Hérodiade

 

affiche d'Hérodiade par Charles Lévy (1881)

 

Opéra en quatre actes et sept tableaux, livret de Paul MILLIET et Henri GRÉMONT (pseudonyme de Georges HARTMANN), d’après Hérodias (1877), l'un des Trois Contes de Gustave FLAUBERT (76.Rouen, 12 décembre 1821 – 76.Croisset, Canteleu, 08 mai 1880), musique de Jules MASSENET. L'œuvre s'inspire du fait historique : la princesse juive SALOMÉ († v. 72 apr. J.-C.), fille d'Hérode Philippe et d'HÉRODIADE ou HÉRODIAS (7 av. J.-C. 39 apr. J.-C.), poussée par sa mère, obtint de son oncle, le tétrarque de Galilée et de Pérée HÉRODE ANTIPAS (v. 20 av. J.-C. 39 apr. J.-C.), pour prix d'avoir dansé devant lui, la tête de saint JEAN-BAPTISTE [Iokanaan] († Macheronte, Palestine, 28 apr. J.-C.).

 

   partition

 

 

 

Gustave Flaubert vers 1856 par Pierre François Eugène Giraud

 

 

Création au Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles le 19 décembre 1881, dans la version primitive en trois actes et six tableaux. Mise en scène d'Alexandre Lapissida. Décors de Fontaine, Devis et Lynen. Costumes dessinés par Th. Thomas et exécutés par M. Feignaert. Armures de M. Colle. Ballets réglés par Oscar Poigny.

 

Première fois en France et en français, à Nantes, le 29 mars 1883.

 

Première fois à Paris, au Théâtre des Italiens (Salle du Théâtre des Nations), le 01 février 1884, dans la version révisée en quatre actes et sept tableaux, et dans une traduction italienne (Erodiade) d’Angelo Zanardini (Venise, 09 avril 1820 - Milan, 07 mars 1893).

 

Première parisienne en français, au Théâtre Lyrique de la Gaîté, le 18 octobre 1903, dans des décors d'Amable, avec reprise le 30 septembre 1911.

 

Représentation en français à New York, Metropolitan Opera, en 1909.

 

 

personnages

emplois

Monnaie de Bruxelles,

19 décembre 1881 (création)

Théâtre-Italien,

01 février 1884

(en italien)

Gr. Th. de Bordeaux, 18 décembre 1885

Opéra de Lyon, décembre 1886

Gaîté,

18 octobre 1903

Gaîté,

30 septembre 1911

Salomé soprano Mmes Marthe DUVIVIER Fidès DEVRIÈS BRIAND DE BASTA Emma CALVÉ Zina BROZIA
Hérodiade mezzo-soprano Blanche DESCHAMPS-JEHIN Guglielma TREMELLI HUGUET-PRIVAT LEROUX Lina PACARY FIERENS
une Jeune Babylonienne soprano LONATI HALLARY     MARVAL  
Jean ténor MM. Edmond VERGNET Jean de RESZKÉ DUTREY MASSARD Henri JÉRÔME Agustarello AFFRE
Hérode, roi de Galilée baryton Adolphe MANOURY Victor MAUREL Adolphe MANOURY Adolphe MANOURY Maurice RENAUD Raymond BOULOGNE
Phanuel, Chaldéen basse Léon GRESSE Edouard de RESZKÉ VINCHE BOURGEOIS René FOURNETS KARDEC
Vitellius, proconsul romain baryton FONTAINE VILLANI     Harry WEBER  
le Grand Prêtre 2e baryton BOUTENS PAROLI        
une Voix (dans le Temple) ténor MANSUÈDE MIGNONI        
Chœurs : Marchands, Soldats juifs, Soldats romains, Prêtres, Lévites, Serviteurs du Temple, Marins, Pharisiens, Scribes              
Peuples : Galiléens, Samaritains, Saducéens, Ethiopiens, Nubiens, Arabes, Romains              
Chef d'orchestre   Joseph DUPONT Gialdino GIALDINI   Jules MASSENET Alexandre LUIGINI Auguste AMALOU

 

 

Danses :

1er acte : la Promenade des esclaves

2e acte : Danse babylonienne

3e acte : Danse sacrée

4e acte : Ballet : I. Egyptiennes - II. Babyloniennes - III. Gauloises - IV. Phéniciennes - V. Final

 

 

 

Adolphe Manoury (Hérode) lors de la création à Bruxelles

Marthe Duvivier (Salomé) lors de la création à Bruxelles

 

Edmond Vergnet (Jean) lors de la création à Bruxelles

 

Léon Gresse (Phanuel) lors de la création à Bruxelles

 

 

  

Première au Théâtre de l'Opéra (Palais Garnier) le 22 décembre 1921. Mise en scène de Merle-Forest. Décors de Georges Mouveau.

Au 3e acte, « Danse sacrée » réglée par Mlles Pasmanik et Howarth, dansée par Mlles J. Delsaux, Yvonne Franck et Brana ; aux 2e et 4e actes, « Divertissements » réglés par Léo Staats, dansés par Mlles Valsi, Huguette de Craponne, Henriette Dauwe et Leonce.

 

 

personnages Opéra, 22 décembre 1921 (1re) Opéra, 14 mars 1926 (100e) Opéra, 09 mars 1945 (180e) Opéra, 09 novembre 1947 (192e)
Salomé Mmes Fanny HELDY Mireille BERTHON Geori BOUÉ Solange BONNI-PELLIEUX
Hérodiade Lyse CHARNY FROZIER-MARROT Hélène BOUVIER Hélène BOUVIER
une Jeune Babylonienne Jane LAVAL Louise BARTHE Eliane CARRIER Gisèle DESMOUTIERS
Jean MM. Paul FRANZ André PERRET Jean LUCCIONI René VERDIÈRE
Hérode, roi de Galilée Edouard ROUARD Marcelin DUCLOS José BECKMANS Michel DENS
Phanuel, Chaldéen Marcel JOURNET Fred BORDON Paul CABANEL André HUC-SANTANA
Vitellius, proconsul romain Romain CARBELLY Charles CAMBON Charles CAMBON Marcel CLAVÈRE
le Grand Prêtre Charles MAHIEUX DALERANT André PHILIPPE André PHILIPPE
une Voix (dans le Temple) SORIA Georges REGIS André DELORME André DELORME
         

Divertissement

 

BRANA

Alice BOURGAT

Christiane VAUSSARD

Jeannette GERODEZ

Christiane VAUSSARD

Lucette LAUVRAY

Chef d'orchestre Philippe GAUBERT Henri BÜSSER François RÜHLMANN François RÜHLMANN

 

 

Autres interprètes des principaux rôles à l'Opéra :

Salomé : Mmes Lucy ISNARDON (1922), Jane CROS (1922), Lucile PANIS (1922), Yvonne GALL (1924), Marthe NESPOULOUS (1924), Jeanne KIRSCH (1924), Jeanne LECUYER (1926), Maryse BEAUJON (1926), Mary McCORMICK (1927), Andrée MARILLIET (1927), Germaine PAPE (1927), LEMPERS (1927), Marjorie LAWRENCE (1933), Arvez VERNET (1934), Lily DJANEL (1935), Solange RENAUX (1935), Anita VOLFER (1936), Madeleine LEYMO (1937), Ellen DOSIA (1945), Bernadette DELPRAT (1945), Denise DUVAL (1947).

Hérodiade : Mmes Germaine GRIALYS (1922), Jeanne MONTFORT (1922), TODOROVA (1922), Yvonne COURSO (1923), Madeleine CARON (1923), Georgette CARO (1923), Jacqueline ROYER (1924), Helen de SADOWEN (1924), GOZATEGUI (1924), Laure TESSANDRA (1927), Jeanne MANCEAU (1933), Jemmy BACHILLAT (1934), Marie-Antoinette ALMONA (1935), Marguerite SOYER (1936), Eliette SCHENNEBERG (1936), Renée GILLY (1936), Lucrèce MISTRAL (1945), Inès CHABAL (1947).

Jean : MM. John O'SULLIVAN (1922), Guy CAZENAVE (1922), CARRERE (1922), Paul GOFFIN (1922), Fernand ANSSEAU (1922), Maurice DUTREIX (1923), Antonin TRANTOUL (1925), Georges THILL (1925), MORINI (1926), Eric AUDOIN (1927), Franz KAISIN (1930), José de TRÉVI (1931), Charles FRONVAL (1945).

Hérode : MM. Léonce TEISSIÉ (1922), Alfred MAGUENAT (1922), ROUGENET (1923), Paul LANTÉRI (1924), John BROWNLEE (1927), Pierre NOUGARO (1932), Charles CAMBON (1933), Daniel VIGNEAU (1933), Louis RICHARD (1933), Arthur ENDRÈZE (1935).

Phanuel : MM. Albert HUBERTY (1922), Louis ARNAL (1923), André GRESSE (1923), Fred BORDON (1923), PEYRE (1923), GROMMEN (1927), Jules FOREST (1934), Pierre FROUMENTY (1935), Edmond LAPEYRE (1935).

 

192 représentations à l’Opéra au 31 décembre 1961.

 

 

 

Composition de l’orchestre

 

1 petite flûte, 2 flûtes, 2 hautbois, 1 cor anglais, 1 petite clarinette, 2 clarinettes, 1 clarinette basse, 1 saxophone alto en mi b, 1 saxophone ténor en si b, 2 bassons, 4 cors (dont 2 chromatiques), 2 trompettes chromatiques en fa, 2 cornets à pistons, 4 trombones, 1 tuba, 1 contrebasse de Sax [saxhorn] en si b, 4 timbales (2 exécutants), cymbales, grosse caisse, tambour militaire, tambour de basque, tam-tam, triangle, sonnettes, grelots, cymbales antiques en mi b, glockenspiel à clavier, 2 lames métalliques (do – do) et « timbre » (ré – ré) [danse babylonienne], 2 harpes (2 parties), cordes [nombreuses]

Sur scène :

Scènes VII et XIV : 4 trompettes romaines en mi b

Scène XIV : « bande militaire » [1 saxhorn soprano, 2 cornets à piston, 2 trompettes, 3 trombones (à pistons ?), 1 saxhorn basse, 1 saxhorn contrebasse]

En coulisse :

Scène IX : 2 petites flûtes, 2 flûtes, 2 clarinettes en la, 1 clavier de timbres (harmonica) [glockenspiel], 1 harpe, 1 triangle, 1 tambour arabe [tambour de basque], 2 paires de cymbales antiques en fa #, 1 piano

 

 

 

 

Résumé.

 

L’action se déroule à Jérusalem (Judée), à l'époque du Christ, vers l’an 30.

 

L'action d'Hérodiade, quoique inspirée du récit biblique, s'écarte beaucoup de la tradition et de l'histoire. Ici, Salomé aime passionnément Jean ; ne pouvant le sauver, elle voudrait mourir avec lui. Sa mère, Hérodiade, ne se fait reconnaître d'elle qu'au moment où le prophète ayant été supplicié, Salomé tente de la tuer. Retournant le couteau contre elle-même, la jeune fille se donne alors la mort.

 

ACTE I.

Une cour extérieure du palais d'Hérode. — Le jour paraît ; des marchands de différents pays et des esclaves gravissent la côte qui conduit au palais. Phanuel, mage chaldéen, s'avance, prononçant des paroles assez énigmatiques. Il croise Salomé, la fille d'Hérodiade, qui, sans cesse, cherche sa mère qu'elle ne connaît point. Salomé avoue sa violente passion pour le prophète Jean [Air de Salomé : Il est doux, il est bon...]. Après la muette « Promenade des danseuses du palais », Hérode entre précipitamment, à la recherche de Salomé pour laquelle il nourrit un désir morbide. Hérodiade paraît, pâle, égarée, demandant au roi de faire mourir Jean, qui la poursuit toujours de ses malédictions [Air d'Hérodiade : Hérode, ne me refuse pas...]. Hérode ne peut y consentir, car le prophète est partout révéré du peuple. Jean entre, arrachant un cri d'épouvante au roi et à la reine, lesquels fuient devant lui à l'intérieur du palais.

Lorsqu'ils se sont éloignés, Salomé s'élance vers le prophète et lui déclare son amour [Duo Salomé-Jean : Loin de toi je souffrais et me voilà guérie...].

 

ACTE II.

1er tableau : La chambre d'Hérode.

Des esclaves entourent le roi et dansent [Danse Babylonienne].

Une jeune Babylonienne fait boire à Hérode un philtre qui lui procure l'illusion de posséder Salomé [Air d'Hérode : Vision fugitive et toujours poursuivie...]. Puis Phanuel paraît et complote avec lui un soulèvement contre les Romains qui ferait d'Hérode le souverain absolu de toute la Judée.

2e tableau : La place publique.

La révolte s'affirme ; toutefois Hérodiade vient annoncer l'approche de Vitellius, le proconsul romain. Hérode, confus, va à sa rencontre et tout rentre dans l'ordre. A la fin de la scène, Jean paraît. Les témoignages de respect qu'on lui donne excitent l'étonnement de Vitellius. Hérodiade surprend l'émotion subite d'Hérode lorsqu'il aperçoit Salomé parmi la foule : elle tient maintenant sa vengeance !

 

ACTE III.

1er tableau : La demeure de Phanuel.

Le mage, absorbé dans la contemplation de la nuit étoilée, interroge le ciel [Air de Phanuel : Astres étincelants que l'infini promène...].

Hérodiade, entrant tout à coup, inquiète, vient le consulter au sujet de Salomé. Mais lorsqu'elle apprend que celle-ci est sa fille, elle ne veut pas l'avoir pour rivale.

2e tableau : Une partie du temple de Salomon.

Salomé entre, faible, se soutenant à peine, maudissant Hérode et la reine qui viennent de faire enchaîner celui qu'elle aime [Air de Salomé : Charme des jours passés où j'entendais sa voix...].

Elle tombe, épuisée, au moment où Hérode paraît, sombre et préoccupé. Les Romains l'ont emporté, mais il se vengera et compte faire servir à ses fins la popularité dont Jean jouit auprès de la foule. Reconnaissant Salomé, Hérode lui adresse des déclarations passionnées, qui remplissent la jeune fille de dégoût. La foule envahit ensuite le sanctuaire. [Danse sacrée (les filles de Manahim)]. Les prêtres demandent la condamnation de Jean. Hérode voudrait le sauver, mais Salomé vient tout gâter en déclarant qu'elle l'aime ; la sentence de mort est prononcée. Jean, inspiré, prophétise la ruine future de Rome.

 

ACTE IV.

1er tableau : Un souterrain du temple.

Jean est assis, dans une attitude de résignation contemplative. Il ne regrette rien, mais cependant l'amour de Salomé trouble son cœur [Air de Jean : Ne pouvant réprimer les élans de la Foi...].

Salomé réussit à pénétrer dans le souterrain. Elle veut mourir avec lui. Tous deux s'élancent dans une suprême étreinte [Duo : Il est beau de mourir en s'aimant, ma chère âme !]. Mais le Grand-Prêtre vient chercher Jean pour le mener au supplice.

2e tableau : La salle du festin.

Les Romains célèbrent leur grandeur et leur gloire [Chœur : Romains ! nous sommes Romains !...]. Hérode, Hérodiade et Vitellius entrent ; on acclame le Proconsul [Ballet].

Salomé, les cheveux épars, et s'arrachant des mains des esclaves, se précipite dans la salle, implorant la grâce de Jean. Au moment où Hérodiade, hésitante, émue, va céder aux supplications de Salomé, le bourreau paraît, porteur d'un glaive teinté de sang. Salomé pousse un cri terrible. Dans un effort désespéré, elle tire un poignard de sa ceinture et se jette sur Hérodiade. Pitié ! lui crie celle-ci, je suis ta mère !

Retournant alors l'arme contre elle-même, Salomé se perce le sein, et s'écroule aux pieds d'Hérodiade et d'Hérode horrifiés !...

 

 

 

 

 

I

Le charme est rompu : la Musique qui, pareille à la belle princesse du conte, dormait depuis un siècle, vient de nous être enfin rendue. C'est à Bruxelles qu'elle s'est éveillée, toujours jeune, souriante et vaillante, de ce long sommeil auquel les génies, — étaient-ce bien des génies ? — l'avaient condamnée. A travers la forêt qui enveloppe la cité brabançonne, sous le ciel gris de décembre, sans souci du temps à perdre, de la pluie ou du froid, les Parisiens avides de sensations nouvelles, épris d'avance de l'inconnue, sont allés au-devant d'elle pour saluer son réveil et lui faire fête, sous réserve pourtant de leur droit de critique. Il leur a été donné ainsi d'assister à l'une de ces solennités trop rares où toutes les préoccupations s'effacent, où tous les différends s'apaisent devant les exquises jouissances que procure fart le plus pur et le plus élevé.

Un ouvrage lyrique, qui comptera parmi, les plus considérables de notre époque, a été représenté le 19 décembre au théâtre de la Monnaie. C'est l'Hérodiade de M. J. Massenet.

Écrit sur un livret de MM. Milliet, Grémont et Zanardini, cet opéra devait être le sujet d'une expérience redoutable pour la réputation d'un compositeur arrivé, en très peu de temps, à des hauteurs où il est toujours extrêmement difficile de se maintenir. Je me hâte de constater, avant d'aborder l'examen de l'œuvre, que non seulement M. Massenet n'est pas descendu de ce sommet où l'opinion publique l'a placé, mais encore qu'il y a, de nouveau et de la manière la plus éclatante, affirmé son droit de possession.

 

II

La tradition biblique à laquelle les auteurs d'Hérodiade ont emprunté leur titre est trop haute, trop froidement majestueuse, en général, pour donner à ceux qui l'utilisent au théâtre, sans en modifier les caractères, le succès qu'on doit attendre d'un drame, même d'un drame lyrique. Il faut la faire descendre de son Sinaï, la réduire aux proportions humaines, en animer les personnages de passions vulgaires, mais d'une expression frappante, l'accommoder enfin au goût de notre modernité, sous peine de n'en obtenir qu'un oratorio.

C'est pourquoi on ne saurait blâmer ces librettistes, en parfaite communion d'idées avec leur collaborateur musical, de n'avoir pris à la Bible que des noms, des figures, des paysages, des traits de mœurs, en pétrissant à leur usage de nouveaux caractères, en vue d'une nouvelle action.

Pour eux, Jean le Précurseur n'est point le sauvage prophète de la Judée ; il n'est point le farouche captif des Trois Contes de Gustave Flaubert, ensanglantant aux grilles de sa cage son front hérissé, crachant des injures et des malédictions à la face de l'incestueuse épouse du tétrarque Hérode. Il est un justicier, parfois indigné et menaçant, mais plutôt doux et calme comme le Christ, le libérateur, dont il annonce la venue. Il est surtout un homme, ayant le cœur et la chair d'un homme, et apte à jouer, dans la vie théâtrale, le drame banal, mais éternellement vrai, éternellement nécessaire, de l'amour.

De même que Jean emprunte ses principaux traits à la figure du Christ, Salomé qui, avec lui, domine l'action, est un développement, une amplification, du type de Marie-Madeleine.

Madeleine aime le Nazaréen inconsciemment. Ses aspirations idéales vers la vérité, vers la lumière céleste, que personnifie le Maître, sont, en apparence, dégagées de toute influence matérielle. Mais comme ses cris de douleur, ses extases, ses larmes, ses joies ineffables, touchent de près à l'amour humain ! Sainte Thérèse, plus pure, plus extatique encore, enferme dans ses prières les mêmes ardeurs ; toutes ses expansions vers le divin bien-aimé sont formulées dans un langage qui est celui de la tendresse la plus terrestre.

Voilà les figures qui tentent M. Massenet. La femme, sous les divers aspects de sa nature physique et morale, l'attire irrésistiblement ; c'est celle qui le séduit par-dessus tout, et c'est par elle qu'il séduit avant tout.

C'est en transportant Madeleine de l'oratorio dans le drame qu'il a fait Salomé. Celle-ci n'est point condamnée, par une auréole de sainte, à vivre de la vie immatérielle. Elle peut aimer la doctrine, elle peut aimer aussi l'homme qui la prêche, et le lui dire, parler tour à tour le langage de la foi et le langage des sens. Le compositeur, qui ne veut point d'héroïne vulgaire, qui affirme toujours dans ses œuvres, — je l'ai dit ici même à propos de la Vierge, — une recherche constante de l'idéal le plus complet, a trouvé dans Salomé la réalisation d'un type depuis longtemps incarné dans son esprit.

Il lui a plu d'oublier la danseuse lascive qui fut Salomé, la fille cruelle et dissolue, la charmeuse demandant la tête de Jean en échange de sa beauté révélée comme un excitant poème ; il lui a plu de voir en elle une blonde enfant à, l'âme tendre et pourtant vaillante, prête au martyre comme à l'amour, résignée à l'enfer, heureuse du ciel, pourvu que rien ne la sépare de l'élu de son cœur.

Les collaborateurs de M. Massenet ont fait évidemment selon sa volonté en posant ainsi leurs principaux personnages, et ils ont eu parfaitement raison dans l'intérêt même de leur œuvre. Il est possible que les particulières aspirations du musicien les aient parfois gênés dans leur conception ; qu'ils aient dû, ici et là, étendre ou abréger, alors que leur sentiment leur eût dicté des dispositions toutes contraires ; mais M. Massenet n'est point de ceux qu'on puisse guider et mettre à la gêne. Je sais, par expérience, que vouloir lui imposer une action, une situation, des développements jugés par le poète nécessaires et par lui contraires à son succès, ce serait paralyser son génie et le faire renoncer à son travail. S'il n'a pas toujours raison, à mon sens, dans ce maniement de la matière dramatique, au moins est-il toujours de bonne foi.

C'est donc sans parti pris du respect absolu de l'histoire ou de la tradition, qu'il faut accepter le poème d'Hérodiade, dont la principale invention est dans les épisodes et qui repose d'ailleurs sur une fable dramatique des plus simples, comme il convient en pareil cas.

 

III

Le drame commence par un de ces tableaux pittoresques qu'affectionne M. Massenet.

A l'aurore, devant le palais d'Hérode, dorment les chefs des tribus qui viennent à Jérusalem, apportant les baumes, l'or, l'encens, l'ivoire, destinés au tétrarque. D'origine différente, ces gens se disputent volontiers, et c'est au milieu d'une de leurs disputes que l'action s'engage.

Phanuel le Chaldéen, dont le rôle peu défini dramatiquement ferait croire que de larges coupures l'ont atteint au courant du travail, Phanuel apaise cette dispute. Il n'est pas temps de se quereller quand la Judée est sous le joug, quand elle attend vainement le libérateur.

Salomé console bientôt Phanuel de l'indifférence de la foule. Elle croit, elle ; elle a entendu la parole du prophète Jean, annonçant la venue prochaine du Messie et le règne de la justice et de la vérité. Elle voudrait le revoir, le suivre, l'aimer !...

C'est dans cette pensée qu'elle s'éloigne, tandis qu'Hérode, dévoré par l'amour, la cherche partout : il demande à Phanuel de lui expliquer le mal qu'il ressent et de le guérir de cet amour. Phanuel, qui ne se soucie pas de cette cure, le ramène à d'autres idées plus graves :

Une femme t'occupe alors que tout respire

Autour de toi la révolte et le sang ?

En somme, les chefs dont Hérode se croyait sûr sont alliés aux Romains, le peuple est inconstant, il a peur du tétrarque, mais il acclame Jean.

Pour Hérode, Jean sera un instrument de politique ; il soulèvera le peuple et servira à l'expulsion des Romains. Après quoi, Hérode se débarrassera et des prophètes et des ambitieux. Des messagers arrivent d'ailleurs pour donner raison à Hérode et lui annoncer la venue de ses voisins tributaires de Rome, prêts à s'unir contre elle avec lui.

Il n'a pas le temps d'aller vers eux. Hérodiade est devant lui pâle, furieuse. Elle réclame justice contre Jean, qui vient de l'outrager, lui reprochant son mariage avec Hérode, mariage rendu incestueux par sa parenté avec le tétrarque, la flétrissant du nom de Jézabel, la menaçant de la colère céleste. Invoquant l'amour qu'Hérode eut jadis pour elle, elle implore la mort de Jean. — Hérode hésite. Hérodiade s'emporte :

Tu ne m'aimes plus ? Soit ! Seule j'accomplirai

Ce que j'ai résolu... Jean ! je te frapperai.

— « Frappe donc ! » — Jean vient d'apparaître. Il brave la fureur d'Hérodiade, il maudit Hérode. Et tous deux, tremblants de terreur, sans force contre cet homme que d'un mot ils pourraient faire arrêter, entrent précipitamment dans le palais pour se dérober à ses anathèmes.

Je ne goûte pas beaucoup cette scène ; à mon sens, elle n'est pas à sa vraie place dans l'ouvrage ; si, en faisant fuir aussi promptement Hérode et Hérodiade devant Jean, les auteurs ont en vue d'exprimer la puissance surnaturelle du prophète, ce mouvement est logique ; mais rien dans les paroles n'indique que telle ait été leur intention ; la scène, réduite à son sentiment apparent, manque de grandeur, d'autorité et de force.

On trouve dans le conte de Gustave Flaubert, Hérodias, un superbe passage : c'est la malédiction de Iaochanann. Il y a là Hérode, il y a Hérodiade, il y a Vitellius, et les Juifs et les Romains, les soldats et les bourreaux. Le prophète parle avec la voix du tonnerre, et ceux qui l'écoutent sont haletants de terreur, et la colère bientôt les emporte en clameurs sauvages. Ce n'est plus une scène à trois, comme dans l'opéra, scène dont je reconnais la valeur musicale, mais dont la brièveté amoindrit l'intérêt. C'est une puissante composition, un tableau digne de la main d'un maître.

Je m'étonne que M. Massenet niait pas cherché là, le motif d'un finale qui pouvait dénouer le tableau. Il a reporté, à la fin de l'acte, l'arrestation de Jean qui aurait été ici, ce me semble, beaucoup plus en situation, et cela sans noirs faire perdre la scène de la rencontre de Jean et de Salomé.

Quand Jean se trouve seul devant Salomé, elle lui avoue son amour avec une impudeur naïve. Comme la Madeleine versant des parfums sur les pieds du Nazaréen et les essuyant de sa chevelure dénouée, elle voudrait « à ses genoux épandre l'or de ses cheveux ».

Aime-moi donc alors, mais comme on aime en songe

Dans la mystique ardeur où l'idéal te plonge,

Transfigure l'amour.

Ayant ainsi parlé, Jean se délivre des bras de Salomé et s'éloigne en lui montrant le ciel.

C'est la fin du premier tableau. Le second est rempli par l'arrivée de Vitellius, qui vient déranger les projets ambitieux du tétrarque. Jean passe au milieu de cette foule bigarrée et violente. Il est suivi de Salomé et des Cananéennes, de Juifs et de Romains portant des palmes et chantant l’Hosannah. Hérodiade le dénonce à Vitellius. Et Jean est saisi par les gardes.

On le voit : le poème, conformément au procédé habituel à M. Massenet, se déroule par plans très déterminés, par tableaux absolument distincts, variés de caractère et de couleur. Le défaut de liaison du drame est ici compensé par une distribution très habile des effets musicaux.

Je passerai rapidement sur la suite du livret, afin de consacrer à la musique la part léonine qui lui est due.

Salomé est dans le temple. Elle sait que Jean est captif sous ces voûtes profondes, et que peut-être il va mourir. Elle veut le revoir, partager sa destinée. C'est dans le temple aussi qu'Hérode la retrouve. En vain il veut la séduire, la convaincre de son amour. Salomé en aime un autre... un autre dont Hérode se vengera, qu'il livrera au bourreau avec elle.

Une scène religieuse divise l'acte à ce moment. Elle est suivie du jugement et de la condamnation de Jean amené devant Hérode, Vitellius et Hérodiade. Le tétrarque reconnaît alors dans le prophète ce rival que lui préfère Salomé, car Salomé réclame la faveur de mourir avec lui.

C'est le motif qui le décide à laisser s 'accomplir une sentence dont ses projets politiques lui commanderaient d'ajourner l'exécution.

Jean est donc ramené dans sa prison pour attendre la mort. Il entrevoit l'immortalité prochaine. L'amour pourtant veille auprès de lui. Salomé paraît. Elle vient se donner à lui, se donner et mourir. Elle est belle, et ses bras nus enveloppent de caresses le prophète troublé. Son rude cœur se fond sous cette ardente étreinte ; il s'abandonne un instant aux délices de cette heure si brève, si douce et si terrible...

Mais l'amour de Jean et de Salomé n'est point de ce monde.

Jean doit marcher à la mort pur de toute souillure charnelle. Il pourrait vivre encore pourtant. Pour cela, il lui suffirait de céder aux sollicitations d'Hérode, transmises par Phanuel, de parler au peuple, de l'armer, en proclamant roi le tétrarque.

Jean refuse :

Je suis le serviteur du Dieu puissant et fort

Et non du lâche Hérode ! Allons ! J'attends la mort.

La pièce devrait s'arrêter là, car en réalité le drame est fini ; il n'a plus rien d'intéressant à nous apprendre. Mais, tranché à ce point, il finirait dans le noir, ce que M. Massenet déteste par-dessus tout. Nous y gagnons par conséquent un dernier tableau d'un intérêt dramatique secondaire, mais une série de pages musicales d'une haute valeur, bien que tout à fait épisodiques.

Le tableau se compose d'une invocation des soldats romains à la Patrie. J'aurais mieux aimé pour ces conquérants une invocation à la Fortune envers eux si prodigue ; mais c'est une habitude prise chez les envahisseurs de s'attendrir au nom de leur patrie et de leur liberté, en violant la patrie et la liberté des autres.

Suivent une fête dans le palais du proconsul et un ballet très heureusement placé par le musicien pour ceux qui n'aiment que la chorégraphie, comme pour ceux qui la détestent, les uns pouvant venir et les autres s'en aller juste à ce moment.

Pendant cette fête, Salomé vient demander à Hérodiade et au tétrarque la grâce de mourir avec le prophète ou de vivre avec lui. Elle implore en vain. Il est trop tard. Au moment où Hérodiade va céder, abandonner sa vengeance, le bourreau paraît, tenant à la main son glaive rouge de sang. Jean est mort.

C'est alors un mouvement de fureur de Salomé ; elle veut poignarder Hérodiade. Celle-ci l'arrête d'un mot : « Je suis ta mère ! » Salomé la maudit et se tue.

Ce dénouement est inutile ; il n'est d'ailleurs aucunement préparé. C'est un coup frappé dans le vide. Il faut admettre, à la décharge des auteurs, que nous sommes là en présence des débris d'une scène autrefois importante, ayant eu sa place ailleurs et s'y développant à l'aise.

Cela dit, je ne blâmerai pas l'intention évidente chez eux de précipiter l'évènement final ; ils ont eu d'ailleurs pour excuse, à ce moment de la soirée, que la cause de l'ouvrage était brillamment gagnée.

 

IV

La première représentation d'Hérodiade a été pour le public et pour la critique une nouvelle occasion d'étudier les origines de la musique de M. Massenet, de lui chercher des attaches dans le passé ou dans le présent. Autrefois, ceux qui l'aimaient le faisaient l'imitateur de Gounod ; ceux qui ne l'aimaient pas, lui donnaient Wagner pour patron.

On a encore redit ces choses à propos de sa dernière œuvre ; mais on les a redites du bout des lèvres, sans conviction, comme une banale et expirante protestation contre une personnalité bien nette, bien accentuée et désormais incontestable.

C'est, en effet, une personnalité des plus originales et des plus intéressantes que celle de ce musicien, qui est aussi un peintre et un poète ; il parle une langue bien à lui, une langue riche de tournures spéciales et d'un accent dont le charme est irrésistible.

Si personnel que l'on soit pourtant, il est des façons de dire que l'on adopte de préférence pour les relations courantes. Comme l'enfant emprunte à sa nourrice, à ses parents, à ses maîtres, des vocables, des inflexions, des fragments de discours, le musicien, l'écrivain et le peintre empruntent à leurs devanciers et à leurs contemporains des formules et des procédés qu'ils s'assimilent suivant les ressources de leur génie. Si j'avais à rechercher les affinités qui s'accusent, à l'heure actuelle, dans l'œuvre de Massenet, c'est à Berlioz et à Verdi que je songerais tout d'abord.

Comme Berlioz, il va jusqu'à l'extrême délicatesse pour sauter brusquement aux effets violents ; c'est le même amour des oppositions, des sonorités imprévues ou piquantes ; la même façon de manier la phrase, de la présenter, tantôt simple et nue, tantôt dans la pourpre et l'or de l'enveloppe instrumentale ; de la renvoyer d'un bout à l'autre de l'orchestre comme un oiseau léger, puis de la perdre un instant pour la faire éclater tout à coup dans quelque formidable ensemble. Moins romantique que l'auteur des Troyens, plus moderne, je veux dire plus précis, il donne pourtant comme lui parfois l'impression d'une vive tension nerveuse, et pousse jusqu'au paroxysme l'intensité de l'expression.

De Verdi, il tient un amour particulier de la note passionnée : il voudrait, à son exemple, donner au chant des ailes de flamme et cet emportement rythmique qui transporte les foules.

Il y réussit parfois ; mais là où il triomphe absolument, c'est quand il s'abandonne à lui-même, à ce naturel, à cette jeunesse heureuse qui lui apportent des formes d'une simplicité, d'une richesse et d'une fraîcheur délicieuses et font de lui un incomparable charmeur.

C'est peut-être bien de l'audace à moi de chercher ainsi à passer au creuset les éléments dont est fait le talent de M. Massenet. Il est très possible que je me trompe ; mais je m'imagine que l'erreur est honorable, et que si le compositeur lui-même était mis en situation de faire l'analyse de sa propre essence, — si tant est que l'on puisse se juger exactement soi-même, — il ne saurait être mécontent de se découvrir tel que je le montre : épris de certaines formules magistrales et absolument personnel pour la plus large part de son œuvre.

J'ai eu la bonne fortune de suivre de très près les évolutions de l'esprit de M. Massenet aux prises avec les divers sujets dont il s'est occupé jusqu'ici, en dehors de ses œuvres instrumentales.

Marie-Madeleine, son premier ouvrage, m'apparaît comme celui dans lequel il se montre, non le plus personnel, car tout le rôle de Judas est traité dans une forme archaïque, — mais le plus dégagé de préoccupations à l'égard du public. Il a écrit cet ouvrage dans la parfaite sincérité de son âme, ne sachant pas, ne voulant pas savoir quel accueil lui réserveraient les auditeurs. Aussi les morceaux se développent-ils sans hâte, sans fièvre, avec une sérénité de conception qui en fait véritablement, selon moi, l'œuvre d'un grand artiste noblement indépendant des caprices de la foule.

Ève, moins égale, laisse voir le musicien plus inquiet des appréciations courantes. Il a vu le feu une première fois ; il a compris que les goûts du public ne s'accommodaient pas toujours des inspirations les plus hautes ; il fait quelque concession et on lui paye en applaudissements ce qu'on lui devait pour Marie-Madeleine.

Pareille tendance se manifeste dans le Roi de Lahore. Avec Hérodiade, je retrouve M. Massenet tout à fait maitre de lui-même, parce qu'il se sent enfin maitre de la foule. Il dit ce qu'il veut et comme il le veut, sachant que cette fois on l'écoute, parce qu'il a conquis sa place et imposé sa conviction.

Cette partition nouvelle nous le montre avec toute cette grâce native, toute cette poésie débordante, qui est le propre de son talent. Elle est claire, lumineuse, élevée, puissante aussi. Ces trésors de délicatesse et de charme, de passion et de couleur, qu'il possède au plus haut degré, il nous les a livrés cette fois sans réserve, sans crainte d'être taxé de faiblesse, de voir prendre et compter pour des défauts les dons merveilleux de sa nature.

Mais ne semble-t-il pas aussi que, tout en révélant ces grâces, il ait voulu les compenser, se les faire pardonner par un excès de force dans certaines parties de l'ouvrage ? que, étant un Virgile, il ait voulu démontrer qu'il était encore un Lucain ?

Écrites en vue d'une salle plus vaste que celle du théâtre de la Monnaie, ces parties ont paru d'une sonorité vraiment excessive ; quelques-uns ont reproché d'avoir fait « gros » à un compositeur qui a travaillé à faire « grand », et y a réussi, en principe, son ouvrage étant écrit pour la Scala ou pour l'Opéra. J'ai parlé de la netteté des divisions scéniques, en parcourant le poème ; je dois noter aussi, comme un caractère général de cette partition, la sobriété des récitatifs, l'imprévu et la variété de l'effet théâtral.

La réduction du récitatif entre évidemment dans le procédé du compositeur : son œuvre y gagne en rapidité et en intérêt. Pour la science de la mise en scène, il demeure acquis qu'elle marche de pair chez lui avec la conception musicale.

 

V

L'introduction d'Hérodiade est simple et large, traversée par une phrase mélodique dont l'aspect se modifie deux ou trois fois d'une façon très heureuse ; le chœur des marchands qui la suit, immédiatement après quelques mesures destinées à peindre le lever du jour, est souligné dans l'orchestre par un intéressant dessin des cors. Ce chœur qui s'anime jusqu'à la dispute est interrompu par l'arrivée de Phanuel, rôle musical bien établi, bon type de déclamation lyrique, mais rôle écourté malheureusement.

C'est l'entrée de Salomé qui apporte un rayon de lumière blonde dans ce tableau plein de soleil oriental. Son air : « Il est doux ! Il est bon ! » expression d'un amour à la fois idéal et charnel, a fait courir un souffle de printemps dans la salle.

Le duo de Phanuel et d'Hérode a de l'énergie en sa brièveté. Un morceau autrement important est la supplication d'Hérodiade outragée demandant la tête de Jean. Dans la première partie de ce morceau, l'orchestre traduit, d'une façon plus frappante encore peut-être que la voix, le trouble et la fureur de la femme du tétrarque. Le motif : « Ne me refuse pas ! » accompagnant les souvenirs d'amour évoqués à propos, est d'une expression presque sensuelle. Par une opposition heureuse de cri de Jean : « Jézabel ! Jézabel ! » frappe l'air avec une éclatante énergie, mettant bientôt, trop tôt, je l'ai dit, Hérode et Hérodiade en fuite. Ce trio, cependant, exprime bien la sainte indignation du prophète, la stupeur et l'épouvante de ceux qu'il maudit, mais il l'exprime d'une touche un peu rapide.

La rencontre de Salomé et de Jean : « Ce que je veux ? te dire que je t'aime », est une des plus délicieuses pages de l'œuvre de M. Massenet. La phrase de cor répétant le motif du ténor : « Élève ton âme au ciel », est d'une pureté admirable. Ce duo a été le grand succès de l'acte, qui se termine, en un second tableau, par l'arrivée de Vitellius, grand finale développé, excellemment disposé, mais plutôt musical que dramatique. La sonorité en est très puissante et très voulue ; l'orchestration, — une mosaïque dont les couleurs sont parfois heurtées, — dénote une main des plus ingénieuses et des plus sûres. Avant ce finale, j'avais remarqué, avec le chœur : « Gloire au tétrarque ! » une très jolie marche accompagnant l'entrée d'Hérode et des tributaires.

L'effet principal de cette fin d'acte a été dans l'épisode de Jean traversant la foule avec Salomé et les Cananéennes. C'est une vision céleste, accompagnée par les harpes et le doux chant de l'Hosannah ! digression musicale et théâtrale du plus grand charme.

Le deuxième acte, dans le temple, devant le sanctuaire, débute par un chœur au dehors :

Hérode, à toi ces palmes,
A toi ces fleurs.

M. Massenet affectionne ces effets lointains qui, du reste, lui réussissent fort.

Les plaintes, la douleur, les regrets de Salomé sont ici exprimés d'une façon touchante dans le cantabile : « Charme des jours passés », et ce morceau d'une inspiration supérieure en amène un autre appelé à compter parmi les meilleurs du répertoire du jeune maître. — Je veux parler du duo-scène d'Hérode et de Salomé, au courant duquel se place l'arioso :

Vision fugitive et toujours poursuivie...

Un bel andante précède cet arioso qui va courir le monde, en compagnie des deux airs de Salomé que j'ai précédemment cités, et donner une idée de la valeur de l'ouvrage à ceux qui n'ont pas eu la bonne fortune de l'entendre.

L'ensemble : « Faveur suprême », n'est-il pas un peu coulé dans le moule de Verdi ? Peut-être, mais ce qui est du Massenet le plus pur, sans alliage aucun, c'est la scène religieuse, avec le chant du « Schemah Israël ! » derrière le rideau du sanctuaire, les danses sacrées des filles de Manahïm, les harmonies aériennes de la lyre aux dix cordes, du kinnor et du nébel, le bruissement qui accompagne le balancement des cassolettes devant le Saint des Saints, et enfin l'épisode de la Sulamite appelant le Bien-Aimé, page d'une facture absolument originale et séduisante.

Tout cela est d'une pureté, d'une poésie et d'une couleur qui font ressortir, par opposition, la scène dramatique du jugement qui dénoue l'acte. Là encore se place un finale très plein, très tenu, supérieur ce me semble à. celui de l'acte précédent, et que traversent comme une clarté céleste les accents inspirés de Jean et de Salomé.

Un prélude d'une grande sérénité, rappelant les phrases typiques des rôles de Jean et de Salomé, sert d'introduction au troisième acte.

L'air de Jean dans sa prison est d'une grande importance ; il ne m'est apparu que très imparfaitement, et, si j'en ai bien suivi le mouvement, il me semble que le rendu n'en a pas été complètement juste. Je crois devoir faire une réserve pour ce passage, qu'il conviendra d'étudier de nouveau.

Le duo passionné de Salomé et de Jean est d'un bel élan, d'une inspiration franche ; s'il n'a pas le charme pénétrant du duo correspondant applaudi au premier acte, il accentue du moins avec éclat ce tableau, dont la fin est une courte scène musicale sobrement et énergiquement traitée.

Le tableau final, avec son chœur à la Patrie, sa sonorité large et pleine, ses deux orchestres et son délicieux ballet, à complété le succès du compositeur. J'ai dit précédemment mon avis sur ce tableau. Je ne m'arrêterai que sur la musique du ballet, qui se compose d'un andante, d'un allégro et de deux autres motifs sur lesquels dansent des Gauloises, puis des Phéniciennes. Une scène de marchands d'esclaves, des plus gracieuses et des plus gaies, termine cet ensemble chorégraphique. La scène finale, courte, presque brutale, avec son apparition sanglante, dénote l'esprit pratique du musicien.

On le voit : deux rôles, celui de Salomé et celui de Jean, se détachent en lumière sur le fond de cette partition. Hérodiade a donné son nom à l'œuvre ; le personnage ne vient qu'en troisième ligne, en quatrième même, car, si je ne me trompe, le rôle d'Hérode est prépondérant, ne serait-ce, au point de vue musical, que par les scènes du deuxième acte.

L'interprétation est très bonne. Je nommerai tout d'abord Mlle Duvivier, dont la voix est superbe et dont le succès a été très grand et très mérité dans le rôle de Salomé.

Mme Deschamps (Hérodiade), Mme Lonati (la Sulamite), M. Vergnet, chanteur excellemment doué, devenu un consciencieux acteur, M. Manoury, un peu malade, mais vaillant toutefois, MM. Gresse, Fontaine et Boutens, tous enfin, ont eu leur part importante ou modeste dans le succès du compositeur.

L'hospitalité qu'Hérodiade a trouvée à Bruxelles a été des plus brillantes. Costumes et décors font honneur à l'intelligente direction de MM. Stoumon et Calabrési.

Est-il nécessaire d'ajouter que le triomphe d'Hérodiade est une victoire, non seulement pour M. Massenet, mais pour toute la jeune école française ? On sait déjà que des portes vont s'ouvrir devant elle, aussi hospitalières, mais moins lointaines, heureusement, que celles du théâtre de la Monnaie.

 

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 01 janvier 1882)

 

I

En vue de la représentation d'Hérodiade, au Théâtre-Italien, je me suis abstenu de parler, en leur temps, des divers ouvrages qui se sont succédé sur cette scène depuis son inauguration. Il était intéressant d'attendre la venue de cet opéra essentiellement moderne et d'en comparer l'effet à celui des œuvres du répertoire.

Cette comparaison, aujourd'hui faite, est des plus instructives et, je m'empresse de le dire, des plus favorables à notre école française contemporaine. Il semble que la musique italienne, épuisée par l'excès même de sa gloire, n'apporte plus que des souvenirs heureux à ses auditeurs. Elle apparaît comme une vieille amie, dont la beauté tant de fois analysée ne doit inspirer désormais qu'une classique admiration, alors que la musique contemporaine a tout le charme d'une jeune maîtresse : la beauté encore mystérieuse, les soudaines splendeurs frappant d'un coup de lumière les plus résistants ou les plus impassibles ; cette variété, cet imprévu, cette fécondité de ressources faites pour déterminer les impressions les plus neuves et les plus intenses.

Avec la fougue de son âge, parfois elle brutalise le public ; elle accentue son langage jusqu'à la violence ; on lui pardonne ces éclats en faveur de sa grâce native, de sa belle vitalité, de ses heureux retours à l'inspiration la plus élevée et la plus pure.

On peut dire que l'Hérodiade de M. J. Massenet, prise ici comme un des types les plus parfaits de la création musicale de notre temps, a fait passer soudainement un souffle de vie dans cette salle du Théâtre-Italien, où l'on venait de voir défiler, après Simon Boccanegra, dont on a parlé plus qu'on n'en reparlera, Marta, Ernani et I Puritani, trois ouvrages d'importance auxquels la critique doit une brève mention.

Je dirai donc dans quelles conditions ces ouvrages ont été donnés au Théâtre-Italien, et comment ils y ont été accueillis.

[...]

Cette fleur de nouveauté, cette saveur excitante de fruit encore vert qu'on ne peut plus demander à la musique italienne, les dilettanti du Théâtre-Italien les ont trouvées dans Hérodiade. Ils n'y ont pas trouvé que cela, je l'ai dit en commençant : la haute valeur de l'œuvre s'est imposée, le triomphe a été complet, indiscutable.

Voilà pourquoi la résurrection du Théâtre-Lyrique italien datera réellement du 1er février 1884, jour de la première représentation à Paris de l'opéra de M. J. Massenet.

 

II

L'ouvrage, écrit en vue de notre Académie nationale de musique, avait trouvé à Bruxelles une hospitalité brillante. Donné au théâtre de la Monnaie, devant presque toute la presse parisienne, il y avait obtenu un éclatant succès, en cette intéressante soirée du 19 décembre 1881 dont j'ai rendu compte alors d'une façon très détaillée (Voir la Nouvelle Revue du 1er janvier 1882).

Je serai donc dispensé de revenir ici sur une analyse déjà faite ; je m'attacherai seulement à examiner certains aspects, nouveaux pour nous, de l'œuvre de M. J. Massenet, et à montrer le compositeur en pleine possession de l'esprit d'un public auquel, en peu d'années, son influence s'est imposée d'une manière presque absolue.

Hérodiade, en effet, après avoir passé par l'Italie et par divers théâtres de l'étranger et des départements, ne nous revient pas telle que nous l'avons connue à Bruxelles.

Elle était alors, pour des raisons toutes matérielles sans doute, développée moins largement, d'un équilibre moins sûr ; il en résultait pour les spectateurs certaines obscurités dont il avait bien fallu rendre responsables les auteurs du drame.

On se demandait notamment sur quels évènements ténébreux se basait le cri d'Hérodiade à Salomé : « Je suis ta mère ! » qui amène la catastrophe finale.

Les auteurs ont répondu à cette question en écrivant une scène intermédiaire, dans laquelle Hérodiade et le Chaldéen Phanuel s'expliquent de façon suffisamment claire pour que la maternité de l'épouse d'Hérode ne soit plus un mystère pour le spectateur.

Je n'ai pas bien compris l'utilité de cette situation de fille abandonnée ignorant sa mère, faite à Salomé dans le drame : les auteurs y ont vu probablement un intérêt spécial, au sujet duquel il serait oiseux de les chicaner. L'important, c'est qu'en introduisant dans l'œuvre cette scène, ils ont donné au compositeur l'occasion d'écrire une des plus belles pages que son inspiration dramatique lui ait dictées.

Tout ce passage est absolument nouveau. D'autre part, je constate au deuxième acte un déplacement des plus heureux et une restitution nécessaire à l'intelligence du rôle d'Hérode. Primitivement, l'amour du tétrarque se révélait très confusément ; on le voit s'exprimer maintenant de la façon la plus saisissante dès le début de cet acte.

Hérode, qui a la physionomie d'un satrape d'Asie comme il semble en avoir les mœurs, est couché sur un lit de peaux blanches, parmi les riches étoffes et les fourrures de lynx. Des femmes babyloniennes se roulent à ses pieds dans des poses lascives, dansent, devant lui, ou lui chantent de caressantes paroles ; il n'entend pas les chants, il ne voit pas les sourires. Son âme s'est envolée soir les traces de Salomé ; il murmure à la vision de son rêve d'amoureux appels ; l'ivresse du vin d'Engaddi que lui verse une des esclaves porte sa rage d'amour au paroxysme, et, les cris de la passion la plus délirante se pressent sur ses lèvres jusqu'à ce qu'il tombe ivre de vin et de volupté.

Toutes ces additions, tous ces raccords, ont fini par constituer un ensemble homogène qui doit être considéré comme la version définitive d'Hérodiade, consacrée d'ailleurs par un succès auquel il serait difficile d'ajouter de nouveaux éléments, si amoureux de perfection que je connaisse le compositeur.

 

III

En ce qui concerne la partition, je puis dire que, si nous l'avons entendue en italien, nous l'avons écoutée en français ; je parle surtout de ceux chez qui restaient fraîches encore, — malgré plus de deux années écoulées, — les impressions de la première heure. A Bruxelles, certains effets s'étaient fixés immédiatement dans l'esprit des auditeurs ; à Paris, ces effets se sont reproduits avec une nouvelle intensité ; il s'y en est ajouté d'autres, dont on ne s'était pas d'abord rendu compte ou que la première interprétation n'avait pas suffisamment développés.

Prise dans son aspect général, cette partition montre bien nettement, comme je le disais au retour de Bruxelles, ce qu'il y a d'acquis, de voulu, et ce qu'il y a de vraiment génial dans la manière de M. J. Massenet : ces facultés de peintre et de poète ; cette langue colorée, riche de tournures spéciales, aux inflexions souples et caressantes ; ces brusques contrastes entre l'extrême délicatesse et l'extrême violence ; cet amour particulier de la sensation à outrance, et surtout, quand le talent ne se substitue pas trop au génie, ce naturel, cette jeunesse heureuse engendrant des formes d'une simplicité et à la fois d'une diversité incomparables.

Au risque de me répéter, ainsi que je viens de le faire déjà, je veux redire mes impressions sur divers points ; elles ont été, ce me semble, celles du public.

Les grands spectacles de la nature frappent très vivement l'imagination du compositeur : il les décrit avec des notes, aussi vivement qu'un peintre le ferait avec des lignes et des couleurs ; plus vivement même, car, ici, la symphonie a une puissance bien supérieure : elle emporte l'esprit de l'auditeur dans des espaces sans limites.

C'est par un lever de soleil que commence le premier acte d'Hérodiade, après un prélude largement mélodique ; avec la lumière montant dans le ciel en nappes harmonieuses, l'homme s'éveille, les tributaires du tétrarque énumèrent leurs richesses, la vie s'accentue jusqu'au mouvement le plus tumultueux.

Le compositeur, on le peut dire, aime le soleil comme il aime la femme. Que l'astre éclaire de ses derniers feux les citernes de Magdala, qu'il inonde de sa splendeur paradisiaque le réveil de l'homme dans l'Éden, qu'il dore le seuil des palais de Judée, partout le compositeur le salue comme son Dieu. Dans la nuit même, je veux dire dans les scènes du caractère le plus sombre, il veut et il sait faire passer toujours un rayon, une lueur, une étincelle, comme l'affirmation de ce culte inaltérable de la lumière.

A la suite de la scène grave du Chaldéen Phanuel apaisant la dispute des tributaires, l'entrée de Salomé a ému et charmé les spectateurs. Rien de plus suave, de plus idéalement tendre que les phrases de la jeune fille.

Celui dont la parole efface toute peine,

Le prophète est ici. — C'est vers lui que je vais.

Il est doux, il est bon. — Sa parole est sereine :

Il parle... tout se tait.

Le rôle, ainsi posé, ne fléchit pas une seule fois, du commencement à la fin de l'œuvre ; il commence à se développer dans le duo avec Jean, dont l'attaque est un coup d'audace qui a réussi au musicien comme aux auteurs.

Ah ! Jean, je te revois ! — Enfant, que me veux-tu ?

— Ce que je veux ? Te dire que je t'aime !

Là aussi s'établit le rôle de Jean :

— Que me veut ta splendeur dans l'ombre de ma vie !

L'expression est très haute, très immatérielle ; le contraste, entre l'enthousiasme sensuel autant qu'idéal de la courtisane et l'austérité du prophète compatissant aux faiblesses humaines, est très heureusement marqué.

Hérodiade et Hérode se sont précédemment rencontrés dans un duo où le tétrarque, sollicité de faire tomber la tête de Jean, résiste aux séductions, aux souvenirs et aux violences de sa femme. Le double accent des supplications, des imprécations d'Hérodiade est également ici très habilement traduit. C'est persuasif jusqu'à la caresse et impérieux jusqu'à la rudesse. Dans le tableau de la chambre d'Hérode, scène restituée et que j'ai décrite, un chœur très lent, d'une mollesse tout orientale, berce la sombre rêverie du tétrarque. Et quand il sort de son mutisme farouche, c'est pour faire entendre cet arioso déjà célèbre : « Vision fugitive », sur la valeur duquel tout a été dit ; il se trouvait autrefois plus avant dans l'action et y était moins bien à sa place.

Le reste est une aspiration voluptueuse se terminant par une sorte de spasme, conclusion naturelle de cette scène dans laquelle la surexcitation mentale et l'ivresse physique s'associent pour terrasser l'homme.

Avec l'entrée de Vitellius à Jérusalem, la procession des Cananéennes accompagnant Jean à travers la ville et l'arrestation du prophète, qui constituent les traits principaux du tableau suivant, on entre dans la série des grands effets auxquels concourent toutes les forces vocales et instrumentales.

Une très jolie marche accompagne d'abord l'entrée d'Hérode et des tributaires ; le finale, qui s'appuie sur l'arrivée de Vitellius et des Romains, est d'une importance considérable ; la sonorité a pu en paraître violente : il faut se souvenir que ce morceau a été écrit pour le vaste vaisseau de l'Académie nationale de musique ; aux Italiens, dans un espace insuffisant pour lui, il se heurte au lieu de s'étendre. Ne convient-il pas d'ajouter que cet effet dur est aussi un peu le résultat d'un parti pris destiné à rendre plus suave cette marche des Cananéennes qui, accompagnée par les harpes et le chant céleste de l'Hosannah, traverse la tourmente de ce finale et y apporte une délicieuse impression de fraîcheur et d'apaisement ?

Tout l'acte dans le temple de Salomon, curieuse et poétique mise en œuvre des cérémonies et des chants de la liturgie hébraïque, les lamentations de Salomé devant la porte du souterrain où Jean est captif, tandis qu'un chœur invisible célèbre la gloire d'Hérode, le chant du « Schemah Israël ! » derrière le voile du sanctuaire, les danses hiératiques des filles de Manahim, au bruissement léger des sistres, cet envolement léger des notes de la harpe, tout cela est d'une personnalité rare, d'une couleur délicate qui, conformément au système des oppositions familier au compositeur, fait vigoureusement ressortir le dénouement musical et dramatique de l'acte, c'est-à-dire la condamnation de Jean.

 

IV

Il ne faut pas aller plus loin sans parler du tableau supplémentaire ajouté par M. J. Massenet pour cette représentation ; il se place d'ailleurs avant la scène du temple et ne se compose que de deux numéros : un monologue de Phanuel consultant les astres, très bel air de basse, et ce duo entre Hérodiade et le Chaldéen que j'ai classé en commençant parmi les plus fortes conceptions dramatiques du jeune maître. Il est difficile de se faire une idée de la vigueur et de la passion des accents d'Hérodiade apprenant que sa fille existe et que cette fille est sa rivale dans le cœur d'Hérode. On a bissé cette page magistrale, bien qu'il y eût quelque cruauté à demander aux interprètes le renouvellement de la somme d'efforts qu'elle exige.

S'il se trouvait encore, au commencement de la soirée, quelques auditeurs disposés à dénier à M. J. Massenet les plus hautes facultés dramatiques, j'estime qu'à dater de ce moment ils ont dû se tenir pour convaincus.

Après le finale de la condamnation de Jean, grande page à laquelle il faut revenir, et qu'une superbe phrase de Salomé traverse à grands coups d'aile, emportant l'esprit bien au delà des régions terrestres, un prélude, où se retrouvent les phrases typiques des deux personnages principaux, prépare l'auditeur à l'alliance prochaine et définitive de leurs cœurs.

Jean est dans sa prison, où Salomé le rejoint bientôt. Je n'avais pas bien compris, à Bruxelles, le caractère de l'air que chante le prophète au lever du rideau ; il m'avait semblé que le mouvement n'en avait pas été exactement suivi par le premier interprète, dont on avait grandement loué, d'ailleurs, les qualités vocales ; cet air m'est apparu, cette fois, sous son véritable aspect : le doute de Jean ; les premiers tressaillements de son humanité, sa foi malgré tout persistante, s'y expriment avec une chaleureuse éloquence.

Pour le duo avec Salomé, double cri d'un amour déjà purifié par la vision du martyre, il est d'un élan magnifique et forme comme le couronnement musical de ces deux rôles, écrits d'un bout à l'autre avec une admirable fermeté de main et une inspiration exempte de toute défaillance.

Un chœur de Romains, un ballet exquis, sont deux épisodes qui occupent presque tout le tableau final de l'ouvrage. On a surtout remarqué le ballet, toujours varié avec cette ingéniosité qui distingue M. J. Massenet et qui ne nous surprend plus, bien que nous apportant toujours de nouvelles surprises.

Le dénouement musical et dramatique est tranchant et rapide comme le glaive qui abat la tête de Jean. Salomé se tue, après avoir maudit sa mère. Un cri du peuple, un trait de l'orchestre, et la toile tombe. C'est très pratique et d'un excellent théâtre.

Voilà donc un ouvrage dans lequel l'élément italien se retrouve quelquefois sans doute, mais à très faible dose, habilement amalgamé avec les autres éléments appartenant en propre à l'auteur ; c'est une de ces conceptions très personnelles, comme il en faut pour donner la vie à une entreprise qui ne saurait se fonder uniquement sur le passé.

Hérodiade n'a eu que quatre représentations ; on ne saurait trop le regretter pour le public et pour le théâtre, qui ne trouvera pas facilement à lui donner un pendant, cela dit sans déprécier les nouveautés promises.

Salomé nous a rendu encore une fois, et pour trop peu de temps malheureusement, Mme Fidès Devriès, très touchante, très passionnée dans ce maitre rôle où toutes ses qualités se déploient en pleine lumière. M. Maurel a été absolument parfait dans l'interprétation et dans la composition de celui d'Hérode. Mme Tremelli, superbe d'énergie sous la figure d'Hérodiade.

M. Jean de Reszké débutait dans le rôle de Jean ; on l'a très brillamment accueilli.

En somme, l'interprétation a été digne de l'œuvre, c'est-à-dire de premier ordre. A Bruxelles, cette interprétation était excellente. A Paris elle a atteint la perfection. Je n'adresse, ou plutôt je ne renouvelle à tous ces remarquables créateurs de l'Hérodiade italienne qu'un seul reproche : c'est de ne pas faire ce que leur conseillent leur intérêt, leur origine personnelle, le milieu dans lequel ils se produisent, le public auquel ils s'adressent ; c'est, en un mot, de ne pas chanter en français !

 

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 01 mars 1884)

 

 

 

 

 

Le sujet de cet opéra est emprunté au dernier épisode de la vie de saint Jean-Baptiste. Ici le Précurseur n'est pas l'apôtre farouche que l'on connaît ; Salomé, la fille d'Hérodiade, n'est plus la danseuse qui demande à Hérode une tête coupée. Jean aime Salomé et Salomé aime Jean d'un amour mystique.
Quand l'opéra commence, la Judée est pleine de troubles. Les exactions de Rome, les prédications de Jean annonçant le Messie ont soulevé le peuple. Hérode le Tétrarque est au fond favorable à ces mouvements contre l'étranger. Mais lorsque Jean paraît, ce n'est que pour insulter Hérodiade, sa femme, pour leur reprocher à tous deux l'union incestueuse du beau-frère et de la belle-sœur ; devant cette parole indignée, les coupables s'enfuient. Jean rencontre alors Salomé, et ils se livrent à de mystiques extases. L'intrigue se complique. D'une part, Hérode a conçu une violente passion pour cette Salomé qu'il ignore être la fille de sa femme ; de l'autre, Hérodiade n'a pas oublié l'injure, et, dès que Vitellius est arrivé, elle fait arrêter l'apôtre. Salomé refuse l'amour du tétrarque ; Jean refuse de se prêter à sa politique machiavélique. Dès lors, le pauvre Précurseur est condamné. Il aura la tête tranchée, au dernier acte, à l'issue du fameux festin. En vain Salomé implore : au fond de la scène un glaive paraît, qui est teint du sang du martyr. Furieuse, la jeune mystique se précipite sur Hérodiade pour la poignarder ; mais, en apprenant qu'elle est la fille de cette femme, c'est elle qui se tue.
La partition d'Hérodiade mériterait une analyse détaillée. Sur beaucoup de points, comme conception de caractères, comme dessins mélodiques, elle rappelle une des meilleures œuvres de l'auteur, Marie-Magdeleine, dont l'apparition, en 1873, révéla au public une grande personnalité musicale. Tout le rôle de Salomé est écrit dans cette note rêveuse, passionnée ou mystique qui est la caractéristique du compositeur ; il est réussi d'un bout à l'autre. Dans les passages de vigueur, dans les grands ensembles, M. Massenet est beaucoup moins créateur. Il tombe parfois dans l'exagération de la violence ou dans des sonorités trop bruyantes ; mais ces défauts sont masqués par l'habileté du maître, qui écrit d'une main sûre dans un style large et clair, avec un profond sentiment des exigences dramatiques.

(Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 2e supplément, 1888)

 

 

 

 

 

Prélude du 3e acte d'Hérodiade, autographe musical de Massenet

 

 

 

 

Dès le commencement de la saison, on s'était livré aux études d'un ouvrage que Massenet avait porté à la Monnaie : Hérodiade. Le jeune maître était plusieurs fois venu à Bruxelles, accompagné de son fidèle éditeur, Hartmann, et avait dirigé lui-même les dernières répétitions.
Jamais nouveauté n'avait excité à un aussi haut degré la curiosité publique. Pendant trois mois, le monde artiste s'occupa d'Hérodiade et de Massenet. Les places furent littéralement prises d'assaut pour plusieurs représentations.
Enfin la « première » a lieu le 19 décembre. Presque tous les morceaux de la partition sont acclamés avec enthousiasme, plusieurs sont bissés, de nombreux rappels éclatent après chaque acte, et, à la fin, l'auteur, demandé à grands cris sur la scène..., a le bon goût de ne pas paraître. Tel est le bilan de cette soirée triomphale, qui a dû faire saigner le cœur de bien des impresarii, ne fût-ce que celui de Vaucorbeil, qui était dans la salle, — en bonne compagnie, du reste. En effet, à cette solennité assistaient les directeurs et la presse de Paris, les sommités des lettres et des arts, accourus de tous les coins de la Belgique, de la France, — et d'ailleurs.
Le talent élégiaque et gracieux de Massenet, « ce grand enjôleur de femmes, devenu tout à coup grand enjôleur de foules », fut mis encore en relief par les interprètes, en tête desquels Manoury, Mmes Duvivier et Deschamps.
Détail piquant et caractéristique : le soir de la « première », au moment même où le public envahissait la salle, Stoumon et Calabresi, en bras de chemise, promenaient fiévreusement la brosse sur la partie d'un décor — un escalier — que, par un oubli invraisemblable, les peintres avaient laissé inachevé.

(Jacques Isnardon, le Théâtre de la Monnaie, 1890)

 

 

 

 

     C'était sans doute une idée singulière, de la part des librettistes, de prendre, pour la porter à la scène et en faire le sujet d'un opéra, la légende fameuse de Salomé, de dénaturer le caractère des personnages, de faire de cette Salomé comme une sorte de grisette israélite qui poursuit saint Jean-Baptiste de ses obsessions amoureuses, et de transformer le prophète illuminé en une espèce de niais qui finit par se laisser prendre aux agaceries de cette donzelle et par en devenir absolument féru. Si l'on ajoute ce fait assez original qu'Hérode est lui-même amoureux fou de Salomé, qui ne veut point l'écouter, qu'Hérodiade le poursuit pour obtenir de lui la mort de saint Jean, qu'elle finit par obtenir, que lorsque la tête de celui-ci a été tranchée, Salomé veut tuer Hérodiade, qu'Hérodiade enfin lui apprend alors qu'elle est sa mère, et qu'épouvantée devant cet aveu Salomé se frappe elle-même et expire à ses pieds, il sera facile de concevoir le peu d'intérêt qu'offre ce livret et la bizarrerie avec laquelle il est conduit. La musique de M. Massenet est heureusement plus intéressante que « ces lieux communs de morale lubrique ».

Tout en regrettant que M. Massenet ne veuille point consentir à écrire d'ouvertures pour ses opéras, on doit constater le grand caractère du beau prélude instrumental qui sert de préface à la partition, et qui est suivi d'un joli chœur de marchands et d'esclaves, d'une couleur très harmonieuse. Après un cantabile très expressif et très scénique du Chaldéen Phanuel : Le monde est inquiet, la patrie est en larmes, vient l'air chanté par Salomé pour exalter les vertus de Jean-Baptiste : Il est doux, il est bon, sa parole est sereine. Cet air, d'un tissu mélodique plein de charme, d'une douceur onctueuse, d'un caractère très féminin, très tendre, est phrasé d'une manière adorable et accompagné par un orchestre exquis, qui ne cesse de serrer de près la voix sans jamais pourtant ni l'étouffer ni la gêner. Il est suivi d'une courte phrase dite par Phanuel, que font ressortir les effets charmants d'un chœur entendu au loin. Mais le morceau capital de ce premier acte est le duo de Jean et de Salomé qui termine le premier tableau, alors que le prophète, repoussant encore l'amour de la jeune femme, lui conseille d'élever son âme « jusqu'au ciel ». Sur un joli chant des violons à l'aigu, plein d'élégance et scandé par les accords des harpes, se déroule toute la première partie de ce duo ; cela est plein de poésie et d'un charme pénétrant. La seconde partie, chantée par Jean, est plus heureuse encore peut-être : la voix du ténor se fait entendre sur un dessin de cors et de violoncelles, tandis que les harpes, continuant de marquer les temps forts, se marient merveilleusement avec le trémolo que soutiennent les violons dans le haut. Puis, sur l'évocation mystique du Précurseur, l'inspiration musicale prend une force et un éclat superbes. Pour le second tableau il faut signaler d'abord un beau fragment choral très mâle, très vivant : Aux Romains, orgueilleux de nous avoir soumis...., auquel l'accompagnement tourmenté des basses donne un accent vigoureux et bien en situation ; puis le chœur avec fanfare qui annonce l'arrivée des Romains. Quant au finale, qui est très scénique et d'une grande allure, la première partie en est construite un peu à l'italienne, avec une grande énergie instrumentale ; je constate simplement le fait, en ajoutant que le morceau est très beau et d'un grand effet.

Au second acte, après un joli chœur lointain, plein de charme et d'allégresse, après l'air en fa de Salomé : Charme des jours passés où j'entendais sa voix, qui n'est qu'un long cantabile, il faut citer le duo en majeur de Salomé et d'Hérode, surtout pour la belle phrase chantée par celui-ci : Vision fugitive..., phrase caressante et tendre annoncée par une jolie entrée de saxophone. Mais un morceau de premier ordre, c'est la marche (à quatre temps, en si bémol) qui se fait entendre lors de l'arrivée des Israélites au temple. Ce morceau symphonique, dont le dessin est d'abord établi par les violons, dont les développements sont superbes et dont le caractère est si plein de nouveauté, était à peine compris au théâtre, le public étant trop préoccupé du riche et pompeux spectacle que la scène offrait à ses regards. Ce n'en est pas moins une page d'une beauté lumineuse. Les « danses sacrées » qui viennent ensuite sont charmantes, et valent surtout par leur instrumentation fine, délicate et merveilleusement ouvrée. Le petit couplet de la jeune israélite : Comme la rose nouvelle mon bien-aimé resplendit, est écrit dans une forme étrange, a la fois très voulue et très élégante. Enfin, toute la scène de l'arrivée de Vitellius est pleine de couleur ; la strophe chantée par Salomé lors de l'arrestation de Jean : C'est Dieu que l’on te nomme, est profondément pathétique, et le finale est d'un éclat qui ne laisse rien à désirer.

Dans le tableau de la prison qui ouvre le troisième acte, je signalerai l'air de Jean, dans lequel on trouve des phrases d'un bel accent, et la fin de son duo avec Salomé, dont l'élan est remarquable. Le tableau suivant s'ouvre par un chœur : Romains ! nous sommes Romains ! qui ne paraît pas devoir compter au nombre des meilleures pages de la partition, malgré ou à cause de son accompagnement de fanfare et de sa sonorité, qu'on pourrait qualifier d'aveuglante ; ce morceau, d'un rythme tant soit peu vulgaire, me semble une « concession » faite par l'auteur au mauvais goût du public. Mais je distinguerai, parmi les airs de ballet, celui des Gauloises captives et celui des Phéniciennes, qui tous deux sont exquis.

Une analyse aussi sèche ne saurait malheureusement donner une idée complète de la valeur de la partition d'Hérodiade. J'ai bien pu essayer de faire ressortir la valeur de certains morceaux ; mais comment faire apprécier l'ensemble de cette œuvre mâle, et pourtant si harmonieuse et si fondue ? Comment faire apprécier la beauté de cet orchestre à la fois riche, sobre et corsé, toujours plein d'élégance et de caractère, cet orchestre d'autant plus solide qu'il s'appuie rationnellement sur le quatuor des instruments à cordes, dont les violons surtout, merveilleusement écrits, lui donnent un éclat, un relief et un brillant superbes ? Comment faire comprendre que cet orchestre paraît en quelque sorte soudé au chant, qu'il s'y lie d'une façon étonnante et semble ne faire qu'un avec lui ? Comment faire saisir le charme offert par les jolis contrepoints que l'auteur confie à tel ou tel instrument, et les effets prodigieux qu'il en sait tirer ? Comment enfin faire ressortir cette particularité que la douceur et le fondu de la phrase musicale s'allient pourtant, dans tout le cours de l'ouvrage, à une vigueur et à un accent dramatique d'une rare intensité, et que c'est peut-être là le côté individuel, caractéristique et vraiment neuf de l'œuvre, que c'est un procédé, ou pour mieux dire une manière qui appartient en propre à M. Massenet et qui constitue un élément typique de son talent ? Tout ceci, une analyse est impuissante à le faire saisir, et il faut se borner à le constater.

Hérodiade obtint un très grand succès à Bruxelles, où la pièce était montée avec un grand luxe scénique et un grand soin artistique. C'est une chose assez singulière qu'après ce grand succès, Hérodiade n'ait pu être entendue encore à Paris ailleurs que sur l'éphémère Théâtre-Italien de MM. Maurel et Corti, où elle fut jouée, le 30 janvier 1884.

(Félix Clément, Dictionnaire des opéras, supplément d’Arthur Pougin, 1903)

 

 

 

 

 

Pour la première fois représentée à Bruxelles, il y a 20 ans avec un succès triomphal, Hérodiade dont nos scènes lyriques nous ont privés à tort, attendait sa résurrection de MM. Isola ; elle a été belle et complète. M. Massenet peut être fier et heureux. Il avait pour interpréter son œuvre des artistes de tout premier ordre.

Mme Emma Calvé a été acclamée d'un bout à l'autre de la représentation, elle a incarné une Salomé parfaite. M. Renaud en Hérode a été un brillant partenaire ; M. Jérôme (Jean) a fait apprécier une jolie voix de ténor. Mmes Marval, Lina Pacary, MM. Weber et Fournets ont tenu avec art les rôles que comporte la pièce.

L'orchestre a été superbe d'ensemble, de souplesse et de talent : son habile chef, M. Luigini, mérite toutes les félicitations.

(Journal de musique, 20 novembre 1903)

 

 

 

 

 

Un air du 1er acte, supprimé au moment de l'impression dans la partition d'Hérodiade. Cet air porte les corrections faites de la main même de Massenet. La suppression en a été décidée quelques jours avant la première représentation à Bruxelles.

 

Hérodiade, qui a été applaudie partout en France et sur la plupart des grandes scènes de l'étranger, est un véritable opéra ; et, par un de ces hasards que l'on ne peut guère expliquer, cette œuvre n'a jamais pu entrer à l'Opéra où elle aurait certes pu très bien tenir sa place. La musique en est chaude, jeune, voluptueusement harmonieuse et colorée ; le livret prête à de la mise en scène. Tout militait donc en faveur de l'admission d'Hérodiade parmi le répertoire de l'Académie nationale de musique. Les événements les plus simples sont les plus compliqués. Il y eut de part et d'autre, du côté de Massenet, comme du côté des directeurs successifs de l'Opéra, une mésentente qui barra la route à Hérodiade.

La genèse de cette partition est curieuse. Je la tiens de l'un des librettistes, Paul Milliet (les deux autres librettistes nommés sur l'affiche n'ayant pris qu'une part passive à la conception de l'œuvre).

En 1878, Paul Milliet avait eu l'heureuse fortune d'être présenté à Massenet qui lui demanda, après lui avoir adressé des compliments sur les essais poétiques qui lui avaient été soumis du jeune auteur, de vouloir bien, s'il en croyait avoir l'aptitude, écrire un petit poème d'amour, où tout ce qui se trouve de mystique dans le culte de la religion chrétienne serait appliqué à la passion sensuelle, et réciproquement ; où, par exemple, « les cheveux de la femme seraient considérés comme le cilice de l'homme ».

Le poème d'amour en question fut bientôt écrit. Massenet, enchanté du jeune librettiste, présenta aussitôt Paul Milliet à son éditeur Georges Hartmann.

Le Roi de Lahore était à ce moment en répétitions à l'Opéra. Massenet était investi de la très grande confiance de son éditeur ; la confiance du public ne devait arriver que plus tard. Georges Hartmann vit immédiatement un mariage intellectuel possible entre ces deux collaborateurs. Il prit connaissance du poème d'amour, promit de s'en occuper... et le laissa reposer dans la poussière d'un tiroir.

Il fit mieux que de publier ce poème. Il encouragea Paul Milliet à faire une pièce de théâtre. Il lui indiqua, comme pouvant donner matière à un drame lyrique, Hérodias, un des contes de Gustave Flaubert qui figurent dans le volume intitulé Trois Contes (et voilà pourquoi le livret d'Hérodiade fut signé Grémont, pseudonyme de l'éditeur Hartmann).

Ce même conte, Hérodias, était, à peu près à la même époque, transformé en un drame par Oscar Wilde qui lui donna le titre de Salomé. Richard Strauss a écrit la musique de cette Salomé en 1905. Il y a entre l'opéra de Paul Milliet, Grémont et Zamadini, et le drame d'Oscar Wilde la même distance qu'entre la musique de Massenet et celle de Richard Strauss : ce sont deux moments de l'art tout à fait différents, tout à fait opposés.

Paul Milliet se mit au travail et apporta, quelques mois après, son livret à Massenet, qui fêtait ce jour-là avec son éditeur le succès du Roi de Lahore au café Anglais, en un joyeux souper auquel avaient été conviés le baryton Lassalle, le librettiste Louis Gallet, Jouvin, critique du Figaro, le musicographe Louis de Fourcaud, qui, dans sa joie exubérante, embrassait Massenet à tout moment ; il y avait là encore Victor Wilder, Léon Kerst. Dans la joie du succès, sous la poussée des vins généreux, les convives avaient quitté un instant le fameux « Grand Seize » où s'était donné le souper, pour aller faire « en monôme », un pèlerinage à travers les caves célèbres. Seul Massenet, plus calme que ses convives, était resté avec le jeune librettiste pour lui indiquer les modifications qu'il souhaitait au poème.

Quelques jours après, le livret était corrigé conformément au désir du compositeur. Éditeur, musicien et librettiste partaient pour Milan en compagnie du baryton Lassalle qui allait chanter le Roi de Lahore au théâtre de la Scala. Mais nos trois voyageurs avaient aussi un autre but : c'était de lire à l'éditeur Ricordi le sujet d'Hérodiade. Ricordi détenait les clefs du théâtre de la Scala. Le livret lui plut ; Ricordi fit signer aux auteurs un traité, aux termes duquel l'œuvre devait être jouée à la Scala de Milan en même temps qu'à l'Opéra de Paris ; et voilà pourquoi le livret d'Hérodiade fut signé aussi Zanardini, du nom du traducteur que l'éditeur Ricordi tenait sans doute à faire participer à une bonne affaire.

Quoi qu'il en soit, Massenet se mit au travail ; il lui fallut deux ans et demi pour écrire sa partition. C'est à Pourville, près de Dieppe, qu'il se réfugia en 1879 et 1880 pour l'orchestrer.

Concevoir une pièce de théâtre, un opéra, réaliser une œuvre que l'on a imaginée, tout cela c'est vivre dans les sphères impalpables du rêve. Faire recevoir la pièce terminée, c'est mettre fin au bonheur, c'est vouloir soulever le monde. Hérodiade n'échappa point au sort commun : l'ouvrage fut créé et réalisé dans la joie ; l'amertume commença pour les auteurs le jour où ils présentèrent leur partition à un directeur de théâtre.

Massenet était allé, au commencement de 1881, faire entendre son œuvre au directeur de l'Opéra, qui était alors Vaucorbeil. Le directeur ne fut pas très empressé pour écouter la musique : « Le livret, dit-il, me paraît incendiaire » (le mot « anarchiste » était encore inconnu). Vaucorbeil, du reste, ne pouvait pas monter Hérodiade à l'Opéra, parce que le Tribut de Zamora, de Gounod, et Françoise de Rimini, d'Ambroise Thomas, attendaient leur tour pour être joués. Massenet manqua de patience. Au surplus le Tribut de Zamora, tout comme Françoise de Rimini, dorment dans la poussière ; Hérodiade, par contre, est au répertoire de nombreux théâtres. Étrange destin des œuvres !

Pour venger Massenet de l'accueil dédaigneux de l'Opéra, MM. Stoumon et Calabrési, directeurs du théâtre de la Monnaie de Bruxelles, vinrent, en février 1881, proposer au musicien de lui jouer son ouvrage au plus tôt. Les répétitions furent menées avec une rapidité inouïe. Le théâtre de la Monnaie avait, comme chaque année, inauguré sa saison le 1er septembre, et le 19 décembre, il donnait la première représentation.

Ce fut un vrai événement que l'exode des Parisiens pour aller à Bruxelles assister à la première d'Hérodiade ; plus de quatre cents personnalités artistiques ou mondaines avaient fait le voyage. Il avait fallu dédoubler le train de Bruxelles à la gare du Nord ; et, à chaque arrêt, les employés des gares et la gendarmerie se demandaient effarés ce que signifiait ce cri formidable poussé en chœur : « Conspuez Vaucorbeil ! » Pandore crut à une manifestation politique, en référa à son chef le commissaire de police qui, à son tour, télégraphia au directeur de la Sûreté générale ; ce dernier fonctionnaire dut avoir un doux moment d'hilarité !

     Arnold Mortier, « le Monsieur de l'Orchestre » du Figaro, a consigné l'aspect parisien du théâtre de Bruxelles, le soir de la première [Le Figaro, n° du 20 décembre 1881] :

 

La jolie salle bruxelloise offre un coup d'œil vraiment intéressant...

Voici M. Halanzier qui ouvrit à Massenet les portes de notre Opéra, le général de Galliffet, MM. Antonin Proust, Armand Gouzien, Saint-Saëns, Joncières, Duquesnel, l'éditeur Hartmann, l'ami dévoué et l'homme d'affaires du compositeur d'Hérodiade, le rédacteur en chef du Figaro ; M. Jouvin, son éminent critique musical ; MM. Albert Wolff, Bonnat, Toché, Serpette, baron de Beyens, Raphaël Bischoffsheim, Daniel Bernard, Burty, Édouard Thierry, Hecht, marquis de Falletans, Benjamin Godard, Clairin, Escalier, Henri Régnier, Lassalle, de l'Opéra, qui adore la partition de Massenet et espère bien chanter un jour le rôle d'Hérode ; Gravière, le directeur du théâtre de Genève, qui est en train de monter Hérodiade ; Mlle Antonine, MM. Audran, Guiraud, Colonne, Alphonse Duvernoy, Mme Viardot, MM. Philibert Joslé, Calmann-Lévy fils, Édouard Noël, Stoullig, Albert Vanloo, Napoléon Ney, etc.

Il est, du reste, venu des journalistes d'Italie, d'Allemagne et de Saint-Pétersbourg...

... Il convient d'ajouter que les Bruxellois ne sont pas contents. Ils trouvent qu'on a invité trop de Parisiens dans ce théâtre où, grâce aux abonnements, il reste si peu de places disponibles les soirs de premières.

« Si vous aviez tant d'envie de voir cet opéra, nous disent-ils, fallait le jouer chez vous...

 

La représentation fut un triomphe. Bis, rappels, acclamations, ovations, rien ne manqua aux auteurs. Massenet fut fêté comme, de mémoire de Bruxellois, on n'avait fêté personne.

Parmi les décors brossés par Fontaine, Devis et Lynen, peintres bruxellois, celui qui parut le plus réussi et fit le plus d'effet fut celui du temple de Jérusalem qui était, à vrai dire, la reproduction partielle de l'église Sainte-Sophie à Constantinople.

La critique parisienne, la presse bruxelloise et les journaux étrangers consacrèrent des articles dithyrambiques à Massenet et à sa musique.

Hérodiade s'imposait donc à Paris, mais l’œuvre n'y entra pas par la grande porte.

Hérodiade fut traduite en italien et jouée à Paris le 1er février 1884 au Théâtre-Italien, alors dirigé par Victor Maurel. L'interprétation était de premier ordre, avec des artistes tels que Jean de Reszké, Édouard de Reszké, Victor Maurel et Mme Fidès-Devriès. Ce fut un gros succès artistique ; mais la rapidité avec laquelle les études avaient été poussées (on n'avait répété que pendant onze jours), les défaillances de l'orchestre, et enfin les tiraillements qui s'étaient produits dans l'administration du Théâtre-Italien empêchèrent la pièce de suivre sa glorieuse carrière. La dixième représentation eut lieu le 13 mars et fut la dernière. L'affiche de cet ultime spectacle, curieuse particularité, portait trois fois en grosse vedette le nom de Reszké : c'était, en effet, Mlle Joséphine de Reszké qui, cette fois, chantait Salomé, alors que ses deux frères tenaient les rôles de Jean et de Phanuel.

La province fit un triomphal accueil à Hérodiade ; Nantes commença ; puis ce fut Lyon en 1883. A Lyon, l'œuvre de Massenet fut mieux qu'un triomphe : elle déchaîna les foudres de l'archevêché. Le cardinal Caverot jugea qu'Hérodiade attentait à l'orthodoxie : il lança sur la pièce et sur les auteurs l'excommunication mineure et déféra sa sanction à Rome, en appelant l'attention du Pape sur cette œuvre impie. De même qu'au régiment, où les punitions données par les subordonnés sont doublées par les officiers de grade supérieur, le cardinal Caverot espérait que le Pape changerait l'excommunication mineure en excommunication pure. Rome n'approuva point cette sévérité, mais ne désavoua point le zèle du cardinal : l'excommunication mineure de Massenet et de Paul Milliet fut simplement maintenue. Hérodiade atteignit, du reste, en une seule saison cinquante représentations. Le succès artistique se doubla d'un gros succès de curiosité parmi la fraction bien pensante de la population. Combien d'auteurs modernes auraient souhaité d'être excommuniés dans le seul but de bénéficier de la réclame que leur aurait procurée cette pénalité ! 

*** 

Quel était le sujet de cette Hérodiade qui semblait vouloir entier en lutte avec le dogme ?

Nous sommes au moment où la Judée a été envahie par les Romains. Le peuple juif est prêt à se soulever. Hérode, qui le gouverne, est un monarque, plus exactement un tétrarque, indolent et incapable de tenir tête à l'orage menaçant. Il laisse la révolte suivre son cours. Il préfère contempler la belle Salomé, la danseuse. Or, Salomé avoue au devin Phanuel, une façon de sorcier, qu'elle aime le prophète Jean, l'apôtre qui annonce l'apparition prochaine du Messie sur la terre. Hérodiade, la femme d'Hérode, ne rêve que vengeance contre ce Jean qui prêche la nouvelle foi. Jean et Salomé vont à la rencontre l'un de l'autre ; ils exhalent leur passion toute mystique.

Hérode en son palais est obsédé par la vision de Salomé. Il s'enivre pour revoir en songe la belle danseuse. Réveillé, il exhorte son peuple à secouer le joug romain. Survient Vitellius, le proconsul envoyé par Rome ; il promet aux Juifs assemblés de faire respecter le temple de Jérusalem que le prophète Jean et sa religion naissante veulent abolir. Sur ces entrefaites, Jean arrive escorté de Salomé. Hérodiade adjure Vitellius de sévir contre le prophète qu'elle taxe d'imposteur. Puis, elle va consulter Phanuel pour que le devin lui inspire une vengeance contre l'impure Salomé qui lui ravit le cœur d'Hérode. Phanuel révèle alors à Hérodiade que cette Salomé qu'elle poursuit ainsi de sa haine, c'est sa fille qu'elle croyait morte.

Salomé, qui est accourue au-devant du prophète, se trouve en présence d'Hérode qui lui avoue son amour ; elle refuse de se donner au tétrarque de Judée, elle aime Jean. Pour se venger, Hérode condamne à mort le prophète qui prêche le baptême. On jette Jean en prison. Salomé vient l'y retrouver ; elle veut partager le supplice auquel il sera condamné. Mais un ordre du roi survient qui laisse la vie sauve à Salomé. Salomé se précipite au palais pour demander la grâce de Jean. Il est trop tard : la tête du prophète vient de tomber. Salomé, folle de douleur, veut tuer Hérodiade ; mais elle apprend qu'Hérodiade est sa mère, et elle se poignarde.

Ce scénario est-il conforme à l'exactitude évangélique ? est-il orthodoxe ? ce sont là choses qui intéressent peu la critique musicale. Il s'agit uniquement de savoir si le librettiste a fourni au compositeur des situations « musicables ». Or, l'action d'Hérodiade, même en sa forme aujourd'hui surannée, présente du mouvement scénique ; ce mouvement se revêt de tendresse, de sensualité et de violence passionnée. Il y avait donc là les éléments nécessaires pour tenter la palette d'un musicien connue Massenet.

La partition d'Hérodiade est riche d'effets, et l'inspiration y abonde. La mélodie s'y déploie claire, caressante, élégante ; elle se revêt de couleurs harmoniques exquises et aussi de séduisantes langueurs orchestrales qui pratiquent sur les auditeurs comme un progressif enveloppement ; car Massenet est un charmeur.

Mais pour nous faire pénétrer dans cette atmosphère d'orientalisme, il ne s'est pas attardé à des recherches de musique exotique, il n'a pas bâti une mosaïque musicale. Il s'est laissé aller à sa riche imagination, il s'est pénétré de son sujet ; et sa musique a jailli toute amoureuse, toute vibrante de lumière et de poésie. Il y a du soleil dans son orchestre, les harmonies s'irisent en paillettes versicolores, les idées chatoient ; et ce tintinnabulement de clochettes, ce frissonnement des sistres, font revivre en notre imagination toute une Galilée fleurie et riante.

Au point de vue technique, il faut noter la puissance qu'obtient Massenet par le simple emploi du quatuor ; mais quand il déchaîne les cuivres et quand il marie à son orchestre en tutti les voix superposées des chœurs, il obtient des tonnerres de sonorités qui, au début du quatrième acte, notamment, confinent peut-être au fracas orchestral.

Si nous examinons de plus près la partition, nous y découvrirons de nombreuses pages qui retiendront notre attention. Dès le lever du rideau, après un chœur de marchands, Salomé dit son amour pour Jean : « Il est doux, il est bon », sur un accord persistant en mi bémol d'un effet tout à fait réussi ; l'air est devenu classique dans le répertoire du chant. Le rythme de la phrase d'Hérode, la fougue, la chaleur passionnée avec lesquelles Hérodiade réclame la tète du prophète ; la volupté du thème esquissé aux instruments à cordes, thème qui salue l'entrée de Jean devant Salomé ; tout cela est d'une inspiration qui ne se dénient pas. La phrase d'amour de Salomé, modulée par les harpes, a la chasteté d'un cantique qui tournerait en une prière d'amour ; c'est à la fois de la musique qui séduit et qui fait penser ; c'est surtout de la musique de théâtre.

Au deuxième acte, Hérode s'alanguit dans l'ivresse. L'orchestre a des notes aiguës de violons qui sont comme des soubresauts au milieu des caresses de violoncelles. Les danses sont d'une allure tout à fait originale. Voici dans son rêve Hérode qui soupire le fameux air : « Vision fugitive », soutenu par des rentrées de cors d'harmonie d'un effet très velouté. Enfin c'est, au tableau suivant, l'hymne entonné par Salomé, suivie des Chananéennes ; puis la phrase lyrique du prophète : « Toute justice vient du ciel », avec l'ensemble magistral qui finit l'acte.

Au premier tableau du troisième acte, Phanuel interroge mystérieusement les astres. Son duo avec Hérodiade est bien traité, ainsi que l'arioso de Phanuel : « Astres étincelants ». Ce tableau, qui n'existait pas lors des représentations de Bruxelles, a été intercalé à la création de l'ouvrage à Paris. Il ne manque pas de grandeur, certes ; mais il pâlit à côté du tableau suivant, le temple de Jérusalem, qui est vraiment le point culminant de la partition. Le prélude, avec son ensemble formidable de cuivres, est d'une coloration très puissante. La psalmodie des prêtres, la marche sacrée, le chant rituel du « Schemah Israël », souligné par les prières murmurées et les clochettes, les danses au rythme si bizarre et si captivant, et enfin le tonitruant crescendo final, tout cela est d'une envolée, d'une fièvre lyrique, d'une beauté très réelles.

Après un intermède, le quatrième acte s'ouvre sur le tableau de la prison. Jean entonne la phrase angoissée : « Ne pouvant réprimer les élans de la foi » ; puis vient le duo avec Salomé : « Quand nos jours s'éteindront ». Le dernier tableau présente enfin le ballet le plus chatoyant, le plus musicalement riant que Massenet ait jamais écrit ; l'originalité des sonorités et des timbres, le gai babil de l'orchestre lui donnent une couleur et une vie étonnantes avec lesquelles font un contraste très théâtral les pages sombres et haletantes de la mort de Salomé.

(Louis Schneider, Massenet, 1908)

 

 

 

Maurice Renaud qui a tenu le rôle d'Hérode lors de la reprise au Théâtre de la Gaîté

 

 

 

 

 

Catalogue des morceaux

 

  Introduction    
Acte I. une cour extérieure du palais d'Hérode
Scène 01   Voici que le jour se lève Chœurs
  Encore une dispute Phanuel
Air Il est doux, il est bon, sa parole est sereine Salomé
Scène 02 Air Elle a fui le palais !... Salomé ! Salomé ! Hérode
Scène 03 Air J'allais ce matin au désert... Ne me refuse pas ! toi, mon seul bien Hérodiade
  Frappe donc ! Hérodiade, Jean, Hérode
Scène 04 Duo Ce que je veux, ô Jean ! Salomé, Jean
Acte II. Premier tableau : la chambre d'Hérode
Scène 05   Roi, tu peux t'assoupir les Esclaves
Danse babylonienne    
  Maître, bois dans cette amphore une Jeune Babylonienne
Air Vision fugitive et toujours poursuivie Hérode
Scène 06   Une femme occupe ses pensées Phanuel
  Ah ! guéris un amour Hérode
Deuxième tableau : la place de Jérusalem
Scène 07   Roi, que ta superbe vaillance Chœurs
Entrée d'Hérode et Chœur Aux Romains orgueilleux Hérode, Chœurs
  Vous qui tenez conseil Hérodiade
  Le Romain ! le Romain ! Femmes
  A mon approche, quel trouble ! Hérodiade, Hérode, Vitellius, Phanuel, Chœurs
  Hosanna ! Gloire ! Salomé, Jean, les Cananéennes
  Toute justice vient du ciel Jean
Acte III. Premier tableau : la demeure de Phanuel
Scène 08 Scène Dors, ô cité perverse... Astres étincelants Phanuel
  Ah ! Phanuel ! Hérodiade, Phanuel
  Si Dieu l'avait voulu ! Hérodiade
Deuxième tableau : le Saint Temple
  Prélude    
Scène 09 Chœur d'esclaves (dans la coulisse) A tous deux richesse et bonheur Chœurs
Air Charme des jours passés où j'entendais sa voix Salomé
Scène 10 Duo C'en est fait, la Judée appartient à Tibère... Demande au prisonnier Hérode
  Que m'oses-tu dire ? Salomé, Hérode
Scène 11 Marche sainte    
Scène religieuse    
Danse sacrée    
Scène 12   Peuple juif, rends justice Vitellius
  Achève donc ton œuvre Prêtres
  Comme il est beau dans sa misère la Foule
Interrogatoire Homme, quel est ton nom ?  
Stances C'est Dieu que l'on te nomme ! Salomé
  Frappez donc ! frappez les apôtres ! Jean
Ensemble final Qu'ils périssent tous deux !  
Acte IV. Premier tableau : le souterrain
  Prélude    
Scène 13 Air Ne pouvant réprimer les élans de la foi... Adieu donc, vains objets Jean
Duo Ah ! c'est donc vrai, Seigneur, que tu pardonnes Salomé, Jean
  Ami, la mort n'est pas cruelle Salomé
  Quand nos jours s'éteindront Salomé, Jean
Deuxième tableau : la grande salle du palais
Scène 14 Chœur des Romains Romains ! Romains ! nous sommes Romains ! Chœurs
Entrée de Vitellius, Hérode et Hérodiade    
Ballet : I. les Egyptiennes. - II. les Babyloniennes. - III. les Gauloises. - IV. les Phéniciennes. - V. Final    
Scène 15 Quintette final Pourquoi me retirer cette faveur suprême ?... Si je vous fais pitié Salomé
  Ses pleurs ont calmé ma fureur Hérodiade
Ensemble Laissez-vous émouvoir  

 

 

 

 

LIVRET

 

 

Enregistrements accompagnant le livret

 

- Version anthologique 1961 : Michèle Le Bris (Salomé) ; Denise Scharley (Hérodiade) ; Guy Chauvet (Jean) ; Robert Massard (Hérode) ; Adrien Legros (Phanuel) ; Orchestre Lyrique de Paris dir Jésus Etcheverry, enr. Salle Wagram à Paris en 1961.

 

- Version anthologique 1963 : Régine Crespin (Salomé) ; Rita Gorr (Hérodiade) ; Albert Lance (Jean) ; Michel Dens (Hérode) ; Jacques Mars (Phanuel) ; Orchestre de l'Opéra de Paris dir Georges Prêtre, enr. en 1963.

 

 

 

 

Acte I. estampe de Jules Gaildrau du décor de la création à la Monnaie de Bruxelles

 

 

version anthologique (1961)

dir Etcheverry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

version anthologique (1963)

dir Prêtre

 

 

Introduction

distribution

 

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(version de la partition)

 

Introduction

 

ACTE PREMIER

 

 

UNE COUR EXTÉRIEURE DU PALAIS D'HÉRODE

 

À gauche, un portique qui sert d'entrée au palais ; à droite, bocages d'oléandres, de sycomores et de cèdres; en face, une balustrade avec colonnade à jours qui domine la vallée ; dans le lointain, la mer Morte entourée des collines de la Judée.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

CHEFS, MARCHANDS, JEUNES ESCLAVES (travestis), puis PHANUEL, puis SALOMÉ.

 

C'est l'aurore, presque la nuit encore; des chefs sont endormis à terre près de la barrière qui sépare le palais de la vallée où repose la caravane en attendant le jour. Peu après le lever du rideau, le jour paraît, les chefs s'éveillent, se lèvent et appellent les marchands.

 

LES CHEFS, puis LES ESCLAVES ET LES MARCHANDS (au loin)

Alerte ! Levez-vous ! Le palais est ouvert !

Alerte ! Vous tous qui venez du désert !

Debout !

(Des marchands de différents pays, des esclaves portant de lourds fardeaux gravissent lentement la côte.)

 

LES ESCLAVES ET LES MARCHANDS (s'approchant du palais)

Voici que le jour se lève,

Nous avons touché le but !

Notre voyage s'achève,

Ô Jérusalem ! Salut !

Au bord des claires fontaines,

Nous pourrons nous rafraîchir,

Quand de plus chaudes haleines

Sur les sables vont courir.

 

LES CHEFS

Que dès l'abord on remarque,

Dans ce que vous apportez,

Les dons offerts au tétrarque

Par ses nombreuses cités !

Séparez l'or et les baumes,

Les ivoires et l'argent !

(Les esclaves ouvrent les ballots et étalent les présents, les parfums et les étoffes.)

 

LES ESCLAVES

Voici l'ambre de Judée !

 

LES CHEFS

Séparez l'or et l'argent !

 

LES ESCLAVES

Voici les parfums d'Ophir !

 

LES CHEFS

Rangez l'encens, les arômes !

 

LES ESCLAVES

Voici les pistaches d'Idumée !

 

LES CHEFS

Séparez l'or et l'argent !

 

LES MARCHANDS (ténors) (avec orgueil)

Nous arrivons des plus lointaines villes

Sans fatiguer nos chevaux de Saron !

 

LES MARCHANDS (basses) (de même)

Mais nos chevaux ne sont pas moins agiles.

Nous avons pris cette pourpre à Sidon !

 

LES MARCHANDS (ténors) (avec mépris)

Ah ! le Samaritain !

 

LES MARCHANDS (basses) (de même)

Ah ! le Pharisien !

 

LES MARCHANDS (ténors)

Nos chevaux ont des ailes...

 

LES MARCHANDS (basses)

Comme les sauterelles

Des rives du Jourdain !

 

TOUS (se mêlant à la dispute)

Quoi ! cette indigne race

Ose nous outrager !

Quoi ! cette indigne race

Ose nous outrager !

D'une pareille audace

Nous saurons nous venger ! / Ils sauront se venger !

Va, va, Samaritain ! nous acceptons la lutte ! / Va, va, Pharisien ! en acceptant la lutte !

Croient-ils vraiment nous égaler ? / Croient-ils vraiment les égaler ?

(Phanuel paraît ; tous s'arrêtent interdits.)

Le Chaldéen !

 

PHANUEL (au milieu des groupes qui se séparent)

Encore une dispute !

Eh quoi ! Toujours se quereller !

Le monde est inquiet, la patrie est en larmes !

Et les voilà ! Les voilà contre eux-mêmes,

Contre eux tournant leurs armes !

Les insensés ! Les débiles humains !

Ils en viennent aux mains,

Ils restent sourds à la voix immortelle

Qui leur répète : « Amour ! Pardon ! Vie éternelle ! »

 

(livret, édition de 1929)

 

Introduction

 

ACTE PREMIER

 

 

UNE COUR DU PALAIS D'HÉRODE À JÉRUSALEM

 

Une grande cour extérieure du palais d'Hérode. — A gauche, un portique qui sert d'entrée au palais ; à droite, bocages d'oléandres, de sycomores et de cèdres ; en face, une balustrade avec colonnade à jours qui domine la vallée ; dans le lointain la mer Morte entourée des collines de la Judée.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

CHEFS, MARCHANDS, JEUNES ESCLAVES, puis PHANUEL, puis SALOMÉ.

 

C'est l'aurore, presque la nuit encore ; des chefs sont endormis à terre près de la barricade qui domine la vallée où repose la caravane en attendant. — Peu après le lever du rideau, le jour paraît, les chefs s'éveillent, se lèvent et appellent les marchands.

 

LES CHEFS.

Alerte ! levez-vous ! le palais est ouvert !

Debout ! vous tous qui venez du désert !

Des marchands de différents pays, des esclaves portant de lourds fardeaux gravissent lentement la côte.

 

MARCHANDS et ESCLAVES.

Voici que le jour se lève,

Nous avons touché le but !

Notre voyage s'achève,

O Jérusalem ! salut !

Au bord des claires fontaines,

Nous pourrons nous rafraîchir,

Quand de plus chaudes haleines

Sur les sables vont courir.

 

LES CHEFS.

Que dès l'abord on remarque,

Dans ce que vous apportez,

Les dons offerts au tétrarque

Par ses nombreuses cités !

Séparez l'or et les baumes,

Les ivoires et l'argent,

Rangez l'encens, les aromes

Et la nacre au ton changeant.

Les esclaves ouvrent les ballots et étalent les parfums, les étoffes, etc.
 

LES ESCLAVES.

Voici l'ambre de Judée !

Voici les parfums d'Ophir !

Les pistaches d'Idumée !

Voici les agrès de Tyr !

 

MARCHANDS, premier groupe.

Nous arrivons des plus lointaines villes

Sans fatiguer nos chevaux de Saron !

 

MARCHANDS, deuxième groupe.

Mais nos chevaux ne sont pas moins agiles.

Nous avons pris cette pourpre à Sidon !

 

PREMIER GROUPE, avec mépris.

Oh ! le Pharisien !

 

DEUXIÈME GROUPE, de même.

            Ah ! le Samaritain !

 

PREMIER GROUPE.

Nos chevaux ont des ailes...

 

DEUXIÈME GROUPE, raillant.

Comme les sauterelles

Des rives du Jourdain !

 

TOUS, prêts à en venir aux mains.

Quoi ! cette indigne race

Ose nous outrager !

D'une pareille audace

Nous saurons nous venger !

 

PREMIER GROUPE.

Va, va, Samaritain ! nous acceptons la lutte !

 

DEUXIÈME GROUPE.

Croient-ils vraiment nous égaler ?

Phanuel paraît.

 

TOUS, apercevant Phanuel.

Le Chaldéen !

 

PHANUEL, au milieu des groupes qui se séparent.

            Encore une dispute !

Eh quoi ! toujours se quereller !

Le monde est inquiet, la patrie est en larmes !

Et les voilà ! contre eux-mêmes tournant leurs armes !

Les insensés ! les débiles humains !

Ils en viennent aux mains

Et restent sourds à la voix immortelle

Qui leur répète : « Amour ! Pardon ! Vie éternelle ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

René Fournets (Phanuel), Théâtre de la Gaîté, 18 octobre 1903

 

version anthologique (1961)

dir Etcheverry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entrée et Air de Salomé "Il est doux, il est bon"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

version anthologique (1963)

dir Prêtre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Ah ! Salomé ! dans ce palais" - "Il est doux, il est bon"

distribution

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Il est doux, il est bon"

Geori Boué (Salomé),

Orchestre dir. Serge Baudo, enr. en 1956

 

 

 

 

 

 

TOUS

L'avenir est trompeur !

Faut-il ouvrir son cœur

À l'espérance vaine ?

 

PHANUEL

Non ! contre les Romains,

La révolte est prochaine !

J'arrive de pays lointains

Où les actes suivront de très près les paroles,

Bientôt tout changera, les lois et les symboles !

 

TOUS

Jusqu'à ce jour, ce qu'on nous a promis

N'allège pas le joug des ennemis !

 

PHANUEL

Soit ! n'espérez donc rien ! Poursuivez votre route.

Pour moi, j'attends, calme et sans doute,

Des jours meilleurs pour notre humanité.

(Les marchands et les esclaves s'éloignent; se dirigeant vers la ville; les chefs, suivis d'esclaves portant les présents destinés au roi, entrent dans le palais par le portique. Phanuel considère tristement la caravane qui s'éloigne. Salomé est apparue par la gauche du palais, elle est inquiète, indécise, et semble chercher une issue pour s'enfuir, quand elle aperçoit subitement Phanuel et s'approche de lui.)

 

PHANUEL

Ah ! Salomé !...

Dans ce palais, quelle destinée t'amène ?

(à part)

Ignore-t-elle encore de quel sang elle est née ?

(à Salomé)

Pourquoi de Siloé as-tu quitté les bords heureux ?

 

SALOMÉ

Phanuel, sans cesse je cherche ma mère !...

Une voix me criait : « Espère,

Cours à Jérusalem ! » Je ne l'ai pas trouvée, hélas !

Et je reste seule ici-bas.

Celui dont la parole efface toutes peines,

Le prophète est ici ! C'est vers lui que je vais !

Il est doux, il est bon, sa parole est sereine :

Il parle, tout se tait... Plus léger sur la plaine,

L'air attentif passe sans bruit.

Il parle !

Ah ! quand reviendra-t-il ? quand pourrai-je l'entendre ?

Je souffrais, j'étais seule, et mon cœur s'est calmé

En écoutant sa voix mélodieuse et tendre !

Mon cœur s'est calmé !

Prophète bien-aimé, puis-je vivre sans toi ?

Prophète bien-aimé, puis-je vivre sans toi ?

C'est là, dans ce désert où la foule étonnée

Avait suivi ses pas,

Qu'il m'accueillit un jour, enfant abandonnée,

Et qu'il m'ouvrit ses bras !

Il est doux, il est bon, sa parole est sereine :

Il parle, tout se tait... Plus léger sur la plaine,

L'air attentif passe sans bruit.

Il parle !

Ah ! quand reviendra-t-il ? quand pourrai-je l'entendre ?

Je souffrais, j'étais seule, et mon cœur s'est calmé

En écoutant sa voix mélodieuse et tendre !

Prophète bien-aimé, puis-je vivre sans toi ?

Prophète bien-aimé, puis-je vivre sans toi ?

 

 

TOUS.

L'avenir est trompeur !

Faut-il ouvrir son cœur

A l'espérance vaine ?

 

PHANUEL.

Non ! Contre les Romains

La révolte est prochaine !

J'arrive de pays lointains

Où les actes suivront de très près les paroles,

Bientôt tout changera, les lois et les symboles !

 

TOUS.

Jusqu'à ce jour ce qu'on nous a promis

N'allège pas le joug des ennemis !

 

PHANUEL.

Soit ! N'espérez donc rien ! Poursuivez votre route

Ou descendez à la cité ;

Pour moi, j'attends, calme et sans doute,

Des jours meilleurs pour notre humanité.

Les marchands et les esclaves s'éloignent, se dirigeant vers la ville ; les chefs, suivis d'esclaves portant les présents destinés au roi, entrent dans le palais par le portique. — Salomé est sortie par la gauche du palais, elle est inquiète, indécise, et semble chercher une issue pour s'enfuir, quand elle aperçoit subitement Phanuel.

 

PHANUEL, avec surprise.

Salomé !... Quelle destinée

T'amène dans ces lieux ?

A part.

Ignore-t-elle encore de quel sang elle est née ?

A Salomé.

De Siloé pourquoi quitter les bords heureux ?

 

SALOMÉ, avec tristesse.

Sans cesse, je cherche ma mère !...

Une voix me criait : « Espère,

Cours à Sion !... » — Je ne l'ai pas trouvée, hélas!

Et je reste seule ici-bas.

Celui dont la parole efface toute peine,

Le prophète est ici !... C'est vers lui que je vais !...

Il est doux, il est bon ; sa parole est sereine,

Il parle, tout se tait... Plus léger sur la plaine
L'air attentif passe sans bruit.

Partout mon souvenir le suit,

Ah ! quand reviendra-t-il ? Quand pourrai-je l'entendre ?

Je souffrais, j'étais seule, et mon cœur s'est calmé

En écoutant sa voix mélodieuse et tendre !

Puis-je vivre sans toi, prophète bien-aimé !

C'est là, dans ce désert où la foule étonnée

Avait suivi ses pas,

Qu'il m'accueillit un jour, enfant abandonnée

Et qu'il m'ouvrit ses bras !

Ah ! quand reviendra-t-il ? Quand pourrai-je l'entendre ?

Je souffrais, j'étais seule, et mon cœur s'est calmé

En écoutant sa voix mélodieuse et tendre !

Puis-je vivre sans toi, prophète bien-aimé !

 

 

 

 

 

   

 

 

 

Air "Il est doux, il est bon"

Ada Adini (Salomé) et Piano

Fonotipia 39216, mat. XPh 580, enr. à Milan en 1905

 

 

 

Air "Il est doux, il est bon"

Emma Calvé (Salomé) et Orchestre

Victor 88130, mat. C-6012-1, enr. à New York, le 05 mars 1908

 

 

    

 

Air "Il est doux, il est bon"

Marthe Chenal (Salomé) et Orchestre dir. François Rühlmann

Pathé saphir 90t n° 1900, réédité sur 80t n° 50, enr. en 1915

 

 

    

 

Air "Il est doux, il est bon"

Ninon Vallin (Salomé) et Orchestre de l'Opéra-Comique dir. Gustave Cloëz

Odéon 123.530, mat. XXP 6633-2, enr. le 06 septembre 1928

 

version anthologique (1961)

dir Etcheverry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entrée et Air d'Hérodiade "Hérode, ne me refuse pas"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Duo "Jean ! je te revois !"

distribution

version anthologique (1963)

dir Prêtre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Venge-moi... Ne me refuse pas"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Duo "Calmez donc vos fureurs"

distribution

 

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Air d'Hérodiade "Ne me refuse pas"

Ketty Lapeyrette (Hérodiade) et Orchestre

Pathé saphir 90t n° 1063, réédité sur 80t n° 226, enr. en 1912/1913

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Duo "Jean ! je te revois !"

Jeanne Guyla (Salomé), César Vezzani (Jean), Orchestre dir Edouard Bervily

Gramophone DB 4907, mat. 2PG307-2, enr. le 22 novembre 1932

 

 

ENSEMBLE

LA CARAVANE (au loin, dans la vallée)

Jérusalem ! Salut, ville fortunée !

 

PHANUEL (à Salomé)

Tu le veux ! Pars, enfant, la foi t'éclaire,

Elle te guidera,

Et dans ce palais veillera

Un ami fidèle et sincère.

Adieu ! Salomé...

 

SALOMÉ (s'éloignant)

Phanuel, adieu !

(Salomé s'éloigne par la droite. Phanuel, qui est allé vers la balustrade, accompagne Salomé du regard et remonte au palais.)

 

 

SCÈNE II
HÉRODE.

 

Par la droite du jardin paraissent les esclaves du roi, qui, sous la conduite de leurs gardiens, traversent la scène et se dirigent vers le palais : c'est la promenade des danseuses du palais. Hérode entre précipitamment par la porte qui a précédemment livré passage à Salomé ; il parcourt d'un regard inquiet les groupes des danseuses qui s'éloignent et voit que Salomé n'est plus parmi elles.

 

HÉRODE

Elle a fui le palais, elle a quitté ces lieux.

Et soudain l'angoisse a pénétré mon âme !

Déesse ou femme au charme séducteur,

Forme à peine entrevue et qui déjà m'es chère,

Reviens encor ! reviens, rêve enchanteur !

Salomé, Salomé ! ah ! reviens, je te veux !

C'est ma voix qui t'implore !

Salomé ! Salomé !

Quelle ivresse ineffable illumine mes cieux !

Mon rayon de soleil, c'est l'éclat de tes yeux !

C'est toi, toi que j'attends ! Je te veux, je t'adore !

Salomé ! Salomé ! je te veux, reviens !

 

 

SCÈNE III

HÉRODE, HÉRODIADE, puis JEAN.

 

Hérodiade paraît, pâle, égarée.

 

HÉRODIADE (à Hérode)

Venge-moi d'une suprême offense !

C'est de toi, de toi seul que j'attends ma vengeance.

J'allais ce matin au désert,

Quand un homme à peine couvert,

Le front menaçant, la voix brève,

Se dresse au milieu du chemin !

Comme un vent d'orage se lève,

Sa voix, invoquant le destin,

Me poursuit, me trouble et m'outrage.

« Tremble, me dit-il, tremble, Jézabel !

Que de fléaux sont ton ouvrage !

Il faut en rendre compte au ciel !

Va, la colère du prophète

A fait appel aux nations ;

Bientôt tu courberas la tête

Devant leurs malédictions ! »

 

HÉRODE

Quel est cet homme ?

 

HÉRODIADE

C'est Jean ! C'est l'apôtre infâme

Qui prêche le baptême et la nouvelle foi !

 

HÉRODE

Que puis-je ? Que veux-tu de moi ?

 

HÉRODIADE

C'est sa tête que je réclame !

 

HÉRODE

Dieux !

 

HÉRODIADE

Hérode ! Hérode, ne me refuse pas !

Ne me refuse pas ! Hérode... rappelle-toi !

Ne me refuse pas ! Toi mon seul bien,

Pour qui j'ai tout quitté, mon pays et ma fille.

N'es-tu pas mon soutien

Et ma seule famille ?

Ne me refuse pas ! Hérode... rappelle-toi !

Rappelle-toi le Tibre avec ses bords ombreux !

Nous vivions sans compter les heures fugitives ;

Nos timides baisers étaient nos seuls aveux ;

Nous n'avions pour témoins que les vagues plaintives ;

Le soir, sous les grands pins, nos serments répétés

Éveillaient des échos inconnus à la terre,

Et l'astre de la nuit dans ses molles clartés

Enveloppait nos cœurs d'amour et de mystère !

Ne me refuse pas ! Toi mon seul bien,

Pour qui j'ai tout quitté, mon pays et ma fille.

N'es-tu pas mon soutien

Et ma seule famille ?

Ne me refuse pas ! Hérode... rappelle-toi !

 

HÉRODE (la repoussant)

Non! je ne puis, je dois céder à la raison.

Aimé des Juifs, consolant leur misère,

Cet homme est fort, partout on le révère !

 

HÉRODIADE

Ah ! la peur te conseille !

 

HÉRODE

Et toi, c'est le démon !

 

HÉRODIADE

Quel nouveau favori t'inspire ?

 

HÉRODE

Je prétends demeurer seul maître dans l'empire !

 

HÉRODIADE

Tu ne m'aimes plus ? Soit ! Seule, j'accomplirai

 

[ HÉRODIADE

[ Ce que j'ai résolu !

[

[ HÉRODE

[ Va, laisse-moi !

 

HÉRODIADE

Jean, je te frapperai.

 

JEAN (entré sur les dernières paroles d'Hérodiade)

Frappe donc !

 

HÉRODE et HÉRODIADE

Ah ! toujours lui !

 

JEAN

Jézabel ! Jézabel !! Jézabel !!!

 

[ JEAN

[ Pas de pitié !

[ Jézabel ! Jézabel !! Jézabel !!!

[ Frappe donc ! Pour toi, non, jamais de pitié !

[

[ HÉRODIADE (à Hérode)

[ Vois !dans ton palais il me poursuit !

[ Sa malédiction me frappe de terreur.

[ Hélas ! ne prendras-tu pitié de ma douleur,

[ Toujours lui ! Dans ton palais il me poursuit !

[ Hélas, prends pitié de ma douleur !

[

[ HÉRODE (à lui-même)

[ Dans mon palais il la poursuit !

[ C'est lui ! Ô terreur ! Toujours lui !

[ Dans mon palais il la poursuit !

[ Ah ! sa voix me frappe de terreur !

 

[ JEAN

[ Nul ne prendra jamais pitié de ta douleur.

[ Jézabel ! Jézabel !! Jézabel !!!

[

[ HÉRODIADE

[ Fuyons, j'ai peur.

[ Sa malédiction me frappe de terreur.

[ Dans ton palais il me poursuit !

[ Hélas, prends pitié de ma douleur !

[

[ HÉRODE

[ Ô terreur ! C'est lui !

[ Ô terreur ! Toujours lui !

[ Dans mon palais il la poursuit !

[ Ah ! sa voix me frappe de terreur !

 

HÉRODE

Homme ! cesse de menacer !

 

[ JEAN (à Hérodiade, bravant Hérode)

[ Jézabel ! sur toi malheur !

[

[ HÉRODIADE

[ Ah ! fuyons ! Vois ma terreur !

[

[ HÉRODE

[ Crains ma fureur !

(Hérode et Hérodiade entrent précipitamment dans le palais, fuyant la malédiction de Jean.)

 

 

SCÈNE IV
JEAN, SALOMÉ.

 

JEAN (les regardant s'éloigner)

Calmez donc vos fureurs. Allez! Ne parlez pas d'offense,

Vous que le Seigneur tient déjà dans sa balance !

(Salomé apparaît ; elle s'élance vers Jean et tombe à ses genoux.)

 

SALOMÉ (avec joie, vivement)

Jean ! je te revois !

 

JEAN (avec bonté)

Enfant, que me veux-tu ?

 

SALOMÉ

Ce que je veux, ô Jean ! Te dire que je t'aime

Et que je t'appartiens ! Que je vis par toi-même,

Qu'au son de ta voix, tout mon être est suspendu !

Je t'appartiens, je t'aime !

 

JEAN

Salomé !... qu'ai-je entendu ?

 

SALOMÉ

Loin de toi je souffrais et me voilà guérie !

Dans ton regard est ma patrie ;

Mon visage est baigné de larmes,

Et mon cœur tressaille de bonheur !

 

JEAN (la soutenant)

Que me veut ta splendeur dans l'ombre de ma vie ?

Que ferait ta jeunesse à peine épanouie

Dans les pierres de mon chemin ?

Pour toi, c'est la saison où les vœux moins timides

Appellent des baisers sur les lèvres avides ;

Pour toi, c'est la saison d'aimer !

Pour moi, tout autre est le destin !

Non ! je ne veux pas t'entendre !

Non ! je ne veux pas t'entendre !

Laisse-moi ! Éloigne-toi !

Pauvre âme naïve et tendre,

Va ! Laisse-moi ! Va-t'en !

 

SALOMÉ

Ah ! je veux t'aimer sur terre !

 

JEAN (la repoussant)

Non ! jamais ! je ne veux pas t'entendre.

 

SALOMÉ

Non ! l'amour n'est pas un blasphème !

C'est ton amour que je veux ! Je t'aime !

C'est toi seul que j'aime !

Qu'à tes genoux s'épande l'or de mes cheveux !

Oui, c'est toi seul que j'aime !

 

JEAN

Jamais !

 

SALOMÉ

C'est toi, toi seul que j'aime, ô Jean !

 

JEAN

Aime-moi donc alors, mais comme on aime en songe

Dans la mystique ardeur où l'idéal te plonge,

Transfigure l'amour qui consume tes sens !

Bannis tous les transports d'un sentiment profane,

Élève ton âme jusqu'au ciel ! Qu'elle plane

Au milieu des parfums d'un nuageux encens !

Enfant, regarde cette aurore

De vie et d'immortalité !

N'entends-tu pas les saints cantiques

Qui prennent leur essor

Et les vœux des âmes mystiques

Ouvrant leurs ailes d'or ?

Enfant, regarde cette aurore,

La foi nouvelle est près d'éclore !

Enfant, regarde cette aurore

De vie et d'immortalité !

 

[ SALOMÉ

[ Ah ! je t'écoute ! je t'adore !

[ L'éclat de tes yeux,

[ Plus resplendissant que l'aurore,

[ Illumine les cieux !

[ Je t'écoute, je t'adore !

[ Je t'aime, je t'adore !

[ Je t'appartiens !

[

[ JEAN (chanté en même temps)

[ Enfant, c'est la foi nouvelle et la vie !

[ C'est la foi nouvelle et l'immortalité !

[ Regarde cette aurore !

[ Regarde cette aurore !

[ Ô vérité !

(Jean se délivre des bras de Salomé qui tombe à genoux, extasiée ; il s'éloigne en lui montrant le ciel.)

 

 

VOIX, dans le lointain.

Jérusalem ! Jérusalem ! Salut !

 

PHANUEL.

Tu le veux ! pars, enfant, la foi t'éclaire,

Elle te guidera,

Et dans ce palais veillera

Un ami fidèle et sincère.

 

VOIX, s'éloignant encore.

Jérusalem ! Jérusalem ! Salut !

Salomé s'éloigne par la droite. — Phanuel accompagne Salomé du regard et remonte au palais — A ce moment sortent, par la droite des jardins, les Esclaves du Roi, qui sous la conduite de leurs gardiens traversent la scène et se dirigent vers le Palais : c'est la Promenade des Danseuses du Palais.

 

 

SCÈNE II

 

Hérode entre précipitamment en scène par la porte qui a précédemment livré passage à Salomé ; il parcourt d'un regard inquiet les groupes des Danseuses qui s'éloignent et voit que Salomé n'est plus parmi elles.

 

HÉRODE, fiévreusement.

Dieux !...

Elle a fui le palais, elle a quitté ces lieux,

Et l'angoisse soudain a pénétré mon âme !

Déesse ou femme

Au charme séducteur,

Forme à peine entrevue et qui déjà m'es chère,

Reviens, reviens, rêve enchanteur !

Salomé, Salomé ! c'est ma voix qui t'implore !

Une ivresse ineffable illumine mes cieux !

Mon rayon de soleil c'est l'éclat de tes yeux !

C'est toi, toi que j'attends ! Ah ! reviens, je t'adore !

Hérodiade paraît, pâle, égarée.

 

 

 

 

 

SCÈNE III
HÉRODE, HÉRODIADE, puis JEAN.

 

HÉRODIADE.

Hérode venge-moi d'une suprême offense !

C'est de toi, de toi seul que j'attends ma vengeance !

J'allais ce matin au désert,

Quand un homme à peine couvert,

Le front menaçant, la voix brève,

Se dresse au milieu du chemin !

Comme un vent d'orage se lève,

Sa voix, invoquant le destin,

Me poursuit, me trouble et m'outrage.

« Tremble, me dit-il, Jézabel !

Que de fléaux sont ton ouvrage !

Il faut en rendre compte au ciel !

Va, la colère du prophète

A fait appel aux nations,

Bientôt tu courberas la tête

Devant leurs malédictions ! »

 

HÉRODE.

Quel est cet homme ?

 

HÉRODIADE.

            C'est Jean ! C'est l'apôtre infâme

Qui prêche le baptême et la nouvelle foi !

 

HÉRODE, brusquement.

Que puis-je ? Que veux-tu de moi ?

 

HÉRODIADE.

C'est sa tête que je réclame !

Ne me refuse pas, toi, mon seul bien,
Pour qui j'ai tout quitté, mon pays et ma fille.

N'es-tu pas mon soutien

Et ma seule famille ?

Rappelle-toi le Tibre avec ses bords ombreux !

Nous vivions sans compter les heures fugitives ;

Nos timides baisers étaient nos seuls aveux ;

Nous n'avions pour témoins que ses vagues plaintives ;

Le soir, sous les grands pins, nos serments répétés

Éveillaient des échos inconnus à la terre,

Et l'astre de la nuit dans les molles clartés

Enveloppait nos cœurs d'amour et de mystère !

 

HÉRODE.

Non ! je ne puis... je dois céder à la raison.

Aimé des Juifs, consolant leur misère...

Cet homme est fort... partout on le révère !

 

HÉRODIADE, méprisante.

Ah ! la peur te conseille ?

 

HÉRODE.

            Et toi, c'est le démon.

 

HÉRODIADE, de même.

Quel nouveau favori t'inspire ?

 

HÉRODE, résolu.

Je prétends demeurer seul maître dans l'empire !

 

HÉRODIADE, avec rage.

Tu ne m'aimes plus ? Soit ! seule j'accomplirai

Ce que j'ai résolu... Jean, je te frapperai !

 

JEAN, il est entré sur les dernières paroles d'Hérodiade.

Frappe donc !

 

HÉRODE et HÉRODIADE, avec un cri d'épouvante.

            Jean !

 

JEAN.

                        Il n'est plus d'ombre pour tes crimes,

Je réveillerai tes victimes !

 

ENSEMBLE.

JEAN.

Jézabel!... Tes sanglots te briseront le cœur !
Nul ne prendra pitié de ta douleur !

 

HÉRODIADE, à Hérode.

Sa malédiction me glace de terreur.

Ne prendras-tu pitié de ma douleur ?

 

HÉRODE.

Sa malédiction me frappe de terreur.

Il me brave, il l'outrage, et moi, le roi, j'ai peur !...

Hérode et Hérodiade entrent précipitamment dans le palais, fuyant la malédiction de Jean.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCÈNE IV

JEAN, SALOMÉ.

 

JEAN, les regardant s'éloigner.

Allez ! ne parlez pas d'offense,

Vous que le Seigneur tient déjà dans sa balance !

Salomé est apparue ; elle reconnaît Jean et s'élance vers lui.
 

SALOMÉ, embrassant les genoux de Jean.

Ah ! Jean ! je te revois !

 

JEAN, avec bonté.

            Enfant, que me veux ?

 

SALOMÉ.

Ce que je veux, ô Jean, te dire que je t'aime

Et que je t'appartiens !... que je vis par toi-même

Et qu'au son de ta voix mon être est suspendu !

 

JEAN.

C'est toi, Salomé ?... Pauvre enfant... qu'ai-je entendu ?

 

SALOMÉ.

Loin de toi je souffrais et me voilà guérie !

Dans ton regard est ma patrie ;

Mon visage est baigné de larmes, et mon cœur

Tressaille de bonheur !

 

JEAN.

Que me veut ta splendeur dans l'ombre de ma vie ?

Que ferait ta jeunesse à peine épanouie

Dans les pierres de mon chemin ?

Pour toi, c'est la saison où les vœux moins timides

Appellent des baisers sur les lèvres avides ;

Pour moi, tout autre est le destin !

Je ne veux pas t'entendre,

Va, laisse-moi !

Ame naïve et tendre,

Éloigne-toi !

 

SALOMÉ.

Non, l'amour n'est pas un blasphème

Et c'est ton amour que je veux !

Qu'à tes genoux, ô toi que j'aime,

S'épande l'or de mes cheveux !

 

JEAN, inspiré.

Aime-moi donc alors, mais comme on aime en songe

Dans la mystique ardeur où l'idéal te plonge,

Transfigure l'amour, esclave de nos sens !

Bannis tous les transports d'un sentiment profane,

Élève, jusqu'au ciel, ton âme ! qu'elle plane

Au milieu des parfums du nuageux encens !

Enfant, regarde cette aurore

De vie et d'immortalité !

La foi nouvelle est près d'éclore

Dans cette sublime clarté !

N'entends-tu pas les saints cantiques
Qui prennent leur essor

Et les vœux des âmes mystiques

Ouvrant leurs ailes d'or ?

 

SALOMÉ, avec ravissement.

Parle, j'écoute... je t'adore !

Et l'éclat de tes yeux

Plus resplendissants que l'aurore

Illumine les cieux.

Jean se délivre des bras de Salomé qui tombe à genoux, extasiée ; il s'éloigne en loi montrant le ciel.

Rideau.

 

 

 

 

 

 

Acte II. 1er tableau. estampe de Jules Gaildrau du décor de la création à la Monnaie de Bruxelles

 

 

version anthologique (1961)

dir Etcheverry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Air "Vision fugitive"

distribution

version anthologique (1963)

dir Prêtre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Air "Vision fugitive"

distribution

 

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Air "Vision fugitive"

Maurice Renaud (Hérode), créateur à Paris, et Orchestre

Disque Pour Gramophone 32047, mat. 5802p, enr. à Paris en 1906

 

(version de la partition)

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

PREMIER TABLEAU

LA CHAMBRE D'HÉRODE

 

Les hautes murailles sont couvertes de tentures rouges à bandes noires. Des poutrelles de cèdre, avec des dorures dans les nœuds du bois, encadrent les parois auxquelles sont suspendues des armes de toute espèce. La chambre forme un pentagone régulier ; petites portes au premier plan, au fond, à droite. L'ameublement se compose d'escabeaux d'ébène, de coussins de pourpre, de tapis épais, de peaux de lynx et d'un lit d'ivoire placé au second plan à la gauche du spectateur. Ce lit, très bas, est fait de courroies blanches et recouvert de riches étoffes ; candélabres de bronze soutenus par des sphinx ; cassolettes d'argent remplies de nard et de cinnamome; gigantesques morceaux d'ambre ; vasques de porphyre ; cornes d'antilopes garnies de bagues et de bracelets.

Au lever du rideau, Hérode est nonchalamment étendu sur le lit ; des esclaves nubiennes, grecques et babyloniennes sont couchées au fond de la chambre et autour du lit du roi, dans des poses lascives et pittoresques ; une d'entre elles est appuyée contre le pied du lit.

 

 

SCÈNE V
HÉRODE, UNE BABYLONIENNE, DES ESCLAVES.

 

LES ESCLAVES

Roi, tu peux t'assoupir sur ta couche d'ivoire,

Tu peux rêver d'amour, tu peux rêver de gloire.

Les ardeurs du midi font taire les échos :

Tu peux rêver d'amour, d'amour !

Rien ne troublera ton repos.

C'est l'heure où le soleil monte dans le ciel bleu

Et couvre le désert de ses vagues de feu.

Tu peux rêver d'amour !

Tu peux rêver d'amour !

 

HÉRODE (à lui-même)

Non ! le sommeil me fuit, et ces chaudes haleines

Font circuler un sang plus brûlant dans mes veines !

Dans les clartés de l'aube ou dans l'ombre du soir,

C'est elle que j'attends... elle que je veux voir !

(aux esclaves)

Que votre danse, au moins, me la rappelle encore.

(Les esclaves dansent)

 

Danse babylonienne

 

Sur un geste d'Hérode, les danses s'arrêtent.

 

UNE JEUNE BABYLONIENNE

Que ce philtre amoureux dissipe ton ennui !

 

LES ESCLAVES

Que ce philtre amoureux dissipe ton ennui !

 

UNE JEUNE BABYLONIENNE

Maître, bois dans cette amphore

Le vin rosé d'Engaddi.

 

LES ESCLAVES

Bois !

 

UNE JEUNE BABYLONIENNE

C'est un rayon de l'aurore

Enchâssé dans l'or poli.

 

LES ESCLAVES

Bois !

 

UNE JEUNE BABYLONIENNE

Et dans l'ivresse du breuvage

Dont notre pays est fier,

Tu retrouveras l'image

De l'être qui t'est si cher !

 

[ UNE JEUNE BABYLONIENNE

[ Bois ce vin ! Bois !

[

[ LES ESCLAVES

[ Bois ! C'est un rayon de l'aurore

[ Enchâssé dans cet or ! Bois !

 

HÉRODE (se soulevant, à lui-même)

Ce breuvage pourrait me donner un tel rêve !

Je pourrais la revoir... contempler sa beauté !

Divine volupté

À mes regards promise ! Espérance trop brève

Qui vient bercer mon cœur et troubler ma raison...

Ne t'enfuis pas... douce illusion !

Vision fugitive et toujours poursuivie,

Ange mystérieux qui prends toute ma vie,

Ah ! c'est toi que je veux voir,

Ô mon amour, ô mon espoir !

Vision fugitive, c'est toi qui prends toute ma vie !

Te presser dans mes bras !

Sentir battre ton cœur

D'une amoureuse ardeur !

Puis, mourir enlacés, dans une même ivresse !

Pour ces transports,

Pour cette flamme,

Ah ! sans remords et sans plainte

Je donnerais mon âme

Pour toi, mon amour ! mon espoir !

Vision fugitive ! c'est toi qui prends toute ma vie !

Oui, c'est toi ! mon amour !

Toi mon seul amour ! mon espoir !

 

(livret, édition de 1929)

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

PREMIER TABLEAU

LA CHAMBRE D'HÉRODE

 

Les hautes murailles sont couvertes de tentures rouges à bandes noires. Des poutrelles de cèdre, avec des dorures dans les nœuds du bois, encadrent les parois auxquelles sont suspendues des armes de toute espèce. — La chambre forme un pentagone régulier ; petites portes au premier plan, au fond, à droite. — L'ameublement se compose d'escabeaux d'ébène, de coussins de pourpre, de tapis épais, de peaux de lynx et d'un lit d'ivoire placé au second plan à la gauche du spectateur. Ce lit, très bas, est fait de courroies blanches et recouvert de riches étoffes ; candélabres de bronze soutenus par des sphynx ; cassolettes d'argent remplies de nard et de cinnamome ; gigantesques morceaux d'ambre ; vasques de porphyre, cornes d'antilopes garnies de bagues et de bracelets. — Au lever du rideau, Hérode est nonchalamment étendu sur le lit ; des esclaves nubiennes, grecques et babyloniennes sont couchées au fond de la chambre et autour du lit du roi, dans des poses lascives et pittoresques ; une d'entre elles est appuyée contre le pied du lit.

 

 

SCÈNE V

HÉRODE, UNE BABYLONIENNE, ESCLAVES.

 

LES ESCLAVES.

Roi, tu peux t'assoupir sur ta couche d'ivoire,

Tu peux rêver d'amour, tu peux rêver de gloire !

Les ardeurs du midi font taire les échos,

Rien ne troublera ton repos.

Le matin s'est enfui de perles tout humide,

L'oiseau cherche un abri sous le feuillage aride,

C'est l'heure où le soleil monte dans le ciel bleu

Et couvre le désert de ses vagues de feu.

 

HÉRODE.

Non ! le sommeil me fuit et ses chaudes haleines

Font circuler un sang plus brûlant dans mes veines !...

Dans les clartés de l'aube ou dans l'ombre du soir

C'est elle que j'attends... elle que je veux voir !...

Que votre danse, au moins, me la rappelle encore.

Les esclaves dansent.

 

DANSES BABYLONIENNES

Sur un geste d'Hérode, les danses s'arrêtent.

 

UNE JEUNE BABYLONIENNE, désignant à Hérode la coupe que lui tend une esclave.

Que ce philtre amoureux dissipe ton ennui !...

Maître, bois dans cette amphore

Le vin rosé d'Engaddi,

C'est un rayon de l'aurore

Enchâssé dans l'or poli.

Et dans l'ivresse du breuvage

Dont notre pays est fier

Te retrouveras l'image

De l'être qui t'est si cher !

 

HÉRODE, se soulevant, à lui-même, troublé et radieux.

Ce breuvage pourrait me donner un tel rêve !

Je pourrais la revoir... contempler sa beauté !

Divine volupté

A mes regards promise ! Espérance trop brève

Qui viens bercer mon cœur et troubler ma raison...

Ah ! ne t'enfuis pas... douce illusion !...

Vision fugitive et toujours poursuivie,

Ange mystérieux qui prends toute ma vie,

C'est toi que je veux voir,

O mon amour, ô mon espoir !

Te presser dans mes bras ! te dire ma tendresse,

Sentir battre ton cœur

D'une amoureuse ardeur !

Puis, mourir enlacés... dans une suprême ivresse !...
Ah ! pour connaître ces transports

Et pour te voir partager cette flamme,

Je donnerais mon âme

Sans regrets, sans remords !

 

 

 

 

 

   

 

 

         

 

Air "Vision fugitive"

Jean Noté (Hérode) et Orchestre

Pathé saphir 90t <Apga> P 106-1, réédité Pathé 80t P 91, enr. 1910/1911

 

 

    

 

Air "Vision fugitive"

Edouard Rouard (Hérode) et Orchestre

Gramophone W 409, mat. 32389-IV, enr. le 18 mai 1921

 

 

    

 

Air "Vision fugitive"

André Baugé (Hérode) et Orchestre

Pathé saphir 80t n° 417, mat. 1571, enr. le 19 septembre 1924

 

 

    

 

Air "Vision fugitive"

Louis Musy (Hérode) et Orchestre

Gramophone P 762, mat. 4-32806 T, enr. en 1927

 

 

    

 

Air "Vision fugitive"

Louis Guénot (Hérode) et Orch. dir. Elie Cohen

Columbia D 14220, mat. LX 145-2, enr. le 15 décembre 1927

 

 

 

Air "Vision fugitive"

Pierre Deldi (Hérode) et Orchestre

Columbia DFX 113, mat. LX 1576, enr. le 01 juin 1931

 

 

 

Air "Vision fugitive"

Charles Cambon (Hérode) et Orchestre dir. Louis Fourestier

La Voix de son Maître DB 11238, mat. 2LA5760, enr. au Th. des Champs-Elysées le 08 mars 1950

 

 

 

Air "Vision fugitive"

Michel Dens (Hérode) et Orchestre de l'Opéra-Comique dir. Pierre Dervaux

enr. en 1958

 

 

 

 

 

   

 

 

 

Maurice Renaud (Hérode), Théâtre de la Gaîté, 1903

 

version anthologique (1961)

dir Etcheverry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

version anthologique (1963)

dir Prêtre

 

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNE AUTRE JEUNE BABYLONIENNE (à Hérode)

Que ce philtre amoureux dissipe ton ennui !

 

HÉRODE

Si l'esclave mentait cependant... ce breuvage...

Si c'était un poison mortel !

Lâche terreur ! Voir son image !

Puis-je hésiter encore quand on m'offre le ciel !

(à la Babylonienne)

Donne la coupe, esclave !

(Il boit et pousse un cri.)

Ah ! déjà... je chancelle,

Mes yeux sont obscurcis... mais je la vois... c'est elle...

Que de cris sur ma lèvre... et je ne puis parler...

Je sens là, dans mon cœur qui s'agite et soupire,

Comme un aveu brûlant qui ne peut s'exhaler !

Ah ! prends pitié de mon martyre !

Viens plus près ! Je le veux !

Que ma lèvre effleure

L'or de tes cheveux !

Qu'à tes pieds je meure !

Ah ! dans mon vertige

Je ne veux que toi...

(Il s'avance vers le lit, croyant y entraîner Salomé.)

Viens plus près, je le veux !

Sois à moi ! Encore... viens !

Qu'à tes pieds je meure !

(Phanuel paraît.)

Encore... plus près... encor ! Ah !

(Il tombe accablé sur le lit et s'endort. Sur un geste de Phanuel, les esclaves se lèvent et disparaissent.)

 

 

SCÈNE VI

HÉRODE, PHANUEL.

 

PHANUEL (considérant Hérode)

Voilà l'homme qui fait trembler tout un empire !

Une femme occupe ses pensées...

Et le roi, le voilà !

Et le roi, le voilà !

Flétri par le délire !

Et le roi, le voilà !

 

HÉRODE (revenant à lui et cherchant à se rappeler le rêve qui l'oppresse)

Là... n'ai-je pas vu

Sa vivante image ?

Là !... tout a disparu !

(Il se lève, chancelant.)

À moi ! à moi !

(apercevant le Chaldéen)

Phanuel, est-ce toi ?

 

PHANUEL

Hérode, tristement je reviens dans Sion :

La misère s'accroît selon la prophétie,

Et le peuple inquiet réclame le Messie !

 

HÉRODE

Explique-moi d'abord le mal que je ressens,

Ah ! guéris cet amour qui consume mes sens !

Ah ! guéris cet amour dont je meurs !

Nuit et jour, je l'appelle et je vois son image ;

Un instant, j'ai cru la posséder... vain mirage !

Hélas ! ce n'était qu'un fantôme, une ombre, une vapeur !

Ah, guéris cet amour !

Ah, guéris cet amour !

Parle !... Est-ce le délire ?... Est-ce un songe trompeur ?

Parle ! Parle !

 

PHANUEL

Roi, tu dis vrai, c'est le délire !

Une femme t'occupe, alors que tout respire

Autour de toi la révolte et le sang !

Roi, le ciel devient menaçant.

Parcourant en ton nom les cités et la plaine,

Partout j'ai demandé l'appui de nos voisins,

Nos plus sûrs alliés sont soumis aux Romains !

 

HÉRODE

Je le sais ! Mais ici la révolte est prochaine,

Car le peuple est pour moi !

 

PHANUEL

Le peuple est inconstant.

Il tremble devant toi, mais c'est Jean qu'il acclame.

 

HÉRODE

Ce Jean me servira,

Et les Romains chassés, je vaincrai les prophètes !

Tu verras à mes pieds tomber toutes les têtes

De ces fous dangereux que la gloire a tentés !

 

PHANUEL

Des fous ? Eux ? Des croyants !

 

HÉRODE

Ce sont des révoltés !

 

PHANUEL

Que tu glorifieras par le martyre !

 

HÉRODE

Je saurai les proscrire !

 

PHANUEL

On entendra leurs cris !

 

HÉRODE

Je les étoufferai !

 

PHANUEL

Leurs temples resteront !

 

HÉRODE

Je les renverserai !

 

LE PEUPLE (au loin, acclamant Hérode)

Gloire au tétrarque ! À l'alliance

Qui nous promet la liberté !

 

HÉRODE

Entends-tu, Phanuel ? Ai-je encore la puissance ?

(Phanuel est remonté vers le fond en regardant)

 

PHANUEL

Ce sont des messagers !

 

HÉRODE

De nos voisins, tributaires de Rome,

Ce sont les messagers !

Mon œuvre se consomme,

Je puis braver tous les dangers !

 

PHANUEL

Ce sont les messagers !

(Ils sortent.)

 

 

Si l'esclave mentait cependant... ce breuvage...
Si c'était un poison mortel !...

Lâche terreur !... Voir son image !...

Puis-je hésiter encor quand on m'offre le ciel !...

Donne la coupe, esclave !...

Il boit et pousse un cri.

            Ah ! déjà... je chancelle

Mes yeux sont obscurcis... mais je la vois... c'est elle

Que de cris sur ma lèvre... et je ne puis parler...

Je sens là... dans mon cœur qui s'agite et soupire

Comme un aveu brûlant qui ne peut s'exhaler !...

Ah ! prends pitié de mon martyre !

Viens ! plus près... Je le veux !...

Que ma lèvre effleure

L'or de tes cheveux !

Qu'à tes pieds je meure !

Car dans mon vertige

Je ne veux que toi...

Viens... plus près... te dis-je !...

Encor !... Sois à moi !...

Il tombe accablé sur le lit. — Phanuel paraît.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCÈNE VI

HÉRODE, PHANUEL.

 

PHANUEL.

Voilà l'homme qui fait trembler tout un empire !

Qu'importe si l'aurore a des voiles de sang !

Qu'importe le ciel menaçant !

Cet homme... c'est le roi... flétri par le délire !

Une femme l'occupe...

 

HÉRODE, revenant à lui et cherchant à se rappeler le rêve qui l'oppresse.

Ah ! Là !... n'ai-je pas vu

Sa vivante image ?...

Tout a disparu !...

Impuissante rage.

Il se lève, chancelant.

A moi !...

Apercevant le Chaldéen.

            Phanuel !... Est-ce toi ?... Réponds !

 

PHANUEL.

Hérode, tristement je reviens dans Sion ;

La misère s'accroit selon la prophétie

Et le peuple inquiet réclame le Messie !

 

HÉRODE.

Explique-moi d'abord le mal que je ressens

Et guéris un amour qui consume mes sens !

Nuit et jour, je l'appelle et je vois son image ;

Un instant, j'ai cru la posséder... vain mirage !

Ce n'était qu'un fantôme, une ombre, une vapeur !

Parle !... Est-ce le délire ?... Est-ce un songe trompeur ?...

 

PHANUEL, avec fermeté.

Roi, tu dis vrai, c'est le délire !

Une femme t'occupe, alors que tout respire

Autour de toi la révolte et le sang !

Roi, le ciel devient menaçant,

Parcourant en ton nom les cités et la plaine,

Partout j'ai demandé l'appui de nos voisins,

Nos plus sûrs alliés sont soumis aux Romains !

 

HÉRODE.

Je le sais ! Mais ici la révolte est prochaine,

Et le peuple est pour moi !

 

PHANUEL.

            Le peuple est inconstant.

 

HÉRODE.

Ce n'est pas un consul, c'est un roi qui réclame !

 

PHANUEL.

Il tremble devant toi, mais c'est Jean qu'il acclame.

 

HÉRODE.

Ce Jean me servira peut-être dans l'instant

Où, les Romains chassés, je vaincrai les prophètes !

Avec énergie.

Tu verras à mes pieds tomber toutes les têtes

De ces fous dangereux que la gloire a tentés !...

 

PHANUEL.

Des fous ? Eux ? des croyants !

 

HÉRODE, s'animant.

            Ce sont des révoltés !

 

PHANUEL.

Que tu glorifieras, ô roi ! par le martyre.

 

HÉRODE.

On ne les plaindra pas où je les veux proscrire !

 

PHANUEL.

On entendra leurs cris.

 

HÉRODE.

            Je les étoufferai !

 

PHANUEL.

Leurs temples resteront.

 

HÉRODE.

            Je les renverserai !

 

LE PEUPLE, au loin, acclamant Hérode.

Gloire au tétrarque ! à l'alliance

Qui nous promet la liberté

Et renverse un joug détesté !

 

HÉRODE.

Entends-tu, Phanuel ?... Ai-je encor la puissance ?...

Ce sont les messagers

De nos voisins, tributaires de Rome !

Mon œuvre se consomme.

Je puis braver tous les dangers !

Ils sortent. — Changement à vue.

 

 

 

 

 

 

Acte II. 2e tableau. estampe de Jules Gaildrau du décor de la création à la Monnaie de Bruxelles

 

 

version anthologique (1961)

dir Etcheverry

 

version anthologique (1963)

dir Prêtre

 

divers enregistrements

(version de la partition)

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU
LA PLACE DE JÉRUSALEM

 

À droite, l'entrée principale du palais d'Hérode, avec un vaste escalier ; des tapis de laine en couvrent les marches. À gauche, une fontaine, une suite de terrasses aboutissant à la porte dorée. Dans le lointain, la vue de la ville, l'aspect du temple de Salomon sur le mont Moriah. La multitude aux vêtements bigarrés s'y presse, sous l'ombrage des sycomores et des sophoras. Prêtres juifs, Pharisiens, Saducéens, scribes, marins, marchands et soldats de toutes les tribus, envoyés arabes, chefs du désert, tous sont debout attendant l'arrivée d'Hérode. Des femmes et des enfants à la fontaine. Marchands de colombes. Une grande animation règne sur la place. Dernières heures du jour.

 

 

SCÈNE VII

HÉRODE, HÉRODIADE, PHANUEL, DES MESSAGERS, LA MULTITUDE, puis VITELLIUS, LES ROMAINS, puis JEAN, SALOMÉ et LES FEMMES CANANÉENNES.

 

LA FOULE

Roi, que ta superbe vaillance

Nous sauve d'un joug détesté !

Gloire à l'alliance

Qui nous promet la liberté !

Roi, que ta superbe vaillance

Nous sauve d'un joug détesté !

Gloire au tétrarque !

Tu nous promets la liberté !

Roi ! tu nous sauves d'un joug détesté !

(Hérode et Phanuel descendent les degrés du palais avec les envoyés du désert.)

Gloire à toi !

Gloire à toi !

 

HÉRODE

Ô peuple, le moment est venu de te faire connaître

Le projet que caresse ton maître ;

Depuis assez longtemps, nous nous courbons, flétris

Par le joug ! Le Romain n'a que notre mépris,

Mais, installé chez nous avec un front superbe,

Il donne à ses troupeaux le meilleur de notre herbe !

Peuple, pour le chasser, seconde mon effort :

Voici mes alliés ! Es-tu prêt ?

 

LES MESSAGERS ET LA FOULE

Oui, la mort !

Ou notre indépendance !

 

HÉRODE

Et vous mourrez en braves ?

 

LES MESSAGERS ET LA FOULE

Oui ! nous le jurons ! Plus d'entraves !

 

HÉRODE

Si leurs cohortes, là, surgissaient tout à coup ?

 

LES MESSAGERS ET LA FOULE

Nous n'aurions qu'un seul cri : la mort !

Ou notre indépendance !

Nous le jurons ! La mort !

 

HÉRODE, PHANUEL, LES MESSAGERS ET LA FOULE

Aux Romains orgueilleux de nous avoir soumis,

Faisons une guerre sacrée !

Jetons-nous bravement dans les rangs ennemis,

Frappons cette race abhorrée !

Frappons ces Romains orgueilleux !

 

HÉRODE

C'est bien ! Vous, messagers, dites quels sont vos gages ?

 

PHANUEL

Parlez !

 

LES MESSAGERS (s'avançant)

Tu nous garderas comme otages.

 

PHANUEL

Que nous apportez-vous ?

 

LES MESSAGERS

Quinze mille chevaux.

 

HÉRODE

Des hommes ?

 

PHANUEL ET LES MESSAGERS

Des hommes !

 

HÉRODE

Des armes ?

 

PHANUEL ET LES MESSAGERS

Des armes !

 

HÉRODE, PHANUEL, LES MESSAGERS ET LA FOULE

Cent chariots ! Des hommes ! Des armes !

La mort ! Ou notre indépendance !

Frappons-les, ces Romains orgueilleux !

(Fanfares romaines au loin. Hérodiade, paraissant subitement en haut de l'escalier, fait un geste pour imposer silence à la foule qui, frappée de stupeur, écoute les fanfares encore très lointaines. Tous s'arrêtent interdits.)

 

HÉRODIADE

Vous qui tenez conseil sur les places publiques,

Cessez donc un moment vos appels héroïques.

Écoutez ! écoutez !... Là-bas,

Vous entendrez monter les pas

Du consul et de son escorte !

(Elle descend. Le jour baisse peu à peu.)

 

HÉRODE ET PHANUEL

Vitellius !

 

LES MESSAGERS ET LA FOULE

Ô Dieux ! Nous sommes perdus !

 

HÉRODE (à Hérodiade)

Vitellius !

 

PHANUEL, LES MESSAGERS ET LA FOULE

Vitellius !

 

HÉRODIADE (à la foule)

Il est à votre porte !

 

HÉRODE

Que faire ?

 

LES MESSAGERS ET LA FOULE

Nous sommes perdus !

(Les fanfares se rapprochent.)

 

(livret, édition de 1929)

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU
LA PLACE PUBLIQUE

 

Le Xyste, place publique de Jérusalem. — A droite, l'entrée principale du palais d'Hérode, avec un vaste escalier ; des tapis de laine en couvrent les marches. — A gauche, une fontaine, une suite de terrasses aboutissant à la porte dorée. — Dans le lointain, la vue de la ville, l'aspect du temple de Salomon sur le mont Moriah. — La multitude aux vêtements bigarrés s'y presse, sous l'ombrage des sycomores et des sophoras. — Prêtres juifs. — Pharisiens, scribes, marins, marchands et soldats de toutes les tribus, envoyés arabes, chefs du désert, tous sont debout attendant l'arrivée d'Hérode. — Des femmes et des enfants à la fontaine. — Marchands de colombes. — Une grande animation règne sur la place. — Dernières heures du jour.

 

 

SCÈNE VII

HÉRODE, HÉRODIADE, PHANUEL, DES MESSAGERS, LA MULTITUDE, puis VITELLIUS, LES ROMAINS, puis JEAN, SALOMÉ et LES FEMMES CHANANÉENNES, etc.

 

LA MULTITUDE.

Roi, que ta superbe vaillance

Nous sauve d'un joug détesté !

Gloire au tétrarque ! à l'alliance

Qui nous promet la liberté !

Hérode et Phanuel descendent les degrés du palais avec les envoyés du désert.

 

HÉRODE.

Le moment est venu de te faire connaître,

O peuple, le projet que caresse ton maître.

Depuis assez longtemps, nous nous courbons flétris

Par le joug !... Le Romain n'a que notre mépris,

Mais, installé chez nous avec un front superbe,

Il donne à ses troupeaux le meilleur de notre herbe !

Peuple, pour le chasser, seconde mon effort :

Voici mes alliés ! Es-tu prêt ?

 

TOUS.

            Oui, la mort !

Ou notre indépendance !

 

HÉRODE.

            Et vous mourrez en braves ?

 

TOUS.

Oui ! nous ne voulons plus d'entraves !

 

HÉRODE.

Si leurs cohortes, là, surgissaient tout à coup ?

 

TOUS.

Nous n'aurions qu'un seul cri : debout !

 

HÉRODE, PHANUEL, LES MESSAGERS, LES CHŒURS.

Aux Romains orgueilleux de nous avoir soumis

Faisons une guerre sacrée !

Jetons-nous bravement dans les rangs ennemis,
Frappons une race abhorrée !

 

HÉRODE.

C'est bien ! Vous, messagers, dites quels sont vos gages ?

 

LES MESSAGERS, s'avançant.

Tu nous garderas comme otages.

 

PHANUEL.

Que nous apportez-vous ?

 

PREMIER GROUPE

            Quinze mille chevaux.

 

DEUXIÈME GROUPE.

Des hommes !

 

TROISIÈME GROUPE.

            Nous, cent chariots !

 

LES CHŒURS.

Faisons une guerre sacrée

Aux Romains orgueilleux de nous avoir soumis.
Frappons cette race abhorrée.

Jetons-nous bravement dans les rangs ennemis.

Fanfares romaines au loin. — Hérodiade, paraissant subitement au haut de l'escalier, fait un geste pour imposer silence à la foule qui, frappée de stupeur, écoute les fanfares encore très lointaines.

 

HÉRODIADE.

Vous qui tenez conseil sur les places publiques,

Cessez vos appels héroïques

Et prêtez l'oreille !... Là-bas

Vous entendrez monter les pas

Du consul et de son escorte !

Elle descend. Le jour baisse peu à peu.

 

LES CHŒURS.

O Dieux

 

HÉRODE et PHANUEL.

            Vitellius ?

 

HÉRODIADE.

                        Il est à votre porte !

 

HÉRODE.

Que faire ?

 

LES CHŒURS.

            Nous sommes perdus !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Emma Calvé (Salomé), Lina Pacary (Hérodiade), Henri Jérôme (Jean), René Fournets (Phanuel), Harry Weber (Vitellius), Théâtre de la Gaîté, 18 octobre 1903

 

version anthologique (1961)

dir Etcheverry

 

version anthologique (1963)

dir Prêtre

 

divers enregistrements

 

HÉRODIADE

Peut-être... (à Hérode) Toi, ne tremble plus !

Ton existence m'est plus chère que la mienne.

Hérode, je t'aime !

Je saurai les tromper !

(Des femmes envahissent la place en courant, éperdues. Mouvement général. Tout le monde s'agite confusément. Tous enfin se pressent à leur tour pour découvrir les Romains. Hérodiade, Hérode et Phanuel forment un groupe isolé. Le premier plan de la scène est abandonné par la foule qui s'est portée au fond. — La nuit est venue peu à peu.)

 

LES FEMMES

Ah ! le Romain !

 

HÉRODIADE

Qu'il vienne !

 

LES FEMMES, LES MESSAGERS ET LA FOULE

L'airain retentit !

Le Romain !

Sur leur passage,

Tout cède et s'enfuit !

Sinistre présage ! etc.

(Une nouvelle fanfare annonce l'arrivée des Romains, le cortège du proconsul est précédé de porteurs de torches éclairant les enseignes et les aigles dorés qui surmontent les drapeaux de pourpre : vélites et licteurs, légionnaires. Vitellius est dans une grande litière que soutiennent huit esclaves éthiopiens. Hérode, confus et troublé, va à la rencontre de Vitellius ; Hérodiade s'avance également Vitellius descend lentement de sa litière et observe avec défiance le trouble général. La foule s'est inclinée.)

 

VITELLIUS

À mon approche, quel trouble

Fait détourner les yeux ?

À mon approche, quel trouble

Fait détourner les yeux ?

S'il me faut réprimer un complot odieux,

Qu'ils tremblent ! Le châtiment est proche

Pour ce peuple orgueilleux !

 

HÉRODE

À son approche, quel trouble

Me fait baisser les yeux ?

Sachons cacher nos vœux !

Sachons cacher encore et ma haine et mes vœux !

Qu'ils tremblent, car la vengeance est proche

Contre un joug odieux !

 

[ PHANUEL

[ À leur approche, quel trouble

[ Leur fait baisser les yeux,

[ Est-ce le châtiment qui commence pour eux,

[ Ils tremblent ! Jean, ton heure est proche !

[ Ô Jean ! Dieu comble tes vœux !

[ Oui ! Dieu va combler tes vœux !

[

[ LES MESSAGERS ET LA FOULE

[ Quel trouble

[ Nous fait baisser les yeux ?

[ Sachons cacher notre haine et nos vœux !

[ Qu'ils tremblent !

[ Pourquoi baisser les yeux ?

[ Sachons cacher encore nos vœux !

[ Sachons dissimuler encore nos vœux !

[ Car notre vengeance est proche

[ Contre un maître odieux !

[

[ LES ROMAINS

[ Qu'ils tremblent ! Quel trouble

[ Fait détourner leurs yeux ?

[ Le châtiment est proche

[ Pour ce peuple orgueilleux !

[

[ HÉRODIADE

[ L'ingrat qui m'oubliait se courbe devant eux,

[ Il tremble, et le sort comble mes vœux !

[ Quel trouble fait détourner ses yeux ?

[ Hélas ! il tremble ! Mais mon triomphe est proche,

[ Et le sort va combler mes vœux !

 

VITELLIUS (au peuple)

Je représente ici César et la justice :

Peuple, quels sont tes vœux ?

 

LA FOULE (entourant Vitellius)

Rome nous est propice ?

Qu'elle nous rende alors le temple d'Israël

Et fasse respecter le grand prêtre à l'autel !

 

VITELLIUS

Tibère exaucera ce vœu trop légitime.

Célébrez le pouvoir d'un vainqueur magnanime !

 

[ LES ROMAINS

[ Salut au proconsul, à Tibère, à César !

[

[ LES MESSAGERS ET LA FOULE

[ Salut au proconsul, aux Romains, aux soldats !

(Tandis que la foule se presse autour du proconsul et qu'Hérodiade invite Vitellius à monter au palais, tandis que les Romains retirent les lances plantées sur le sol et passent leurs boucliers à leurs bras, on entend les voix des Cananéennes.)

 

LES FEMMES ET LES ENFANTS (dans la coulisse)

Hosanna !

(Tous s'arrêtent. Bientôt Jean paraît près de la porte dorée, suivi de Salomé ; des enfants les précèdent, des femmes cananéennes les suivent, agitant des palmes fraîches. Jean, Salomé et les Cananéennes semblent enveloppés dans la blanche clarté des étoiles comme dans une auréole. Vitellius est surpris des témoignages de respect et d'amour que l'on donne à Jean.)

 

LES FEMMES ET LES ENFANTS (en scène au fond du théâtre)

Hosanna ! Gloire à celui qui vient au nom du Seigneur !

 

[ SALOMÉ

[ Hosanna ! Gloire à celui qui vient au nom du Seigneur !

[

[ HÉRODE (à Phanuel)

[ Vois ! c'est elle ! Mon cœur l'avait bien reconnue !

[

[ PHANUEL

[ Salomé !

 

HÉRODIADE (à part, observant Hérode)

Il connaît cette enfant ! Il pâlit à sa vue !

 

LES CANANÉENNES

Hosanna !

 

VITELLIUS

Quel est ce mortel triomphant ?

 

SALOMÉ (à Vitellius)

C'est le prophète du Dieu vivant !

 

VITELLIUS (à Hérodiade)

Un fou !

 

[ HÉRODIADE (à Vitellius)

[ Qui rêve la puissance.

[ Regarde ! (à part) Je tiens ma vengeance !

[

[ LES CANANÉENNES

[ Gloire à celui qui vient au nom du Seigneur !

(Sur l'ordre du proconsul, des licteurs se mêlent au cortège de Jean et entourent le précurseur)

 

JEAN (à Vitellius et à la foule)

Toute justice vient du ciel !

Homme, ta puissance fragile

Se brise aux pieds de l'Éternel

Comme un vase d'argile !

Toute justice vient du ciel !

Toute justice vient du ciel !

(Les Cananéennes entourent Jean. Hérodiade et Vitellius entrent dans le palais. Phanuel entraîne Hérode qui ne peut détacher ses regards de Salomé.)

 

[ LES CANANÉENNES

[ Hosanna ! Gloire au Seigneur ! Salut !

[

[ LES ROMAINS

[ Salut ! au proconsul ! à César !

[

[ LES MESSAGERS ET LA FOULE

[ Salut ! au proconsul ! aux Romains ! aux soldats !

 

 

HÉRODIADE.

Peut-être...

A Hérode.

            Toi, ne tremble plus :

Ton existence m'est plus chère que la mienne.

Je saurai les tromper.

Les fanfares se rapprochent.

 

TOUS.

            Ah ! le Romain !

 

HÉRODIADE.

                        Qu'il vienne !

Des femmes envahissent la place, tout le monde s'agite confusément. — La nuit est venue.

 

LE CHŒUR.

Voici les Romains

Avec leurs cohortes,

C'est en souverains

Qu'ils ouvrent nos portes !

L'airain retentit

Et, sur leur passage,

Sinistre présage,

Tout cède et s'enfuit !

Une nouvelle fanfare annonce l'arrivée des Romains, le cortège du proconsul est précédé de porteurs de torches éclairant les enseignes et les aigles dorées qui surmontent les drapeaux de pourpre ; vélites et licteurs, légionnaires. — Hérode confus et troublé va à la rencontre de Vitellius.

 

ENSEMBLE

VITELLIUS.

Quel trouble à mon approche

Fait détourner les yeux ?

S'il me faut réprimer un complot odieux,

Qu'ils tremblent ! car le châtiment est proche

Pour ce peuple orgueilleux !

 

HÉRODE.

Quel trouble à son approche

Me fait baisser les yeux ?

Sachons cacher encore et ma haine et mes vœux.

Qu'il tremble ! car notre vengeance est proche

Contre un joug odieux !

 

HÉRODIADE.

Quel trouble ! A leur approche

Il a baissé les yeux !

L'ingrat qui m'oubliait se courbe devant eux.

Il tremble ! Mais le jour de ma vengeance est proche.
Le sort comble mes vœux !

 

PHANUEL.

Quel trouble à leur approche

Leur fait baisser les yeux ?

Est-ce le châtiment qui commence pour eux ?

Ils tremblent ! O Jean, ton heure est proche !...

Dieu va combler tes vœux !

 

LE PEUPLE JUIF.

Quel trouble à leur approche

Nous fait baisser les yeux ?

Sachons dissimuler notre haine et nos vœux,

Qu'ils tremblent ! car notre vengeance est proche

Contre un maître odieux !

 

LES ROMAINS.

Quel trouble à notre approche

Fait détourner les yeux ?

S'il nous faut réprimer un complot odieux,

Qu'ils tremblent ! car le châtiment est proche

Pour ce peuple orgueilleux !...

 

VITELLIUS.

Je représente ici César et la justice :

Peuple, dis-moi quels sont tes vœux ?

 

LES PRÊTRES JUIFS, revenant de leur surprise et entourant Vitellius.

Rome nous est propice !

Qu'elle nous rende alors le temple d'Israël

Et fasse respecter le grand prêtre à l'autel !

 

VITELLIUS.

Tibère exaucera ce vœu trop légitime

Célébrez le pouvoir d'un vainqueur magnanime.

 

LA FOULE.

Salut au proconsul, aux Romains, aux soldats

Dont la gloire grandit encore à chaque pas !

Tandis que la foule se presse autour du proconsul et qu'Hérodiade invite Vitellius à monter au palais, tandis que les Romains retirent les lances plantées sur le sol et passent leurs boucliers à leurs bras, Jean paraît prés de la Porte dorée suivi de Salomé et de femmes chananéennes. — Jean, Salomé et les Chananéennes semblent enveloppés dans la blanche clarté des étoiles, ils chantent : Hosannah ! Gloire à celui qui nous vient du Seigneur. — Vitellius s'arrête, surpris des témoignages de respect que l'on donne à Jean. — Hérode reconnaît Salomé et la désigne à Phanuel. — Enfin Hérodiade considère toute la scène avec jalousie et fureur.

 

HÉRODE, à Phanuel.

Vois ! c'est elle ! mon cœur l'avait bien reconnue !

 

HÉRODIADE, à part.

Il connaît cette enfant ! Il pâlit à sa vue !

D'où vient-elle ?

 

VITELLIUS.

            Quel est ce mortel triomphant ?

 

SALOMÉ, s'avançant.

Le prophète du Dieu vivant !

 

VITELLIUS.

Un fou ?

 

HÉRODIADE, bas et vivement à Vitellius.

            Qui rêve la puissance !

Regarde !

A part.

            Ah ! je tiens ma vengeance !

Sur l'ordre du proconsul, des licteurs se mêlent au cortège de Jean et entourent le précurseur.

 

JEAN, très calme.

Toute justice vient du ciel !

Homme, ta puissance fragile

Se brise aux pieds de l'Éternel

Comme un vase d'argile !

Les femmes chananéennes et Salomé reprennent leur chant : Hosannah ! Hosannah! — La foule crie de nouveau : Salut au proconsul. — Hérodiade et Vitellius entrent dans le palais. — Phanuel entraîne Hérode qui ne peut détacher ses regards de Salomé. — Tableau. — Rideau.

 

 

 

 

 

 

Acte III. 1er tableau. estampe de Jules Gaildrau du décor de la création à la Monnaie de Bruxelles

 

 

version anthologique (1961)

dir Etcheverry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Air "Astres étincelants"

distribution

version anthologique (1963)

dir Prêtre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Dors, ô cité perverse !"

distribution

 

 

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

Air "Astres étincelants"

Louis Morturier (Phanuel) et Orchestre

Gramophone P 797, mat 4-32837 G, enr. en 1927

 

(version de la partition)

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

PREMIER TABLEAU

LA DEMEURE DE PHANUEL

 

Au fond, une large ouverture qui laisse voir la nuit étoilée, et d'où l'on domine Jérusalem.

 

 

SCÈNE VIII
PHANUEL, puis HÉRODIADE.

 

PHANUEL

Dors, ô cité perverse ! Ignore le destin

Qui frappera tes fils au milieu de leurs fêtes !

Dors, et n'écoute pas la plainte des prophètes,

Moi, j'interrogerai le ciel jusqu'au matin !

Astres étincelants que l'infini promène,

Enfermant l'avenir dans vos cercles de feu ;

Astres qui dévoilez la destinée humaine,

Astres étincelants, parlez ! Quel est ce Jean ?

Est-ce un homme ? Parlez, est-ce un Dieu ?

Sa voix tonne comme la foudre ;

Il dit : « Vous trouverez ! Cherchez !

Les sceptres vont tomber en poudre !

Peuples ! Ceignez vos reins ! Marchez ! »

Et les humbles, sur son passage,

Paraissent attendre un signal ;

Et les rois cachent leur visage

Dans les plis du manteau royal !

Quel est ce Jean ? est-ce un homme ? est-ce un Dieu ?

Astres étincelants que l'infini promène,

Enfermant l'avenir dans vos cercles de feu,

Astres qui dévoilez la destinée humaine,

Astres étincelants, parlez, quel est ce Jean ?

Est-ce un homme, est-ce un Dieu ?

Astres étincelants, parlez ! parlez !

(Il reste absorbé dans la contemplation de la nuit étoilée ; Hérodiade entre tout à coup, inquiète, agitée.)

 

HÉRODIADE

Ah ! Phanuel !

 

PHANUEL

Vers ma demeure

Quel souci t'amène à cette heure ?

 

HÉRODIADE

Puis-je m'inquiéter de l'heure ou du danger ?

La reine vient ici pour se venger !

 

PHANUEL

Se venger ?

 

HÉRODIADE

Le ciel et notre âme

Ont un lien secret ! Phanuel, montre-moi

L'astre auquel est lié le sort de cette femme

Qui m'a volé l'amour du roi !

 

PHANUEL

Tu le veux ?

 

HÉRODIADE

Je l'ordonne !

 

PHANUEL

Écoute :

J'ai souvent contemplé ton astre, et je l'ai vu,

Par un autre toujours obscurci dans sa route !

Ce soir encore...

(Il se dirige vers le fond.)

 

HÉRODIADE

Ah ! que dis-tu ?

 

PHANUEL (considérant le ciel)

Vos étoiles sont comme une âme jumelle

Avec la même vie et la même clarté !

Le destin vous sépare mais l'amour vous appelle !

 

HÉRODIADE

Regarde encore ! et dis la vérité,

Phanuel, je veux tout connaître !

 

PHANUEL (quittant la fenêtre)

L'horizon devient menaçant ;

Je vois l'étoile disparaître,

Tu restes seule !... Oh !... que de sang !

Que de sang couvre ton étoile !

 

HÉRODIADE

Du sang ! Je suis vengée !

 

PHANUEL (sans l'écouter)

Hélas ! un dernier voile

Se déchire... Tu fus mère !

 

HÉRODIADE

Mère !...

 

PHANUEL

Et tu ne l'es plus !

 

HÉRODIADE

Mot sublime ! Mère !...

 

PHANUEL (se rapprochant d'elle)

Reine ! songe au passé !

 

(livret, édition de 1929)

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

PREMIER TABLEAU

LA DEMEURE DE PHANUEL

 

Au fond, une large ouverture qui laisse voir la nuit étoilée, et d'où l'on domine Jérusalem.

 

 

SCÈNE VIII

PHANUEL, puis HÉRODIADE.

 

PHANUEL.

Dors, ô cité perverse !... Ignore le destin

Qui frappera tes fils au milieu de leurs fêtes !

Dors, et n'écoute pas la plainte des prophètes,

Moi, j'interrogerai le ciel jusqu'au matin !

Astres étincelants que l'infini promène

Enfermant l'avenir dans vos cercles de feu ;

Astres qui dévoilez la destinée humaine,

Parlez ! Quel est ce Jean ? Est-ce un homme ? Est-ce un Dieu ?

Sa voix tonne comme la foudre ;

Il dit : « Vous trouverez, cherchez,

Les sceptres vont tomber en poudre !

Peuples ! ceignez vos reins !... »

Et les humbles, sur son passage,

Paraissent attendre un signal ;

Et les rois cachent leur visage

Dans les plis du manteau royal !

Astres étincelants que l'infini promène,

Enfermant l'avenir dans vos cercles de feu ;

Astres qui dévoilez la destinée humaine,

Parlez ! Quel est ce Jean ? Est-ce un homme ? Est-ce un Dieu ?

Il reste absorbé dans la contemplation de la nuit étoilée ; Hérodiade entre tout à coup, inquiète, agitée.

 

HÉRODIADE.

Ah ! Phanuel !

 

PHANUEL, surpris.

            Vers ma demeure

Quel souci t'amène à cette heure ?

 

HÉRODIADE.

Puis-je m'inquiéter de l'heure ou du danger ?

La reine vient ici pour se venger !...

 

PHANUEL.

Te venger ?

 

HÉRODIADE.

            Le ciel et notre âme

Ont un lien secret ! Phanuel, montre-moi

L'astre auquel est lié le sort de cette femme

Qui m'a volé l'amour du roi !...

 

PHANUEL, hésitant.

Tu le veux ?...

 

HÉRODIADE.

            Je l'ordonne !...

 

PHANUEL.

                        Ecoute :

J'ai souvent contemplé ton astre, et je l'ai vu

Par un autre toujours obscurci dans sa route !...

Ce soir encore...

Il remonte.

 

HÉRODIADE.

            Ah ! que dis-tu ?

 

PHANUEL, considérant le ciel.

Vos deux étoiles sont comme une âme jumelle

Avec la même vie et la même clarté !

Le destin vous sépare... et l'amour vous appelle...

 

HÉRODIADE, avec angoisse.

Regarde encore ! Et dis la vérité,

Phanuel, je veux tout connaître !

 

PHANUEL, sombre.

L'horizon devient menaçant ;

Je vois l'étoile disparaître,

Tu restes seule !... Ah !... Que de sang !...

Que de sang couvre ton étoile !...

 

HÉRODIADE, frémissante.

Du sang !... Je suis vengée !...

 

PHANUEL, sans l'écouter.

            Hélas ! un dernier voile

Se déchire... tu fus mère... et tu ne l'es plus !...

 

HÉRODIADE, d'abord stupéfaite, puis s'attendrissant.

Oui... mère !... Je le fus !...

 

PHANUEL, se rapprochant d'elle.

Ah ! songe au passé, reine !

Reine, qu'il t'en souvienne !...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lina Pacary (Hérodiade), René Fournets (Phanuel), Théâtre de la Gaîté, 18 octobre 1903

 

version anthologique (1961)

dir Etcheverry

 

 

 

 

 

 

version anthologique (1963)

dir Prêtre

 

divers enregistrements

 

 

 

 

[ HÉRODIADE

[ Si Dieu l'avait voulu !

[ Si j'avais pu garder auprès de moi cet ange,

[ J'aurais tout oublié, vengeance, amour déçu !

[ Si j'avais pu garder auprès de moi cet ange !

[ Mon âme a besoin de tendresse !

[ Je voudrais mon enfant ; j'ai soif de ses caresses.

[

[ PHANUEL

[ Qu'il te souvienne,

[ Songe au passé !

[ (à part)

[ Son cœur se trouble.

[ (se rapprochant encore)

[ Qu'il te souvienne !

[ Espère encore !

 

HÉRODIADE

La voir... la presser sur mon cœur !

 

PHANUEL

Tu peux la voir !

 

HÉRODIADE

Je pourrais la revoir !

Ô ciel ! pour moi plus de douleur !

 

PHANUEL

Plus de douleur !

 

HÉRODIADE

Je verrais mon enfant !

 

[ HÉRODIADE

[ Hélas ! j'ai tant souffert... j'ai soif de ses caresses !

[ Phanuel, rends-la moi !

[ Je voudrais mon enfant ! Hélas ! j'ai tant souffert !

[ Je vais la voir, la voir encore !

[ Ah ! Phanuel ! Ah !

[

[ PHANUEL

[ Ah ! dans son regard, la pitié brille !

[ Espère encore ! Tu reverras enfin ta fille !

[ Tu reverras l'enfant abandonné !

[ Espère encore ! Ah !

 

HÉRODIADE

Pitié !

 

[ PHANUEL

[ Tu voudrais ton enfant, ta fille !

[

[ HÉRODIADE

[ Oui ! Hélas ! j'ai tant souffert !

 

PHANUEL (lui montrant Salomé qui se dirige vers le temple)

Là... regarde ! Elle entre dans le temple...

 

HÉRODIADE (reculant et poussant un cri de rage)

Ma fille ! Elle, ma rivale !

Non ! ma fille est morte et je n'ai plus d'enfant !

 

PHANUEL

Reine impitoyable et fatale !

Va, tu n'es qu'une femme ! Une mère, jamais !

(Hérodiade fuit épouvantée, sous la malédiction de Phanuel.)

 

 

HÉRODIADE.

Si Dieu l'avait voulu !...

Si j'avais pu garder auprès de moi cet ange,

J'aurais tout oublié, vengeance, amour déçu !...

 

PHANUEL, à part.

Son cœur se trouble (charme étrange)

Au souvenir de son enfant perdu...

 

HÉRODIADE.

Oui, Phanuel, mon âme a besoin de tendresses !

Je voudrais mon enfant ; j'ai soif de ses caresses.

 

PHANUEL, se rapprochant encore.

Espère donc !

 

HÉRODIADE.

            La voir ?... la presser sur mon cœur !...

 

PHANUEL.

Oui, tu le peux !...

 

HÉRODIADE.

            O ciel ! pour moi plus de douleur !...

Et c'en est fait de ma misère !

 

PHANUEL.

Ah ! tu le vois, le ciel te permet d'être mère !...

Subitement et remontant la scène.

Ta fille.., tiens ! regarde !

 

HÉRODIADE, avec empressement.

            Elle ?...

 

PHANUEL, il l'entraîne vers l'ouverture du fond et lui montre Salomé qui se dirige vers le temple.

                        Là-bas... entrant

Dans le temple...

 

HÉRODIADE, reculant et poussant un cri de rage.

            Elle ! ma rivale !...

Non ! non ! ma fille est morte, et je n'ai plus d'enfant !

 

PHANUEL, terrible et chassant Hérodiade.

Reine impitoyable et fatale !...

Et tu disais que tu l'aimais !...

Va tu n'es qu'une femme... une mère, jamais !...

Hérodiade fuit épouvantée sous la malédiction de Phanuel.
Changement à vue.

 

 

 

 

 

Acte III. 2e tableau. estampe de Jules Gaildrau du décor de la création à la Monnaie de Bruxelles

 

 

version anthologique (1961)

dir Etcheverry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Air "Charme des jours passés"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Air "Salomé, laisse-moi t'aimer"

distribution

version anthologique (1963)

dir Prêtre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Je souffre !" - "C'en est fait" - "Demande au prisonnier"

distribution

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Air "Salomé, laisse-moi t'aimer"

Robert Couzinou (Hérode) et Orch. Ass. des Concerts Lamoureux dir. Albert Wolff

Polydor 566021, mat. 1699 BM, enr. en 1929

 

 

 

Air "Salomé, laisse-moi t'aimer"

André Baugé (Hérode) et Orchestre

Pathé saphir 607, mat. 200538, enr. en 1926

 

 

 

Air "Salomé, laisse-moi t'aimer"

Paul Lantéri (Hérode) et Orch.

Pathé X 7171, mat. N 201342-1, enr. en 1928

 

 

 

Air "Salomé, laisse-moi t'aimer"

Arthur Endrèze (Hérode) et Orchestre dir. Henry Defosse

Odéon 123.033, mat. XXP 7106-2, enr. à Paris le 21 juillet 1930

 

(version de la partition)

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

LE SAINT TEMPLE

 

Prélude

 

Partie immense du temple de Salomon précédant le sanctuaire. Murailles de bois de cèdre, dont la dorure est éblouissante ; colonnes de marbres et de porphyre, corniches en forme de lis avec feuillage d'or. Des chaînes de bronze, des tapisseries rattachent les colonnes les unes aux autres. À droite, une grille fermée conduisant au souterrain du temple. Au fond, des portes d'argent sur lesquelles pendent des voiles de lin. Des voiles à fleurs de pourpre et d'hyacinthe cachent l'entrée du sanctuaire. Au lever du rideau la scène est déserte. Salomé entre, défaillante, se soutenant à peine.

 

 

SCÈNE IX
 

VOIX AU DEHORS

Hérode, à toi ces palmes, à toi ces fleurs !

Hérode, à toi ces palmes, à toi ces fleurs !

 

SALOMÉ (se soulevant)

L'aube renaît à peine... On s'éveille au palais,

On acclame Hérode et la reine !

Ah ! qu'ils soient maudits à jamais,

Ceux qui poursuivent de leur haine

Jean, mon bien-aimé !

Ils l'ont pris... enchaîné !

Quel supplice s'apprête !

Ou, peut-être déjà, quel tombeau s'est fermé ?

 

VOIX AU DEHORS

À tous deux, richesses et bonheur !

Que vos jours soient nombreux et calmes !

À toi ces palmes, à toi ces fleurs !

Tu ressembles aux météores

Qui brillent au ciel d'Orient !

Et l'on voit venir les aurores

Te saluer en souriant !

Et l'on voit venir les aurores

Te saluer en souriant !

À toi, reine, ces fleurs, à toi ces palmes !

À toi, reine, ces fleurs, à toi ces palmes !

 

SALOMÉ

Je souffre, et là, toujours des chants de fête !

La force m'abandonne.

Hélas ! toute la nuit j'ai veillé !

(regardant craintivement autour d'elle)

C'est ici pourtant qu'ils t'ont conduit !

Un sinistre complot menace le prophète :

Cet Hérode tremblant en face des Romains,

Et ces Pharisiens, craignant pour leur puissance,

L'ont fait jeter au fond des souterrains !

Dieu ! tu n'entends donc pas leur injuste sentence ?

Dieu ! pitié !

Charme des jours passés où j'entendais sa voix,

Où je sentais mon cœur renaître à l'espérance,

As-tu donc disparu pour la dernière fois ?

Vais-je rester seule encore avec ma souffrance ?

Les cieux s'ouvraient plus brillants et plus clairs,

La tendresse et la foi palpitaient dans les airs !

À peine ai-je entrevu cette heure fortunée

Que tu viens me frapper, cruelle destinée !

À peine ai-je entrevu cette heure fortunée

Que tu viens me frapper, cruelle destinée !

Dieu ! prends pitié de mes pleurs !

Dieu ! prends pitié de mes pleurs !

Prends pitié de moi ! Ah !

Bourreaux ! s'il doit mourir, près de lui, laissez-moi mourir !

(Salomé tombe épuisée, au moment où Hérode entre et se dirige vers la grille du souterrain à droite. Il s'arrête, sombre et préoccupé.)

 

 

SCÈNE X

HÉRODE, SALOMÉ.

 

HÉRODE (à lui-même)

C'en est fait ! La Judée appartient à Tibère !

À quoi m'a-t-il servi de flatter les Romains

Pour devenir le roi de ce pays prospère ?

Je suis chef de tribu chez les Galiléens !

Tu l'emportes, César ! mais ma vengeance est prête.

Tremble ! Je sauverai Jean, ce hardi prophète

Qui n'attend rien de ta faveur,

Et les Juifs briseront ton joug envahisseur !

(Il va pénétrer dans le souterrain lorsqu'il aperçoit Salomé toujours accroupie dans l'ombre.)

On m'écoutait ! Femme ! réponds ! que fais-tu là ?

 

SALOMÉ

Qui parle ?

 

HÉRODE (la reconnaissant)

Ah ! Salomé ! c'est elle que je vois.

Rêves réalisés !

 

SALOMÉ

Que voulez-vous de moi ?

 

HÉRODE

Salomé...

Demande au prisonnier qui revoit la lumière,

Au cœur désespéré qui renaît à l'amour,

Demande-leur, enfant, ce qu'ils veulent sur terre.

Ils oublient tout, la nuit, le froid et la misère,

Ils ne désirent rien car ils ont le soleil,

Ils ont la joie, ils ont un horizon vermeil !

Et pour moi, c'est ainsi : j'ai tout ce que j'espère !

Salomé ! Salomé !

Laisse-moi contempler ta beauté douce et fière !

Salomé ! Salomé !

Quelle ivresse ineffable illumine mes cieux ;

Mon rayon de soleil, c'est l'éclat de tes yeux ;

Toi seule es le trésor que je cherche sur terre !

Salomé ! Salomé ! laisse-moi t'aimer !

(Salomé s'est relevée, elle fait un effort pour chasser le souvenir qui la possède, et, comprenant tout enfin, elle repousse Hérode avec horreur.)

 

SALOMÉ

Que m'oses-tu dire ?

 

HÉRODE

Je t'aime ! Oui, je n'aime que toi ;

Et c'est toi que je veux ! Oui, ton corps et ton âme

Vont m'appartenir, car je suis le roi !

 

SALOMÉ

Le roi !... C'est lui, l'infâme !

 

HÉRODE

Viens, sois à moi ! Salomé ! je t'aime !

Viens, sois à moi !

 

SALOMÉ

Jamais !

 

HÉRODE

Faveur suprême

Du ciel en ce jour !

Esclave, je t'aime

Et veux ton amour !

 

SALOMÉ

Non !

 

[ HÉRODE

[ Ah ! vois quelle aurore

[ S'ouvre devant toi !

[ Viens ! Salomé, je t'implore !

[ Je suis roi

[ Et c'est moi qui t'implore !

[

[ SALOMÉ

[ C'est lui qui m'aime !

[ Ô douleur ! Pitié !...

 

HÉRODE

Je t'aime et tu m'appartiendras !

 

SALOMÉ

Jamais !

 

HÉRODE

Crains ma fureur !

 

SALOMÉ

Je te méprise, toi, ton amour, ta puissance...

J'aime !... Un autre possède tout mon cœur.

 

HÉRODE (avec violence)

Dis-tu vrai ?

 

SALOMÉ

J'aime ! Cet autre qui t'offense

Est plus fort que César, plus grand que les héros !

 

HÉRODE

Dis-tu vrai ? Je connaîtrai cet homme qui me brave

Et je vous livrerai tous les deux au bourreau !

 

[ DES VOIX (dans les profondeurs du sanctuaire)

[ Schemâh Israël ! Adonaï eloheinou !

[

[ HÉRODE

[ Écoute !

[ (saisissant le bras de Salomé)

[ Le peuple envahit ces portiques,

[ Et des Juifs j'entends les saints cantiques.

[ Ne me repousse pas... Pitié ! Salomé ! viens au palais !

 

SALOMÉ (se dégageant)

Tu me fais horreur !

 

HÉRODE

Soit, tu l'auras voulu !...

 

SALOMÉ

Que m'importe la mort !

 

HÉRODE

Tremble !

 

[ SALOMÉ

[ Que m'importe la vie,

[ Si le ciel protège ses jours à jamais !

[

[ HÉRODE

[ Je châtierai tes funestes amours !

(Hérode sort précipitamment en faisant un dernier geste de menace à Salomé qui, palpitante, se laisse tomber auprès du grand voile de lin, devant le sanctuaire.)

 

 

SCÈNE XI
LE GRAND PRÊTRE, LES PRINCES DES PRÊTRES, UNE VOIX dans le sanctuaire, LA FOULE.

 

Par les portiques de droite et de gauche, la foule pénètre dans le temple, lentement, avec calme et en donnant les marques du plus profond respect. Puis des serviteurs du temple ouvrent les grilles d'argent qui défendent l'accès du sanctuaire et le grand voile se sépare, laissant apercevoir le sanctuaire dont la large colonnade et les vastes profondeurs sont brillamment éclairées ; seul, le tabernacle reste encore voilé. Une procession sainte sort lentement par la droite du sanctuaire. Ce sont les serviteurs du temple, des prêtres, les femmes de Jérusalem portant des offrandes, les princes des prêtres, les lévites tenant les cassolettes d'or où brûle l'encens, de jeunes Israélites, les filles sacrées et enfin le grand prêtre ; toute la foule se prosterne.

 

Marche sainte

Scène religieuse

 

VOIX (dans le sanctuaire)

Schemâh Israël ! Adonaï eloheinou !

 

LA FOULE (prosternée)

Schemâh Israël ! Adonaï eloheinou !

Schemâh Israël !

 

LE GRAND PRÊTRE

Accourez tous, revenez dans le temple !

 

LA FOULE

Schemâh Israël !

 

LE GRAND PRÊTRE

Le Seigneur trois fois saint permet qu'on le contemple !

 

LA FOULE

Schemâh Israël !

 

LE GRAND PRÊTRE

Prosternez-vous !Adorez l'Éternel !

 

LA FOULE

Hosanna !

(Le voile de lin qui cachait encore le tabernacle se soulève, et le saint des saints, éclairé de mille lumières, apparaît aux yeux de la foule se relevant frémissante de joie.)

 

Danse sacrée
Les filles de Manahim.

 

 

SCÈNE XII

LES MÊMES, HÉRODE, HÉRODIADE, PHANUEL, VITELLIUS, LES ROMAINS, puis JEAN, puis SALOMÉ.

 

Hérode, Hérodiade, Vitellius et Phanuel entrent suivis des Romains et de la cour.

 

VITELLIUS (à la foule)

Peuple juif ! rends justice à la grandeur de Rome,

Sa gloire et ses bienfaits emplissent l'univers !

 

HÉRODE (à part)

Oui, célébrez César qui vous donne des fers !

(Les princes des prêtres s'avancent vers Vitellius.)

 

LES PRINCES DES PRÊTRES

Achève donc ton œuvre en condamnant un homme

Qui prêche la discorde et méconnaît la loi :

Il pervertit le peuple et des Juifs se dit roi...

Rends la paix au royaume en frappant cet impie !

Achève donc ton œuvre en condamnant cet homme,

Cet impie, ce roi des Juifs ! Frappe-le !

 

VITELLIUS (à Hérode)

Jean est Galiléen, c'est à toi de le juger.

 

HÉRODE

Moi ?...

 

VITELLIUS

N'es-tu pas son roi ?

 

LES PRINCES DES PRÊTRES (à Hérode)

On t'amène ce faux Messie,

Pour l'État et pour nous, mesure le danger !

Achève donc ton œuvre en condamnant cet homme,

Cet impie, ce roi des Juifs ! Frappe-le !

 

HÉRODE (à Vitellius)

Je consens à l'interroger.

(à part)

Qu'il serve mes projets, je lui donne la vie !

(Jean paraît, amené par les gardes du temple.)

 

HÉRODE

Voilà donc ce mortel qui soulève le monde !

 

LES PRINCES DES PRÊTRES, LES ROMAINS, LA FOULE, VITELLIUS, PHANUEL ET HÉRODIADE

Le voilà !

 

[ LES FEMMES DE JÉRUSALEM

[ Comme il est beau dans sa misère !

[ Vois cet homme dans sa misère !

[ Le voilà ! il est rempli de majesté !

[

[ PHANUEL (à part)

[ Il est rempli de majesté !

[ Comme il est grand dans sa misère,

[ Il rêve d'immortalité !

[

[ LES PRINCES DES PRÊTRES ET LA FOULE

[ Le voilà plein d'humilité,

[ Vois ! Cet homme feint la misère,

[ Le voilà pour éveiller la charité !

[

[ VITELLIUS

[ Le voilà plein d'humilité !

[ Vois ! c'est lui !

[

[ HÉRODIADE (à Hérode)

[ Vois, le fourbe est plein d'humilité !

[ Il abandonne sa fierté.

[ C'est lui ! Le voilà plein d'humilité !

 

JEAN

Seigneur ! donne à mon cœur les clartés de la foi,

Que ma parole soit plus ardente et féconde.

Seigneur, soutiens ton défenseur ! Je vais parler pour toi !

 

[ PHANUEL

[ Devant eux le voilà !

[

[ VITELLIUS, LES FEMMES DE JÉRUSALEM, LA FOULE ET LES PRINCES DES PRÊTRES

[ Devant nous le voilà !

[

[ HÉRODIADE

[ Le voilà devant nous ! Devant toi le voilà !

(Hérode, Vitellius et Hérodiade ont pris place sur les sièges placés devant les gradins. La foule est contenue par les gardes. Phanuel reste à part.)

 

HÉRODE

Homme, quel est ton nom ?

 

JEAN

Je suis Jean, fils de Zacharie.

 

HÉRODE

Est-il donc vrai que par ta prophétie

Le peuple est agité ?

 

JEAN

J'ai dit : Paix aux hommes de bonne volonté !

 

HÉRODE

Quelles armes as-tu pour fonder ton symbole ?

 

JEAN

Je n'ai qu'une arme : la parole !

 

HÉRODE

Quel est ton but enfin ?

 

JEAN

Mon but : la liberté !

 

[ HÉRODIADE, LA FOULE PUIS HÉRODE ET VITELLIUS

[ La liberté ! La liberté !

[

[ LES PRINCES DES PRÊTRES PUIS HÉRODIADE

[ Il insulte César !

[

[ LES PRINCES DES PRÊTRES

[ À mort ! À la torture !

[

[ PHANUEL ET VITELLIUS (avec pitié)

[ La mort ! La torture !

(Hérode se lève et impose silence à la foule.)

 

HÉRODE

On ne peut condamner cet homme, en vérité !

C'est un fou !

(bas, à Jean dont il s'est approché)

Grâce à moi, la foule est incertaine ;

Un mot ! serviras-tu mes projets et ma haine ?

 

JEAN (à Hérode)

Dieu n'abaisse pas son regard

Sur les complots des rois !

 

[ LES ROMAINS, LES PRINCES DES PRÊTRES ET LA FOULE

[ Il insulte César !

[ À mort ! À la torture !

[ Roi, souffriras-tu cette injure ?

[ Il a méconnu notre loi !

[ Qu'on l'attache à la croix,

[ Et s'il doit vivre,

[ Que son Dieu le délivre !

[ Mort à l'impie !

[

[ HÉRODIADE

[ Mort à l'impie !

[ Crucifiez ce faux Messie !

[ À mort !

[

[ HÉRODE

[ Non ! il doit vivre !

[ Mon pouvoir le délivre !

[

[ PHANUEL ET VITELLIUS

[ Non ! il doit vivre !

[ Ton pouvoir le délivre !

(Grand mouvement dans la foule. — Au milieu du tumulte général, Salomé sort des rangs de la foule et se précipite au-devant de Jean que les gardes du temple vont saisir.)

 

SALOMÉ

J'ai vécu de sa vie et mourrai de sa mort ;

Ah ! laissez-moi partager son sort !

 

HÉRODE (à part, avec fureur, à la vue de Salomé)

Malédiction ! c'est lui qu'elle aime !

Et j'allais le sauver !

(Salomé tombe aux pieds de Jean. La foule interdite se retourne vers elle.)

 

[ HÉRODIADE

[ Ah ! que dit-elle ? Étrange mystère !

[

[ VITELLIUS, PHANUEL, LES PRINCES DES PRÊTRES, LES ROMAINS ET LA FOULE

[ Ah ! que dit-elle ? Ô sombre mystère.

 

SALOMÉ (à Jean)

C'est Dieu que l'on te nomme,

Car il n'est pas un homme

Qui garde ta sérénité !

Toi, dont la vie entière

Ne fut qu'une prière

À l'amour, à la charité !

C'est Dieu que l'on te nomme !

 

[ SALOMÉ

[ Je veux quitter la vie,

[ Divin maître, je veux te suivre,

[ Ravie dans l'extase de ta clarté !

[ Loin des vaines pensées,

[ Nos âmes enlacées

[ Montent dans l'immortalité.

[

[ HÉRODIADE

[ Ô sombre mystère !

[ Elle veut partager son sort ?

[ Mon cœur jaloux espère !

[ Elle s'offre à la mort !

[ Que dit-elle ?

[ Elle s'offre à la mort !

[

[ VITELLIUS

[ Étrange mystère !

[ Victime volontaire,

[ Elle s'offre à la mort !

[ Ô sombre mystère !

[ Que dit-elle ?

[ Elle s'offre à la mort !

[

[ PHANUEL

[ Ô sombre mystère !

[ Elle veut partager son sort !

[ Pour la sauver, que faire ?

[ Hélas ! elle s'offre à la mort !

[ Que dit-elle ?

[ Elle s'offre à la mort !

[

[ LES PRINCES DES PRÊTRES. LES ROMAINS ET LA FOULE

[ Étrange mystère !

[ Victime volontaire,

[ Elle affronte la mort !

[ Elle s'offre à la mort !

[ Que dit-elle ?

[ Elle s'offre à la mort !

[

[ HÉRODE

[ Ô sombre mystère !

[ C'est lui qu'elle aime !

[ Et j'allais le sauver !

[ Non jamais ! Pour eux la mort !

[ Ô fureur ! Pour eux, c'est la mort !

 

HÉRODE

(revenant à lui et s'adressant aux princes des prêtres, aux Romains et à la foule)

Prêtres, vous disiez vrai ! Contre César et Rome,

C'est le peuple qu'il voulait soulever !

Il menaçait les grands d'un châtiment sévère,

Il prêchait la révolte aux humbles de la terre,

Et lui, le saint prophète... est l'amant odieux

De Salomé, la courtisane !

Frappez-les ! Car ma voix condamne !

 

LA FOULE

À mort ! Hérode les condamne !

 

HÉRODE (à Salomé, s'avançant)

Je te l'avais bien dit, vous périrez tous deux.

 

HÉRODIADE (à part)

Quelle étrange pitié saisit mon âme !

 

[ PHANUEL (à Hérodiade)

[ Ô reine !

[ Ta jalousie est vaine ! Ton cœur est rassuré !

[

[ LA FOULE

[ Hérode les condamne ! À mort !

 

JEAN

Frappez donc, frappez les apôtres

Dont le dernier soupir est un long cri d'amour !

Vos yeux sont grands ouverts et ne voient pas le jour !

Oui, frappez-moi ! Vous en lapiderez bien d'autres !

Toi, Rome, dans l'horreur des nuits

Tu veux étouffer ma prière !

Mais je vois tes palais et tes temples détruits,

Il n'en restera plus bientôt pierre sur pierre !

Frappez-moi ! Frappez les apôtres ! Frappez !

 

LES FEMMES, LES PRINCES DES PRÊTRES ET LA FOULE

Qu'ils meurent !

 

HÉRODE

Qu'ils périssent tous deux !

 

[ LES FEMMES

[ Qu'ils meurent !

[ Qu'ils périssent tous deux !

[ Innocente victime,

[ Quel Dieu l'anime ?

[ Un Dieu puissant et fort !

[ Il brave le trépas, il brave le sort,

[ Il méprise la mort !

[ Quel Dieu l'anime ?

[ Il méprise la mort.

[ Ah ! la mort !

[

[ LES PRINCES DES PRÊTRES ET LA FOULE

[ Qu'ils meurent !

[ Qu'ils périssent tous deux !

[ En dépit de son crime,

[ Quel Dieu l'anime ?

[ Un Dieu puissant et fort !

[ Un Dieu puissant et fort !

[ Il brave le trépas, il brave le sort !

[ Il mérite la mort !

[ Quel Dieu l'anime ?

[ Qu'ils périssent tous deux,

[ Oui, tous deux. / Ah ! la mort !

[

[ HÉRODE

[ La foi qui les anime

[ Est comme un nouveau crime.

[ Oui, je veux ici

[ Qu'ils périssent tous deux !

[ Ô Rome, ils ont offensé tes dieux !

[ Tel est leur crime,

[ Qu'ils périssent tous deux !

[ Tel est leur nouveau crime !

[ Qu'ils périssent tous deux !

[ Oui, tous deux !

[

[ SALOMÉ

[ C'est Dieu que l'on te nomme,

[ C'est Dieu que l'on te nomme,

[ Car il n'est pas un homme

[ Qui garde ta sérénité ;

[ Toi, dont la vie entière

[ Ne fut qu'une prière

[ À l'amour, à la charité !

[ C'est Dieu que l'on te nomme,

[ C'est Dieu que l'on te nomme,

[ C'est Dieu, Dieu, Dieu !

[

[ HÉRODIADE

[ Mon cœur espère encore !

[ Mon cœur espère encore !

[ Victime volontaire,

[ Elle veut braver la mort.

[ Le délire ou l'extase,

[ La foi qui les inspire

[ Leur fait aimer la mort.

[ Mon cœur jaloux espère,

[ Pour eux mon cœur jaloux espère

[ La mort ! Oui, la mort !

[

[ JEAN

[ Béni soit le martyre !

[ Béni soit le martyre !

[ C'est la foi qui m'inspire

[ Et me fait braver la mort.

[ Rome, orgueilleuse et fière,

[ Redoute la colère

[ Du Dieu puissant et fort.

[ Béni sois le martyre !

[ Mon Dieu, ô mon Dieu !

[

[ VITELLIUS

[ La foi qui les anime

[ Est-elle un nouveau crime ?

[ Ah ! si tu le veux,

[ Qu'ils périssent tous deux !

[ Tous deux bénissent la mort et le martyre.

[ La foi qui les inspire

[ Les condamne tous deux !

[ Oui, tous deux !

[

[ PHANUEL

[ La foi qui les anime

[ Est-elle un nouveau crime ?

[ Roi, quoi, tu voudrais

[ Qu'ils périssent tous deux ?

[ Jean brave le martyre ;

[ Hélas ! pour cette foi qui l'inspire,

[ Fais-leur grâce à tous deux !

[ La foi qui les inspire

[ Les condamne tous deux !

[ Oui, tous deux !

(Les gardes du temple saisissent Jean et Salomé.)

 

(livret, édition de 1929)

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

LE SAINT TEMPLE

 

Prélude

 

Partie immense du temple de Salomon précédant le Sanctuaire. — Murailles de bois de cèdre, dont la dorure est éblouissante ; colonnes de marbre et de porphyre, corniches en forme de lis avec feuillage d'or. — Des chaînes de bronze, des tapisseries rattachent les colonnes les unes aux autres. — A droite, grille fermée conduisant au souterrain du temple. Au fond, portes d'argent sur lesquelles pendent des voiles de lin. — Des voiles à fleur de pourpre cachent l'entrée du Sanctuaire. Au lever du rideau, la scène est déserte.

 

 

 

SCÈNE IX

 

VOIX AU DEHORS.

Hérode, à toi ces palmes,

A toi, reine, ces fleurs !

A tous deux, richesse et bonheurs !

Que vos jours soient nombreux et calmes !

 

SALOMÉ entre, faible, se soutenant à peine.

L'aube renaît à peine... on s'éveille au palais,

On acclame Hérode et la reine !

Ah ! qu'ils soient maudits à jamais

Ceux qui poursuivent de leur haine

Jean mon bien-aimé !

Ils l'ont pris... enchaîné !... Quel supplice s'apprête ?...

Ou peut-être... déjà... quel tombeau s'est fermé ?

Je souffre !... Et là... toujours ces chants de fête !

 

VOIX AU DEHORS.

A toi, reine, ces fleurs,

Hérode, à toi ces palmes !

A tous deux, richesse et bonheurs !

Que vos jours soient nombreux et calmes !

 

SALOMÉ.

La force m'abandonne... hélas ! toute la nuit

J'ai veillé...

Elle regarde craintivement autour d'elle.

            C'est ici pourtant qu'ils l'ont conduit !

Avec désespoir.

Dieu ! tu n'entends donc pas leur injuste sentence ?

Charme des jours passés où j'entendais sa voix,

Où je sentais mon cœur renaître à l'espérance,

As-tu donc disparu pour la dernière fois ?

Vais-je rester encor seule avec ma souffrance ?

Les cieux s'ouvraient plus brillants et plus clairs,

La tendresse et la foi palpitaient dans les airs,

A peine ai-je entrevu cette heure fortunée

Que tu viens me frapper, cruelle destinée !

Qui prendra pitié de mes pleurs ?

Qui m'ouvrira la porte de sa tombe !

Ah ! permettez qu'avec lui je succombe,

Bourreaux !... s'il doit mourir... je meurs !

Elle tombe épuisée au moment où Hérode entre et se dirige vers la grille du souterrain à droite.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCÈNE X

HÉRODE, SALOMÉ.

 

HÉRODE, il s'arrête, sombre et préoccupé.

C'en est fait !... La Judée appartient à Tibère !

A quoi m'a-t-il servi de flatter les Romains

Pour devenir le roi de ce pays prospère ?

Je suis chef de tribu chez les Galiléens !...

Tu l'emportes, César !... Mais ma vengeance est prête.

Tremble ! Je sauverai Jean, ce hardi prophète

Qui n'attend rien de ta faveur,

Et les Juifs briseront ton joug envahisseur !...

Il aperçoit Salomé toujours accroupie dans l'ombre.

On m'écoutait !... qui donc était là ? Femme ! femme !

Que fais-tu là ?

 

SALOMÉ, comme dans un rêve douloureux.

            Qui parle ?

 

HÉRODE, avec violence.

                        Sur ton âme,

Réponds !

La reconnaissant.

            Ah ! Salomé !... C'est elle que je vois !...

Rêves réalisés !...

 

SALOMÉ, interdite.

            Que voulez-vous de moi ?

 

HÉRODE.

Demande au prisonnier qui revoit la lumière,

A la fleur qui s'entr'ouvre aux premiers feux du jour,

Au cœur désespéré qui renaît à l'amour,

Demande-leur, enfant, ce qu'ils veulent sur terre ?

Ils oublient tout, la nuit, le froid et la misère,

Ils ne désirent rien car ils ont le soleil,

Ils ont la joie, ils ont un horizon vermeil !...

Et pour moi c'est ainsi : j'ai tout ce que j'espère !...

Laisse-moi contempler ta beauté douce et fière !

Une ivresse ineffable illumine mes cieux ;

Mon rayon de soleil, c'est l'éclat de tes yeux ;

Toi seule es le trésor que je cherche sur terre !

Salomé s'est relevée, elle fait un effort pour chasser le souvenir qui la possède, et, comprenant tout enfin, elle repousse Hérode avec horreur.

 

SALOMÉ.

Ah ! que m'oses-tu dire ?

 

HÉRODE.

            Oui, je n'aime que toi ;

Oui, c'est toi que je veux ; oui, ton corps et ton âme

Vont m'appartenir, car je suis le roi !

 

SALOMÉ, frémissante.

Le roi !... C'est lui, l'infâme !...

 

HÉRODE, cherchant à l'entraîner.

Viens ! Viens ! sois à moi !...

 

SALOMÉ.

Non !

 

HÉRODE.

            Faveur suprême

Du ciel en ce jour !

Esclave, je t'aime

Et veux ton amour !

 

SALOMÉ, lui résistant.

Non.

 

HÉRODE.

            Vois quelle aurore

S'ouvre devant toi !

C'est moi qui t'implore

Et je suis le roi !

 

SALOMÉ.

O douleur suprême !

Lui !... C'est lui qui m'aime !

 

HÉRODE.

Tu m'appartiendras !

 

SALOMÉ.

            Non ! jamais !

 

HÉRODE.

                        Crains ma fureur !

 

SALOMÉ, le bravant.

Je te méprise, toi, ton amour, ta puissance...

J'aime !... Un autre, entends-tu ? possède tout mon cœur.

 

HÉRODE, avec violence.

Un autre !... dis-tu vrai ?

 

SALOMÉ.

            Cet autre qui t'offense

Est plus fort que César, plus grand que les héros !

 

HÉRODE, terrible.

Qu'il soit César ou bien esclave,

Je connaîtrai cet homme qui me brave

Et je vous livrerai tous les deux aux bourreaux !

 

DES VOIX, dans les profondeurs du sanctuaire.

Schemah ! Israel! Adonaï eloheinou !

 

HÉRODE, revenant à Salomé et suppliant.

Écoute, enfant ! Le peuple envahit ces portiques,

Et des Juifs j'entends les cantiques.

Ne me repousse pas.... Pitié ! viens au palais !

 

SALOMÉ, se dégageant.

Tu me fais horreur ! je te hais !

 

HÉRODE, avec fureur.

Depuis trop longtemps, Hérode supplie !

Va ! je châtierai tes amours !

 

SALOMÉ.

Que m'importe la mort ! que m'importe la vie,
Si le ciel protège ses jours !

Hérode sort précipitamment en faisant un dernier geste de menace à Salomé qui, palpitante, se laisse tomber auprès du grand voile de lin, devant le sanctuaire. — La foule envahit le temple.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCÈNE XI

LE GRAND PRÊTRE, LES PRINCES DES PRÊTRES, UNE VOIX dans le sanctuaire, LA FOULE.

 

Par les portiques de droite et de gauche, la foule pénètre dans le temple, lentement, avec calme et en donnant les marques du plus profond respect. — Puis des serviteurs du temple ouvrent les grilles d'argent qui défendent l'accès du sanctuaire et le grand voile se sépare, laissant apercevoir le sanctuaire dont la large, colonnade et les vastes profondeurs sont brillamment éclairées ; seul, le tabernacle reste encore voilé. — Une procession sainte sort lentement par la droite du sanctuaire. Ce sont LES SERVITEURS DU TEMPLE, DES PRÊTRES, LES FEMMES DE JÉRUSALEM portant des offrandes. LES PRINCES DES PRÊTRES. LES LÉVITES tenant les cassolettes d'or où brûle l'encens. DE JEUNES ISRAÉLITES, LES FILLES SACRÉES et enfin le GRAND PRÊTRE : toute la foule se prosterne.

 

VOIX, dans le sanctuaire.

Schemah Israel ! Adonaï eloheinou !

 

LA FOULE, prosternée.

Schemah Israel ! Adonaï eloheinou !

 

LE GRAND PRÊTRE.

Accourez tous, revenez dans le temple !

Le Seigneur trois fois saint permet qu'on le contemple

O peuples d'Israël,

Prosternez-vous ! Adorez l'Eternel !

 

LA FOULE.

Gloire au Dieu des armées!

Hosannah ! Gloire à Dieu !

Revenez, tribus alarmées,

Prier dans le saint lieu !

Hosannah ! Gloire à Dieu !

Le voile de lin qui cachait encore le tabernacle se soulève, et le Saint des Saints, éclairé de mille lumières, apparaît aux yeux de la foule frémissante de joie.

 

DANSE SACRÉE.
(Les filles de Manahim.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCÈNE XII

LES MÊMES, HÉRODE, HÉRODIADE, PHANUEL, VITELLIUS, LES ROMAINS, puis JEAN, puis SALOMÉ.

 

VITELLIUS.

Peuple juif ! rends justice à la grandeur de Rome,

Sa gloire et ses bienfaits emplissent l'univers

 

HÉRODE, à part.

Oui, célébrez César qui vous donne des fers !

Les princes des prêtres s'avancent vers Vitellius.

 

LES PRÊTRES.

Achève donc ton œuvre en condamnant un homme

Qui prêche la discorde et méconnaît ta loi :

Il pervertit le peuple et des Juifs se dit roi...

Rends la paix au royaume en frappant cet impie !...

 

VITELLIUS, à Hérode.

Jean est Galiléen, Hérode, c'est à toi

De le juger.

 

HÉRODE, avec un mouvement de joie bientôt réprimé.

            Moi !...

 

VITELLIUS.

                        N'es-tu pas son roi ?

 

LES PRINCES DES PRÊTRES.

On t'amène ce faux Messie,

Pour l'Etat et pour nous, mesure le danger !

 

HÉRODE, à Vitellius.

Je consens à l'interroger.

A part.

Qu'il serve mes projets, je lui donne la vie !

Entrée de Jean, amené par les serviteurs et les gardes du temple.

 

ENSEMBLE.

LES FEMMES.

Comme il est beau dans sa misère !

Il est rempli de majesté,

Son regard n'a rien de sévère,

Il rêve d'immortalité !...

 

VITELLIUS, à Hérode.

Je plains cet homme en sa misère.

Je crois à sa sincérité.

Hérode, ne sois pas sévère,

Le voilà plein d'humilité !...

 

LES PRÊTRES.

Roi, cet homme feint la misère,

Pour éveiller la charité ;

Craignant que tu ne sois sévère,

Le voilà plein d'humilité !...

 

HÉRODIADE, à Hérode.

Vois cet homme qui feint la misère,

Il abandonne sa fierté ;

Craignant que tu ne sois sévère,

Le fourbe est plein d'humilité !

 

PHANUEL.

Comme il est grand dans sa misère !

Il est rempli de majesté,

Son regard n'a rien de sévère,

Il rêve d'immortalité !

 

HÉRODE.

Voilà donc ce mortel qui soulève le monde !...

 

JEAN.

Seigneur ! donne à mon cœur les clartés de la foi,

Que ma parole soit plus ardente et féconde ;

Soutiens ton défenseur ! Je vais parler pour toi !...

Hérode, Vitellius, Hérodiade, Phanuel ont pris place sur les sièges placés devant les gradins.

 

HERODE, avec une faveur marquée.

Homme, ton nom ?

 

JEAN.

            Je suis Jean, fils de Zacharie.

 

HÉRODE.

Est-il donc vrai que par ta prophétie
Le peuple est agité ?

 

JEAN.

J'ai dit : Paix aux mortels de bonne volonté !

 

HÉRODE.

Quelles armes as-tu pour fonder ton symbole ?

 

JEAN.

Je n'ai qu'une arme : La parole !

 

HÉRODE.

Quel est ton but enfin ?

 

JEAN.

            Mon but : La liberté !

Rumeurs.

 

LA FOULE.

La liberté ! la liberté !

 

LES PRÊTRES.

César ! A mort ! à la torture !

 

HÉRODIADE.

Roi, souffriras-tu cette injure ?
A mort !... A la torture !

 

VITELLIUS et PHANUEL.

Quoi ! la mort ! la torture !

 

HÉRODE, profite de ce moment de confusion pour s'écrier :

On ne peut condamner cet homme en vérité :

C'est un fou !

Bas, à Jean.

            Grâce à moi, la foule est incertaine ;

Serviras-tu mes projets et ma haine ?

 

JEAN, à Hérode.

Dieu n'abaisse pas son regard

Sur les complots des rois !

 

LES PRÊTRES.

            Il insulte César !

A mort ! à la torture !

Roi, souffriras-tu cette injure ?...

Avec exaltation croissante.

Il a méconnu notre loi !

Des Juifs cet homme se dit roi !

Crucifiez ce faux Messie !

A mort ! à mort !... Mort à l'impie !...

 

HÉRODIADE.

Crucifiez ce faux Messie !

A mort ! à mort !... Mort à l'impie !...

 

LA FOULE, entraînée par la voix des prêtres.

A mort ! qu'on l'attache à la croix !

Et s'il doit vivre,

Nous verrons si Dieu le délivre !

 

HÉRODE, PHANUEL, VITELLIUS.

Non ! il doit vivre !

Mon / Ton pouvoir le délivre !...

Au milieu du tumulte produit par cette scène, Salomé sort des rangs de la foule et se précipite au-devant de Jean que les gardes du temple vont saisir.

 

SALOMÉ.

C'est Dieu que l'on te nomme,

Car il n'est pas un homme

Qui garde ta sérénité !...

Toi, dont la vie entière

Ne fut qu'une prière

A l'amour, à la charité !

Je veux quitter la vie,

Divin maître, ravie

Dans l'extase de ta clarté,

Loin des vaines pensées,

Nos âmes enlacées

Montent dans l'immortalité.

 

ENSEMBLE.

LA FOULE, atterrée.

Que dit-elle ? étrange mystère !

Elle veut partager son sort ?

Victime volontaire,

Elle affronte la mort !

 

PHANUEL et VITELLIUS.

Que dit-elle ? O sombre mystère !

Elle veut partager son sort ?

Victime volontaire,

Elle s'offre à la mort.

 

HÉRODIADE.

Que dit-elle ? étrange mystère !

Elle veut partager son sort ?

Mon cœur jaloux espère !

Pour elle, c'est la mort !

 

HÉRODE.

C'est lui !... c'est cet homme
Qu'elle aime ! Et j'allais le sauver !...

Revenant à lui et s'adressant avec véhémence aux prêtres, aux Romains et à la foule.

Prêtres, vous disiez vrai ! contre César et Rome

C'est bien le peuple juif qu'il voulait soulever !

Il menaçait les grands d'un châtiment sévère,

Il prêchait la révolte aux humbles de la terre,

Et lui !... le saint prophète !... est l'amant odieux

De Salomé, la courtisane !

Frappez-les ! Frappez-les ! car ma voix les condamne !...

 

TOUS.

A mort ! Hérode les condamne !

 

HÉRODE, s'avançant, et bas à Salomé.

Je te l'avais bien dit ! vous périrez tous deux.

 

HÉRODIADE, à part.

Quelle étrange pitié saisit mon âme !...

 

PHANUEL, à Hérodiade.

            O reine !

Ton cœur est rassuré ! Ta jalousie est vaine !

 

JEAN, inspiré.

Vos yeux sont grands ouverts et ne voient pas le jour !

Frappez donc, frappez les apôtres

Dont le dernier soupir est un long cri d'amour !

Oui, frappez-moi ! vous en lapiderez bien d'autres !

Toi, Rome, dans l'horreur des nuits

Tu veux étouffer ma prière !

Mais je vois tes palais et tes temples détruits,

Il n'en restera plus bientôt pierre sur pierre !

 

ENSEMBLE (FINAL).

HÉRODE et HÉRODIADE.

Qu'ils périssent tous deux

Si la foi les inspire !

Pas de pitié pour eux...

Sous mes yeux qu'elle expire !

 

LES PRÊTRES et LA FOULE.

Qu'ils périssent tous deux

Si la foi les anime !

Pas de pitié pour eux,

Non ! la mort pour leur crime !

 

LES FEMMES.

Il méprise la mort,

Innocente victime !

Un Dieu puissant et fort

Le soutient et l'anime !

 

VITELLIUS et LES ROMAINS.

Ils méprisent la mort,

Quelle foi les anime !

Ils bénissent leur sort

En dépit de leur crime.

 

JEAN.

Que m'importe la mort ?

C'est la foi qui m'inspire !

O Dieu puissant et fort,

Je bénis mon martyre !

 

SALOMÉ.

Que m'importe la mort ?

C'est la foi qui m'anime

En partageant ton sort,

O prophète sublime !

 

PHANUEL.

Ils méprisent la mort

Et la foi les inspire !

Quel Dieu puissant et fort

Apaise leur martyre ?

Les gardes et les serviteurs du temple entourent Jean et Salomé.

Rideau.

 

 

 

 

 

 

Acte IV. 1er tableau. estampe de Jules Gaildrau du décor de la création à la Monnaie de Bruxelles

 

 

version anthologique (1961)

dir Etcheverry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Air "Ne pouvant réprimer"

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

version anthologique (1963)

dir Prêtre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Air "Ne pouvant réprimer"

distribution

 

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Air "Ne pouvant réprimer"

Albert Vaguet (Jean) et Orchestre

Pathé saphir 90t n° 4540, réédité sur 80t n° 114, enr. en 1907

 

 

(version de la partition)

 

 

ACTE QUATRIÈME

 

Prélude

 

PREMIER TABLEAU
LE SOUTERRAIN

 

Un souterrain du Temple. Sorte de crypte ronde creusée jusqu'au tuf sous le temple de Jérusalem ; les piliers trapus qui farinent les assises du temple sont très rapprochés les uns des autres. À gauche sur une stèle, une lampe funéraire brûle dans une coquille de bronze, faisant un demi-cercle de clarté douteuse au milieu de laquelle se trouve Jean. À droite, la vasque de la fontaine où se désaltéraient les prisonniers.

 

 

SCÈNE XIII
JEAN, puis SALOMÉ, puis le GRAND PRÊTRE.

 

JEAN

Ne pouvant réprimer les élans de la foi,

Leur impuissante rage a frappé ton prophète.

Seigneur, que ta volonté soit faite,

Je me repose en toi !

Adieu donc, vains objets qui nous charment sur terre !

Salut, premiers rayons de l'immortalité !

L'infini m'appelle et m'éclaire ;

Je meurs pour la justice et pour la liberté !

Je ne regrette rien de ma prison d'argile ;

Fuyant l'humanité,

Je vais, calme et tranquille,

M'envelopper d'éternité !

Je ne regrette rien et pourtant, ô faiblesse !

Je songe à cette enfant dont les traits radieux

Sont présents à mes yeux,

Souvenir qui m'oppresse !

Souvenir qui m'oppresse !

Toujours je songe à cette enfant !

Seigneur, si je suis ton fils, dis-moi pourquoi

Seigneur, si je suis ton fils, dis-moi pourquoi

Tu souffres que l'amour vienne ébranler ma foi ?

Et si je sors meurtri, vaincu de cette lutte,

Qui l'a permis ? À qui la faute de la chute ?

Souvenir qui m'oppresse !

Seigneur, si je suis ton fils, dis-moi pourquoi

Tu souffres que l'amour vienne ébranler ma foi.

Seigneur, suis-je ton fils ?

Ô Seigneur !

(Il retombe accablé. La clarté bleuâtre du temple fait tout à coup une traînée lumineuse dans le souterrain, et, enveloppée dans cette lumière, Salomé paraît)

 

(livret, édition de 1929)

 

 

ACTE QUATRIÈME

 

Prélude

 

PREMIER TABLEAU
UN SOUTERRAIN DU TEMPLE

 

Sorte de crypte creusée jusqu'au tuf sous le temple de Jérusalem ; les piliers trapus qui forment les assises du temple sont très rapprochés les uns des autres. — A gauche, sur une stèle, une lampe funéraire brûle dans une coquille de bronze, faisant un demi-cercle de clarté douteuse au milieu de laquelle se trouve Jean. — A droite, la vasque de la fontaine où se désaltéraient les prisonniers.

 

 

SCÈNE XIII

JEAN, puis SALOMÉ, puis le GRAND PRÊTRE.

 

JEAN est assis dans une attitude de résignation contemplative.

Ne pouvant réprimer les élans de la foi,

Leur impuissante rage a frappé ton prophète.

Seigneur, ta volonté soit faite,

Je me repose en toi !

Adieu donc, vains objets qui nous charment sur terre.

Salut ! premiers rayons de l'immortalité

L'infini m'appelle et m'éclaire ;

Je meurs pour la justice et pour la liberté !

Je ne regrette rien de ma prison d'argile,

Fuyant l'humanité,

Je vais, calme et tranquille,

M'envelopper d'éternité !

Je ne regrette rien, et pourtant, ô faiblesse !

Je songe à cette enfant dont les traits radieux

Sont toujours présents à mes yeux,

Souvenir qui m'oppresse !...

O Seigneur, si je suis ton fils, dis-moi pourquoi

Tu souffres que l'amour vienne ébranler ma foi ?

Et si je sors meurtri, vaincu de cette lutte,

Qui l'a permis !... à qui la faute de la chute ?

Avec angoisse, comme si un doute subit s'emparait de lui.

Ah ! Seigneur, suis-je bien le héraut du vrai Dieu
Et l'élu des apôtres ?

Ou ne suis-je qu'un homme en tout semblable aux autres ?

Il retombe accablé. La clarté bleuâtre du temple fait tout à coup une traînée lumineuse dans le souterrain, et, enveloppée dans cette lumière, Salomé paraît.

 

 

 

 

 

   

 

 

 

Air "Ne pouvant réprimer"

Francesco Tamagno (Jean) et Piano

Disque Pour Gramophone 52680, enr. à Milan en 1903

 

 

 

Air "Ne pouvant réprimer"

Henri Jérôme (Jean) et Piano

Fonotipia 39284, mat. xPh 714-3, enr. en 1905

 

 

 

Air "Ne pouvant réprimer"

Agustarello Affre (Jean) et Orchestre

Pathé saphir 90t P.3-2, réédité sur 80t P.5, enr. en 1910

 

 

    

 

Air "Ne pouvant réprimer"

Paolo Zocchi (Jean) et Orchestre

Phono 284, mat. A 2408, enr. vers 1910

 

 

    

 

Air "Ne pouvant réprimer"

Léon Campagnola (Jean) et Orchestre

Disque Pour Gramophone 32215, réédité sur Gramophone Y 73, enr. le 26 octobre 1911

 

 

    

 

Air "Ne pouvant réprimer"

Georges Thill (Jean) et Orchestre dir Fernand Heurteur

Columbia L 1964, mat. LX 27, enr. à Paris le 07 janvier 1927

 

 

 

Air "Ne pouvant réprimer"

Paul Franz (Jean) et Orchestre dir. Eugène Bigot

Columbia LFX 56, mat. LX 1351-1, enr. le 06 mai 1930

 

 

 

Air "Ne pouvant réprimer"

César Vezzani (Jean) et Orchestre

Gramophone DB 4844, mat. 2W1224-1, enr. à Paris le 28 janvier 1932

 

 

Air "Ne pouvant réprimer"

Gustave Botiaux (Jean) et Orchestre dir Giancarlo Amati

enr. vers 1960

 

 

Air "Ne pouvant réprimer"

Guy Chauvet (Jean) et Orchestre Jésus Etcheverry

enr. en 1961

 

version anthologique (1961)

dir Etcheverry

 

 

Duo "Quand nos jours s'éteindront"

distribution

version anthologique (1963)

dir Prêtre

 

divers enregistrements

 

 

Duo du Souterrain

Berthe Auguez de Montalant (Salomé), Léon Beyle (Jean), Orchestre, Disque Pour Gramophone 034065 et 034066, mat. 01536v et 01537v, réédités sur W 240, enr. à Paris le 09 juin 1910

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Duo "Quand nos jours s'éteindront"

Jeanne Guyla (Salomé), César Vezzani (Jean), Orchestre dir Edouard Bervily

Gramophone DB 4907, mat. 2PG309-1, enr. le 22 novembre 1932

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Quand nos jours s'éteindront"

Francesco Tamagno (Jean) et Piano

Disque Pour Gramophone 52684, enr. à Milan en 1903

 

 

JEAN

Salomé !

 

SALOMÉ

Jean !

 

JEAN

C'est toi ! toi, dans ce sombre lieu !

Mais qu'as-tu donc, Salomé ?... Tu frissonnes...

 

SALOMÉ

Oui, Jean, c'est de bonheur !

 

JEAN

Ah ! c'est donc vrai, Seigneur, que tu pardonnes !

 

[ JEAN

[ Que je puis respirer cette enivrante fleur,

[ La presser sur ma bouche et murmurer : « Je t'aime ! »

[ Ces mots ne sont pas un blasphème :

[ Tu m'as donné la voix pour te nommer,

[ Seigneur, et l'âme pour aimer !

[ Seigneur, c'est donc vrai

[ Que je puis respirer cette enivrante fleur !

[ Seigneur ! oui, je puis respirer cette enivrante fleur,

[ La presser sur ma bouche et murmurer : « Je t'aime ! »

[

[ SALOMÉ

[ Mon cœur se brise... et j'ai peur de l'entendre...

[ Jusqu'à moi tu veux descendre !

[ Jean ! Ah ! j'ai peur de l'entendre.

[ Mon cœur se brise.

[ Jean ! tu m'aimes !

[ Jusqu'à moi tu veux bien descendre !

[ De bonheur je frissonne,

[ Et j'ai peur de l'entendre murmurer : « Je t'aime. »

 

LA FOULE (à l'extérieur)

Mort au prophète !

Mort au prophète !

Mort au prophète !

 

SALOMÉ

C'est le supplice qui s'apprête !

 

JEAN

S'élever jusqu'au ciel et retomber si tôt !

Pars, Salomé, pars ! Il le faut.

 

SALOMÉ

Te quitter, moi ? Quand le ciel nous appelle !

Ô Jean ! te quitter ? Non, jamais !

Ami, la mort n'est pas cruelle

Qui nous prend tous les deux et va nous réunir !

Si Dieu l'avait permis, l'âme heureuse et ravie,

À tes côtés, j'aurais passé ma vie ;

Dieu ne l'a pas voulu ; je saurai donc mourir

Près de toi, dans tes bras, ô sublime martyr !

Je veux mourir !

 

JEAN

Non ! Dieu n'accepte pas ton sacrifice.

 

SALOMÉ

Hélas !

 

JEAN

Non !

 

SALOMÉ

Si c'est un rêve,

Jean, ô Jean, ne me réveille pas !

 

JEAN

Il est beau de mourir en s'aimant, ma chère âme !

Quand nos jours s'éteindront comme une chaste flamme,

Notre amour, dans le ciel rayonnant de clarté,

Trouvera le mystère et l'immortalité !

 

SALOMÉ puis JEAN (enlacés dans une étreinte suprême)

Quand nos jours s'éteindront comme une chaste flamme,

Notre amour, dans le ciel rayonnant de clarté,

Trouvera le mystère et l'immortalité !

Il est beau de mourir en s'aimant, ma chère âme !

Quand nos jours s'éteindront pour jamais !

Notre amour dans le ciel trouvera le mystère.

Transport de l'amour embrase-nous toujours !

(Le grand prêtre paraît, accompagné des prêtres, des gardiens du temple et des esclaves éthiopiens du tétrarque.)

 

LE GRAND PRÊTRE (à Jean)

Jean ! ton heure est venue...

Hérodiade veut qu'on te mène au supplice !

(à Salomé)

Enfant, rends grâce au roi !

Pour toi, pour ta jeunesse, il brave la justice

Et t'appelle au palais !

(Les esclaves s'emparent de Salomé qui tend les bras vers Jean et résiste désespérément.)

 

SALOMÉ

Jean ! non !... laissez-moi !

(Salomé, dans un suprême effort parvient à s'élancer dans les bras de Jean.)

 

[ JEAN

[ Allons ! J'attends la mort !

[

[ SALOMÉ

[ Jamais ! Ah !

(Les esclaves emmènent de force Salomé, que le grand prêtre accompagne. Jean va, de lui-même, se remettre aux mains des prêtres et des gardes.)

 

 

JEAN, avec un cri.

Salomé !

 

SALOMÉ, de même.

            Jean !

 

JEAN.

                        C'est toi ! toi, dans ce sombre lieu !

Mais qu'as-tu donc, Salomé... tu frissonnes...

 

SALOMÉ.

Oui, Jean, c'est de bonheur !

 

JEAN.

Ah ! c'est donc vrai, Seigneur, que tu pardonnes !

Que je puis respirer cette enivrante fleur,

La presser sur ma bouche et murmurer : Je t'aime !
Ces mots ne sont pas un blasphème :

Tu m'as donné la voix pour te nommer,
Seigneur, et l'âme pour aimer !

 

SALOMÉ.

Mon cœur se brise... et j'ai peur de l'entendre...

Jusqu'à moi tu veux bien descendre ?

 

LES PRÊTRES, dans le temple.

Mort au prophète !

 

JEAN, égaré.

            Pars ! enfant, pars ! il le faut.

 

SALOMÉ, presque bas.

C'est le supplice qui s'apprête !

 

JEAN.

S'élever jusqu'au ciel et retomber si tôt !

 

LES PRÊTRES.

Mort au prophète !

 

JEAN, avec déchirement.

Hélas, le rêve était trop beau !...

Va, fuis l'horreur de ce tombeau !...

 

SALOMÉ.

Te quitter, moi ? quand le ciel nous appelle !

Ami, la mort n'est pas cruelle

Qui nous prend tous les deux et va nous réunir !

Si Dieu l'avait permis, l'âme heureuse et ravie,

A tes côtés, j'aurais passé ma vie ;

Dieu ne l'a pas voulu ; je saurai donc mourir

Près de toi, dans tes bras, ô sublime martyr !

 

JEAN et SALOMÉ, enlacés dans une étreinte suprême.

Il est beau de mourir en s'aimant, ma chère âme !

Quand nos jours s'éteindront comme une triste flamme,

Notre amour, dans le ciel rayonnant de clarté,

Trouvera le mystère et l'immortalité !

Le grand prêtre paraît accompagné des gardiens du temple et des esclaves éthiopiens du Tétrarque.

 

LE GRAND PRÊTRE, à Jean.

Hérodiade veut qu'on te mène au supplice !

Jean ! ton heure est venue...

A Salomé.

            Enfant, rends grâce au roi.

Pour toi, pour ta jeunesse, il brave la justice

Et t'appelle au palais !

 

SALOMÉ, résistant aux esclaves éthiopiens qui s'emparent d'elle.

            Non ! jamais !... laissez-moi !...

 

LE GRAND PRÊTRE, bas à Jean.

Maintenant dis un mot : Hérode te délivre !
Il veut régner sur ce pays,

Viens le proclamer roi, viens armer tes amis,

Consens à le servir enfin... si tu veux vivre !

 

JEAN, se livrant lui-même aux gardes du temple.

Je suis le serviteur du Dieu puissant et fort

Et non du lâche Hérode ! Allons, j'attends la mort !

Il suit les gardes, pendant que les esclaves éthiopiens entraînent Salomé sur l'ordre du grand prêtre.

 

 

 

 

 

Acte IV. 2e tableau. estampe de Jules Gaildrau du décor de la création à la Monnaie de Bruxelles

 

 

version anthologique (1961)

dir Etcheverry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ballet

distribution

version anthologique (1963)

dir Prêtre

 

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(version de la partition)

 

 

ACTE QUATRIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU
LE FESTIN

 

La salle du festin. Salle immense du palais du proconsul. Aux colonnes de marbre sont suspendus des trophées militaires, des boucliers d'or, des éperons de trirèmes et des lampadaires d'argent. Les corniches des colonnes sont ornées de fleurs et de guirlandes. Un velarium aux couleurs éclatantes abrite cette salle à ciel ouvert. À gauche, au premier plan, la statue colossale, en or, de Rome. Au fond, de vastes marches conduisent à une terrasse qui domine Jérusalem. Au lointain, l'aspect ensoleillé de la ville.

 

 

SCÈNE XIV
LES ROMAINS, puis HÉRODE, HÉRODIADE, VITELLIUS et LEUR COUR.

 

Les chefs et les soldats de l'armée romaine célèbrent leur conquête et la grandeur de Rome.

 

LES ROMAINS

Romains ! nous sommes Romains !

À ce nom seul le monde entier frémit de crainte.

Devant Jérusalem, devant la cité sainte

Arrêtons-nous en souverains !

Nos aigles, d'un coup d'aile, étendent notre gloire

À travers la plaine et les mers ;

Et nous parcourons l'univers

En marquant tous nos pas avec une victoire ! etc.

Patrie, pour toi, mère chérie,

Nous versons notre sang !

Patrie, pour toi, mère chérie,

Nous versons notre sang !

Rome, de nous sois fière !

Rome, de nous sois fière !

Et toi, Tibère,

Regarde tes enfants ;

Nos fronts ont l'auréole

Des Césars triomphants !

Nous monterons au Capitole !

Romains ! nous sommes Romains !

(Entrée de Vitellius, d'Hérode, d'Hérodiade, suivis de la cour)

 

LES ROMAINS ET LA COUR

Hérode, gloire à toi !

Gloire à toi, Vitellius !

 

 

Ballet

I – Les Égyptiennes

II – Les Babyloniennes

III – Les Gauloises

IV – Les Phéniciennes

V – Final

 

(livret, édition de 1929)

 

 

ACTE QUATRIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU
LA SALLE DU FESTIN

 

Salle immense du palais du Proconsul. — Aux colonnes de marbre sont suspendus des trophées militaires, des boucliers d'or, des éperons de trirèmes et des lampadaires d'argent. — Les corniches des colonnes sont ornées de fleurs et de guirlandes. — Un velarium aux couleurs éclatantes abrite cette salle à ciel ouvert. — A gauche, au premier plan, la statue colossale, en or, de Rome. — Au fond, de vastes marches conduisent à une terrasse qui domine Jérusalem. — Au lointain l'aspect ensoleillé de la ville.

 

 

SCÈNE XIV

LES ROMAINS, puis HÉRODE, HÉRODIADE, VITELLIUS et LEUR COUR.

 

LES ROMAINS.

Romains ! nous sommes Romains !

A ce nom seul le monde entier frémit de crainte.

Devant Jérusalem, devant la cité sainte

Arrêtons-nous en souverains !

Nos aigles d'un coup d'aile étendent notre gloire

A travers la plaine et les mers ;

Et nous parcourons l'univers

En marquant tous nos pas avec une victoire !

Quel charme tout-puissant

Possèdes-tu, Patrie ?

Pour toi, mère chérie,

Nous versons notre sang !

Rome, de nous sois fière !

Et, toi, Tibère,

Regarde tes enfants,

Leur front a l'auréole

Des Césars triomphants !

Nous monterons au Capitole !

Romains ! nous sommes Romains !

A ce nom seul le monde entier frémit de crainte !

Devant Jérusalem, devant la cité sainte

Arrêtons-nous en souverains !

Entrée d'Hérode, d'Hérodiade et de Vitellius ; on acclame le proconsul : Gloire à César !

 

 

 

 

 

 

Ballet

1° Les Egyptiennes.

2° Les Babyloniennes.

3° Les Gauloises.

4° Les Phéniciennes.

Final.

 

     

 

 

    

 

Ballet. n°3. les Gauloises

Orchestre des Concerts Colonne dir. Edouard Colonne

Pathé saphir 90t 8940, enr. 1906/1907

 

 

    

 

Ballet. n°4. les Phéniciennes

Orchestre des Concerts Colonne dir. Edouard Colonne

Pathé saphir 90t 8939, réédité Pathé 80t 6209, enr. 1906/1907

 

 

    

 

Ballet. n°4. les Phéniciennes

Nouvel Orch. Symphonique du Gramophone dir Landon Ronald

Disque Pour Gramophone 030678, mat. ho40265aj, enr. vers 1910

 

 

    

 

Ballet. n°4. les Phéniciennes

Grand Orchestre Symphonique dir. Gustave Cloëz

Odéon 165.237, mat. KI 1508-2, enr. en 1928

 

 

    

 

Ballet. n°1. les Egyptiennes - n°2. les Babyloniennes

Grand Orchestre Symphonique dir. François Rühlmann

Pathé X 5457, mat. N 8781-2, enr. le 29 octobre 1928

 

 

    

 

Ballet. n°3. les Gauloises - n°4. les Phéniciennes

Grand Orchestre Symphonique dir. François Rühlmann

Pathé X 5457, mat. N 8782-2, enr. le 06 novembre 1928

 

version anthologique (1961)

dir Etcheverry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

version anthologique (1963)

dir Prêtre

 

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCÈNE XV
LES MÊMES, SALOMÉ, PHANUEL, LE PEUPLE.

 

Salomé, les cheveux épars et s'arrachant des mains des esclaves éthiopiens, se précipite sur la scène. Phanuel la suit.

 

SALOMÉ (avec égarement, aux assistants)

Pourquoi me retirer cette faveur suprême,

Le bonheur de mourir avec celui que j'aime ?

 

[ HÉRODE (à part)

[ Elle me doit la vie, et c'est lui seul qu'elle aime !

[  

[ HÉRODIADE (à part)

[ Quel trouble m'envahit ! Puis-je oublier qu'il l'aime ?

[

[ PHANUEL

[ Espère-t-elle sauver celui qu'elle aime ?

[

[ VITELLIUS

[ Au prophète qu'elle aime pourra-t-il faire grâce ?

[

[ LA FOULE

[ Elle espère sauver le prophète !

 

SALOMÉ (à Hérode)

Qu'il vive ! Sois clément et doux !

Salomé te prie à genoux !

(à Hérodiade)

Non ! c'est toi qu'elle implore ! Ô reine, vois mes larmes !

Une femme comprend de pareilles alarmes !

 

[ SALOMÉ

[ Pitié, si tu fus mère !

[

[ HÉRODIADE (frissonnant à ce mot)

[ Ah ! que dis-tu !... Tais-toi !

 

[ HÉRODIADE

[ Quel souvenir ! C'est vrai... Dieux puissants !... je suis mère !

[ Oui, je suis mère !

[ Quel souvenir ! Oui, je suis mère !

[

[ SALOMÉ

[ Grâce pour lui !

[ Si je vous fais pitié, laissez-vous émouvoir !

[ Connaissez ma misère ! Écoutez-moi !

 

SALOMÉ

Lorsque m'abandonnait une mère inhumaine...

C'est lui qui m'accueillit... et consola ma peine.

Si je vous fais pitié, laissez-vous émouvoir !

Ô reine, écoutez-moi, connaissez ma misère !

 

[ HÉRODIADE

[ Ses pleurs ont calmé ma fureur !

[ De l'enfant oublié c'est le spectre vengeur !

[ Oui, comme cette enfant, ma fille eût été belle !

[ Sa voix me rappelle sa voix.

[ Le remords me crie : c'est elle !...

[

[ SALOMÉ (avec violence)

[ Ô reine, écoutez-moi ! Laissez-vous émouvoir !

[ Ayez pitié !

 

SALOMÉ

Pour un hymen infâme,

Ma mère, je l'ai su...

Ma mère a brisé l'âme

Du pauvre enfant perdu !

 

HÉRODIADE

Dieux ! elle a maudit sa mère !

 

[ SALOMÉ (à Hérodiade)

[ Laissez-vous émouvoir !

[ Voyez mon désespoir,

[ Connaissez ma misère, pitié !

[ Voyez mes larmes et ma misère,

[ Grâce pour lui !

[

[ HÉRODIADE (à part)

[ Je lui tendais les bras,

[ Mais non, je dois me taire,

[ Hélas ! je ne parlerai pas !

[ Non, jamais !

[

[ HÉRODE (à Salomé)

[ Viens, je te tends les bras,

[ Enfant, ne t'en va pas !

[ À toi, ma vie entière !

[ Je t'aime, enfant, ne me fuis pas !

[ Ah ! viens !

[

[ VITELLIUS ET PHANUEL (à Hérodiade)

[ Laissez-vous émouvoir,

[ Voyez son désespoir

[ Et sa misère,

[ Pitié pour lui !

[ Grâce pour lui !

[

[ LA FOULE

[ Grâce !

(Au moment où Hérodiade, hésitante, émue, va céder aux supplications de Salomé, le bourreau paraît au fond, sur le haut de la terrasse, tenant à la main le glaive teint de sang.)

 

SALOMÉ

Ah !

 

LA FOULE

Le prophète est mort !

 

SALOMÉ (à Hérodiade)

Il est mort de ta main, tu mourras donc aussi !

(Elle fait un effort désespéré, tire un poignard de sa ceinture et se précipite sur Hérodiade. Celle-ci recule épouvantée.)

 

HÉRODIADE

Grâce ! je suis ta mère !

 

HÉRODE, VITELLIUS, PHANUEL ET LA FOULE

Sa mère ?...

 

SALOMÉ

Ah ! reine détestée,

S'il est vrai que tes flancs odieux m'aient portée,

Tiens ! reprends ton sang et ma vie.

(Elle se frappe et meurt.)

 

HÉRODE

Salomé !...

 

HÉRODIADE

Ma fille !

 

HÉRODE

Morte !

 

VITELLIUS, PHANUEL ET LA FOULE

Jour d'horreur !

 

 

SCÈNE XV

LES MÊMES, SALOMÉ, PHANUEL, LE PEUPLE.

 

Salomé, les cheveux épars et s'arrachant des mains des esclaves éthiopiens, se précipite sur la scène.

 

SALOMÉ, suppliante.

Pourquoi me retirer cette faveur suprême,

Le bonheur de mourir avec celui que j'aime ?

 

ENSEMBLE.

HÉRODE.

Elle me doit la vie, et c'est lui seul qu'elle aime !

 

HÉRODIADE.

Quel trouble m'envahit ! Puis-je oublier qu'il l'aime !

 

PHANUEL.

Espère-t-elle encore sauver celui qu'elle aime !

 

VITELLIUS.

Pourra-t-il faire grâce au prophète qu'elle aime !

 

LE CHŒUR.

Elle espère sauver le prophète qu'elle aime !

 

SALOMÉ, s'adressant à Hérode, puis à la reine.

Qu'il vive ! sois clément et doux !

Salomé te prie à genoux !

Non ! c'est toi qu'elle implore !... ô reine, vois mes larmes !

Une femme comprend de pareilles alarmes !...

Pitié ! si tu fus mère !

 

HÉRODIADE, frissonnant à ce mot.

            Ah ! que dis-tu !.. tais-toi !

Quel souvenir !... c'est vrai, dieux puissants, je suis mère !

 

SALOMÉ, avec des sanglots.

Si je vous fais pitié, connaissez ma misère ;

Laissez-vous émouvoir, ô reine ! écoutez-moi !

Lorsque m'abandonnait une mère inhumaine...

C'est lui qui m'accueillit.. et consola ma peine...

 

HÉRODIADE.

Ses pleurs ont calmé ma fureur !

De l'enfant oublié c'est le spectre vengeur !

Oui, comme cette enfant, ma fille eût été belle !

Sa voix me rappelle sa voix.

Le remords me crie : oui, c'est elle...

Il me semble que je la vois !

 

SALOMÉ, douloureusement.

Pour un hymen infâme,

Ma mère, je l'ai su...

Ma mère a brisé l'âme

Du pauvre enfant perdu !...

 

ENSEMBLE.

HÉRODIADE.

Elle maudit sa mère !

Je lui tendais les bras,

Mais non, je veux me taire,

Je ne parlerai pas !...

 

HÉRODE.

Au bonheur que j'espère

En vain je tends les bras,

A toi ma vie entière,

Enfant ! ne t'en va pas !

 

SALOMÉ.

Connaissez ma misère,

Laissez-vous émouvoir !

Reine, vous fûtes mère,

Voyez mon désespoir !

 

VITELLIUS, PHANUEL.

Grâce pour sa misère,

Voyez son désespoir !

Reine, vous fûtes mère,

Laissez-vous émouvoir !...

 

SALOMÉ.

Reine !... laissez-le vivre !

Parlez ! qu'on le délivre...

Au moment où Hérodiade, hésitante, émue, va céder aux supplications de Salomé, le bourreau paraît au fond, sur le haut de la terrasse, tenant à la main le glaive teint de sang.

 

SALOMÉ, avec un cri terrible.

Ah !

 

LE CHŒUR, atterré.

            Le prophète est mort !

 

SALOMÉ, fait un effort désespéré, tire un poignard de sa ceinture et se précipite sur Hérodiade.

                        Il est mort de ta main...

Tu mourras donc aussi ! Tu m'implores en vain !

 

HÉRODIADE recule épouvantée.

Pitié ! je suis ta mère !

 

SALOMÉ.

            Ah ! reine détestée,

S'il est vrai que tes flancs odieux m'aient portée,

Tiens ! reprends ton sang et ma vie.

Elle se frappe.

 

HÉRODE.

            Ah ! morte ! Horreur!

 

HÉRODIADE.

Ma fille !... morte !

 

LE CHŒUR.

            O jour de rage et de terreur !

Rideau.

 

 

 

 

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