra avait négligé l'un des plus attachants épisodes du livre délicieux d'Anatole France, le voyage dans le désert Lybique du farouche moine d'Antinoë et de la repentante Thaïs. L'évolution des sentiments d'Athanaël, le convertisseur, immoralement vaincu par sa morale conquête, n'était pas assez ménagée. L'addition de l'acte de l'Oasis est venue heureusement compléter l'ordonnance du poème.

Et il s'est trouvé que cette addition est maintenant l'un des points les plus lumineux de l'ouvrage. Comme il fallait s'y attendre quelques-uns n'ont point manqué de prétendre que le besoin de ce nouvel épisode ne se faisait aucunement sentir, et que l'auteur avait eu tort de l'introduire dans sa partition. — Le public, d'autre part, a trouvé qu'il avait raison. — Il en est toujours à peu près ainsi avec M. Massenet, artiste supérieur, esprit subtil, sachant bien ce qu'il fait, producteur infatigable, qui « fatigue la critique » comme le disait un jour âprement un musicographe nerveux, que la critique malmène, mais que le public finalement absout et adore — parce qu'il est un charmeur et qu'on subit son charme sans y voir malice, et sans éplucher les éléments dont il se constitue.

Ce nouvel acte de l' « Oasis » a donc fort réussi à l'Opéra, où la reprise de Thaïs a eu lieu, le 13 avril. Il a pour cadre un merveilleux décor, un palmarium plein de fraîcheur, abritant un puits rustique, et découpant la dentelle de ses verdures sur les sables incendiés de soleil, tandis que blanchissent à peu de distance les cellules du monastère, retraite future de la pénitente. Thaïs vient là, brisée de fatigue, accablée du poids du jour, Athanaël lui est rude encore ; mais elle tombe défaillante, il voit ses pieds ensanglantés et la pitié tout à coup entre dans son âme, y jetant une semence d'amour. C'est alors un duo tendre, plein d'émotion douce et de passion grandissante, dans le mouvement harmonieux et simple d'une action d'allure toute biblique. M. Massenet, qui a quelquefois cherché le chemin de l'émotion par des moyens adroitement combinés et compliqués, l'a ici trouvé rien qu'à suivre la pente naturelle de son esprit, enclin aux impressions tendres et délicates. Il a été tout à fait « lui-même » dans cette page d'une rare fraîcheur ; on sent qu'il l'a écrite absolument pour lui, dégagé de tout souci de l'effet à produire. Elle restera parmi les plus belles et les plus touchantes de son œuvre.

De même, il a été tout à fait personnel en ce ballet qui est venu, à l'acte précédent, apporter à Thaïs un nouvel élément de pittoresque et de gaieté.

L'interprétation de Thaïs avec Delmas, Vaguet et Mademoiselle Berthet est excellente, et le public a fait équitablement la part due à ces trois artistes dans ses applaudissements et ses rappels.

Mademoiselle Zambelli a obtenu dans le ballet un très brillant succès et Mademoiselle Mendès a surpris et charmé dans son rôle de danseuse-vocaliste, une des curiosités et des attraits de cette reprise.

Mesdemoiselles Beauvais et Agussol ont, cette fois, une part plus grande dans l'action, où leur voix s'unissent à celle de M. Vaguet dans le gracieux épisode de la Charmeuse. M. Delpouget a conservé le très modeste rôle de Palémon. M. Fourcade est nouveau dans celui du serviteur de Nicias.

M. Brun, le violoniste, a, dans l'intermède symphonique de la « Méditation religieuse » obtenu un succès considérable.

Confiante dans la fortune de l'œuvre de M. Massenet, la direction de l'Opéra a donné à cette reprise un soin et un éclat tout particuliers.

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 15 mai 1898)

 

 

 

 

    

Tiré d'un roman, d'un caractère plutôt psychologique et philosophique, qui ne semblait pas renfermer en lui les éléments d’une action scénique, le livret était un peu dénué d'intérêt et de pathétique. Mais le compositeur a écrit une partition remarquable par sa grâce et par sa couleur. Toute la musique du premier acte, qui représente la retraite des cénobites, est sobre et sévère ; il faut noter le chœur des religieux, la belle phrase d'Athanaël (l'anachorète qui, dans la tradition et le roman, se nomme Paphnuce) : Toi qui mis la pitié dans nos âmes. Au second acte, l'espèce d'invocation d'Athanaël : Voilà donc la terrible cité, suivie d'un quatuor charmant ; le dialogue de Nicias et de Thaïs : Nous nous sommes aimés ; l’air de Thaïs : Dis-moi que je suis belle ; le duo d'Athanaël et de Thaïs. L'intermezzo symphonique qui, sous le nom de méditation, sépare les deux tableaux du second acte, est un délicieux morceau de violon soutenu par les harpes ; puis vient une invocation à la pureté de l'amour, chantée par Thaïs : L'amour est une vertu rare. Au troisième acte, l'air de Thaïs : O messager de Dieu et surtout au dernier tableau, la scène de la mort de Thaïs, où les phrases touchantes de l'ancienne courtisane, les accents désespérés d'Athanaël, coupés par les chants des religieuses produisent un très bel effet. Il y faut signaler le retour de la jolie phrase de violon qui fait le fond de l'intermezzo du second acte.

(Ajen de l'Isle, Nouveau Larousse Illustré, 1897-1904)

 

 

 

 

    

Qu'en pensera-t-on, de cette jeune personne d'allure si vive, de forme si libre, qui s'en va le nez au vent, faisant la nique aux vieilles coutumes et jetant sa chanson aux quatre coins de la scène, comme elle lui vient et selon les circonstances ; ici, comédienne sans pudeur et courtisane impure, là, fille de Dieu se laissant gagner par la parole enflammée d'un moine et mourant béatement dans l'extase des joies célestes ? Qu'en pensera-t-on, de ce moine confit en dévotion, de ce cénobite des bords du Nil partant à la conquête d'une âme perdue et en revenant touché par la grâce de l'amour humain ? Double conversion raffinée qui effarouchera certaines intelligences ingénues, comme il s'en trouve encore même en cette fin de siècle pourtant peu timorée, mais où les délicats et les curieux d'intime psychologie trouveront leur compte et leur régal.

C'est un des livres les plus fins et les plus aimables qu'on ait publiés en ces dix dernières années que cette Thaïs d'Anatole France, dont l'ironique philosophie est si pleine de charme et d'esprit. C'est, à purement parler, un petit chef-d’œuvre qui devrait mener son auteur bien loin du côté du pont des Arts, s'il y avait une justice dans la république des lettres. M. Louis Gallet n'a pu en prendre que la synthèse, en laissant de côté tous les riens adorables, toutes les discussions subtiles, qui n'auraient pu que gêner la marche d'une comédie lyrique comme celle qu'il a conçue, encore que la fantaisie y tienne une place importante, ainsi qu'on va voir.

Au quatrième siècle de l'ère chrétienne, des cénobites vivent au bord du Nil, bien loin des choses du monde, s'occupant plus des salades de leur jardin qu'arrose la bonté divine que de la politique des empereurs romains. L'un d'eux, Athanaël, est travaillé par des songes qui lui montrent sans cesse une courtisane d'Alexandrie qu'il a entrevue dans sa prime jeunesse, alors que la grâce ne parlait pas encore à son cœur et qu'il n'avait pas trouvé au désert un refuge avec le calme et la sanctification. Ces rêves, non dépourvus de volupté, qui l'assaillent et tourmentent sa chair, il n'hésite pas à leur donner une signification divine. Dieu, en les lui envoyant, lui indique clairement son devoir : il doit partir et ramener vers le ciel l'âme égarée de la courtisane païenne, de cette Thaïs qui remplit la ville de scandale et de péché. Et, malgré les exhortations du bon Palémon, le voilà parti pour Alexandrie.

Tout ce petit tableau a été traité musicalement par le musicien dans une teinte de grisaille voulue et avec des moyens d'exécution fort restreints. Il se déroule presque tout entier sur un dessin obstiné de petite marche mystique à l'orchestre, coupé seulement par un cantabile onctueux d'Athanaël et la vision du cirque d'Alexandrie où danse Thaïs ; ici, les harmonies deviennent flottantes et voluptueuses, gardant tout le vague du rêve. La fin du tableau, où l'on entend la voix du saint se perdre dans le désert en chantant les louanges du Seigneur, pendant que les cénobites agenouillés répètent en scène les mêmes prières, laisse une grande impression.

Nous voici maintenant chez Nicias, un philosophe épicurien, qui mène la vie au milieu des amours et des roses. C'est un ancien ami de la jeunesse d'Athanaël ; c'est donc là que le moine vient s'adresser tout d'abord dès son arrivée à Alexandrie : « Connais-tu Thaïs, la comédienne ? — Ma foi oui, tu tombes bien ; pour l'instant, elle est mienne et va venir souper ici en très joyeuse compagnie à la sortie du théâtre. — Bon, prête-moi donc, ami, quelque robe d'Asie, pour que dignement je puisse figurer à ce festin. » Et des esclaves de vêtir Athanaël et de le parfumer, comme autrefois. Toute la troupe des comédiennes et des philosophes, amis de Nicias, arrive bruyamment ; et la lutte entre le saint et la courtisane s'engage immédiatement : « Que me veux-tu — Te conquérir à Dieu ! — Passe ton chemin, je ne crois qu'à l'amour. » Et la belle créature s'apprête à danser devant lui, comme elle fait au cirque. Athanaël déjà troublé s'enfuit, mais en promettant d'aller relancer la courtisane jusque dans son palais pour lui porter le salut : « Ose venir, toi qui braves Vénus, » lui crie Thaïs provocante.

Toutes ces scènes, d'une grâce si aimable, ont été traitées par le musicien avec un rare bonheur et une finesse de touche merveilleuse. Le petit prélude d'orchestre qu'on entend au lever du rideau, avec le chant strident des cuivres, qui éclate sur le charme enveloppant des violons, est bien le commentaire symphonique du panorama d'Alexandrie qu'on aperçoit du haut de la terrasse de Nicias : un amas de constructions blanches et basses, aux contours pittoresques, qui se noie dans une mer bleue, si bleue, frappée par un soleil implacable, qu'elle en est toute scintillante. Il y a de l'ampleur dans l'anathème lancé par Athanaël sur cette Alexandrie, « ville de luxure et de péché » qui fut son « berceau selon la chair. » Le quatuor où deux belles esclaves revêtent le moine d'une robe souple et chatoyante est bien amusant avec son orchestre riant, les effarements du saint. les plaisanteries de Nicias et les remarques malicieuses des suivantes. Le duetto qui suit entre Thaïs et son amant est d'un tour très original. Puis, c'est la scène finale avec les coquetteries de la courtisane : « Qui te fait si sévère ? », les révoltes d'Athanaël et les moqueries des philosophes.

Une symphonie assez développée qui nous dépeint « les amours d'Aphrodite », pantomime ancienne qui fut en honneur chez les Grecs, relie ce tableau au suivant, où nous voyons Thaïs rentrée chez elle, fatiguée de toutes ces fêtes, mécontente d'elle et des autres : « Les hommes ne sont qu'indifférence et brutalité... les femmes sont méchantes... et les heures pesantes ». Elle ne croit plus qu'à sa beauté, elle ne croit plus qu'à son miroir, et elle adresse à Vénus de tendres prières pour lui conserver éternellement cette beauté qui reste sa seule raison d'être. C'est ce moment de lassitude de tout et d'elle-même qu'Athanaël choisit pour pénétrer auprès d'elle. La scène est charmante d'abord avec les railleries de la courtisane au dévot personnage, puis pleine d'élévation quand le moine lui verse à flots pressés la parole sacrée, tente de la séduire et va jusqu'à la terroriser pour assurer davantage sa conquête. A bout de force et dans son dégoût de la vie qu'elle mène, Thaïs va pour céder quand la voix amoureuse de Nicias se fait entendre au dehors. Il lui chante une sérénade. La courtisane tente de se reprendre : « Va-t'en, dit-elle au moine ; je suis Thaïs la courtisane, je ne crois plus à rien, ni à lui, ni à toi, ni à ton Dieu. » Et elle tombe en sanglotant. « A ton seuil jusqu'au jour j'attendrai ta venue », dit le moine en se retirant, sûr désormais de la victoire.

C'est encore là un tableau très réussi, où les malices de la courtisane mêlées aux emportements du saint donnent des contrastes saisissants. A signaler la prière à Vénus, d'une couleur délicieuse, et la scène piquante du miroir.

Et nous voici sur la place publique : c'est clair de lune, la ville dort. Une maison de jeu, au fond, garde seule ses fenêtres allumées et l'on entend une douce musique, faite du tambourin et de la double flûte, qui s'en échappe par bouffées. Voici aussi la demeure de Thaïs ; sur les marches de l'atrium, le moine est là qui songe et qui attend. Bientôt la courtisane sort, une lampe à la main, cherchant le saint comme Héro cherchait Léandre, et un dialogue s'engage entre eux, se détachant eu sourdine sur la musique de la maison de joie : « C'est moi, me voici. — Je l'attendais ; non loin d'ici il est an monastère où des femmes élues vivent pareilles à des anges. C'est là que je te conduirai. Mais d'abord anéantis tout ce qui fut l'impure Thaïs. Que tout ce qui fut toi retourne à la poussière ! » La courtisane demande grâce seulement pour une petite statue d'Eros, une sorte de dieu lare qui veille sous le porche de sa villa : « L'amour, dit-elle est une vertu rare ; j'ai péché non par lui, mais plutôt contre lui. Prends donc cette image pour la placer dans quelque monastère, et ceux qui la verront se tourneront vers Dieu. Car l'amour nous élève aux célestes pensées. » Fureur d'Athanaël, surtout quand il apprend que cette statuette lui fut donnée par Nicias. Il la brise et tous deux rentrent dans la maison pour livrer tout à la flamme. A ce moment, le jour commence à poindre et Nicias sort de la taverne avec de gais compagnons. Le jeu lui a rendu tout ce que l'amour lui avait pris. Devant la maison de Thaïs, quelques légers sarcasmes à l'adresse de la courtisane. En ce moment en sort Athanaël avec une torche allumée : « Ah ! taisez-vous, Thaïs est l'épouse de Dieu, elle n'est plus à vous. La Thaïs nouvelle, la voici. » Et on la voit apparaître avec une sorte de cilice. Cris de fureur. Comment, il veut nous enlever Thaïs ! La foule s'amasse sui la place. Il y a là tout ce qui vit du luxe de cette femme : les commerçants, les joailliers, les usuriers. On va faire au saint un mauvais parti ; déjà on lui lance des pierres. Nicias apaise tout en jetant à cette meute son or par poignées. Athanaël et sa conquête ont le temps de s'enfuir.

Au point de vue musical, cet acte mouvementé contient une adorable méditation pour violon solo qui lui sert d'entracte, une perle mélodique : « L'amour est une vertu rare », et un final de belle sonorité.

Le saint est rentré au désert, après avoir conduit Thaïs dans un monastère ; il est tout fier de ce qu'il croit être une victoire, mais il ne tarde par s'apercevoir qu'il n'est lui-même qu'un vaincu. L'image de Thaïs le poursuit partout et tourmente sa chair, il a des rêves voluptueux, des cauchemars où il assiste à la perte de son âme, jusqu'au jour où il entend dans la nuit des voix lui crier : « Thaïs va mourir ! » Il se réveille en sursaut, affolé. Thaïs va mourir ! Non, il ne peut supporter cette idée, il la reverra, il lui dira son amour insensé ; et il se sauve haletant dans la nuit. Il arrive au monastère, où prient les « filles blanches » près de la couche de Thaïs expirante. C'était vrai, Thaïs la sainte va mourir. Et alors s'engage un duo de belle envolée, où la moribonde qui « voit le ciel » exprime sa joie de retourner pardonnée vers le Seigneur, taudis que le moine se roule à ses pieds dans le désespoir et dans la honte. Superbe fin d'un ouvrage curieux, qui passe par toutes les formes du lyrisme, sans s'arrêter à aucune, tantôt léger et délicat, tantôt profond et passionné, avec des teintes mystiques ici, et là avec tout le désordre des humaines faiblesses.

Qu'en pensera-t-on, comme nous disions au début de cet article ? Peut-être le public devra-t-il s'y reprendre à deux fois avant de se bien pénétrer de toutes ces finesses et de toutes ces originalités. Mais c'est là assurément une véritable œuvre d'art bien nouvelle d'inspiration, et le temps ne pourra que la faire grandir dans l'admiration des amateurs de sensations raffinées.

L'interprétation en a été tout à fait supérieure de la part de Mlle Sibyl Sanderson et de M. Delmas. Le talent et la voix de la première semblent avoir doublé depuis Phryné. Son organe, qui paraissait mince à l'Opéra-Comique, a pris une ampleur inattendue, et l'on peut dire que dans cette salle immense de l'Opéra on ne perd pas une de ses notes, pas une de ses paroles. Elle a chanté aussi avec infiniment de talent. Quant à la femme, elle est toujours merveilleuse, d'une élégance et d'une séduction irrésistibles quand elle arrive chez Nicias, drapée dans ses voiles si souples qui lui donnent l'air d'une statuette exquise de Tanagra ; plus belle encore quand elle ôte ces voiles, d'une beauté à faire damner tous les saints du paradis. Le pauvre Athanaël est d'avance tout excusé.

M. Delmas a, lui, des accents superbes, une grande manière de phraser et beaucoup d'allure comme comédien. C'est pour lui une soirée triomphale et une création inoubliable.

La jolie voix de M. Alvarez fait merveille dans le rôle de Nicias, où il met de la grâce et de la gaîté. Mmes Marcy et Héglon, les deux esclaves rieuses, Mlle Beauvais, MM. Delpouget et Euzet, sans oublier les dix cénobites, forment un ensemble de talents très respectable.

Mlle Mauri, au ballet, est toujours pleine de verve. Ses petits pieds ont tant d'esprit ! L'orchestre, sous la conduite habile de maître Taffanel, a fait tout son devoir, sachant mettre en relief les moindres intentions du compositeur. Les chœurs ont bien marché aussi sous la direction de M. Léon Delahaye. Beaux décors de MM. Jambon et Carpezat et costumes signés Bianchini.

(H. Moreno [Henri Heugel], le Ménestrel, 18 mars 1894)

 

 

 

 

    

     Il y avait, je le crois bien, plus de soixante ans que l'Opéra n'avait appliqué cette qualification de « comédie lyrique » à un ouvrage représenté sur ses planches un peu trop exclusivement solennelles. C'est qu'il ne s'agit pas en effet, avec Thaïs, d'un de ces drames puissants et passionnés, riches en incidents et en coups de théâtre grandioses, d'un de ces sujets profondément pathétiques comme ceux des Huguenots, de la Juive ou du Prophète. On ne pouvait tirer du roman intime et mystique de Thaïs qu'une action unie et simple, sans péripéties, sans complications, se déroulant entre deux seuls personnages importants et laissant tous les autres dans une sorte d'ombre discrète, ceux-ci servant seulement à accentuer le mouvement scénique et à donner à l'œuvre la vie, la couleur et la variété nécessaires.

Le librettiste a eu l'idée d'écrire son livret en prose rythmée, sinon tout à fait en vers blancs, en une prose cadencée à laquelle, dans un trop long article de revue où il s'efforçait assez inutilement d'expliquer sa pensée, il donnait le nom de « poésie mélique ». Cette explication laissait le public indifférent, l'essentiel, pour celui-ci, étant que le livret soit bon, intéressant, et qu'il serve utilement le musicien. L'action de Thaïs se passe à la fin du quatrième siècle. Le premier acte nous montre, en un coin de la campagne thébaine, sur les rives du Nil, un refuge de cénobites. Les bons pères achèvent, à la table commune, un modeste repas. Une place reste vide auprès d'eux, celle de leur compagnon Athanaël (le Paphnuce du roman), qui s'est rendu à Alexandrie. Le voici bientôt de retour, tout scandalisé encore du bruit que cause dans la grande ville la présence d'une courtisane impudique, la fameuse comédienne et danseuse Thaïs, qui semble avoir bouleversé l'esprit sceptique et léger de ses habitants. Justement, dans ses jeunes années, Athanaël avait connu cette Thaïs, et précisément à Alexandrie, qu'il a quittée pour se consacrer au Seigneur et prendre l'habit de religieux.

Athanaël est hanté par le souvenir de Thaïs. Il songe que ce serait œuvre pieuse et méritoire de l'arracher à son métier indigne, à l'existence de débauche qui la déshonore et dont elle ne semble même pas avoir conscience. Il se couche et s'endort sous l'impression de cette pensée, qui ne cesse de l'obséder, si bien qu'il la voit en rêve, sur la scène du théâtre d'Alexandrie, représentant les Amours de Vénus. Il n'y tient plus, et à son réveil il part pour aller la retrouver, bien résolu à tout faire pour amener sa conversion.

Arrivé à Alexandrie, Athanaël se trouve en présence d'un ancien ami, le beau Nicias, de qui il se fait reconnaître et qui est l'amant de Thaïs pour un jour encore, car il a acheté son amour pour une semaine qui est près d'expirer. Il confie son projet à Nicias, qui l'accueille comme un frère, et lui fait endosser des vêtements qui lui permettront d'assister à une fête et à un banquet qu'il donne précisément, le soir même, en l'honneur de Thaïs. Bientôt il se trouve en présence de la courtisane, qui se rit de lui à ses premières paroles et qui l'engage à venir la voir chez elle, s'il prétend la convertir. Il n'a garde de manquer à cette invitation, et, une fois chez Thaïs, lui fait honte de sa vie déréglée et, avec des paroles éloquentes, lui fait entrevoir les joies célestes et les félicités de la religion. Thaïs est ébranlée, elle est sur le point de céder à ses conseils, lorsqu'au loin, dans une chanson, se fait entendre la voix de ses compagnons de plaisir. Elle repousse alors le moine qui, sans se décourager, s'éloigne en lui disant : « A ton seuil, jusqu'au jour, j'attendrai ta venue. »

Voici qu'en effet nous le trouvons, à la nuit, assis sur les marches extérieures de la demeure de Thaïs. Le temps a fait son œuvre, et quelques heures ont suffi pour que la jeune femme soit touchée par la grâce. Elle sort de chez elle, ayant échangé ses riches vêtements contre une robe de bure, vient trouver le moine et supplie celui-ci de la conduire dans un monastère. La conversion est opérée.

Mais Athanaël s'est trompé lui-même. Ce n'est point l'amour de Dieu, c'est la jalousie qui lui dictait sa conduite, sans qu'il s'en rendît compte. Lorsque, de retour à la Thébaïde après avoir mené Thaïs dans un couvent, il croit avoir retrouvé la tranquillité, il s'aperçoit avec stupeur qu'il l'aime comme un fou. Sa pensée se reporte sans cesse vers elle, et dans un nouveau rêve, un rêve cruel, il lui semble voir Thaïs, sanctifiée et purifiée par le remords et par la prière, sur le point d'expirer dans le monastère où elle s'est réfugiée. A son réveil, sous l'impression de cette vision sinistre, il court au monastère, où Thaïs, en effet, est près d'exhaler son dernier souffle. Mais il ne veut pas qu'elle meure ; et tandis qu'elle, extasiée, ne songe qu'au ciel et à sa purification, lui veut l'arracher à la mort et ne lui parle que de son amour. La scène est étrange et d'une réelle puissance. Thaïs meurt enfin, et Athanaël tombe foudroyé auprès d'elle.

Ce sujet, moitié mystique, moitié psychologique, était-il bien propice à une action théâtrale ? A-t-il même été traité de façon à atténuer les défauts qu'il pouvait présenter sous ce rapport ? On en pourrait douter. Toutefois M. Massenet a écrit, sur ce livret de Thaïs, une partition qui, si elle ne présente pas l'unité ferme de celles de Manon et de Werther, ne manque certainement ni d'inspiration, ni de couleur, ni d'originalité, et où l'on retrouve d'ailleurs, dans toute leur force et tout leur épanouissement, les étonnantes qualités techniques d'un maître à qui rien de son art n'est étranger. Toute la musique du premier acte, qui nous représente la retraite des cénobites, est d'une couleur sobre et sévère avec laquelle contrasteront le mouvement et la grâce du tableau de la maison de Nicias. Il y faut noter le chœur tranquille des religieux, l'entrée d'Athanaël, la belle phrase qui suit sa vision : Toi qui mis la pitié dans nos âmes, et l'effet très curieux de la scène où il s'éloigne de nouveau de ses compagnons pour retourner à Alexandrie. Au second acte, l'espèce d'invocation placée dans la bouche du même Athanaël : Voilà donc la terrible cité..., écrite sur un rythme puissant, est suivie d'un quatuor charmant, morceau d'un accent plein de grâce et dont la fin surtout est délicieuse. A signaler encore dans ce tableau le rapide et gentil dialogue de Nicias et de Thaïs : Nous nous sommes aimés une longue semaine, qui semble cacher, sous son apparente indifférence, comme une pointe de mélancolie. Je passe sur l'air de Thaïs : Dis-moi que je suis belle, air de bravoure, uniquement destiné à faire briller la virtuosité d'une chanteuse, auquel je préfère de beaucoup toute la scène qui suit, qui n'est qu'un long duo dans lequel Athanaël s'efforce de convertir Thaïs. Les accents sévères et farouches du moine, mis en opposition avec les railleries et les élans voluptueux de la courtisane, produisent un contraste frappant que le compositeur a su mettre en relief avec un rare bonheur et une réelle puissance. L’intermezzo symphonique qui, sous le nom de « méditation », sépare ce tableau du suivant, n'est autre chose qu'un adorable solo de violon, soutenu par les harpes, et dont le développement amène, sur la reprise du premier motif par le violon, une entrée de chœur invisible dont l'effet est purement exquis. Le rideau se relève sur la scène où Thaïs, qui a revêtu une robe de bure, vient chercher le moine pour s'enfuir avec lui. Ici se place un duo en contraste complet avec le précédent. Athanaël veut que Thaïs détruise et brûle tout ce qui peut conserver le souvenir de son passé ; elle obéit, demandant grâce seulement pour une statuette d'Éros : L'amour est une vertu rare... C'est une sorte d'invocation à la pureté de l'amour, écrite, si l'on peut dire, dans un sentiment de chaste mélancolie, et toute empreinte de grâce et de poésie. Mais ce qu'il faut louer par-dessus tout, c'est la scène finale, celle de la mort de Thaïs. Cette scène, vraiment pathétique et puissante, a été traitée par le musicien avec un talent de premier ordre et une incontestable supériorité. Là encore il a su merveilleusement saisir le contraste entre les pensées pieuses de Thaïs qui, au moment de quitter la vie, entrevoit le bonheur éternel, et la rage impuissante d'Athanaël, qui, dévoré d'un amour impie, lui dévoile, sans qu'elle l'entende et le comprenne, toute l'ardeur d'une passion que la mort seule pourra éteindre en lui. Les phrases touchantes de Thaïs, les accents désespérés d'Athanaël, coupés parles chants désolés des religieuses, compagnes de la mourante, provoquent chez l'auditeur une émotion poignante et sincère. C'est là l'une des plus belles pages qu'on doive à la plume de M. Massenet. Il y faut signaler surtout le retour de la belle phrase de violon qui fait le fond de l'intermezzo du second acte. »

(Félix Clément, Dictionnaire des opéras, supplément d’Arthur Pougin, 1903)

 

 

 

 

 

 

une page du manuscrit de Thaïs

 

 

La répétition générale de Thaïs, qui avait été donnée, selon la coutume à l'Opéra, trois jours avant la première, fut une des plus courues. Journalistes, gens du monde se ruèrent à l'assaut des invitations. Massenet ne pouvait arriver à satisfaire tant de compétitions : pour ne pas créer de jalousies, il n'invita personne et en avisa ses solliciteurs, gens de plume et gens du monde, par le petit faire part suivant :

 

 

 

Le succès devait justifier cet empressement des uns et des autres.

 

Thaïs est en effet une des plus célèbres productions de Massenet et une des plus distinguées. Comme dans le Mage, ce sont les temps antiques qui nous sont évoqués par Thaïs, mais non point cette fois l'antiquité barbare de l'Asie centrale ; au contraire, c'est à l'époque raffinée de la décadence grecque, dans le milieu très civilisé et en même temps pittoresque qu'était Alexandrie aux premiers temps de l'ère chrétienne, que se déroule la pièce. On sait avec quelle force le chef-d’œuvre d'Anatole France, où Louis Gallet trouva les éléments de son livret, faisait revivre avec tout son charme cette belle période. Et nul ne pourra s'empêcher de constater que l'idée fut excellente de tirer du roman tous les éléments scéniques qu'il comportait pour en restituer au théâtre et l'ambiance et l'intrigue, pour nous présenter sous une forme nouvelle la touchante et un peu inquiétante histoire qu'Anatole France nous avait déjà si bien contée. Naturellement, en passant du récit au théâtre, le caractère d'élégant scepticisme qui était celui de la version originelle est notablement atténué au profit de l'expansion sentimentale, et le dénouement a été modifié en conséquence : la pièce s'arrête à la mort de Thaïs. A cela près, ce sont bien les pages du roman d'Anatole France qui, avec tout leur mouvement et toute leur couleur, se sont matérialisées pour ainsi dire, grâce à l'habile et sincère adaptation du librettiste, grâce surtout au parfum musical dont le maître Massenet a entouré chaque scène et chaque pensée.

 

La partition commence par un tableau de la vie tranquille et heureuse des cénobites. Quelques mesures à peine de prélude, mais qui suffisent à établir une atmosphère limpide, immuablement sereine. Parmi ses camarades occupés à prendre leur frugal repas, Athanaël apparaît, épuisé de fatigue. Il revient d'Alexandrie, la ville de débauche et d'impureté, dont le spectacle a terrifié son âme ; mais son plus cruel chagrin fut de reconnaître là Thaïs, celle qu'il avait autrefois connue enfant candide, et qui maintenant est la plus renommée d'entre les courtisanes. Il voudrait la ramener au bien. Son sage ami Palémon le détourne de se mêler aux gens du siècle, et l'avertit de craindre les pièges du Démon.

 

C'est l'heure du repos. Athanaël dort parmi ses frères, mais son sommeil est hanté par la vision de Thaïs à moitié dévêtue, qui, devant la foule haletante, mime les amours d'Aphrodite. Avec le jour, la vision, quelque peu légère, s'est effacée ; le cénobite reprend peu à peu ses esprits et implore le Seigneur en faveur de la pécheresse. Malgré les conseils répétés de Palémon, il partira ; il veut sauver cette âme égarée, la ramener au tribunal de la pénitence.

 

Le tableau qui suit représente la ville des plaisirs, Alexandrie. Dans la maison de son ami Nicias, sur une terrasse d'où l'on aperçoit la mer et la cité, Athanaël est arrivé : il songe à l'horreur de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il pressent. Affectueusement accueilli par Nicias, il insiste auprès de celui-ci pour être mis en présence de la belle comédienne. Il se revêt de pourpre, aidé par deux complaisantes esclaves, parfume sa rude barbe d'anachorète, et lorsque Thaïs — qui justement devait ce soir-là souper chez Nicias — survient, il se mêle aux convives et prend part au banquet. Son aspect farouche intrigue la courtisane qui, malicieusement, lui conseille de renoncer aux rêves du devoir et de se consacrer à l'amoureuse sagesse. Ardemment, Athanaël prêche le salut et dénonce les pièges infernaux : la seule réponse que fait Thaïs, c'est d'ébaucher sa lascive pantomime des amours de Vénus. Révolté, Athanaël s'enfuit.

 

Le deuxième acte se passe dans la maison de la courtisane. Thaïs est lasse, elle s'ennuie. Rien que le vide autour d'elle, et l'avenir menaçant, la vieillesse succédant à une vie d'indifférentes amours. Athanaël se présente et commence à lui parler de la félicité qui ne finit point, de l'amour divin, seule vérité éternelle. Thaïs sourit, intéressée un peu. Et, tandis qu'Athanaël parle, elle brûle des parfums et chante doucement les splendeurs du culte de Vénus. Troublé par ces évocations voluptueuses, Athanaël se ressaisit pourtant et, montrant son cilice, se dresse, terrible, et évoque tour à tour les menaces de l'enfer et les félicités paradisiaques ; il ne réussit qu'à épouvanter Thaïs sans la convaincre. Soit, il attendra.

 

Le rideau tombe rapidement, et l'orchestre déroule, en un expressif interlude, le tableau des pensées qui emplissent l'âme de la courtisane (c'est là que se place la fameuse Méditation qui devint immédiatement célèbre et même populaire). Et lorsque la lente mélodie s'est éteinte, nous voyons une place d'Alexandrie. C'est la nuit. D'une maison sortent des éclats de gaîté, des bouffées de musique : c'est Nicias qui, avec ses amis, célèbre une de ses coutumières orgies. Par terre sur les dalles du pavé, Athanaël est étendu. Et voici que Thaïs sort de la maison, va droit vers le moine, dont les paroles ont fait naître en son âme une conscience nouvelle. Qu'Athanaël ordonne, elle est prête à obéir ; le moine alors lui dit de se rendre à un monastère où, dans une étroite cellule, elle attendra la grâce. Mais auparavant elle doit anéantir tous les témoignages de sa vie impure, en symbole d'oubli sans retour ; que la flamme détruise et la demeure de Thaïs et les trésors qui y sont amoncelés : en un mot, tout ce qui fut elle-même. Et le moine avec la pénitente pénètrent dans la maison.

 

Nicias et ses amis surgissent sur la place, qui s'emplit tout à coup d'un joyeux tumulte. Les danses succèdent aux danses et les divertissements aux divertissements, jusqu'au moment où, sur le seuil de la maison de Thaïs, Athanaël apparaît, une torche à la main. Et, à la surprise de tous, il proclame que la courtisane appartient à Dieu seul désormais. En effet, Thaïs, modestement vêtue d'une tunique de laine, sort à son tour de la demeure, sans regarder derrière elle. Les supplications de Nicias et de ses amis sont inutiles : elle disparaîtra, obéissant aux exhortations d'Athanaël, pour toujours. On hue le moine impassible, on veut retenir Thaïs de force. La vue des flammes qui commencent à jaillir de la maison abandonnée met le désordre à son comble, et la foule massacrerait Athanaël avec Thaïs, si Nicias ne détournait l'attention en jetant des pièces d'or aux furieux.

 

Le troisième acte débute par un prélude coloré, quoique doux et tranquille, et la scène représente une oasis dans le désert. Thaïs paraît, accompagnée par Athanaël, qui despotiquement lui ordonne de dompter la fatigue, de briser son corps en témoignage de pénitence, de rechercher la souffrance qui épure, et qui en lui-même admire l'ardeur dont fait preuve, dans le renoncement, la courtisane repentie. Voila longtemps que tous deux marchent vers le monastère, où la sainte abbesse Albine recueillera la pénitente ; ils se reposent un instant, se rafraîchissent de quelques fruits et d'eau claire, en cherchant la joie de ces minutes de calme confiant. Cependant un cortège de chrétiennes, annoncé de loin par des chants liturgiques, apparaît ; ce sont les moniales guidées par l'abbesse Albine, entre les mains de qui Athanaël remet Thaïs. Et il se sépare d'elle, hésitant, comme à regret, accablé par la pensée de ne plus la revoir en cette vie...

 

La scène représente de nouveau la Thébaïde. Les cénobites ont achevé leur repas du soir et devisent paisiblement. Seul Athanaël ne connaît plus le calme ; il est possédé par un démon, hanté par des visions impures. Il ne voit que Thaïs, il ne songe qu'à la Femme. Palémon l'exhorte à se calmer, à espérer l'assistance divine, et le quitte. Athanaël, brisé, s'endort et revoit, dans une nouvelle vision, Thaïs au festin de Nicias, Thaïs qui lui répète les provocantes paroles par lesquelles elle l'avait accueilli alors. Puis la vision change ; des voix annoncent qu'une sainte va mourir, que Thaïs va quitter cette terre.

 

Affolé, Athanaël se dresse et se précipite au dehors, n'ayant qu'un seul désir, ne souhaitant qu'une grâce, retrouver Thaïs vivante.

 

Nous sommes maintenant dans le monastère d'Albine ; on aperçoit la catéchumène étendue ; autour d'elle ses compagnes prient. Quand Athanaël paraît, Albine l'accueille avec respect, mais le moine ne pense qu'à l'horreur de cette mort prochaine, à la beauté de Thaïs. Et il s'approche de la mourante, lui dit des paroles d'amour charnel, tandis qu'elle, extasiée, ne songe qu'à la félicité divine qui est proche pour elle, grâce à la foi que lui inspira Athanaël. « Rien n'existe au prix de la vie et de l'amour ! » blasphème le moine égaré. Mais Thaïs n'entend rien que les musiques célestes et elle meurt ainsi très doucement, tandis que celui qui sauva son âme s'abîme dans le désespoir.

 

***

 

Le caractère dominant de tout ce drame, c'est la tendresse, une tendresse un peu sensuelle qui flotte même par-dessus les élans de foi austère, qui palpite comme l'atmosphère molle et tiède d'Alexandrie, s'insinue partout, comme elle captivante, et rayonnante comme elle. Un double courant de passion traverse l'œuvre, ardent d'abord autour de Thaïs la courtisane, pour s'apaiser dans la sérénité mystique, tandis que s'exalte petit à petit dans l'âme d'Athanaël la flamme qui éclatera à la fin de l'œuvre.

 

Ceci, joint à l'esprit d'eurythmie tout attique par quoi se distinguent et la donnée d'Anatole France et la disposition du poème de Gallet, constitue un ensemble de conditions favorables entre toutes à la mise en musique. La muse, gracieusement sentimentale, ardemment sensuelle, de Massenet peut s'épancher ici tout à son aise, et le Maître trouve ainsi mainte occasion de déployer ses dons de symphoniste, de coloriste et d'homme de théâtre. Le caractère de Thaïs, créature d'amour et de tendresse ingénue, caractère qui persiste après l'évolution qui s'est faite dans l'âme de la jeune femme ; celui d'Athanaël, avec le conflit qui déchire son âme ; celui de l'élégant, cordial et insoucieux Nicias, sont formellement et typiquement évoqués par la musique ; l'atmosphère voluptueuse d'Alexandrie et la paix recueillie des monastères sont exprimées par elle avec le même bonheur.

 

Le style de la partition de Thaïs est moderne, d'un ton lyrique soutenu, réalisé avec infiniment de légèreté et de finesse orchestrale. La mélodie est large, dans les parties instrumentales aussi bien qu'au chant.

 

Rien de plus spirituel, de plus vif que la scène où Athanaël, aidé par les deux belles esclaves qui l'admirent en le raillant un peu, se transforme en viveur élégant : la dextérité de la conduite des voix, dans ce charmant quartettino, est digne d'être citée en modèle.

 

On hésite à détacher, pour les citer à part, des pages de la partition. Et cependant il faut accorder une mention spéciale à la fameuse Méditation, une de ces phrases mélodiques, câlines, infiniment prolongées, dont Massenet a le secret, et qui peut être considérée comme un des types les plus achevés de sa manière. Puis tout le tableau qui suit et qui est une merveille de mobilité, de vivacité, de vrai pittoresque musical ; d'abord le dialogue entre Thaïs et Athanaël, qui se déroule aux échos de la musique exécutée au festin de Nicias ; la poignante évocation à Eros — encore une de ces exaltations amoureuses si chères au Maître et qu'il réussit avec une si constante perfection ; le ballet sur la place avec ses danses vives (1), avec la poétique inspiration musicale qui rythme les poses de la charmeuse ; le ravissant ensemble vocal qui suit, et la grande fougue du final, où les voix du chœur, très divisées, se répondent, s'entrecroisent. Puis, c'est la fine coloration du prélude du troisième acte (l'oasis) qu'il faudrait pouvoir évoquer avec des mots, et le calme alangui de la musique de toute la scène suivante, entre Thaïs et Athanaël, enfin la scène si saisissante de la mort de Thaïs, une des pages les plus émues, les plus communicativement émouvantes que Massenet ait écrites.

 

Mais à quoi bon insister sur toutes ces choses dont, mieux que tout commentaire, un persistant succès atteste la beauté ? Chacun est d'accord pour reconnaître en Thaïs une des œuvres les plus délicates du maître Massenet.

 

(1) Ce ballet ne figurait pas tout à fait sous la forme actuelle à la première représentation. Il avait été modifié entre la première et la seconde représentation, tout au moins au point de vue de la mise en scène ; certains épisodes avaient été supprimés. Malheureusement les exigences de cette même mise en scène à l'Opéra veulent qu'entre le ballet et le tableau suivant on fasse un entracte que la musique n'indique pas ; l'orchestre s'arrête au milieu d'une mesure et continue sa phrase quand le décor suivant est posé. C'est là une étrange liberté, on l'avouera.

 

(Louis Schneider, Massenet, 1908)

 

 

 

 

 

Catalogue des morceaux

 

Acte I. 1er Tableau : la Thébaïde
  Voici le pain, et le sel, et l'hysope ! les Cénobites
  Non... mon cœur est plein d'amertume Athanaël
Récit et Andante Hélas ! enfant encore je l'ai connue Athanaël
  Ne nous mêlons jamais, mon fils, aux gens du siècle Palémon
Vision d'Athanaël    
  Toi, qui mis la pitié dans nos âmes Athanaël
  Esprit de lumière et de grâce, arme mon cœur pour le combat Athanaël
2e Tableau : Alexandrie
  Va, mendiant, chercher ailleurs ta vie le Serviteur
Cantabile Voilà donc la terrible cité ! Alexandrie ! Athanaël
  Athanaël ! c'est toi ! mon condisciple, mon ami ! Nicias
Quatuor Ah ! ah ! ah ! il est jeune, il est beau ! Athanaël, Nicias, Crobyle, Myrtale
  Thaïs, sœur des Karites Histrions, Comédiennes, Philosophes
Dialogue sentimental C'est Thaïs, l'idole fragile Thaïs, Nicias
Phrase Qui te fait si sévère ? Couronne-toi de roses Thaïs
Acte II. 1er Tableau : Chez Thaïs
  Ah ! je suis fatiguée à mourir ! Thaïs
Scène du Miroir O mon miroir fidèle, dis-moi que je suis belle Thaïs
  Etranger, te voilà, comme tu l'avais dit ! Thaïs, Athanaël
  Qui m'inspirera les discours embrasés ? Athanaël
  Vénus, invisible et présente Thaïs
  Je suis Athanaël, moine d'Antinoé Athanaël
  Pitié ! ne me fais pas de mal Thaïs
  Thaïs, idole fragile, je veux, une dernière fois Nicias
2e Tableau : Devant la maison de Thaïs
Méditation    
  Père, Dieu m'a parlé par ta voix ! me voici ! Thaïs
  Non loin d'ici, vers l'occident, il est un monastère Athanaël
Arioso L'amour est une vertu rare Thaïs
  Suivez-moi tous, amis Nicias, ses Amis
Ballet    
  Jamais ! non ! jamais ! la Foule
Acte III. 1er Tableau : l'Oasis
Prélude    
  L'ardent soleil m'écrase Thaïs
  Seul le repentir nous épure Athanaël
  O messager de Dieu, si bon dans ta rudesse Thaïs
Duo de l'Oasis Baigne d'eau tes mains et tes lèvres Thaïs, Athanaël
  Pater noster qui es in cœlis les Filles blanches
  J'apporte à ta ruche divine Athanaël
  Elle va lentement Athanaël
2e Tableau : la Thébaïde
  Que le ciel est pesant ! les Cénobites
  Tu sais, ô Palémon, que j'ai reconquis l'âme Athanaël
  Ne t'avais-je pas dit : ne nous mêlons jamais Palémon
  Qui te fait si sévère ? l'Apparition de Thaïs
  Thaïs va mourir ! Athanaël
Symphonie : la Course dans la nuit    
3e Tableau : la Mort de Thaïs
  Seigneur, ayez pitié de moi les Filles blanches
  Sois le bienvenu dans nos tabernacles Albine
Scène finale Te souvient-il du lumineux voyage ? Thaïs, Athanaël

 

 

 

LIVRET

 

 

Enregistrements accompagnant le livret

 

- Version intégrale 1952 : Geori Boué (Thaïs) ; Berthe Monmart (Crobyle) ; Odette Ricquier (Myrtale) ; Yvonne Leroy (Albine) ; Roger Bourdin (Athanaël) ; Jean Giraudeau (Nicias) ; Michel Roux (Palémon) ; Orchestre et Chœurs de l'Opéra de Paris dir George Sebastian (Henri Merckel, violon solo) ; Urania URLP 227, enr. en 1952. (pochette du disque)

 

 

 

Acte I. 1er tableau lors de la création

 

 

enregistrement

intégral (1952)

dir. Sebastian

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

01. "Voici le pain"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

02. "Le voici! Le voici!"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

03. "O Seigneur, je remets"

distribution

 

 

 

 

04. "Toi qui mis la pitié"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(livret, édition de mars 1894)

 

 

ACTE PREMIER

 

 

PREMIER TABLEAU

 

LA THÉBAÏDE

 

Les cabanes des Cénobites aux bords du Nil. Ce n'est pas encore la fin du jour ; douze Cénobites et le vieux Palémon sont assis autour d'une longue table. Au milieu, Palémon préside le frugal et paisible repas. Une place est vide, celle d'Athanaël.

 

 

UN CÉNOBITE.

Voici le pain.

 

UN AUTRE.

     Et le sel.

 

UN AUTRE.

          Et l'hysope. —

 

UN AUTRE.

Voici le miel.

 

UN AUTRE.

     Et voici l'eau. —

 

PALÉMON, se levant, avec onction.

Chaque matin le ciel répand sa grâce — sur mon jardin, ainsi qu'une rosée. — Bénissons Dieu dans les biens qu'il nous donne — et prions-le qu'il nous garde en sa paix ! —

 

LES CÉNOBITES, presque murmuré.

Que les noirs démons de l'abîme — s'écartent de notre chemin ! —

Paisiblement les Cénobites continuent leur repas.

 

UN CÉNOBITE, rompant le silence.

Sur Athanaël, notre frère, — étends, Seigneur, la force de ton bras ! —

 

PLUSIEURS CÉNOBITES, avec regret.

Athanaël !...

 

D'AUTRES CÉNOBITES, de même.

     Bien longue est son absence !... —

 

D'AUTRES, avec intérêt.

Quand donc reviendra-t-il ?... —

 

PALÉMON, mystérieusement.

     L'heure de son retour est proche... — Un songe, cette nuit, me l'a montré vraiment — hâtant vers nous sa marche ! —

 

LES CÉNOBITES, avec foi.

Athanaël est un élu de Dieu !... — (Pieusement.) Il se révèle dans les songes !... —

Athanaël paraît ; il s'avance lentement comme épuisé de fatigue et de chagrin.

 

LES CÉNOBITES, avec respect.

Le voici ! Le voici !

 

ATHANAËL, au milieu d'eux, douloureusement.

     La paix soit avec vous ! —

 

PALÉMON et LES CÉNOBITES.

Frère, salut ! (Tous s'empressent autour de lui.) La fatigue t'accable ! — la poussière couvre ton front... — repose-toi !.. reprends ta place !... — mange, bois ! —

 

ATHANAËL, il s'est assis avec accablement et repousse doucement les mets qu'on lui présente.

Non ! mon cœur est plein d'amertume... — Je reviens dans le deuil et dans l'affliction !... — La ville est livrée au péché !... — une femme, Thaïs, la remplit de scandale — et par elle l'enfer y gouverne les hommes ! —

 

LES CÉNOBITES, avec une curiosité calme et simple.

Quelle est cette Thaïs?

 

ATHANAËL, sortant un peu de sa torpeur, y retombant aussitôt.

     Une prêtresse infâme — du culte de Vénus... (Humblement, avec charme et comme se souvenant d'un passé lointain.) Hélas ! enfant encore — avant qu'à mon cœur la grâce ait parlé, — je l'ai connue !... (Plus sombre, plus agité.) Un jour, je l'avoue à ma honte, — devant son seuil maudit, je me suis arrêté... — mais Dieu m'a préservé de cette courtisane — et j'ai trouvé le calme en ce désert, — maudissant le péché que j'aurais pu commettre !... — Ah ! mon âme est troublée... — La honte de Thaïs et le mal qu'elle fait — me causent une peine amère ; — et je voudrais gagner cette âme à Dieu ! —

 

PALÉMON, simplement, sagement.

Ne nous mêlons jamais, mon fils, aux gens du siècle ; craignons les pièges de l'Esprit ; — voilà ce que nous dit la sagesse éternelle. — (La nuit vient peu à peu.) La nuit vient ; prions et dormons ! —

 

LES CÉNOBITES, avec une crainte mystérieuse, le front courbé et les mains jointes, s'éloignent et se séparent, tout en priant, pour se rendre dans leurs cabanes.

Que les noirs démons de l'abîme — s'écartent de notre chemin ! — Seigneur, bénis le pain et l'eau. — Bénis les fruits de nos jardins. — Donne-nous le sommeil sans rêves — et l'inaltérable repos ! —

Athanaël s'est étendu devant sa cabane, la tête appuyée sur un petit chevalet de bois, les mains jointes.

 

ATHANAËL, seul, dans l'ombre.

O Seigneur, je remets mon âme entre tes mains. —

Il s'endort.

 

Vision d'Athanaël

 

Nuit presque noire. Après un instant de calme et de béatitude, au milieu des ténèbres, une blancheur se fait ; dans un brouillard apparaît l'intérieur du théâtre, à Alexandrie ; foule immense sur les gradins. En avant se trouve la scène sur laquelle Thaïs, à demi vêtue, mais le visage voilé, mime les amours d'Aphrodite. — Dans le théâtre d'Alexandrie, immenses acclamations d'enthousiasme très prolongées. — Effet extrêmement lointain. — On peut distinguer, mais vaguement cependant, le nom de Thaïs hurlé par la foule. — Les acclamations augmentent jusqu'à la fin de la vision, la mimique s'accentuant de plus en plus. — La vision disparaît subitement ; le jour revient. — Aurore.

 

ATHANAËL, qui s'est éveillé peu à peu, se lève complètement ; avec épouvante et colère.

Honte ! horreur ! ténèbres éternelles ! — Seigneur, assiste-moi ! — (Il s'est jeté à terre et il y reste prosterné.) Toi qui mis la pitié dans nos âmes, — Dieu bon, louange à toi ! — J'ai compris l'enseignement de l'ombre, — je me lève et je pars ! — (Il s'est relevé avec enthousiasme.) Car je veux délivrer cette femme — des liens de la chair ! — Dans l'azur, je vois penchés vers elle — les anges désolés ! — N'est-elle pas, Seigneur, le souffle de ta bouche ! — Ah ! plus elle est coupable et plus je dois la plaindre ! — Mais, je la sauverai Seigneur ! Donne-la-moi — et je te la rendrai pour la vie éternelle ! — (Il appelle ses frères qui reparaissent et se pressent autour de lui.) Frères, levez-vous tous ! venez ! — ma mission m'est révélée ! — Dans la ville maudite il faut que je retourne... — Dieu défend que Thaïs s'enfonce davantage — dans le gouffre du mal ! — et c'est moi qu'il choisit pour la lui ramener ! —

Athanaël s'incline devant Palémon.

 

PALÉMON, à Athanaël avec une douce expression de tranquillité et comme un tendre reproche.

Ne nous mêlons jamais, mon fils, aux gens du siècle. — Voilà la sagesse éternelle !... —

Les Cénobites qui ont entouré Athanaël l'accompagnent jusqu'à la route, puis, s'agenouillant par groupes, ils répondent à Athanaël dont la voix se perd dans les solitudes du désert de la Thébaïde.

 

LA VOIX D'ATHANAËL, déjà éloignée.

Esprit de lumière et de grâce, — arme mon cœur pour le combat. —

 

LES CÉNOBITES, à genoux.

Arme son cœur pour le combat. —

 

LA VOIX D'ATHANAËL, encore plus éloignée.

Et fais-moi fort comme l'archange — contre les charmes du démon.

 

LES CÉNOBITES, comme un murmure.

Et fais-le fort comme l'archange — contre les charmes du démon ! —

Le rideau s'abaisse lentement et silencieusement.

 

 

 

 

 

 

Acte I. 2e tableau lors de la création

 

 

enregistrement

intégral (1952)

dir. Sebastian

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

05. "Va, mendiant"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

06. Cantabile "Voilà donc la terrible cité! Alexandrie!"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

07. "Athanaël, c'est toi!"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

08. "Je vais donc te revoir"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

09. "C'est Thaïs, l'idole fragile"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10. "Qui te fait si sévère?"

distribution

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cantabile "Voilà donc la terrible cité! Alexandrie!"

Robert Massard (Athanaël) et Orch Symphonique dir Jésus Etcheverry

enr. à Paris en avril/mai 1961

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Qui te fait si sévère?"

Geneviève Vix (Thaïs) et Orch.

Pathé saphir 80t n° 300, mat. 2983, enr. en 1921

 

 

 

"Qui te fait si sévère?"

Mireille Berthon (Thaïs) et Orch.

Gramophone P 738, mat. 2-33059, enr. le 06 avril 1927

 

 

ACTE PREMIER

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

 

ALEXANDRIE

 

La terrasse de la maison de Nicias à Alexandrie. — Cette terrasse domine la ville et la mer ; elle est ombragée de grands arbres ; à droite, vaste tenture derrière laquelle se trouve la salle préparée pour le banquet.

 

Lentement, Athanaël paraît et s'arrête au fond ; à sa vue, un serviteur se lève, sous le portique, et marche à sa rencontre.

 

 

LE SERVITEUR.

Va, mendiant, chercher ailleurs ta vie ! — Mon maître ne reçoit pas les chiens comme toi ! —

 

ATHANAËL, doucement.

Mon fils, fais, s'il te plaît, ce que je te commande. — Je suis l'ami de ton maître, et je veux — lui parler à l'instant.

 

LE SERVITEUR

     Hors d'ici, mendiant ! —

Il lève sur Athanaël son bâton.

 

ATHANAËL, fermement et avec calme.

Frappe, si tu le veux, mais avertis ton maître. — Va.

Devant le regard et l'attitude d'Athanaël, le serviteur recule, s'incline et disparaît dans la maison.

 

ATHANAËL, seul, après avoir un instant contemplé la ville du haut de la terrasse.

Voilà donc la terrible cité ! — Alexandrie, où je suis né dans le péché ; — l'air brillant où j'ai respiré — l'affreux parfum de la luxure ! — Voilà la mer voluptueuse — où j'écoutais chanter la sirène aux yeux d'or ! — Oui, voilà mon berceau selon la chair, — Alexandrie ! — Mon berceau, ma patrie !... — De ton amour j'ai détourné mon cœur !... — pour ta richesse je te hais ! — pour ta science et ta beauté — Je te hais ! je te hais ! — Et maintenant je te maudis — comme un temple hanté par les esprits impurs ! — Anges du ciel, souffles de Dieu, — venez ! parfumez du battement de vos ailes — l'air corrompu qui va m'environner ! —

On entend des voix et des rires. — Presque aussitôt, Nicias paraît et s'avance, les bras appuyés sur les épaules de Crobyle et de Myrtale, deux belles esclaves rieuses. A la vue d'Athanaël, il s'arrête, les quitte et s'approche les bras ouverts.

 

 

    

 

Cantabile "Voilà donc la terrible cité!"

Daniel Vigneau (Athanaël) et Orchestre

Pathé saphir 80t n° 338, mat. 3800, enr. le 10 juillet 1922

 

 

 

Cantabile "Voilà donc la terrible cité!"

Marcel Journet (Athanaël) et Orchestre dir Piero Coppola

Gram DB 1169, mat. Ck2771-2, enr. le 07 mars 1928

 

 

    

 

Cantabile "Voilà donc la terrible cité!"

Louis Guénot (Athanaël) et Orchestre dir Elie Cohen

Columbia D 14220, mat. LX 352, enr. le 14 avril 1928

 

 

    

 

Cantabile "Voilà donc la terrible cité!"

Robert Couzinou (Athanaël) et Orch. de l'Ass. des Concerts Lamoureux dir. Albert Wolff

Polydor 566.021, mat. 1726 BM, enr. en 1929

 

 

    

 

Cantabile "Voilà donc la terrible cité!"

Edouard Rouard (Athanaël) et Grand Orchestre dir Henry Defosse

Odéon 123.009, mat. XXP 6851-2, enr. le 19 mars 1929

 

 

    

 

Cantabile "Voilà donc la terrible cité!"

Arthur Endrèze (Athanaël) et Grand Orchestre dir Henry Defosse

Odéon 123.033, mat. XXP 7107-2, enr. le 21 juillet 1930

 

 

 

Cantabile "Voilà donc la terrible cité!"

Charles Cambon (Athanaël) et Orchestre dir Louis Fourestier

La Voix de son Maître DB 11238, mat. 2LA5761, enr. au Th. des Champs-Elysées le 08 mars 1950

 

 

 

Cantabile "Voilà donc la terrible cité!"

Michel Dens (Athanaël) et Orchestre de l'Opéra-Comique dir. Pierre Dervaux

enr. en 1958

 

 

NICIAS, avec vivacité et entrain.

Athanaël, c'est toi ! mon condisciple, — mon ami, mon frère ! oh ! va ! je te reconnais, — bien qu'à la vérité — tu sois bien plus semblable à la bête qu'à l'homme ! — Embrasse-moi donc ; sois le bienvenu. — Tu quittes le désert ? — tu nous reviens ?

 

ATHANAËL.

O Nicias ! — je ne reviens que pour un jour, que pour une heure ! —

 

NICIAS.

Dis-moi tes vœux ! —

 

ATHANAËL.

Nicias, tu connais cette comédienne, — Thaïs, la courtisane ? —

 

NICIAS, riant.

Certes, je la connais ! pour mieux dire, elle est mienne — encore pour un jour ! — J'ai vendu pour elle mes vignes — et ma dernière terre et mon dernier moulin, — et composé trois livres d'élégies ; — et cela ne compte pour rien ! — Je voudrais la fixer que je perdrais ma peine : — son amour est léger et fuyant comme un rêve ! — Athanaël, qu'attends-tu d'elle ? —

 

ATHANAËL.

Je veux la ramener à Dieu !

 

NICIAS, éclatant de rire.

Mon pauvre ami ! — crains d'offenser Vénus dont elle est la prêtresse. —

 

ATHANAËL, avec plus de force.

Je veux la ramener à Dieu ! Va, Nicias, — j'arracherai Thaïs à ces amours immondes — et je la donnerai pour épouse à Jésus. — Pour entrer dans un monastère — Thaïs va me suivre aujourd'hui ! —

 

NICIAS, bas, à l'oreille d'Athanaël et en riant.

Crains d'offenser Vénus, la puissante déesse ! — Elle se vengera !

 

ATHANAËL.

     Dieu me protégera. — (Après un temps.) Où puis-je voir cette femme ?

 

NICIAS.

          Ici même ! — Pour la dernière fois — elle y doit souper avec moi — en très joyeuse compagnie ! — Elle joue aujourd'hui ; — en sortant du théâtre, elle viendra. —

 

ATHANAËL.

Prête-moi donc, ami, quelque robe d'Asie — afin que dignement je puisse figurer — à ce festin que tu vas lui donner. —

 

NICIAS.

Crobyle et Myrtale, mes chères, — hâtez-vous de parer mon bon Athanaël. —

Tandis que Nicias et Athanaël se sont assis et s'entretiennent amicalement, Myrtale a frappé dans ses mains ; le serviteur a paru auquel elle donne un ordre. Il sort et revient aussitôt avec des esclaves portant un coffret dont Crobyle et Myrtale tirent les objets qui doivent servir à la toilette d'Athanaël, ainsi qu'un miroir de métal dans lequel, en riant, elles lui font voir son visage. Puis, tandis que, assis, il continue à causer avec Nicias, elles commencent à lui verser sur la tête des parfums, à lui accommoder les cheveux et la barbe. Nicias souriant, les regarde faire.

 

NICIAS.

Je vais donc te revoir brillant comme autrefois ! —

 

ATHANAËL.

Oui, j'emprunte à l'Enfer des armes contre lui. —

 

NICIAS.

Philosophe orgueilleux, l'âme humaine est fragile. —

 

ATHANAËL.

Je ne crains pas l'orgueil quand le Ciel me conduit. —

 

CROBYLE, à Myrtale, à part.

Il est jeune !

 

MYRTALE, à Crobyle, même jeu.

     Il est beau !

 

CROBYLE.

          Sa barbe est un peu rude !

 

MYRTALE.

— Ses yeux sont pleins de feu !

 

CROBYLE.

     Ce bandeau lui sied bien ! —

 

MYRTALE et CROBYLE.

Cher Satrape, voici tes bracelets !

 

MYRTALE.

     Tes bagues ! —

 

CROBYLE.

Donne tes bras !

 

MYRTALE.

     Tes doigts !

 

MYRTALE et CROBYLE, à part.

          Il est jeune, il est beau ! — Ses yeux sont pleins de feu ! —

 

MYRTALE, continuant la toilette.

La robe, maintenant !

 

CROBYLE, avec câlinerie.

     Quitte ce noir cilice ! —

 

ATHANAËL, se levant comme pour leur échapper.

Ah ! femmes, pour cela, jamais ! —

 

CROBYLE et MYRTALE, d'abord effarouchées par le brusque refus d'Athanaël, reviennent doucement auprès de lui.

Soit !

(Lui passant une robe brodée par-dessus sa tunique.)

Cache tes rigueurs sous cette robe souple ! —

 

NICIAS, à Athanaël.

Ne t'offense pas de leur raillerie, — ne baisse pas devant elles les yeux ! — admire-les plutôt !

 

ATHANAËL, à lui-même.

Viens, esprit de lumière ! — arme mon cœur pour le combat ! — contre les charmes du démon !

 

CROBYLE et MYRTALE, à part.

Il est beau comme un jeune dieu ! — Si Phœbé le rencontrait, — sa divinité farouche — s'humaniserait ! —

Continuant la toilette.

 

MYRTALE, à Athanaël.

Laisse-nous te chausser de ces sandales d'or ! —

 

CROBYLE, de même.

Laisse-nous te verser ce parfum sur les joues ! —

 

CROBYLE et MYRTALE, à part.

Il est beau comme un jeune dieu ! —

Grandes acclamations lointaines et prolongées.

Au bruit des acclamations, Nicias est remonté vers la terrasse, il a regardé du côté de la ville.

 

NICIAS, revenant vers Athanaël, en souriant.

Garde-toi bien ! Voici ta terrible ennemie ! —

Des groupes d'histrions et de comédiennes mêlés à des philosophes amis de Nicias paraissent sur la terrasse, précédant de peu d'instants la venue de Thaïs.

 

HISTRIONS, COMÉDIENNES, PHILOSOPHES entourant Thaïs et s'inclinant devant elle.

Thaïs ! sœur des Karites ! — Rose d'Alexandrie ! — Belle silencieuse ! — Thaïs ! tant désirée ! — Thaïs ! Thaïs ! Thaïs ! —

 

NICIAS, accueillant ses hôtes et leur désignant la salle du banquet dont les esclaves soulèvent les tentures.

Thaïs ! Chère Thaïs ! — Hermodore ! Aristobule ! — Callicrate ! Dorion ! — mes hôtes ! mes amis ! les dieux soient avec vous ! —

Tous se rendent dans la salle dont les tentures se referment. Thaïs a été retenue doucement par Nicias an moment où elle se disposait à suivre ses amis dans la salle du banquet. Nicias tombe assis ; Thaïs est près de lui ; celle-ci reste debout et répond avec un sourire amèrement ironique au regard de Nicias qui la contemple amoureusement, mais tristement.

 

THAÏS.

C'est Thaïs, l'idole fragile — qui vient pour la dernière fois — s'asseoir à ta table fleurie... — Demain, je ne serai pour toi plus rien qu'un nom !... —

 

NICIAS.

Nous nous sommes aimés une longue semaine... — C'est beaucoup de constance et je ne me plains pas... — et tu vas t'en aller, libre, loin de mes bras... —

 

THAÏS.

Pour ce soir, sois joyeux. — Laissons s'épanouir les heures bienheureuses, — et ne demandons rien, plus rien à cette nuit — qu'un peu de folle ivresse et de divin oubli. — Demain... je ne serai pour toi plus rien qu'un nom... —

Quelques philosophes, parmi lesquels se trouve Athanaël, sortant de la salle tout en discutant gravement et se dirigent lentement vers la terrasse où ils s'arrêtent. — Athanaël s'est détaché du groupe ; il demeure immobile dans une attitude sévère, en regardant Thaïs.

 

THAÏS, à Nicias.

Quel est cet étranger dont le regard farouche — s'attache ainsi sur moi ? — Je ne l'ai jamais vu paraître en nos festins... — d'où vient-il ? quel est-il ? —

 

NICIAS, assez bas et négligemment.

Un philosophe à l'âme rude ! — un solitaire du désert ! — (Avec ironie.) Il est ici pour toi ; prends garde ! —

 

THAÏS.

Qu'apporte-t-il ? L'amour ?

 

NICIAS.

Nulle faiblesse humaine — ne saurait amollir son cœur. — Il veut te convertir à sa sainte doctrine. —

 

THAÏS.

Qu'enseigne-t-il ?

 

ATHANAËL, s'avançant.

     Le mépris de la chair, — l'amour de la douleur, — l'austère pénitence ! —

 

THAÏS, après l'avoir regardé longuement.

Va ; passe ton chemin ! je ne crois qu'à l'amour — et nulle autre puissance — ne pourrait rien sur moi ! —

 

ATHANAËL, qui l'a écoutée avec une sombre colère, va vers elle et dit avec éclat :

Ah ! ne blasphème pas !

A ces mots, les philosophes cessent leur entretien et descendent vers Thaïs. Tous les invités, prévenus par les esclaves, ont quitté la salle du banquet, et, peu à peu, se joignent, avec un sentiment d'étonnement et de curiosité, à Thaïs et à Nicias.

 

THAÏS, à Athanaël, avec une sorte de câlinerie ironique.

     Qui te fait si sévère — et pourquoi démens-tu la flamme de tes yeux ? — Quelle triste folie — te fait manquer à ton destin ? — Homme fait pour aimer, quelle erreur est la tienne ! — Homme fait pour savoir, qui t'aveugle à ce point ! — Tu n'as pas effleuré la coupe de la vie ! — Tu n'as pas épelé l'amoureuse sagesse ! — Assieds-toi près de nous, couronne-toi de roses, — rien n'est vrai que d'aimer, tends les bras à l'amour ! —

 

NICIAS et LA FOULE.

Assieds-toi près de nous, couronne-toi de roses, — rien n'est vrai que d'aimer, tends les bras à l'amour ! —

 

ATHANAËL, très ardemment.

Non ! je hais vos fausses ivresses ! — Non ! ici, je me tais, mais j'irai, pécheresse, — j'irai dans ton palais te porter le salut — et je vaincrai l'Enfer en triomphant de toi ! —

 

THAÏS, NICIAS et LA FOULE.

Couronne-toi de roses ! — rien n'est vrai que d'aimer, tends les bras à l'amour ! —

 

ATHANAËL, est remonté au fond et se dispose à s'éloigner ; il dit avec autorité :

J'irai dans ton palais te porter le salut ! —

 

NICIAS et LA FOULE, avec provocation.

Ose venir, toi qui braves Vénus ! —

 

THAÏS, se disposant à reproduire la scène des amours d'Aphrodite (vision du 1er acte) à Athanaël, avec provocation.

Ose venir, toi qui braves Vénus !!... —

Des esclaves s'apprêtent à détacher les vêtements de Thaïs. — Athanaël a fui avec un geste d'horreur.

 

 

 

 

 

Acte II. 1er tableau lors de la création

 

 

enregistrement

intégral (1952)

dir. Sebastian

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

11. "Ah! je suis fatiguée" et Scène du Miroir

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

12. "Etranger, te voilà"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

13. "Eh bien, fais-moi connaître"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

14. Méditation

distribution

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scène du Miroir "Dis-moi que je suis belle"

Andrée Esposito (Thaïs) et Orch. Radio-Lyrique dir Albert Wolff

enr. en public à Paris le 27 août 1959

 

 

 

Scène du Miroir "Dis-moi que je suis belle"

Renée Doria (Thaïs) et Orch. Symphonique dir Jésus Etcheverry

enr. à Paris en avril/mai 1961

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Méditation

Fritz Kreisler (violon) et Carl Lamson (piano)

Victor 6844, mat. 8944, réédité sur Gramophone DB 1207, enr. à New York le 02 février 1928

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

PREMIER TABLEAU

 

CHEZ THAÏS

 

La lumière ne parvient dans cette retraite qu'à travers de minces nappes d'eau qui l'adoucissent et l'irisent. Une figure de Vénus est an premier plan sur une stèle.— Il y a, devant la stèle, un brûle-parfums. Le sol est couvert de tapis de Byzance, d'oreillers brodés et de peaux de lions lybiques. Grands vases d'onyx d'où s'élancent des perséas en fleurs.

 

Thaïs paraît, accompagnée de quelques histrions et d'un petit groupe de comédiennes. — Bientôt, elle les éloigne tous d'un geste.

 

 

THAÏS, seule, avec lassitude et amertume.

Ah ! je suis fatiguée à mourir !... Tous ces hommes — ne sont qu'indifférence et que brutalité. — Les femmes sont méchantes — et les heures pesantes ! — J'ai l'âme vide... Où trouver le repos ?... — Et comment fixer le bonheur ! — (Rêveuse, elle prend un miroir.) O mon miroir fidèle, — rassure-moi ; dis-moi que je suis toujours belle, — que je serai belle éternellement ; — que rien ne flétrira les roses de mes lèvres, — que rien ne ternira l'or pur de mes cheveux ; — dis-moi que je suis belle et que je serai belle — éternellement ! éternellement ! — (Se dressant, prêtant l'oreille, comme si une voix lui parlait dans l'ombre.) Ah ! tais-toi, voix impitoyable, — voix qui me dis : Thaïs, tu vieilliras ! — Un jour, ainsi, Thaïs ne serait plus Thaïs !... — Non ! non ! je n'y puis croire ; — et s'il n'est point pour garder la beauté — de secrets souverains, de pratiques magiques, — toi, Vénus, réponds-moi de son éternité ! — (S'adressant à l'image de Vénus, comme un murmure et avec dévotion.) Vénus, invisible et présente !... — Vénus, enchantement de l'ombre ! — réponds-moi !... — Dis-moi que je suis belle et que je serai belle ! — éternellement ! — que rien ne flétrira les roses de mes lèvres, — que rien ne ternira l'or pur de mes cheveux ; — dis-moi que je suis belle et que je serai belle — éternellement ! — éternellement ! — éternellement ! —

Elle aperçoit Athanaël qui est entré silencieusement et s'est arrêté sur le seuil.

 

 

    

 

Scène du Miroir "Dis-moi que je suis belle"

Ninon Vallin (Thaïs) et Orchestre

Pathé saphir 80t n° 173, mat. 3160, enr. le 01 septembre 1920

 

 

    

 

Scène du Miroir "Dis-moi que je suis belle"

Geneviève Vix (Thaïs) et Orchestre

Pathé saphir 80t n° 300, mat. 2982, enr. en 1921

 

 

    

 

Scène du Miroir "Dis-moi que je suis belle"

Gabrielle Ritter-Ciampi (Thaïs) et Orchestre

Pathé saphir 80t n° 402, mat. 897, enr. le 28 décembre 1923

 

 

    

 

Scène du Miroir "Dis-moi que je suis belle"

Emma Luart (Thaïs) et Orchestre de l'Opéra-Comique dir Gustave Cloëz

Odéon 188.522, mat. KI 1183-2, enr. en 1927

 

 

 

Scène du Miroir "Dis-moi que je suis belle"

Fanny Heldy (Thaïs) et Orchestre dir Piero Coppola

Gramophone DB 1129, mat. CTR3352-2, enr. le 08 novembre 1927

 

 

    

 

Scène du Miroir "Dis-moi que je suis belle"

Maryse Beaujon (Thaïs) et Orchestre dir Elie Cohen

Columbia D 15040, mat. LX 205-1, enr. en février 1928

 

 

 

Acte II. 1er tableau lors de la création

 

THAÏS, avec charme.

Étranger, te voilà comme tu l'avais dit... ! —

 

ATHANAËL, murmurant une prière du fond du cœur.

Seigneur, fais que son radieux visage — soit comme voilé devant moi ! — fais que la force de ses charmes se triomphe pas de ma volonté ! —

 

THAÏS, avec un sourire.

Allons, parle, à présent ! —

 

ATHANAËL.

On dit qu'aucune femme ne t'égale ! — Et c'est pourquoi j'ai voulu te connaître, — et c'est pourquoi, te voyant, j'ai compris — combien il me serait glorieux de te vaincre ! —

 

THAÏS, en souriant.

Tes hommages sont hauts ; ton orgueil les dépasse. — Présomptueux, prends garde de m'aimer ! —

 

ATHANAËL, avec chaleur.

Ah ! je t'aime, Thaïs, et j'aime à te le dire, — mais je t'aime, non comme tu l'entends ! — moi, je t'aime en esprit, je t'aime en vérité, — je te promets mieux qu'ivresse fleurie — et songes d'une brève nuit ; — cette félicité qu'aujourd'hui je t'apporte — ne finira jamais !... —

 

THAÏS, ironique.

Montre-moi donc ce merveilleux amour ! — Un amour vrai n'a qu'un langage : les baisers. —

 

ATHANAËL.

Thaïs, ne raille pas ! L'amour que je te prêche — c'est l'amour inconnu !

 

THAÏS, légèrement.

     Ami, tu viens bien tard ; — je connais toutes les ivresses. —

 

ATHANAËL.

L'amour que tu connais n'enfante que la honte. — Celui que je t'apporte est le seul glorieux ! —

 

THAÏS.

Je te trouve hardi d'offenser ton hôtesse. —

 

ATHANAËL.

     T'offenser !.. je ne songe — qu'à te conquérir à la vérité ! (Avec enthousiasme croissant.) Ah ! qui m'inspirera des discours embrasés — pour qu'à mon souffle, ô courtisane, — ton cœur fonde comme une cire ! — Qui pourra te livrer à moi — et qui changera ma parole — en un Jourdain dont les flots répandus — prépareront ton âme à la vie éternelle. —

 

THAÏS, troublée, elle le regarde à la dérobée avec un vague sentiment de crainte.

A la vie éternelle !... —

 

ATHANAËL.

A la vie éternelle !...

 

THAÏS, prenant une résolution, mais d'abord tout en tremblant.

Eh bien, fais-moi connaître — tout cet amour mystérieux, — je t'obéis... je suis à toi !... —

Thaïs, avec une spatule d'or, puise dans une coupe quelques grains d'encens qu'elle jette dans le brûle-parfums.

 

ATHANAËL, à part, avec fièvre.

Un tumulte effrayant s'élève en ma pensée !... — Seigneur, fais que son radieux visage — soit comme voilé devant moi !... —

Une fumée légère enveloppe Thaïs en même temps que la Déesse, et tandis qu'Athanaël troublé, la regarde, elle murmure en souriant et comme instinctivement une sorte d'incantation mystérieuse.

 

THAÏS.

Vénus, invisible et présente ! — Vénus, enchantement de l'ombre ! —

 

ATHANAËL, à part, priant avec ardeur.

Fais que la force de ses charmes — ne triomphe pas de ma volonté. —

 

THAÏS.

Vénus, descends et règne ! — Vénus, éclat du ciel et blancheur de la neige ! — Splendeur, Volupté, Douceur !...

 

ATHANAËL, reprenant violemment possession de lui-même, déchire, arrache sa robe d'emprunt sous laquelle il a gardé son cilice.

Je suis Athanaël, moine d'Antinoé ! — Je viens du saint désert et je maudis la chair — et je maudis la mort qui te possède ! — et me voici devant toi, femme — comme devant un tombeau ; — et je te dis : Thaïs, lève-toi, lève-toi ! —

 

THAÏS, pâle d'épouvante, les mains jointes, pleurant et gémissant, se jette aux pieds d'Athanaël.

Ne me fais pas de mal. Parle, que me veux-tu ? — Je sais que les saints du désert — détestent celles qui s'asservissent aux hommes ! — pourtant ne me méprise pas ; — je n'ai pas plus choisi mon sort que ma nature ; — et ce n'est pas ma faute enfin si je suis belle — ne me fais pas mourir ! Ah ! je crains tant la mort ! —

 

ATHANAËL, avec enthousiasme.

Non, tu vivras de la vie éternelle ; — sois â jamais la bien-aimée — et l'épouse du Christ dont tu fus l'ennemie. —

 

THAÏS, avec ardeur et joie.

Je sens une fraîcheur en mon âme ravie ! — Je frissonne et demeure charmée !... — Quel pouvoir est le sien ?

 

LA VOIX DE NICIAS, se fait entendre au loin et se rapproche graduellement.

O Thaïs, idole fragile, — je veux une dernière fois — l'amour de ta lèvre fleurie !... —

 

THAÏS, écoutant avec un sentiment de répulsion.

Ah ! Nicias !... encor !... (Comme à elle-même, avec agitation.) Mon âme n'est plus mienne. — M'aimer !... (Avec dédain et brusquerie.) Il n'a jamais aimé personne... — Il n'aime que l'amour !...

 

ATHANAËL.

— Tu l'entends ?

 

THAÏS, à Athanaël, avec énergie.

Eh bien, va ! — Dis-lui que je déteste — tous les riches, tous les heureux!... — qu'il m'oublie, entends-tu ! Dis-lui que je le hais !... —

 

ATHANAËL, avec autorité.

A ton seuil, jusqu'au jour, j'attendrai ta venue !... —

 

THAÏS, se reprenant, avec un dernier mouvement de révolte.

Non !... je reste Thaïs, Thaïs la courtisane. — Je ne crois plus à rien et je ne veux plus rien. — Ni lui, ni toi, ni ton Dieu !

Elle est prise d'un rire nerveux, qui s'achève en des sanglots, et se jette le visage dans ses coussins, tandis que lui s'éloigne, l'ayant regardée une dernière fois avec une religieuse confiance.

Les rideaux se ferment lentement. La musique continue jusqu'au tableau suivant.

 

Méditation religieuse. — Symphonie.

 

 

 

Méditation

Albert Spalding (violon) et André Benoist (piano)

Edison cylindre blue amberol n° 28102, enr. en 1912

 

 

    

 

Méditation

Virgilio Ranzato (violon) et Piano

Pathé saphir 80t n° 9613, mat. 87018, enr. le 09 mai 1924

 

 

    

 

Méditation

Henry Merckel (violoniste de l'Opéra) et Grand Orchestre Symphonique dir Henry Defosse

Odéon 170.138, mat. XXP 7136-1, enr. le 21 octobre 1930

 

 

 

 

 

Acte II. 2e tableau lors de la création

 

 

 

Acte II. 2e tableau. nouvelle production à l'Opéra de 1898, dessin de Paul Destez

 

 

enregistrement

intégral (1952)

dir. Sebastian

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

15. "Père, Dieu m'a parlé"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

16. "L'amour est une vertu rare"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

17. Divertissement

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

18. "Eh! c'est lui! c'est Athanaël!"

distribution

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"L'amour est une vertu rare"

Maryse Beaujon (Thaïs) et Orch. dir Elie Cohen

Columbia D 15040, mat. LX 206-2, enr. en février 1928

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

 

DEVANT LA MAISON DE THAÏS

(version de 1898)

 

Avant le jour. — Sur une place, devant la maison de Thaïs. — Sous le portique, au premier plan, une petite statuette d'Éros ; devant l'image, une lampe allumée. La lune éclaire encore la place. — Au bas des degrés du portique dort Athanaël, couché sur le pavé. — Au fond, à droite, une maison dans laquelle sont réunis Nicias et ses amis de plaisir ; les baies sont éclairées. On entend vaguement une musique de fête.

 

Après un temps, la porte de la maison de Thaïs s'ouvre. Thaïs paraît ; elle prend la lampe, qu'elle élève au-dessus de sa tête pour voir sur la place. Elle descend ainsi les degrés ; elle aperçoit Athanaël, repose la lampe où elle l'a prise et revient vers lui.

 

 

THAÏS, se penchant vers Athanaël, mystérieusement, à voix basse.

Père, Dieu m'a parlé par ta voix ! me voici ! —

 

ATHANAËL, se levant, à Thaïs, mystérieusement et à voix basse.

Thaïs, Dieu t'attendait !

 

THAÏS, toujours à voix basse, avec humilité.

Ta parole est restée — en mon cœur comme un baume divin. — J'ai prié, j'ai pleuré... — il s'est fait en mon âme une grande lumière. — Ayant vu le néant de toute volupté, — vers toi je viens, ainsi que tu l'as commandé. —

 

ATHANAËL.

Va, courage, ô ma sœur ! — l'aube du repos se lève !

 

THAÏS, humblement.

— Que faut-il faire ?...

 

ATHANAËL.

Non loin d'ici, vers l'occident, — il est un monastère où des femmes élues — vivent pareilles à des anges — dans un parfait recueillement : — pauvres, pour que Jésus les aime, — modestes, pour qu'il les regarde, — et chastes pour qu'il les épouse ! — C'est là que je te conduirai. — A leur pieuse mère, Albine, — je te consacrerai ! —

 

THAÏS.

Albine, fille des Césars !

 

ATHANAËL, simplement.

Et la servante — la plus pure du Christ! — (Avec mystère.) Là, je t'enfermerai dans l'étroite cellule — jusqu'au jour où Jésus te viendra délivrer ! — (Avec un enthousiasme grandissant.) Va ! n'en doute pas ! Il viendra lui-même — et quel tressaillement dans la chair de ton âme — quand tu sentiras sur tes yeux — se poser ses doigts de lumière — afin d'en essuyer les pleurs ! —

 

THAÏS, avec joie.

Ah ! mène-moi, mon père, à la maison d'Albine !

 

ATHANAËL.

— Oui. Mais, d'abord, anéantis — ce qui fut l'impure Thaïs : — ton palais, tes richesses, tout ce qui proclame ta honte ! — Brûle tout ! anéantis tout ! —

 

THAÏS, résignée.

Père, qu'il en soit ainsi. — (Elle se dirige vers la maison, puis s'arrête avec un sourire devant la petite image d'Eros.) Je ne veux rien garder de mon passé, — rien que cela... (Prenant et apportant dans ses bras l'image qu'elle présente à Athanaël.) Cette image d'ivoire, — cet enfant, d'un travail antique et merveilleux, — c'est Eros ! c'est l'amour ! (Tendre et chaste.) Considère, ô mon père, — que nous ne le pouvons traiter cruellement. — L'amour est une vertu rare, — j'ai péché, non par lui, mais plutôt contre lui. — Ah ! je ne pleure pas de l'avoir eu pour maître, — mais d'avoir méconnu sa volonté ! — Il défend qu'une femme — se donne à qui ne vient point en son nom ; — et c'est pour cette loi qu'il convient qu'on l'honore. — Prends-le, pour le placer dans quelque monastère, — et ceux qui le verront se tourneront vers Dieu, — car l'amour nous élève aux célestes pensées — (Après un temps.) Quand Nicias m'aimait, il m'offrit cette image. —

 

ATHANAËL, avec une explosion de colère.

Nicias ! ah ! maudis la source empoisonnée — d'où te vient ce présent ! qu'il soit anéanti. — (Il a saisi la statuette qu'il jette violemment sur le pavé où elle se brise ; il en chaste les débris du pied.) Et tout le reste à la flamme, à l'abîme ! — Viens, Thaïs — que tout ce qui fut toi retourne à la poussière, — à l'éternel oubli ! —

 

THAÏS, la tête baissée, tremblante.

Que tout retourne à le poussière — à l'éternel oubli ! — Viens !

 

ATHANAËL.

Viens ! —

Quand Thaïs et Athanaël sont sortis, paraissent Nicias et tons les personnages du second tableau. — Ils descendent joyeusement, en tumulte, de la maison du fond. — Nicias les mène, très animé, comme un peu étourdi par l'ivresse.

 

NICIAS et LE CHŒUR.

Suivez-moi tous, amis ! — La nuit n'est pas finie ! — Le jeu m'a rendu trente fois le prix — dont je payai la beauté de Thaïs ! — Donc, réjouissons-nous, encore, encore, encore !

            — Evohé !

— Appelez les danseuses d'Asie, — les psylles et les baladins ! — Faisons durer jusqu'à l'aurore — les danses, les jeux et les cris !

            — Evohé !

— Frappons aux portes des tavernes. — Allumons des flambeaux. — Faisons honte au soleil ! — Qu'on serve des vins à la neige ! — Qu'on jette là d'épais tapis ! — À mes côtés, Crobyle, et toi, Myrtale !

            — Evohé !

— Rien n'est vrai que la vie !

— Rien n'est sage que la folie !

            — Evohé !

On a, dans un grand mouvement, exécuté les indications de Nicias. — Il tombe paresseusement parmi les coussins apportés par les serviteurs. — Autour de lui, Crobyle, Myrtale, les femmes, les histrions.

 

 

Divertissement

 

1. Allegro vivo

2. Mélopée orientale

3. Allegro brillante

4. Allegretto con spirito

5. Mouvement de valse

6. la Charmeuse (avec chant)

 

Après plusieurs danses, paraît la Charmeuse.

 

NICIAS, à l'apparition de la Charmeuse.

Voilà l'Incomparable ! Prends la lyre, Crobyle, et, toi, prends la cithare, — Myrtale ! Et toutes deux chantez — le cantique de la Beauté.

Alors Crobyle et Myrtale chantent en s'accompagnant de leurs instruments ; tandis que la Charmeuse développe ses poses lentes et formule ses pas légers, jetant, à travers le chant des deux esclaves, les fusées de sa voix.

 

[ LA CHARMEUSE.

[ Ah !

[

[ CROBYLE et MYRTALE.

I

Celle qui vient est plus belle

Que la reine de Saba

Qui dansait sur des miroirs !

II

Et de l'ombre de ses voiles

Partent les traits de sa voix

Comme des flèches de feu !

III

Elle a le teint d'ambre pâle,

Les lèvres couleur de sang,

Et ses yeux sont pleins de nuit !

IV

Elle vient, aérienne,

Flexible comme un roseau,

Légère comme un oiseau !

V

Ses regards jettent des chaînes,

Qui font les hommes captifs,

Ses beaux regards alanguis !

VI

Elle entraîne, elle caresse,

Elle a le charme mortel,

A qui nul n'a résisté !

VII

Comme une idole impassible

Elle va sans rien savoir

De son effrayant pouvoir !

 

Reprise et fin du divertissement.

7. Finale

 

A ce moment, Athanaël sort vivement de la maison, une torche allumée à la main.

 

NICIAS, avec ironie.

Eh ! c'est lui !... c'est Athanaël ! —

 

AMIS.

Athanaël ! — Salut, sage des sages ! — Thaïs a donc désarmé ta raison ? — (En riant.) Ah ! ah ! Voyez sa face glorieuse ! —

 

ATHANAËL, jetant sa torche qui s'éteint sur le sol.

Ah ! taisez-vous ! Thaïs est l'épouse de Dieu, — elle n'est plus à vous ! La Thaïs infernale — est morte à tout jamais... et la Thaïs nouvelle, — la voici !

Paraît Thaïs, les cheveux défaits, vêtue d'une tunique de laine. Ses esclaves la suivent attristées, regardant vers la maison d'où, dès ce moment, de légères fumées que vont bientôt suivre des lueurs d'incendie et des flammes selon le mouvement de l'action. — La foule attirée par les cris et les rires envahit la place progressivement.

 

ATHANAËL, à Thaïs.

— Viens, ma sœur, et fuyons à jamais cette ville ;

 

LA FOULE, premier groupe, s'interposant.

Ah ! jamais ! non ! jamais !

 

LA FOULE et LES AMIS DE NICIAS, deuxième groupe, de même.

L'emmener ! que dit-il ? —

 

THAÏS.

Il dit vrai !

 

NICIAS.

     Thaïs ! tu nous quitterais ! — Est-ce possible ?

Nicias a pris le bras de Thaïs.

 

ATHANAËL, la lui arrachant.

     Impie ! — crains de mourir si tu touches à celle-ci. — Elle est sacrée ! elle est la part de Dieu ! — (Prenant Thaïs près de lui et voulant s'éloigner.) Passage !

 

LA FOULE, excitée.

     Non ! Que lui veut donc cet homme ! — Qu'il retourne au désert !

 

UN PETIT GROUPE DE GENS DU PEUPLE, menaçant Athanaël.
     Va-t'en ! Cynocéphale ! —

 

LA FOULE, par groupes.

Nous reprendre Thaïs ! — Eh ! de qui vivrons-nous ? — Mes robes ! mes colliers ! mes chevaux ! mes bijoux ! — qui nous paiera ! Pour qui donc sont les lois ! — Il nous vole Thaïs !

 

LES FEMMES AFFOLÉES, désignant la maison incendiée.

La flamme ! l'incendie ! — le palais brûle !

 

LA FOULE, hurlante.

Qu'elle reste ! — et lui qu'on l'assomme ! — aux corbeaux ! — au gibet ! à l'égout ! —

 

UN HOMME DU PEUPLE, jetant une pierre à Athanaël qu'il blesse au front.

Tiens, satyre, à toi ! —

 

ATHANAËL et THAÏS, l'un près de l'autre, debout, très calmes, regardant la foule menaçante.

L'incendie augmente.

Ah ! mourons, si c'est notre heure ! — Achetons-en un instant — une éternelle allégresse — au prix de tout notre sang ! —

 

LA FOULE, avec fureur.

A mort !

 

NICIAS, parvenant à s'interposer.

     Arrêtez ! de par tous les dieux ! — voilà de quoi vous apaiser !

Il a puisé dans son escarcelle et jette de l'or à poignées.

 

LA FOULE.
Tous se précipitent sur l'or qu'ils se disputent à grands cris.

          De l'or ! —

 

NICIAS, à Athanaël et à Thaïs.

Allez ! — Adieu, Thaïs, en vain tu m'oublieras ; — ton souvenir sera le parfum de mon âme !... —

Nicias jette de nouveau de l'or.

Nouvelles clameurs de la foule. — Athanaël et Thaïs s'enfuient. Le palais brûle.

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

 

DEVANT LA MAISON DE THAÏS

(version de 1894)

 

Avant le jour. — Sur une place, devant la maison de Thaïs. — Sous le portique, au premier plan, une petite statuette d'Éros ; devant l'image, une lampe allumée. La lune éclaire encore la place. — Au bas des degrés du portique dort Athanaël, couché sur le pavé. — Au fond, à droite, une maison dans laquelle sont réunis Nicias et ses amis de plaisir ; les baies sont éclairées. On entend vaguement une musique de fête.

 

Après un temps, la porte de la maison de Thaïs s'ouvre. Thaïs paraît ; elle prend la lampe, qu'elle élève au-dessus de sa tête pour voir sur la place. Elle descend ainsi les degrés ; elle aperçoit Athanaël, repose la lampe où elle l'a prise et revient vers lui.

 

 

THAÏS, se penchant vers Athanaël, mystérieusement, à voix basse.

Père, Dieu m'a parlé par ta voix ! me voici ! —

 

ATHANAËL, se levant, à Thaïs, mystérieusement et à voix basse.

Thaïs, Dieu t'attendait !

 

THAÏS, toujours à voix basse, avec humilité.

Ta parole est restée — en mon cœur comme un baume divin. — J'ai prié, j'ai pleuré... — il s'est fait en mon âme une grande lumière. — Ayant vu le néant de toute volupté, — vers toi je viens, ainsi que tu l'as commandé. —

 

ATHANAËL.

Va, courage, ô ma sœur ! — l'aube du repos se lève !

 

THAÏS, humblement.

— Que faut-il faire ?...

 

ATHANAËL.

— Non loin d'ici, vers l'occident, — il est un monastère où des femmes élues — vivent pareilles à des anges — dans un parfait recueillement : — pauvres, pour que Jésus les aime, — modestes, pour qu'il les regarde, — et chastes pour qu'il les épouse ! — C'est là que je te conduirai. — A leur pieuse mère, Albine, — je te consacrerai ! —

 

THAÏS.

Albine, fille des Césars !

 

ATHANAËL, simplement.

Et la servante — la plus pure du Christ ! — (Avec mystère.) Là, je t'enfermerai dans l'étroite cellule — jusqu'au jour où Jésus te viendra délivrer ! — (Avec un enthousiasme grandissant.) Va ! n'en doute pas ! Il viendra lui-même — et quel tressaillement dans la chair de ton âme — quand tu sentiras sur tes yeux — se poser ses doigts de lumière — afin d'en essuyer les pleurs ! —

 

THAÏS, avec joie.

Ah ! mène-moi, mon père, à la maison d'Albine !

 

ATHANAËL.

— Oui. Mais, d'abord, anéantis — ce qui fut l'impure Thaïs : — ton palais, tes richesses, tout ce qui proclame ta honte ! — Brûle tout ! anéantis tout ! —

 

THAÏS, résignée.

Père, qu'il en soit ainsi. — (Elle se dirige vers la maison, puis s'arrête avec un sourire devant la petite image d'Eros.) Je ne veux rien garder de mon passé, — rien que cela... (Prenant et apportant dans ses bras l'image qu'elle présente à Athanaël.) Cette image d'ivoire, — cet enfant, d'un travail antique et merveilleux, — c'est Eros ! c'est l'amour ! (Tendre et chaste.) Considère, ô mon père, — que nous ne le pouvons traiter cruellement. — L'amour est une vertu rare, — j'ai péché, non par lui, mais plutôt contre lui. — Ah ! je ne pleure pas de l'avoir eu pour maître, — mais d'avoir méconnu sa volonté ! — Il défend qu'une femme — se donne à qui ne vient point en son nom ; — et c'est pour cette loi qu'il convient qu'on l'honore. — Prends-le, pour le placer dans quelque monastère, — et ceux qui le verront se tourneront vers Dieu, — car l'amour nous élève aux célestes pensées — (Après un temps.) Quand Nicias m'aimait, il m'offrit cette image. —

 

ATHANAËL, avec une explosion de colère.

Nicias ! ah ! maudis la source empoisonnée — d'où te vient ce présent ! qu'il soit anéanti. — (Il a saisi la statuette qu'il jette violemment sur le pavé où elle se brise ; il en chaste les débris du pied.) Et tout le reste à la flamme, à l'abîme ! — Viens, Thaïs — que tout ce qui fut toi retourne à la poussière, — à l'éternel oubli ! —

 

THAÏS, la tête baissée, tremblante.

Que tout retourne à le poussière — à l'éternel oubli ! — Viens !

 

ATHANAËL.

     Viens ! —

Ils entrent dans la maison. — Le jour se fait peu à peu. — Nicias et ses amis sortent de la taverne et viennent en causant et en riant devant la maison de Thaïs. — La ville s'éveille. — Dans un instant des groupes seront réunis sur la place.

 

AMIS DE NICIAS, légèrement.

On dort encor chez Thaïs !

 

NICIAS, insoucieusement.

     Qu'on y dorme — puisque je n'y dois plus veiller. — Que m'importe à présent !

 

AMIS DE NICIAS, en riant (1er groupe).

Pauvre ami !

 

AMIS DE NICIAS, en riant (2e groupe).

     Pauvre ami ! —

 

NICIAS.

La fortune du moins — a compensé le dédain de Thaïs ; — le jeu m'a rendu presque autant qu'elle m'a pris. —

 

AMIS DE NICIAS.

Qui donc près d'elle te remplace ? — Est-ce ton sauvage ami du désert ? —

 

NICIAS.

Peut-être !

 

AMIS, gaiement.

     Chantons sa victoire ! —

 

NICIAS, avec indifférence.

Egayons-nous, ne pouvant plus aimer ! —

A ce moment, Athanaël sort de la maison, une torche allumée à la main.

 

NICIAS, avec ironie.

Eh ! c'est lui !... c'est Athanaël ! —

 

AMIS.

Athanaël ! — Salut, sage des sages ! — Thaïs a donc désarmé ta raison ? — (En riant.) Ah ! ah ! Voyez sa face glorieuse ! —

 

ATHANAËL, jetant sa torche qui s'éteint sur le sol.

Ah ! taisez-vous ! Thaïs est l'épouse de Dieu, — elle n'est plus à vous ! La Thaïs infernale — est morte à tout jamais... et la Thaïs nouvelle, — la voici !

Paraît Thaïs, les cheveux défaits, vêtue d'une tunique de laine. Ses esclaves la suivent attristées, regardant vers la maison d'où, dès ce moment, de légères fumées que vont bientôt suivre des lueurs d'incendie et des flammes selon le mouvement de l'action. — La foule attirée par les cris et les rires envahit la place progressivement.

 

ATHANAËL, à Thaïs.

— Viens, ma sœur, et fuyons à jamais cette ville ;

 

LA FOULE, premier groupe, s'interposant.

— Ah ! jamais ! non ! jamais !

 

LA FOULE et LES AMIS DE NICIAS, deuxième groupe, de même.

L'emmener ! que dit-il ? —

 

THAÏS.

Il dit vrai !

 

NICIAS.

     Thaïs ! tu nous quitterais ! — Est-ce possible ?

Nicias a pris le bras de Thaïs.

 

ATHANAËL, la lui arrachant.

     Impie ! — crains de mourir si tu touches à celle-ci. — Elle est sacrée ! elle est la part de Dieu ! — (Prenant Thaïs près de lui et voulant s'éloigner.) Passage !

 

LA FOULE, excitée.

     Non ! Que lui veut donc cet homme ! — Qu'il retourne au désert !

 

UN PETIT GROUPE DE GENS DU PEUPLE, menaçant Athanaël.
     Va-t'en ! Cynocéphale ! —

 

LA FOULE, par groupes.

Nous reprendre Thaïs ! — Eh ! de qui vivrons-nous ? — Mes robes ! mes colliers ! mes chevaux ! mes bijoux ! — qui nous paiera ! Pour qui donc sont les lois ! — Il nous vole Thaïs !

 

LES FEMMES AFFOLÉES, désignant la maison incendiée.

La flamme ! l'incendie ! — le palais brûle !

 

LA FOULE, hurlante.

Qu'elle reste ! — et lui qu'on l'assomme ! — aux corbeaux ! — au gibet ! à l'égout ! —

 

UN HOMME DU PEUPLE, jetant une pierre à Athanaël qu'il blesse au front.

Tiens, satyre, à toi ! —

 

ATHANAËL et THAÏS, l'un près de l'autre, debout, très calmes, regardant la foule menaçante.

L'incendie augmente.

Ah ! mourons, si c'est notre heure ! — Achetons-en un instant — une éternelle allégresse — au prix de tout notre sang ! —

 

LA FOULE, avec fureur.

A mort !

 

NICIAS, parvenant à s'interposer.

     Arrêtez ! de par tous les dieux ! — voilà de quoi vous apaiser !

Il a puisé dans son escarcelle et jette de l'or à poignées.

 

LA FOULE.
Tous se précipitent sur l'or qu'ils se disputent à grands cris.

          De l'or ! —

 

NICIAS, à Athanaël et à Thaïs.

Allez ! — Adieu, Thaïs, en vain tu m'oublieras ; — ton souvenir sera le parfum de mon âme !... —

Nicias jette de nouveau de l'or.

Nouvelles clameurs de la foule. — Athanaël et Thaïs s'enfuient. Le palais brûle.

 

 

 

 

 

Acte III. 1er tableau. nouvelle production à l'Opéra de 1898, dessin de Paul Destez

 

 

enregistrement

intégral (1952)

dir. Sebastian

 

 

 

 

 

 

 

 

 

19. "Le soleil ardent"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

20. "O messager de Dieu"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21. "Pater noster"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Duo de la Source "Baigne d'eau tes mains"

Jane Marignan (Thaïs), Henri Albers (Athanaël) et Orchestre

Pathé saphir 90t n° 975 réédité sur 80t n° 2506, enr. en 1907/1908

 

 

 

Duo de la Source "Baigne d'eau tes mains"

Emma Luart (Thaïs), Roger Bourdin (Athanaël) et Grand Orchestre dir Gustave Cloëz

Odéon 123.648, mat. XXP 6898-2

enr. le 22 mai 1929

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Duo de la Source "Mon œuvre est accomplie!"

Emma Luart (Thaïs), Roger Bourdin (Athanaël) et Grand Orchestre dir Gustave Cloëz

Odéon 123.648, mat. XXP 6899-2

enr. le 22 mai 1929

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

PREMIER TABLEAU

 

L'OASIS

(ajouté en 1898)

 

 

Prélude

 

 

Sous les palmiers, un puits. Plus loin, pour les voyageurs, un abri dans la verdure. Plus loin encore, à la lisière du sable, incendié de soleil, les cellules blanches de la retraite d'Albine.

 

Le soleil est très haut ; sous les palmiers, une à une, quelques femmes viennent en silence, descendent au puits, en remontent et s'éloignent. Après un instant, Thaïs et Athanaël paraissent. Thaïs, accablée de fatigue, se soutient à peine.

 

 

THAÏS.

L'ardent soleil m'écrase, — comme un fardeau trop lourd ! — Ah ! je succombe au poids du jour ! — Arrêtons-nous !

 

ATHANAËL.

     Non ! Marche encore ! — Brise ton corps, anéantis ta chair !

 

THAÏS, humblement.

— Père, tu dis vrai. Ma torture, — je l'offre au divin rédempteur.

 

ATHANAËL.

Seul, le repentir nous épure. — Marche ! Ce corps parfait, que tu livras — aux païens, aux infidèles, — (Avec une furie soudaine.) à Nicias ! Ah ! Dieu l'avait pourtant formé — pour qu'il devînt son tabernacle ! — Et maintenant que tu connais la vérité, — tu ne peux plus unir tes lèvres, — tu ne peux plus joindre tes mains, — sans concevoir le dégoût de toi-même.

 

THAÏS, humblement.

— Père, tu dis vrai.

 

ATHANAËL.

     Marche ! Expie !

 

THAÏS, craintive.

— Sommes-nous loin encore de la maison de Dieu ?

 

ATHANAËL, avec rudesse.

— Qu'importe ? Marche !

 

THAÏS, chancelante.

     Je ne puis ! — Pardon, vénéré père !

Comme elle va défaillir, il la soutient dans ses bras, puis la fait asseoir à l'ombre. Il la contemple un instant silencieusement. Tout à coup alors l'expression de son visage s'adoucit.

 

ATHANAËL.

— Ah ! des gouttes de sang coulent de ses pieds blancs. — La pitié s'émeut en mon âme ! — Pauvre enfant, pauvre femme ! — O sainte Thaïs ! O ma sœur !... — J'ai trop prolongé cette dure épreuve. — Pardonne-moi !

Il se prosterne. Il pleure. Il baise les pieds saignants de Thaïs.

Avec adoration.

— O sainte, très sainte Thaïs !

 

THAÏS, le regardant longuement.

— Ta parole a la douceur d'une aurore ! — Marchons maintenant !

 

ATHANAËL, la retenant avec douceur.

     Pas encore. — De l'eau fraîche, des fruits — te rendront quelque force. — Attends que je descende vers le puits, — que j'aille vers la halte hospitalière. — Vois, là-bas, ces cellules blanches : — c'est le couvent d'Albine, où nous allons. — Le but est proche. Espère, prie !

Il s'éloigne lentement ; va vers l'abri sous le feuillage, rapporte des fruits dans une corbeille, puis descend vers le puits avec une coupe de bois.

 

THAÏS, un instant seule.

O messager de Dieu, si bon dans ta rudesse, — sois béni, toi qui m'as ouvert le ciel. — Ma chair saigne, et mon âme est pleine d'allégresse. — Un air léger baigne mon front brûlant. — Plus fraîche que l'eau de la source, — plus douce qu'un rayon de miel, — ta pensée est en moi, suave et salutaire — et mon esprit, dégagé de la terre — plane déjà dans cette immensité. — Sois béni, très vénéré père !

Athanaël revient, avec l'eau et les fruits.

 

ATHANAËL.

Baigne d'eau tes mains et tes lèvres. — Goûte à ces fruits, apaise cette fièvre — qui fait étinceler tes yeux ! — Ta vie est maintenant mon trésor précieux, — elle m'appartient ; Dieu me la confie.

Il répand l'eau sur les mains de Thaïs, approche la coupe de ses lèvres.
Elle boit, puis avec un sourire, élevant vers lui la coupe,

 

THAÏS.

— Bois à ton tour !

 

ATHANAËL.

— Non ! à te voir revivre, — je goûte une douceur meilleure et je m'enivre — rien que de ton mal apaisé ! — O douceur ineffable !

 

THAÏS.

O divine bonté !

Il lui présente les fruits. Tandis qu'elle mange, il va de nouveau remplir la coupe d'eau et la lui rapporte. Scène muette, durant laquelle s'élève à distance une lente psalmodie, qui va se rapprochant graduellement, jusqu'à l'entrée en scène d'Albine et des filles blanches.

 

VOIX, à distance.

Pater noster, qui es in cœlis... Panem nostrum quotidianum da nobis.

 

THAÏS.

— Qui vient !

 

ATHANAËL.

     Ah ! Providence divine ! — Voici la vénérable Albine — et ses sœurs rapportant le pain noir du couvent. — Elles viennent vers nous et marchent en priant.

 

LES VOIX, très proches.

— Et ne nos inducas in tentationem, — sed libera nos a malo.

Albine et ses Compagnes paraissent.

 

ATHANAËL.

     Amen !

A la vue d'Athanaël, Albine, qui marche appuyée sur son bâton pastoral, s'est arrêtée, ainsi que les filles blanches, avec de grandes marques de respect. Thaïs, qui s'est levée, est aux côtés d'Athanaël.

 

ATHANAËL, à Albine.

— La paix du Seigneur soit avec toi, sainte Albine. — J'apporte à ta ruche divine — une abeille que j'ai, par la grâce d'en haut, — trouvée un jour perdue en un chemin sans fleurs. — Dans le creux de ma main je l'ai prise, très frêle. — De mon souffle je l'ai réchauffée et voici — que pour la consacrer à Dieu je te la donne.

Thaïs s'est agenouillée devant Albine.

 

ALBINE.

— Ainsi soit-il ! — Venez ma fille.

Elle prend Thaïs dans ses bras et la tient un instant maternellement embrassée.


ATHANAËL.

— Je n'irai pas plus loin. Mon œuvre est accomplie ! — Adieu, chère Thaïs — reste recluse en l'étroite cellule. — Fais pénitence et prie, à chaque heure, pour moi !

 

THAÏS, lui prenant les mains.

— Je baise tes mains secourables — je pleure à te quitter — ô toi qui m'as rendue à Dieu !

 

ATHANAËL.

— O parole touchante ! — O larmes adorables ! — Bienheureuse la pécheresse — gagnée à l'éternel amour ! (Avec exaltation.) — Que son visage est beau ! Quel rayon d'allégresse, — émane de ses yeux !

 

THAÏS.

Adieu, mon père, adieu !... — Pour toujours !

 

ATHANAËL, comme frappé.

     Pour toujours ?

 

THAÏS.

          Dans la cité céleste, — nous nous retrouverons.

 

ALBINE et LES FILLES BLANCHES.

     Amen !

Elles s'éloignent. Athanaël les suit un instant du regard, comme dans un rêve.
 

ATHANAËL, seul.

Elle va lentement parmi les filles blanches. — Les palmiers inclinent leurs branches — comme pour rafraîchir son front. — Et les jours, les ans passeront — sans qu'elle m'apparaisse encore. (D'abord lentement, puis dans un cri d'angoisse.) Je ne la verrai plus !... je ne la verrai plus !...

Appuyé sur son bâton, il regarde encore ardemment vers le chemin qu'a pris Thaïs. La toile tombe.

 

 

    

 

Duo de la Source "O messager de Dieu"

Yvonne Gall (Thaïs), Jean Noté (Athanaël) et Orchestre

Pathé saphir 80t n° 2539, mat. 3288, enr. en 1917

 

 

 

Duo de la Source "O messager de Dieu"

Fanny Heldy (Thaïs), Marcel Journet (Athanaël) et Orchestre dir Piero Coppola

Gramophone DA 940, mat. BTR3351-1 et BTR3345-1, enr. les 07 et 08 novembre 1927

 

 

 

Duo de la Source "Mon œuvre est accomplie!"

Renée Doria (Thaïs), Robert Massard (Athanaël) et Orchestre Symphonique dir Jésus Etcheverry

enr. à Paris en avril/mai 1961

 

 

 

 

 

Acte III. 2e tableau. la Tentation : jardin merveilleux, maquette du décor pour la création par Marcel Jambon (1894)

 

 

enregistrement

intégral (1952)

dir. Sebastian

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

22. Symphonie

distribution

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

 

LA THÉBAÏDE

(version de 1898)

 

Les cabanes des Cénobites au bord du Nil. — Le ciel est rouge à l'occident, il y a dans l'air des menaces d'orage. — Les Cénobites viennent de terminer leurs repas du soir et regardent le ciel avec une vague terreur. — Rafales lointaines du simoun. — Cris du chacal et rugissement du lion dans les profondeurs du désert.

 

 

LES CÉNOBITES.

Que le ciel est pesant ! quelle torpeur accable — les êtres et les choses ! — On entend au loin le cri du chacal ! — Le vent va déchaîner ses meutes rugissantes — avec le tonnerre et l'éclair ! —

 

PALÉMON, aux Cénobites qui s'empressent au travail selon son indication.

Rentrons dans nos cabanes — et nos grains et nos fruits ! — Redoutons une nuit d'orage — qui les disperserait ! —

 

UN CÉNOBITE, en marchant.

Athanaël !... qui l'a vu ?... —

 

PALÉMON.

Depuis vingt jours qu'il nous est revenu, — mes frères, je crois bien qu'il n'a mangé ni bu ! — Le triomphe qu'il a remporté sur l'enfer — semble l'avoir brisé de corps et d'âme ! —

Athanaël sort de sa cabane, les yeux fixes, l'air farouche, le corps comme brisé.


LES CÉNOBITES, avec respect.

C'est lui qui vient !

Athanaël passe au milieu d'eux comme s'il ne les voyait pas.

 

UN GROUPE.

     Sa pensée est absente... —

 

UN AUTRE GROUPE.

Elle est auprès de Dieu !

 

LES CÉNOBITES, en s'éloignant.

     Respectons son silence... — laissons-le seul !...

 

ATHANAËL, à Palémon, avec humilité.

Demeure auprès de moi ; — il faut que je confesse — le trouble de mon âme à ton âme sereine. — Tu sais, ô Palémon, que j'ai reconquis l'âme — de celle qui fut l'impure Thaïs. — Une orgueilleuse joie a suivi ce triomphe — et je suis revenu vers ce désert de paix !... — Eh bien, en moi, la paix est morte !... — En vain, j'ai flagellé ma chair, — en vain je l'ai meurtrie ! un démon me possède ! — La beauté de la femme hante mes visions ! — Je ne vois que Thaïs, ou mieux, ce n'est pas elle, — c'est Hélène et Phryné, c'est Vénus Astarté, — toutes les splendeurs et toutes les voluptés — en une seule créature ! —

Il tombe comme écrasé de honte aux pieds de Palémon.
 

PALÉMON, doucement et simplement.

Ne t'avais-je pas dit : — « Ne nous mêlons jamais, mon fils, aux gens du siècle, — craignons les pièges de l'esprit ! » — Ah ! pourquoi nous as-tu quittés ?... — Que Dieu t'assiste ! — Adieu ! —

Athanaël se lève. — Palémon l'embrasse et s'éloigne. — Athanaël seul s'agenouille sur sa natte, étend les bras pour une muette et fervente oraison.— Après quoi, il s'allonge les mains jointes et s'endort.

Après un temps, la forme de Thaïs apparaît, lumineuse, dans l'ombre.

 

THAÏS, à Athanaël, avec un grand charme et une séduction provocante.

— Qui te fait si sévère, — et pourquoi démens-tu la flamme de tes yeux ? —

 

ATHANAËL, d'une voix étouffée, comme en rêvant.

     Thaïs !...

 

THAÏS.

Quelle triste folie — te fait manquer à ton destin ? — Homme fait pour aimer, quelle erreur est la tienne ! —

 

ATHANAËL, haletant, se levant.

Ah ! Satan arrière !... ma chair brûle !

 

THAÏS, avec provocation.

— Ose venir, toi qui braves Vénus ! —

 

ATHANAËL, éperdu.

— Je meurs ! Thaïs!... Viens !... —

Rires stridents de Thaïs dont l'image disparaît subitement.

Vision :

Le ciel s'éclaircit. — Une vision nouvelle montre à Athanaël le jardin du monastère d'Albine. — A l'ombre d'un grand figuier, Thaïs est étendue immobile. — Autour d'elle sont agenouillées les Filles blanches du Monastère.

 

ATHANAËL, apercevant la vision. Avec un cri d'épouvante et reculant.

     Ah !...

 

LES VOIX

Une sainte est près de quitter la Terre. — Thaïs d'Alexandrie — va mourir ! Thaïs va mourir !

 

ATHANAËL, avec égarement, répétant les paroles entendues pendant la vision.

Thaïs va mourir ! Thaïs va mourir !... — (Avec une passion furieuse.) Alors, pourquoi le ciel, les êtres, la lumière ! — A quoi bon l'univers ! — Thaïs va mourir ! Ah ! la voir encore ! La revoir ! la saisir ! la garder !... je la veux ! Oui, fou, fou que je suis de n'avoir pas compris — qu'elle seule était tout !... qu'une de ses caresses — valait plus que le ciel ! Oh ! je voudrais tuer tous ceux qui l'ont aimée ! — Non, Thaïs, ne meurs pas ! Non ! je vais te reprendre ! — Sois à moi ! sois à moi !

Il s'élance et disparaît dans la unit.

Obscurité complète. — Nuages envahissants, éclairs sinistres. — Tonnerre.
La musique continue jusqu'au changement.

 

Symphonie : la Course dans la nuit

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

 

LA THÉBAÏDE

(version de 1894)

 

Les cabanes des Cénobites au bord du Nil. — Le ciel est rouge à l'occident, il y a dans l'air des menaces d'orage. — Les Cénobites viennent de terminer leurs repas du soir et regardent le ciel avec une vague terreur. — Rafales lointaines du simoun. — Cris du chacal et rugissement du lion dans les profondeurs du désert.

 

 

LES CÉNOBITES.

Que le ciel est pesant ! quelle torpeur accable — les êtres et les choses ! — On entend au loin le cri du chacal ! — Le vent va déchaîner ses meutes rugissantes — avec le tonnerre et l'éclair ! —

 

PALÉMON, aux Cénobites qui s'empressent au travail selon son indication.

Rentrons dans nos cabanes — et nos grains et nos fruits ! — Redoutons une nuit d'orage — qui les disperserait ! —

 

UN CÉNOBITE, en marchant.

Athanaël !... qui l'a vu ?... —

 

PALÉMON.

Depuis vingt jours qu'il nous est revenu, — mes frères, je crois bien qu'il n'a mangé ni bu ! — Le triomphe qu'il a remporté sur l'enfer — semble l'avoir brisé de corps et d'âme ! —

Athanaël sort de sa cabane, les yeux fixes, l'air farouche, le corps comme brisé.


LES CÉNOBITES, avec respect.

C'est lui qui vient !

Athanaël passe au milieu d'eux comme s'il ne les voyait pas.

 

UN GROUPE.

     Sa pensée est absente... —

 

UN AUTRE GROUPE.

Elle est auprès de Dieu !

 

LES CÉNOBITES, en s'éloignant.

     Respectons son silence... — laissons-le seul !...

 

ATHANAËL, à Palémon, avec humilité.

Demeure auprès de moi ; — il faut que je confesse — le trouble de mon âme à ton âme sereine. — Tu sais, ô Palémon, que j'ai reconquis l'âme — de celle qui fut l'impure Thaïs. — Une orgueilleuse joie a suivi ce triomphe — et je suis revenu vers ce désert de paix !... — Eh bien, en moi, la paix est morte !... — En vain, j'ai flagellé ma chair, — en vain je l'ai meurtrie ! un démon me possède ! — La beauté de la femme hante mes visions ! — Je ne vois que Thaïs, ou mieux, ce n'est pas elle, — c'est Hélène et Phryné, c'est Vénus Astarté, — toutes les splendeurs et toutes les voluptés — en une seule créature ! —

Il tombe comme écrasé de honte aux pieds de Palémon.
 

PALÉMON, doucement et simplement.

Ne t'avais-je pas dit : — « Ne nous mêlons jamais, mon fils, aux gens du siècle, — craignons les pièges de l'esprit ! » — Ah ! pourquoi nous as-tu quittés ?... — Que Dieu t'assiste ! — Adieu ! —

Athanaël se lève. — Palémon l'embrasse et s'éloigne. — Athanaël seul s'agenouille sur sa natte, étend les bras pour une muette et fervente oraison. — Après quoi, il s'allonge les mains jointes et s'endort.

Autour du Cénobite endormi, l'ombre épaisse s'éclaire d'une lueur mystérieuse. — A cette lueur apparaissent les Sept Esprits de la Tentation, sous la forme de petits êtres, à la face malicieuse, à l'allure féline, accroupis le long de la couche d'Athanaël. Ils se meuvent lentement, comme des figures de rêve, puis, rassemblés en un groupe, ils pèsent de leurs griffes sur la poitrine de l'homme du désert.

Et les Sept Esprits de la Tentation, dans une sorte d'incantation, avec des gestes bizarres, s'emparent de l'âme du saint.

 

VOIX DES ESPRITS.

Ravissons-lui son âme,

Emportons-la sous la forme charnelle

A travers l'infernal tourbillon !

 

Athanaël se lève sous l'empire de son rêve.

Les Esprits le circonviennent, ils le poussent devant eux, dans un souffle d'orage, avec un infernal ricanement.

Alors tout s'évanouit.

Et de la nuit profonde, soudainement jaillit comme un monde nouveau.

C'est un merveilleux jardin que dominent d'éblouissantes architectures, parmi lesquelles s'étalent des frondaisons toutes couvertes de fleurs.

L'Aine du saint, possédée, mène le corps, son esclave. Les Sept Esprits de la Tentation font pénétrer le cénobite dans ce séjour où il entre plein de trouble et d'effroi. — Ils lui en décrivent les beautés ; ils éveillent, autour de lui, toutes les âmes déchues. Et voici que des cercles de cet enfer montent des êtres multiformes, des groupes s'assemblent et se joignent peu à peu à la troupe des Esprits de la Tentation. — Athanaël éperdu subit déjà leur domination, ils lui annoncent la venue de la toute-puissante séductrice ; ils l'encouragent à se livrer à Elle de qui vient toute la joie.

Démon à figure de femme, la Perdition paraît dans la splendeur de sa royauté. — Un cortège solennel l'accompagne, dont la marche lente semble l'accomplissement de quelque rite religieux.

La Perdition, tout à coup, secouant sa longue chevelure, faisant sonner l'or de ses colliers, s'élance au milieu du Cercle des âmes. — Sa grâce les charme ; ses promesses les séduisent.

Les Sept Esprits évoquent les puissances gardiennes des richesses de la mer. Et voici les Sirènes aux vertes chevelures, quelques-unes portant dans de vastes coquillages, roses comme des fleurs de chair, les perles et les coraux et les nacres irisées de l'abîme — puis, les Tritons sonnant de la conque.

Tous ces trésors, la Perdition les offre à Athanaël. Elle les fait miroiter sous ses yeux. Elle lui offre le tribut de toutes ces richesses. Enivré, charmé, Athanaël sourit à cet hommage.

Et voici les Gnomes, Esprits de la Terre.

Ils apportent les fruits et les parfums, l'or et les pierres précieuses. Et tandis qu'ils refusent tous ces biens à la foule qui se presse avidement autour d'eux, ils les offrent au solitaire ébloui.

La Perdition, d'une main légère, joue avec l'or et les pierreries. — Avec une moquerie doucement perfide, les Sept Esprits montrent à Athanaël l'humble vêtement qui le couvre ; ils le livrent à la risée de la multitude.

Des sphinges viennent, symbolisant le doute, dont les énigmes et les silences vont achever de le troubler.

La Perdition déjà triomphante, tourbillonne autour de lui. Elle offre à ses lèvres la coupe des ivresses impures.

La défaite du saint va s'accomplir.

A ce retentissant éclat succèdent de suaves harmonies. — C'est la voix des orgues sacrées — douce et calme d'abord comme un souffle céleste. — A mesure que l'orgue chante, on voit poindre et grandir dans les profondeurs du ciel une étoile miraculeuse, l'Étoile de la Rédemption ! —

Athanaël inquiet a écouté, il s'émeut, regarde, découvre l'étoile. C'est le réveil ! — C'est le salut ! — Il comprend ! — Il comprend !...

Mais où donc était-il ? — Explosion de joie et de reconnaissance. Il est sauvé ! sauvé !

Hélas ! il s'aperçoit avec désespoir qu'il n'est plus lui-même.

La Perdition vient alors vers lui avec de perfides sourires. Elle le calme, l'attire, le console, le reprend !

L'étoile s'éteint peu à peu, à mesure que s'affaiblissent les harmonies célestes.

Athanaël, sans courage désormais pour la résistance, voit l'étoile pâlir et disparaître.

Il tombe épuisé, anéanti, désespéré.

La Perdition le relève doucement, le retient, tout troublé.

 

SABBAT

 

Désormais, son âme est perdue. — Une ronde infernale l'emporte dans le tourbillon des vices. Des lueurs étranges, fantastiques, illuminent ce déchaînement des esprits de l'abîme et des âmes tournant avec des allures de spectres, parmi les tuniques flottantes, les fleurs arrachées, les blancheurs des voiles, au milieu d'un effroyable tumulte.

Au-dessus de cet emportement surhumain montent les puissants gémissements des âmes perdues.

La Perdition mène la ronde sabbatique.

Tout à coup, au fond, toute blanche dans les ténèbres, Thaïs a paru.

Les danses s'arrêtent brusquement et de la multitude une énorme clameur s'élève : Thaïs ! Thaïs !

D'un geste énergique et sauvage, tous indiquent à Athanaël la forme de Thaïs.

Et, tandis que la vision va disparaître, le tourbillon précipite encore son mouvement tumultueux et frénétique.

Puis, peu à peu, tout décroît, tout s'éteint. En un mouvement plein de langueur, de perversité et de charme, les groupes entraînent Athanaël que conduit la Perdition.

La multitude semble se fondre et les jardins s'effacer.

Il n'y a plus que trois groupes, deux groupes, un seul groupe, puis... plus rien.

Tout est vague — crépuscule — nuit. — Le rêve est fini.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

C'est la Thébaïde. — Athanaël endormi à la même place. — Thaïs, près de lui, droite.

 

THAÏS, à Athanaël, avec un grand charme et une séduction provocante.

— Qui te fait si sévère, — et pourquoi démens-tu la flamme de tes yeux ? —

 

ATHANAËL, d'une voix étouffée, comme en rêvant.

     Thaïs !...

 

THAÏS.

Quelle triste folie — te fait manquer à ton destin ? — Homme fait pour aimer, quelle erreur est la tienne ! —

 

ATHANAËL, haletant, se levant.

Ah ! Satan arrière !... ma chair brûle !

 

THAÏS, avec provocation.

— Ose venir, toi qui braves Vénus ! —

 

ATHANAËL, éperdu.

— Je meurs ! Thaïs!... Viens !... —

Rires stridents de Thaïs dont l'image disparaît subitement.

Vision :

Le ciel s'éclaircit. — Une vision nouvelle montre à Athanaël le jardin du monastère d'Albine. — A l'ombre d'un grand figuier, Thaïs est étendue immobile. — Autour d'elle sont agenouillées les Filles blanches du Monastère.

 

ATHANAËL, apercevant la vision. Avec un cri d'épouvante et reculant.

     Ah !...

 

LES VOIX

Une sainte est près de quitter la Terre. — Thaïs d'Alexandrie — va mourir ! Thaïs va mourir ! —

 

ATHANAËL, avec égarement, répétant les paroles entendues pendant la vision.

Thaïs va mourir ! Thaïs va mourir !... — (Avec une passion furieuse.) Alors, pourquoi le ciel, les êtres, la lumière ! — A quoi bon l'univers ! — Thaïs va mourir ! Ah ! la voir encore ! La revoir ! la saisir ! la garder !... je la veux ! Oui, fou, fou que je suis de n'avoir pas compris — qu'elle seule était tout !... qu'une de ses caresses — valait plus que le ciel ! Oh ! je voudrais tuer tous ceux qui l'ont aimée ! — Non, Thaïs, ne meurs pas ! Non ! je vais te reprendre ! — Sois à moi ! sois à moi !

Il s'élance et disparaît dans la unit.

Obscurité complète. — Nuages envahissants, éclairs sinistres. — Tonnerre.
La musique continue jusqu'au changement.

 

 

 

 

 

Acte III. 3e tableau lors de la création

 

 

enregistrement

intégral (1952)

dir. Sebastian

 

 

 

 

 

 

 

 

 

23. "Seigneur, ayez pitié de moi"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

24. "Te souvient-il?"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Te souvient-il?"

Jane Marignan (Thaïs), Henri Dangès (Athanaël) et Orchestre

Pathé saphir 90t n° 4956 réédité sur 80t n° 2506, enr. en 1908

 

 

 

"Te souvient-il?"

Mireille Berthon (Thaïs), Chauvet de l'Opéra de Monte-Carlo (Athanaël) et Orch

Gramophone W 717, mat. 34285, enr. le 11 décembre 1924

 

 

 

"Te souvient-il?"

Andrée Esposito (Thaïs), Robert Massard (Athanaël) et Orch Radio-Lyrique dir Albert Wolff

enr. en public à Paris le 27 août 1959

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

TROISIÈME TABLEAU

 

LA MORT DE THAÏS

 

Le jardin du monastère d'Albine. — A l'ombre d'un grand figuier, Thaïs est étendue, immobile, comme morte. — Ses compagnes et Albine sont autour d'elle.

 

 

LES FILLES BLANCHES DU MONASTÈRE, à genoux, les mains jointes, autour de Thaïs — (Presque murmuré.)

Seigneur, ayez pitié de moi — selon votre mansuétude ! — effacez mon iniquité — selon votre miséricorde ! —

 

ALBINE, à part, contemplant Thaïs.

Dieu l'appelle, et, ce soir, la blancheur du linceul — aura voilé ce pur visage ! — Durant trois mois, elle a veillé, prié, pleuré ; — son corps est détruit par la pénitence, — mais ses péchés sont effacés ! —

 

LES FILLES BLANCHES.

Seigneur, ayez pitié de moi — selon votre mansuétude ! —

Athanaël très pâle, très troublé, paraît à l'entrée du jardin. Ayant été aperçu par Albine, il contient son émotion et s'arrête humblement. Albine est allée au-devant de lui avec respect. — Les filles blanches forment un groupe qui tout d'abord dérobe à Athanaël la vue de Thaïs.

 

ALBINE, à Athanaël, simplement.

Sois le bienvenu dans nos tabernacles, — ô père vénéré ! — car sans doute tu viens pour bénir cette sainte — que tu nous as donnée... —

 

ATHANAËL, avec un trouble, un égarement qu'il essaie de contenir.

Oui... Thaïs !...

 

ALBINE.

     Ayant fait — ce que ton esprit pur lui commanda de faire, — voici qu'elle va voir l'éternelle lumière ! —

Les compagnes de Thaïs s'étant divisées, Athanaël l'aperçoit.

 

ATHANAËL, avec angoisse.

Thaïs !... Thaïs !...

Écrasé de douleur, il est tombé prosterné.

Albine et les filles blanches s'éloignent de quelques pas et forment un groupe à part. Pendant qu'elles murmurent leurs lamentations, Athanaël s'est traîné sur les genoux et se trouve près de Thaïs à laquelle il tend les bras.

 

ATHANAËL, à voix basse et douloureusement.

     Thaïs !... —

 

THAÏS, ouvrant les yeux et regardant Athanaël avec douleur.

C'est toi, mon père !... — (Toujours dans l'extase, n'entendant pas ce qu'Athanaël lui répond.) Te souvient-il du lumineux voyage, — lorsque tu m'as conduite ici ?... —

 

ATHANAËL, avec attendrissement.

J'ai le seul souvenir de ta beauté mortelle !

 

THAÏS.

— Te souvient-il de ces heures de calme — dans la fraîcheur de l'oasis !... —

 

ATHANAËL, avec ardeur.

Ah ! je me souviens seulement — de cette soif inapaisée — dont tu seras l'apaisement...

 

THAÏS.

Surtout te souvient-il de tes saintes paroles — en ce jour — où par toi j'ai connu le seul amour !... —

 

ATHANAËL, avec anxiété.

Quand j'ai parlé, je t'ai menti... —

 

THAÏS.

Et la voilà l'aurore ! — et les voilà les roses de l'éternel matin ! —

 

ATHANAËL.

Non ! le ciel... rien n'existe... — rien n'est vrai que la vie et que l'amour des êtres... — Je t'aime !...

 

THAÏS.

Le ciel s'ouvre ! — Voici les anges, les prophètes... et les saints !... — ils viennent avec un sourire — les mains toutes pleines de fleurs ! —

 

ATHANAËL.

Entends-moi donc, ma toute aimée !... —

 

THAÏS, debout, frissonnante.

Deux séraphins aux blanches ailes — planent dans l'azur ! — et comme tu l'as dit, le doux consolateur — posant sur mes yeux ses doigts de lumière — en essuie à jamais les pleurs !... —

 

ATHANAËL, de plus en plus exalté.

Viens ! dis-moi : je vivrai ! je vivrai ! —

 

THAÏS.

Le son des harpes d'or m'enchante ! — de suaves parfums me pénètrent !... Je sens — une exquise béatitude — endormir tous mes maux ! — Ah ! Le ciel !... je vois Dieu !... —

Elle meurt.

Athanaël, avec un cri terrible se jette à genoux devant elle.

 

 

 

 

 

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