Esclarmonde

 

affiche pour la création d'Esclarmonde par Georges Clairin (1889)

 

Opéra romanesque en un prologue, quatre actes, un épilogue et huit tableaux, livret d'Alfred BLAU et Louis de GRAMONT, d’après Partonopeus de Blois, roman de chevalerie (fin du XIIe s.), musique de Jules MASSENET (1887-1888, écrit pour l’Exposition Universelle de 1889).

 

 

   partition

 

A Mademoiselle Sibyl Sanderson

Les Auteurs

 

partition manuscrite

 

 

Création au Théâtre National de l'Opéra-Comique (salle du Châtelet) le 15 mai 1889. Mise en scène de Charles Ponchard. Chorégraphie de Mlle L. Marquet. Décors d’Antoine Lavastre et Eugène Carpezat, Amable et Eugène Gardy. Costumes dessinés par Charles Bianchini exécutés par la maison Millet.

 

 

 

costumes de garde par Charles Bianchini pour la création à l'Opéra-Comique

 

 

 

personnages emplois Opéra-Comique, 15 mai 1889 (création)
Esclarmonde, Impératrice d'Orient soprano Mlles Sibyl SANDERSON
Parséïs, sa sœur mezzo-soprano Jeanne-Eugénie NARDI
le Chevalier Roland, comte de Blois ténor MM. Etienne GIBERT
l'Empereur Phorcas, père d'Esclarmonde basse chantante Emile-Alexandre TASKIN
l'Evêque de Blois baryton Max BOUVET
Enéas, chevalier byzantin, fiancé de Parséïs ténor Gustave Prosper HERBERT
Cléomer, roi de France basse Marcel BOUDOURESQUE
un Envoyé sarrazin baryton Etienne TROY
un Héraut byzantin ténor Pierre CORNUBERT
Chœurs : Dignitaires de l'Empire, Chevaliers, Guerriers, Gardes, Moines, Prêtres et Pénitents, Enfants de chœur, Esprits, Peuple    
Ballet : Esprits des Bois, Esprits de l'Onde, Esprits du Feu, Nymphes et Sylvains    
Chef d'orchestre   Jules DANBÉ

 

 

100e représentation à l’Opéra-Comique le 06 février 1890.

 

 

 

 

Sibyl Sanderson (Esclarmonde) lors de la création à l'Opéra-Comique

 

Etienne Gibert (le Chevalier Roland) lors de la création à l'Opéra-Comique

                   

 

 

Emile-Alexandre Taskin (l'Empereur Phorcas) lors de la création à l'Opéra-Comique

 

 

 

Marcel Boudouresque (Cléomer) lors de la création à l'Opéra-Comique

 

Max Bouvet (l'Evêque de Blois) lors de la création à l'Opéra-Comique

 

 

 

Première fois à Bruxelles, au Théâtre Royal de la Monnaie, le 27 novembre 1889 ; à Lyon le 20 février 1890 avec Caroline FIERENS (Esclarmonde), Antoine MURATET (le Chevalier Roland) et Jean NOTÉ ; à Bordeaux le 14 janvier 1892 avec Georgette BRÉJEAN (Esclarmonde) et Henri JÉRÔME (le Chevalier Roland) ; à Saint-Pétersbourg, à l'Opéra Impérial, le 16 janvier 1892 (en russe), avec Sibyl SANDERSON (Esclarmonde) ; à La Nouvelle-Orléans le 10 février 1893 ; à Rouen, au Théâtre des Arts, le 13 décembre 1893 avec Mme PRIOLLAUD (Esclarmonde) ; à Genève, le 30 janvier 1897 ; à Marseille le 19 décembre 1905 avec Georgette BRÉJEAN-SILVER (Esclarmonde).

 

 

Première fois à l'Opéra de Paris (Palais Garnier) le 24 décembre 1923, mise en scène de Pierre Chéreau, chorégraphie de Clara Brook, décors de Paquereau, Simas et Bailly, costumes de Dethomas.

Pour la reprise de 1931, les danses furent réglées par Albert Aveline.

 

Le troisième tableau fut représenté isolément à l’Opéra de Paris, le 04 juin 1942, à l'occasion d'un « Gala Massenet », avec Ellen DOSIA (Esclarmonde) et Charles FRONVAL (Roland), sous la direction de François RÜHLMANN.

 

Autres interprètes des principaux rôles à l'Opéra :

Esclarmonde : Marguerite MONSY-FRANZ (1923).

le Chevalier Roland : André PERRET (1925), José LUCCIONI (1933).

l'Empereur Phorcas : André GRESSE (1924).

l'Evêque de Blois : Charles CAMBON (1933).

 

27 représentations à l’Opéra au 31.12.1961.

 

 

personnages

Monnaie de Bruxelles

27 novembre 1889

(1re)

Opéra de Paris

24 décembre 1923

(1re)

Opéra de Paris

11 novembre 1931

 

Opéra de Paris

02 juin 1934

(27e)

Esclarmonde Mlles Marguerite-Zinah de NUOVINA Fanny HELDY Gabrielle RITTER-CIAMPI Gabrielle RITTER-CIAMPI
Parséïs Emilie DURAND-ULBACH Yvonne COURSO Jeanne MANCEAU Odette RICQUIER
le Chevalier Roland MM. Guillaume IBOS Paul FRANZ Georges THILL Georges THILL
l'Empereur Phorcas SENTEIN Francisque DELMAS Albert HUBERTY Albert HUBERTY
l'Evêque de Blois Max BOUVET Edouard ROUARD John BROWNLEE Martial SINGHER
Enéas ISOUARD Gaston DUBOIS Henri LE CLEZIO Henri LE CLEZIO
Cléomer CHALLET Albert HUBERTY GROMMEN Armand-Emile NARÇON
un Envoyé sarrazin COGNY Charles GUYARD Pierre FROUMENTY Jules FOREST
un Héraut byzantin DEBARDY SORIA BOINEAU BOINEAU
Chef d'orchestre Joseph DUPONT Philippe GAUBERT François RÜHLMANN  

 

 

 

 

affiche d'Esclarmonde pour la représentation à Lyon en 1890 par Alfred Choubrac

 

 

 

Composition de l’orchestre

 

2 flûtes et 1 piccolo (jouant la 3e flûte), 2 hautbois et 1 cor anglais, 2 clarinettes et 1 clarinette basse, 2 bassons et 1 contrebasson, 4 cors en fa, 3 trompettes à piston en fa, 3 trombones et 1 saxtuba contrebasse en ut, 1 paire de timbales, grosse caisse, cymbales, triangle, caisse claire, tambourin, tam-tam, jeu de timbres à baguette (mi5 – do#6), harpe(s), cordes

 

 

 

 

I

 

En recherchant les origines du poème du Roi d'Ys, donné, il y a un an, à l'Opéra-Comique, je m'étais incidemment intéressé à la légende de Graëlan ou Gradlon, comte de Cornouailles, roi d’Is, héros d'une aventure fantastique, analogue à celle que mettent en scène les auteurs d'Esclarmonde, opéra romanesque, représenté au même théâtre, le 15 mai.

Graëlan avait une grande réputation de beauté et de bravoure. Distingué par la reine du pays de Léon et dédaigneux de cet amour, il s'était enfermé dans ses domaines où il passait le temps à chevaucher en forêt, chassant les fauves. Un jour, en suivant une biche blessée, il fut mené, en son pourchas, jusqu'au milieu d'une belle prairie, devant un ruisseau courant parmi les fleurs.

Dans l'eau se jouait une femme d'une incomparable beauté. Ses vêtements de soie parfilés d'or pendaient aux saules de la rive. Le hardi cavalier, trouvant la femme adorable, s'empara des vêtements pour l'empêcher de s'enfuir. Elle, alors, le supplia d'une voix si douce que, touché et saisi de respect, il déposa la fine robe tissue d'or au bord du ruisseau et se retira discrètement pour donner à la baigneuse le temps de se vêtir, mais non assez loin pour risquer de la perdre.

Revenu bientôt près d'elle, il lui adressa les plus fervents hommages. La belle inconnue, — une fée, — les accueillit, avouant alors que cette rencontre avait été préparée par elle ; que, par sa volonté, la biche fugitive l'avait conduit au bord de ce ruisseau. En retour d'un serment d'éternelle discrétion, elle lui promit d'apparaître à son appel toutes les fois qu'il l'invoquerait et lui fit présent d'un beau palefroi, d'un harnais superbe et d'un coffre plein d'or.

Or, un jour, Graëlan manque à sa promesse de ne jamais révéler le secret de son union mystérieuse. Et, dès ce moment, il perd la possession de celle qu'il aimait. Elle ne peut lui pardonner sa faute. Après un rapide adieu, elle se rejette dans les flots ; il veut l'y suivre et mourir. Alors les fées secondaires interviennent, supplient et obtiennent son pardon.

La légende s'arrête là. Elle ne dit pas comment Graëlan quitta plus tard sa belle amoureuse pour alter guerroyer contre les Romains, pousser sa marche victorieuse jusqu'à Tours, se fixer à Kemper-Odet en Cornouailles et enfin dans la fabuleuse cité d'Is, aujourd'hui ensevelie sous les flots de l'Océan et dont, à certains jours, on croit entendre encore sonner les cloches submergées.

La fable de Psyché, celle de Lohengrin, celle de Mélusine, celle de Graëlan, celle de Parthenopeus de Blois, procèdent de la même source : on y retrouve la même idée de la subordination du bonheur à la conservation de l'intégrité d'un secret. Il y a au fond de ces récits un enseignement mystérieux ; les érudits y découvriraient sans doute un mythe solaire à la démonstration duquel je n'ai point la prétention de coopérer. Je raconterai donc simplement le sujet d'Esclarmonde, qui est, au théâtre, en comptant un petit acte de ses débuts, au retour de Rome, la septième partition de M. J. Massenet, écrite celle-là sur un poème de M. Louis de Gramont et de M. Alfred Blau, co-auteur de Sigurd, qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme, Édouard Blau, dont le dernier ouvrage, le Roi d'Ys, vient d'atteindre précisément, il y a quelques jours, sa centième représentation.

 

II

 

Les portes lentement s'ouvrent ; sous ses longs voiles,

Elle paraît alors, solennelle, et pourtant

Laissant voir en ses yeux pleins de lueurs d'étoiles,

Sous sa fierté d'idole une grâce d'enfant.

Ses cheveux d'ambre roux coiffés de la tiare

Roulent confusément dans l'or de ses colliers.

Muette, elle descend les larges escaliers,

Et la foule asservie à son charme bizarre

Se prosterne et l'adore avec ravissement.

 

Ainsi pourrais-je commencer mon analyse, en appliquant à Esclarmonde ce qu'un de mes fort bons amis a dit ici d'une autre héroïne.

Esclarmonde est la fille de l'empereur Phorcas, souverain de Byzance, que les destins obscurs condamnent à la retraite. En s'éloignant il laissera le trône à cette fille, comme lui habile en l'art de la magie ; elle restera voilée, invisible aux yeux des hommes jusqu'à l'âge de vingt ans. Alors les chevaliers de toute la terre sont invités à venir, dans un tournoi, se disputer avec sa main la souveraineté de l'empire d'Orient.

La jeune impératrice apparaît, au milieu des patrices, des guerriers, des thuriféraires, des esclaves prosternés, au fond de l'iconostase de la grande basilique de Byzance. Elle est debout, immobile, parmi l'irradiation des ors et des émaux, raide comme une idole en sa robe de pierreries, sous son manteau diapré comme une aile de libellule ; on croirait voir cette Hérodias que le peintre Moreau évoqua naguère en sa splendeur à la fois raffinée et barbare, belle d'une beauté rigide, inquiétante d'aspect, comme une sphinge soudainement découverte dans les profondeurs d'un mystérieux sanctuaire.

Phorcas lui apprend sa mission et confie à Parséis, la jeune sœur d'Esclarmonde, le soin de la lui rappeler. Mais ce n'est point d'un époux, d'un conquérant inconnu, qu'Esclarmonde rêve quand le drame nous la présente, dépouillée de ses ornements impériaux, redevenue femme, couchée sur la terrasse de son palais, cherchant dans la nuit transparente les images fuyantes nées de son souvenir.

Elle songe à Roland de Blois, un chevalier glorieux qui, un jour, a traversé Byzance et ne la connaît pas, l'ayant vue seulement couverte de ces voiles que lui imposent les secrets desseins de l'empereur Phorcas. Elle l'a aimé et se résignerait à l'aimer sans espoir, si tout à coup elle n'apprenait d'Enéas, un noble byzantin, fiancé de Parséis, que Roland est sur le point d'épouser la fille du roi de France, Cléomer, dont il ne faudra pas chercher le nom dans nos annales.

Peut-être est-ce un Clodomir ? N'insistons pas ; ne demandons pas aux auteurs plus qu'ils n'ont voulu nous donner. Leur fable est de celles dont le caprice et la convention sont la seule règle, et je ne serai pas avec ceux qui leur feront un procès parce qu'elle n'est ni historique ni philosophique. Elle n'a point la prétention de l'être, que je sache, et ne veut sans doute que nous distraire, récréer nos yeux et fournir au musicien une succession de thèmes variés conformes à son tempérament.

Sur cette découverte du prochain mariage de Roland et de la fille du roi franc, la jalousie d'Esclarmonde éclate ; son amour se résout à toutes les impudiques audaces. Elle se souvient qu'elle est magicienne : elle n'a pas besoin de se laisser retenir par de virginales réserves ; elle fait appel aux puissances de l'ombre ; dans la lueur blanche de la lune se forment des tableaux qui lui montrent Roland accourant vers elle, selon sa volonté, emporté, comme Graëlan, à la poursuite d'une proie, un cerf blanc qui le doit mener jusqu'au bord de la mer. De là, sur un vaisseau sans équipage, il sera miraculeusement porté vers l'île enchantée où elle-même, prenant congé de Parséis inquiète, se dispose à le rejoindre, ravie dans l'espace sur un char attelé de griffons.

Dans cette île, toute fleurie et parfumée, où, parmi les massifs de roses, montent des colonnes de lapis aux chapiteaux d'or, où se dressent des rochers bleuâtres transparents comme des icebergs et que la géographie fantastique me montre quelque peu voisine de la contrée où régnait la captieuse Armide, des esprits de l'eau, de l'air, de la terre et du feu, obéissant aux ordres d'Esclarmonde, attendent et reçoivent Roland de Blois.

Ces créatures aériennes le charment d'abord , l'entraînent dans de mystérieuses retraites, sous les branches chargées de fleurs : elles l'y laissent bientôt doucement endormi. Un baiser furtif le réveille ; des lèvres de femme ont effleuré son front. Il se lève, il voit ! Comme Adam découvrant au milieu des splendeurs florales de l'Éden la première femme, il s'arrête extasié devant Esclarmonde, apparue souriante et rose sous ses légers voiles, belle comme Ève, mais provocante, ouvrant ses bras, offrant aux lèvres enflammées du voyageur toute sa beauté charnelle, le conviant à la fête de la vie, n'exigeant de lui en échange que le serment de ne point chercher à la connaître, de ne jamais révéler cette mystérieuse et délicieuse alliance.

Ce qu'il voit de la charmeresse lui fait bien vite tenir pour désirable ce qu'il n'en voit pas ; sans se soucier du voile qui doit rester sur ce visage assurément divin, il cède à l'attirance de ces bras superbes, et les frondaisons fleuries lentement se referment et s'épaississent autour des amants, dérobant aux profanes les mystères sacrés de l'épithalame.

Certaine de l'amour de son jeune époux, Esclarmonde est encore jalouse de son renom et soucieuse de sa gloire ; — sans songer peut-être que l'enchantement dont elle va se servir pour le protéger ne sera pas sans diminuer un peu son mérite personnel aux yeux des analystes, elle l'engage à aller combattre les Sarrasins assiégeant la ville de Blois, sa patrie, et, à cet effet, elle lui offre l'épée de saint Georges, apportée à son commandement par un chœur de vierges séraphiques. Cette épée le fera invincible ; elle gardera sa vertu magique, tant « qu'il gardera lui-même son serment ». Ce serment, on le sait déjà, c'est de ne pas révéler son union avec Esclarmonde.

Roland retrouve dans Blois assiégé le roi Cléomer, tue en combat singulier le chef sarrasin Sarwégur, délivre ainsi la ville et se voit aussitôt offrir, en récompense de cet exploit, la main de Bathilde, la propre fille de Cléomer. Son mystérieux amour lui dicte un refus, dont l'évêque de Blois, interprétant le trouble étrange du chevalier, se promet d'avoir promptement le mot. Il va le trouver dans la chambre du palais où déjà il invoque la maîtresse inconnue qui, selon sa promesse, doit lui apparaître toutes les nuits et donner une agréable et longue suite à la scène du mariage dans l'île enchantée. Le chevalier résiste d'abord au prêtre inquisiteur, puis vaincu par la terreur religieuse, par la crainte de la damnation éternelle qui le menace, s'il ne confesse aussitôt « ses péchés », il avoue la possession étrange dont il est l'objet.

L'évêque veut en vain l'arracher à ce charme. Roland le repousse et demeure tout entier à son rêve appelé à devenir bientôt une réalité ; la forme adorée d'Esclarmonde s'ébauche dans l'ombre ; elle approche, elle est là. Mais à peine les deux amants sont-ils dans les bras l'un de l'autre que l'évêque reparaît suivi de moines et de bourreaux. Il veut exorciser le démon qu'est pour lui Esclarmonde ; il arrache son voile à la magicienne. Il rompt ainsi le charme qui la liait à Roland.

Elle maudit l'indiscrétion du chevalier, et en la maudissant elle pleure son amour qu'elle croit à jamais perdu : « Roland, tu m'as trahie ! »

 

Regarde-les, ces yeux plus purs que les étoiles,

Et ces lèvres qui t'ont murmuré mon amour,

Et ce corps que ta faute a perdu sans retour !

Il ne t'a pas suffi de posséder dans l'ombre

L'épouse qui t'offrait des voluptés sans nombre,

Tu veux la contempler... Sois heureux !... Tu la vois...

Mais c'est pour la première et la dernière fois !

 

L'épée de saint Georges que Roland a saisie pour la défendre se brise entre ses mains, car il a été parjure ; les exorcistes veulent s'emparer d'Esclarmonde ; elle appelle à son aide les esprits du feu et disparaît avec eux.

C'est dans la forêt des Ardennes, où s'est retiré le vieil empereur Phorcas, qu'Esclarmonde se retrouve, emportée par une force mystérieuse.

Phorcas a su comment sa fille lui avait désobéi : Parséis et Énéas l'ont cherché pour lui apprendre ce redoutable secret que la puissance magique du vieil empereur aurait pu également lui révéler. On est à la veille du tournoi qui doit faire se mesurer dans Byzance les prétendants à la main de la jeune impératrice. Esclarmonde est mise en demeure par Phorcas de renoncer à l'amour de Roland, dont il prévoit la prochaine arrivée. Si elle veut que Roland vive, elle doit lui déclarer qu'elle ne l'aime plus.

 

Si ma bouche fidèle à mentir se refuse,

C'est fait de lui, je le livre au trépas !

Mais si je me résigne au mensonge, à la ruse,

Qui me dit, cher amant, que tu ne mourras pas

De ma trahison feinte ?

 

Roland vient ; un instant, ils oublient dans le charme de cette rencontre et les malédictions et les menaces. Mais la voix terrible de Phorcas rappelle Esclarmonde à la réalité. Elle s'arrache à l'étreinte de Roland : — qu'il désespère, mais qu'il vive !

Et Roland, seul, écoute les trompettes lointaines, la voix du héraut, annonçant que dans Byzance un tournoi va rassembler tous les preux de l'univers pour la conquête de la main d'une jeune impératrice qu'il ne croit connaître que de réputation. Sa résolution est prompte. Il prendra part à ce tournoi, il s'y fera tuer.

C'est aller bien loin pour en finir, dira-t-on. La forêt des Ardennes n'est point de la banlieue de Byzance, quand on ne dispose pas comme Esclarmonde et Phorcas d'un attelage de griffons. Mais il faut bien arriver au dénouement et ne pas chicaner les auteurs sur la logique de leur itinéraire.

Le dernier tableau nous remet sous les yeux le prologue : les patrices, les guerriers, les thuriféraires, les esclaves sont là, avec le vieil empereur sur son trône et Esclarmonde debout en son immobilité glorieuse d'idole. Les trompettes sonnent, le tournoi est fini, on amène le vainqueur encore couvert de sa noire armure ; on l'invite à dévoiler ses traits. C'est Roland lui-même, venu pour se faire tuer ; la force de l'habitude l'a emporté sur sa résolution : il a mis par terre tous ses concurrents et le voilà fort embarrassé de sa victoire et de sa personne, car il entend refuser la main de l'impératrice comme il a refusé celle de la princesse franque.

Il a levé pourtant la visière de son heaume, elle lève à son tour son voile et se fait connaître ; il la reconnaît, elle lui pardonne. C'est le Paradis retrouvé.

 

III

 

Ainsi finit, pour parler selon le programme, cet « opéra romanesque ». J'aurais analysé moins longuement le poème d'Esclarmonde, facile à narrer en quelques lignes, malgré la diversité de ses aspects, si je n'avais eu en vue, en insistant sur certains détails, la recherche des conceptions particulières du compositeur, l'influence de ses impressions assurément subie par ses collaborateurs.

M. Massenet a toujours été manifestement sollicité dans le sens des œuvres extra-humaines. Il lui importe peu, je crois, que la fable offerte à son inspiration musicale soit historique ou philosophique ; il lui importe davantage qu'elle soit diverse, pittoresque, intéressant tour à tour le regard, les sens, l'âme du spectateur.

Il n'y a guère dans son œuvre entier, comme le faisait remarquer dernièrement un de ses biographes, que deux opéras : Don César de Bazan et Manon, où le merveilleux n'ait point sa part. Avec le Roi de Lahore, avec Hérodiade même, avec le Cid, le compositeur s'envole vers les sphères supérieures. Jamais pourtant il n'avait abordé aussi délibérément le genre de la féerie, de la fantaisie auquel son tempérament le prédispose.

En travaillant à Esclarmonde, avec ce désir, qui lui est propre, de réunir dans un ouvrage tous les attraits, toutes les surprises, toutes les oppositions auxquels le fond peut se prêter, d'en faire une sorte d'appareil kaléidoscopique, il a assurément été impressionné non seulement par la fable initiale, empruntée à un vieux roman de chevalerie, procédant lui-même, comme je l'ai dit, de diverses sources anciennes, il a dû encore être hanté par le souvenir de quelques tableaux, de quelques lectures. Car nul n'est plus peintre que ce musicien et ce poète, curieux de spectacles et de sensations rares. Comme l'Hérodias de Moreau lui a pu suggérer le tableau de l'impératrice byzantine immobile sur son trône étincelant, l'Interdit de J.-P. Laurens qui est au Luxembourg lui a peut-être donné la scène de l'exorcisme ; je ne serais pas surpris que cette scène ait été, d'autre part, inspirée par la lecture d'un des plus curieux contes de Balzac : le Succube.

Je n'irai pas plus loin à travers ces hypothèses dont la consécration aurait d'ailleurs pour conséquence de dégager les auteurs du poème d'une responsabilité et d'une initiative que, sans doute, ils entendent garder.

Ce n'est donc pas à M. Massenet, mais à eux que je reprocherai de ne nous avoir montré dans Esclarmonde et dans Roland que des personnages entièrement soumis à la domination de la chair. Tout ne tend communément dans leurs rencontres qu'à une satisfaction matérielle ; leur esprit ne s'élève pas vers un autre idéal que celui de l'éternelle possession ; les vierges séraphiques assistent à leurs ardentes promesses et semblent n'intervenir entre eux que pour leur faire sentir mieux, par le contraste, la jouissance de s'affranchir de toute pudeur.

M. Massenet ne s'accommode point mal, tout au contraire, de ce sensualisme mystique ; sa nature rêveuse et nerveuse l'y pousse ; il enveloppe Esclarmonde de la même atmosphère chaude et excitante que celle dans laquelle il a fait précédemment vivre Ève et Salomé, et dont, retenu par le caractère sacré du sujet, il n'a fait sentir à Marie-Madeleine que la proche influence. La Sitâ du Roi de Lahore, la Chimène du Cid, nous le montrent plus indépendant des exigences de la vie animale. Dans le Cid, il a chante le poème du sacrifice de la passion à l'honneur et au devoir ; dans le Roi de Lahore, il a glorifié l'amour supérieur à tout orgueil.

Le souvenir de ce dernier ouvrage a dû passer quelquefois dans l'esprit du compositeur tandis qu'il achevait Esclarmonde. Il a dû se reporter à cette déjà lointaine année 1873, où il entreprenait d'écrire le Roi de Lahore, plein de foi en cette poétique alors nouvelle qu'on le blâmait de préférer à la banalité dramatique courante et à laquelle aujourd'hui plusieurs le féliciteront de revenir.

 

IV

 

La partition d'Esclarmonde dans laquelle la symphonie descriptive et suggestive joue un grand rôle, débute brusquement, sans une ouverture, sans même un prélude. Trois grands accords retentissent ; tout le théâtre est soudainement plongé dans une ombre opaque ; quand la lumière revient, intense, presque aveuglante, à cause de ce passage subit des ténèbres au jour, la toile s'est levée, le spectateur a devant lui le tableau de l'iconostase. L'effet est très voulu, très habile aussi ; il transporte soudainement le public à des distances inouïes. Il ne va pas toutefois sans devoir quelque effet aux procédés du théâtre wagnérien où l'ombre dans la salle est de pratique courante pour forcer l'attention ; cela me gâte un peu mon plaisir.

Toute la première scène appartient à l'empereur Phorcas et aux masses chorales. Le grand récit de Phorcas est d'un accent large et juste ; la symphonie accompagnant le jeu de scène pendant lequel Esclarmonde soulève un instant devant son père les voiles masquant son visage, que le vieillard croit contempler pour la dernière fois, et enfin le grand chœur triomphal : « O divine Esclarmonde », composent un très lumineux prologue, d'une simplicité grandiose.

Le premier acte commence avec la douce et triste rêverie d'Esclarmonde songeant au chevalier Roland ; le dialogue avec Parséis, l'épisode du chevalier Eneas, que traverse une délicieuse phrase de Parséis, préparent heureusement la scène de l'incantation. Autour de l'impératrice magicienne, les voix de la nuit s'éveillent ; les soprani lointains appellent Roland ; dans la lueur vaporeuse de la lune le héros invoqué apparaît ; des spectres se succèdent, montrant quels actes il accomplit en cet instant. Et, durant que défile cette série de visions, Esclarmonde et Parséis la décrivent en une page d'une allure ardente, emportant les voix comme à la suite d'une entraînante chevauchée.

Le morceau est d'un dessin particulièrement net et d'une couleur des plus vives. Pour ma part, je me serais passé des tableaux lunaires qui l'accompagnent et ne font que dérouter l'attention. Ces projections lumineuses sur l'écran noir d'un ciel de toile peinte sont tellement inférieures à l'effet imaginé qu'il y aurait tout intérêt à les supprimer pour l'amour seul de l'art musical qui nous apporte ici précisément une impression des plus heureuses.

Le tableau suivant, c'est l’île enchantée : danse légère des esprits au bord de la mer, musique délicate, aérienne ; puis, après les harmonies berçant le sommeil de Roland, délicieuse symphonie enveloppant l'andante : « Sois bénie, ô magie ! » dit par Esclarmonde, avant ce duo de séduction et d'amour dont l'ensemble semble se fondre avec le chœur « Hymen ! Hyménée ! » planant dans les espaces lumineux.

Devant les feuillages refermés, la symphonie continue, aiguë, voluptueuse, irritante jusqu'au spasme, éclatant à la fin en un triomphal hallali d'amour. Et le rideau se relève, sur le décor de la chambre nuptiale, dans le palais magique d'Esclarmonde. L'émotion, la joie du bonheur lentement goûté et pourtant trop tôt évanoui emplissent ces pages auxquelles succède la scène de la consécration et de la remise au chevalier de l'épée talismanique de saint Georges. J'y relève la très belle et très simple invocation de Roland : « O glaive, à ton aspect je m'incline avec crainte », empreint d'une grande ferveur religieuse, à laquelle font un vif contraste, en présence des vierges aux blanches ailes, pures gardiennes de l'épée, les aspirations charnelles des deux époux impatients déjà de la nuit prochaine.

Par un de ces brusques sauts dont le compositeur a le goût et la coutume, le tableau tumultueux du siège de Blois succède à ces douces requêtes d'amour. Le roi Cléomer gémit sur les malheurs de la ville, la voix grave et pieuse de l'évêque rassure le peuple et invoque Dieu ; le chevalier marche au combat et revient vainqueur au milieu des fanfares guerrières. C'est toute une transformation, une direction nouvelle donnée aux idées du spectateur. Au tableau suivant, celui de l'exorcisme, le fantastique et le dramatique se heurtent avec une vigueur parfois voisine de la violence.

Dans la forêt des Ardennes, en une sorte de synthèse musicale, tous les éléments de la partition se retrouvent. Là se sont condensées en un très beau duo toutes les forces de l'inspiration passionnée du compositeur. L'effet en a été considérable.

L'épilogue reproduit le prologue, aussi bien musicalement que dramatiquement ; c'est une superposition curieuse et très voulue, qui fait de la page initiale et terminale une sorte de cadre solide et brillant, sertissant cette œuvre remarquablement intéressante.

Dans Esclarmonde, je retrouve M. Massenet toujours de plus en plus volontaire et maître de lui, mais non point différent de lui-même, ce qui serait d'ailleurs très fâcheux. Il a, dans cette partition, adopté une large ligne de conduite dont il ne s'est pas un instant départi pour courir après les effets épisodiques, que n'eût point manqué de rechercher en pareille occasion un compositeur vulgaire. Toute sa partition est pour ainsi dire d'un seul tenant ; ceux qui la voudront connaître à fond ne sauraient le faire pourtant au premier abord. Il faut entrer lentement, patiemment, dans l'intimité de l'œuvre. Après en avoir contemplé les grands aspects, on y découvrira peu à peu des coins délicieux, des reliefs délicatement ciselés. Çà et là peut-être y rencontrera-t-on aussi des parties où l'esprit du compositeur s'exalte, où sa nervosité l'emporte à quelque outrance dont peut souffrir l'harmonie générale du tableau.

Cette première représentation d'Esclarmonde comptera, en somme, parmi les plus belles dont l'art musical français puisse s'enorgueillir. Elle est venue fort à propos affirmer aux étrangers la vitalité et la supériorité de notre école nationale en un moment où les scènes lyriques, éternisant les reprises d'ouvrages anciens, semblent vouloir démontrer que notre production s'est soudainement arrêtée à l'heure même où elle aurait dû s'affirmer la plus active.

L'interprétation d'Esclarmonde est excellente. La pure beauté de Mlle Sybil Sanderson rendra bien difficile la tâche de celles qui entreprendront plus tard d'aborder ce rôle. Quelle cantatrice, même de haute valeur, sans ces yeux rayonnants, ces bras de déesse, cette taille harmonieuse et souple, osera dire après elle : « Va, je suis belle et désirable ! », la voix de la débutante est d'une extraordinaire étendue ; quelque peu troublée le premier soir par une terrible crainte, elle s'est promptement remise ; une note haut perchée enlevée avec une hardiesse surprenante a fait évoquer à son propos le souvenir des triomphes de Christine Nilsson. Ce ne sont pas, je l'avoue, ces passages ardus légèrement franchis qui me charment ; je leur préférerai toujours une diction juste et dramatique, un accent pénétrant, un sentiment qui paraissent devoir constituer les qualités foncières de Mlle Sybil Sanderson, choisie par M. Massenet pour le périlleux honneur de créer Esclarmonde.

Mlle Nardi a été tout à fait charmante et a obtenu un grand succès dans le petit rôle de Parséis. Le ténor, M. Gibert, également choisi par M. Massenet, a vaillamment justifié les espérances que le compositeur avait pu fonder sur lui. M. Taskin est un superbe Phorcas, et M. Bouvet compose et chante très magistralement le rôle de l'évêque. MM. Herbert et Boudouresque complètent très heureusement cet ensemble, auquel contribuent, dans des limites plus modestes, MM. Troy et Cornubert.

La mise en scène, les décors et les costumes d'Esclarmonde font grand honneur à la somptuosité directoriale de M. Paravey. Le ballet est très agréablement réglé par Mlle Marquet, l'orchestre conduit avec l'autorité que l'on sait par M. Danbé.

Je terminerai par un éloge à l'adresse de M. G. Hartmann, l'éditeur d'Esclarmonde. Il a publié cette partition avec un luxe typographique, il l'a ornée avec un goût délicat qui la feraient rechercher par les bibliophiles, si un jour elle devenait rare, ce que ne lui permettra vraisemblablement pas le durable succès promis à l'œuvre.

 

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 01 juin 1889)

 

 

 

 

 

L'idée première du livret n'est autre chose que la contrepartie du Lohengrin de Richard Wagner, car la situation des deux héros, Roland et Esclarmonde, est simplement retournée, et celle-ci n'est qu'un Lohengrin féminin. La musique ne saurait, en dépit de quelques pages charmantes, compter au nombre des meilleures œuvres de Massenet. Le compositeur a emprunté à Richard Wagner l’emploi du leitmotiv. L'œuvre manque de cohésion et d'unité. On rencontre, néanmoins, dans la partition d'Esclarmonde certaines mélodies d'un contour agréable, et les airs de ballet sont de tout point réussis.

(Nouveau Larousse Illustré, 1897-1904)

 

 

 

 

    

     Esclarmonde ! un joli nom, plein de douceur et d’harmonie, à la sonorité tendre et pénétrante, à la couleur vague et blonde des jeunes épis mûrissant au soleil ! Il semble que ce nom, qui à lui seul est une trouvaille, engendre à la fois la poésie, l'amour et la mélancolie. Et, de fait, il y a un peu de tout cela dans le livret de MM. Blau et de Gramont ; on regrette seulement qu'ils n'y aient pas joint un peu plus de nouveauté, et que leur imagination, portée surtout du côté de la matérialisation scénique, n'ait pas fait une plus grande dépense d'invention en ce qui concerne la portée passionnelle de l'œuvre, la peinture des caractères, et aussi l'enchaînement naturel et logique des événements. L'idée première de leur opéra n'est d'ailleurs que la contrepartie de celle qui forme le fond du Lohengrin de Richard Wagner, et Esclarmonde n'est autre chose qu'un Lohengrin féminin. La situation des deux amants est simplement retournée. Seulement, moins cruels que le maître allemand, les auteurs ont voulu finalement les réunir et, au lieu de faire mourir l'un d'eux, ont arrangé les choses de façon à leur accorder et à leur permettre une félicité éternelle.

Le prologue transporte le spectateur à Byzance, où l'empereur Phorcas explique au peuple assemblé que, pour avoir voulu pénétrer trop profondément les mystères de la magie, le ciel l'oblige à renoncer à son trône en faveur de sa fille Esclarmonde. Il se retirera dans une solitude profonde, pendant que celle-ci héritera de sa puissance et de son autorité. La nouvelle impératrice se montre au peuple prosterné, qui lui jure obéissance. Esclarmonde a été instruite par son père dans l'art de commander aux esprits, et elle possède la puissance magique qui lui a été si fatale à lui-même ; mais, pour la conserver, elle doit rester voilée jusqu'à l'âge de vingt ans et dérober la vue de son visage à tout être humain. Le jour où elle atteindra sa vingtième année, un tournoi solennel aura lieu à Byzance, dont le vainqueur deviendra son époux.

Esclarmonde est mélancolique. Un nom revient sans cesse sur ses lèvres, celui d'un chevalier français (!), le comte Roland de Blois, dont elle est vivement éprise, sans qu'on sache comment et par quelles circonstances a pu naître au cœur de cette jeune princesse orientale une passion brûlante pour ce personnage... éloigné. Tout à coup elle apprend que Roland est sur le point d'épouser la fille du roi de France Cléomer (!!), et elle se décide à user de son pouvoir magique pour empêcher ce mariage. Pour le dire en passant, cette confusion arbitraire de la fable et de l'histoire — une histoire elle-même fabuleuse — cette invention d'un roi de France imaginaire, ce mélange de surnaturel et d'un semblant de réalité, cet abandon de toute logique même apparente, tout cela trouble l'esprit et affaiblit considérablement l'intérêt que peut exciter une action si étrange.

Quoi qu'il en soit, Esclarmonde évoque les esprits de l'air, de l'onde et du feu, c'est-à-dire qu'elle mobilise du coup toute son armée. « Dociles à sa voix (dit l'analyse imprimée du livret), ils font apparaître dans la lune, comme dans un miroir, Roland, qui, en ce moment, chasse avec Cléomer dans la forêt des Ardennes. Au milieu de la chasse, un cerf blanc entraîne à sa poursuite le preux. Bientôt Roland se trouve au bord de la mer (!!!). Un navire paraît, sans équipage. Le héros y monte, et, sur l'ordre d'Esclarmonde, le vaisseau va le conduire dans une île enchantée. C'est là qu'Esclarmonde ira le rejoindre, emportée par un char magique. » Roland aborde en effet dans cette île, et ici ce n'est plus de Lohengrin, mais de Parsifal que les auteurs se sont inspirés, car ils font passer sous les yeux du spectateur la scène célèbre des filles-fleurs, enguirlandant Roland, comme Wagner leur fait enguirlander son héros. Roland s'endort, il est réveillé par un baiser d'Esclarmonde. A cette question du chevalier : « Qui es-tu ? » l'impératrice magicienne répond : « Je suis une femme qui t'aime et qui veut s'unir à toi ; mais à une condition expresse : c'est que tu ne verras pas mon visage et que tu ignoreras mon nom. » On devine ce qui s'ensuit.

Le lendemain, dès l'aube, Esclarmonde et Roland s'éveillent. Celui-ci se rappelle qu'il doit aller au secours du vieux Cléomer, assiégé dans Blois par les Sarrasins (!!!!), que commande le cruel Sarwégur. (On se rappelle que la veille il a quitté Cléomer, chassant tranquillement dans la forêt des Ardennes ; les événements et les hommes marchent vite dans ce monde singulier.) Esclarmonde lui rappelle son serment de garder à jamais le silence sur leur mystérieux hymen, puis elle le renvoie à son devoir, en lui promettant que chaque nuit, quel que soit le lieu où il se trouve, sa bien-aimée ira l'y rejoindre. A partir de ce moment, les événements les plus étranges s'accumulent et se précipitent, jusqu'à ce qu'enfin, à la suite de péripéties sans nombre, après la perte par Esclarmonde de son pouvoir magique, après une foule d'incidents qui semblent devoir séparer les deux amants, ils se trouvent réunis et s'enchaînent l'un à l'autre d'une façon indissoluble.

La partition d'Esclarmonde, malgré de réelles qualités, n'est pas une des meilleures qu'ait écrites M. Massenet. Il me paraît s'être trompé en prenant pour de l'inspiration des formules musicales qui, trop prodiguées depuis longtemps de tous côtés, sont tombées dans le domaine publie, en usant et en abusant du leitmotiv pour relever ces formules, et en accompagnant le tout à l'aide d'un orchestre toujours en fureur, toujours frémissant, toujours porté à un maximum de sonorité tel que les oreilles de l'auditeur en sont endolories. Ce qu'il y a de timbales, de cymbales et de grosse caisse dans cette musique est inénarrable. Quant au leitmotiv, il me semble que M. Massenet aurait pu faire aux théories et aux procédés de Richard Wagner des emprunts plus intéressants. La partition d'Esclarmonde est remplie de dessins de ce genre, et l'on pourrait citer tel d'entre eux qui a véritablement hanté l'esprit du compositeur : par exemple celui que les instruments à cordes établissent dès le commencement de la première scène du prologue sur cette phrase de Phorcas : J'abandonne mon trône à ma fille Esclarmonde, qui parcourt sans interruption tout l'ouvrage, passant incessamment de l'orchestre aux voix et des voix à l'orchestre, et que l'on retrouve encore au plus fort de l'épilogue.

Il semble que l'inspiration, cette inspiration chaude, neuve, vivace, dont ailleurs il a donné tant de preuves, ait manqué à M. Massenet lorsqu'il écrivait cette partition d'Esclarmonde. On la rencontre assurément de temps à autre, mais non pas précisément où l'on serait heureux d'être saisi par elle. C'est surtout dans les pages épisodiques que le maître s'est laissé franchement emporter sur les ailes de son imagination, par exemple dans les airs de ballet et dans les entr'actes, qui ont été soignés par lui et d'où disparaît l'insupportable leitmotiv. Sous ce rapport on doit signaler particulièrement le fragment symphonique élégant et clair, plein de grâce et de fraîcheur, qui ouvre le sixième tableau, avec son large soli de violoncelles qu'accompagne si bien le contre-chant des premiers violons, et parmi les airs de ballet celui de la danse des Esprits, au second acte, avec ses échappées de chœur invisible, dans lequel les flûtes et les harpes se font entendre avec une rare délicatesse.

Je ne saurais vouloir dire, d'ailleurs, qu'il n'existe point de pages intéressantes dans la partition d'Esclarmonde ; il en est certainement, mais elles sont clairsemées, et l'œuvre pèche par l'ensemble, la cohésion et l'unité. Parmi les épisodes les mieux venus, il faut citer, au premier acte, la cantilène mélancolique d'Esclarmonde : Comme il tient ma pensée, qui est d'un caractère caressant et tendre ; puis la scène en trio qui contient cette jolie phrase de Parséïs : Oui, je permets l’espoir ; puis encore l'ensemble des deux sœurs, qui ne manque ni de chaleur ni de mouvement, et la scène de l'évocation des Esprits, malgré certaines excentricités vocales uniquement destinées à faire briller le gosier d'une cantatrice. Au second acte, la grande scène de Roland et d'Esclarmonde se termine par un ensemble dont l'effet vocal serait excellent s'il n'était étouffé par un orchestre d'une violence vraiment cruelle. Le tableau du siège de Blois, à part le premier chœur, qui est court et vigoureux, ne me paraît pas heureux. On voudrait plus de netteté et de fermeté dans la déclamation, et aussi une prosodie moins fâcheuse, surtout dans la prière dite par l'évêque, auquel le chœur répond par des phrases d'une rapidité choquante. On ne saurait louer non plus, au tableau suivant, la scène de la confession, que précède néanmoins une bien jolie mélodie dite par Roland : La nuit bientôt sera venue, d'un dessin large et d'un beau sentiment. Ce qui est exquis, par exemple, c'est la plainte si touchante exhalée par Esclarmonde lorsque, découverte par l'évêque qui vient de lui arracher son voile, elle s'adresse à son amant : Regarde-les, ces yeux, plus purs que les étoiles... Cela est absolument délicieux. D'une jolie couleur aussi la phrase dite par Esclarmonde au quatrième acte : Hélas ! en retrouvant la vie et la pensée, que suit malheureusement un quatuor où toutes les forces de l'orchestre sont déchaînées avec une implacable fureur. On ne pourrait signaler ensuite que le duo des deux amants, qui forme un ensemble très harmonieux et qui est peut-être la seule page de l'œuvre où se fasse sentir le souffle d'une véritable passion. En résumé, on le voit, cette œuvre est incomplète et profondément inégale.

L'ouvrage était ainsi distribué : Esclarmonde, Mlle Sybil Sanderson, qui faisait ses premiers pas en public dans ce rôle important ; Parséïs, Mlle Nardi ; Roland, M. Gibert, qui débutait à l'Opéra-Comique, venant du théâtre des Arts de Rouen ; Phorcas, M. Taskin ; l'Evêque, M. Bouvet ; Enéas, M. Herbert ; Cléomer, M. Boudouresque.

(Félix Clément, Dictionnaire des opéras, supplément d’Arthur Pougin, 1903)

 

 

 

 

C'est à Parthenopœus de Blois, un des romans de chevalerie les plus curieux de la littérature française, qu'est empruntée la donnée de cet « opéra romanesque », où la personnalité de Massenet se manifeste de si curieuse et de si intéressante façon ; c'est du reste une de ses œuvres capitales, qui obtint dès son apparition un vif et long succès, et dont probablement une reprise attesterait la durable valeur.

L'œuvre commence par un prologue. Point d'ouverture ni même de prélude : à peine, pendant que le rideau se lève, quelques larges accords de l'orchestre, alternant avec ceux d'un orgue. L'empereur de Byzance, Phorcas, puissant magicien, a réuni tous les grands de sa cour et leur annonce qu'obéissant aux arrêts du destin, il a décidé d'abdiquer le pouvoir entre les mains de sa fille Esclarmonde, elle-même experte aux choses de la magie. Mais pour conserver sa puissance surnaturelle, il faudra qu'Esclarmonde, jusqu'à l’âge de vingt ans, dérobe aux regards des hommes son visage. Et, une fois le temps de cette contrainte passé, un tournoi solennel aura lieu, dont le vainqueur épousera la princesse. Après que l'empereur a prononcé ces paroles, des portes s'ouvrent : on aperçoit, pareille à une idole, Esclarmonde voilée, couverte de pierreries, encensée par une troupe attentive de thuriféraires, entourée de ses femmes précieusement vêtues. Auprès d'elle se tient sa sœur Parséis. Esclarmonde reçoit de son père les emblèmes de la toute-puissance, la foule la salue impératrice.

Au premier acte, sur une terrasse du palais impérial de Byzance, Esclarmonde, au milieu de sa cour, rêve du beau Roland, qu'elle a vu et dont elle est amoureuse. Elle confie à Parséis ce secret, et déplore la destinée qui lui impose de vivre comme une recluse sous son voile, jusqu'au moment où elle devra appartenir à un inconnu, selon les hasards d'un tournoi.

Parséis, conseillère avisée, après avoir compati aux peines de sa sœur, rappelle à celle-ci sa puissance magique. Mais voici que survient Énéas, le fiancé de Parséis. Interrogé, il raconte ses exploits : souvent il fut victorieux, le seul Roland a pu le vaincre, Roland qui bientôt doit épouser, dit-on, la fille du roi Cléomer.

Esclarmonde frémit en entendant ces paroles. Énéas est congédié et les deux sœurs restent seules. Esclarmonde décide d'user sans tarder de son pouvoir magique, de transporter Roland dans une île enchantée, de s'unir à lui, sans toutefois se dévoiler, et de régner ainsi sur son cœur. Et elle se met à évoquer les Esprits qui, dociles à sa voix, enlèvent Roland pendant qu'il chasse dans les Ardennes, l'entraînent vers l'île magique. Un char attelé de griffons apparaît devant Esclarmonde, qui y prend place, et disparaît aussitôt.

Au deuxième acte, c'est l'île aux jardins féeriques où Roland émerveillé s'avance, salué par les chœurs amicaux des Esprits, pour s'endormir bientôt parmi les fleurs, tandis qu'autour de lui dansent des êtres de rêve. Esclarmonde apparaît, contemple avec amour le dormeur, le réveille d'un baiser. Roland cède vite au charme de la princesse magicienne : tous deux, enivrés, échangent leur foi ; Esclarmonde promet à Roland une joie et une puissance sans bornes. Le chevalier jure de ne point chercher à connaître le visage de celle qu'il aime déjà avec passion. Un chœur nuptial des Esprits accompagne l'ardent duo des amants. Le rideau tombe, tandis que l'orchestre évoque toutes les délices d'un amour sans mélange.

Le tableau suivant représente une chambre du palais magique. Roland et Esclarmonde sont toujours grisés d'extase voluptueuse, mais l'impératrice exhorte son amant à de nouveaux exploits. Les Sarrazins assiègent la ville du roi Cléomer. Roland doit aller repousser les ennemis. Qu'il parte sans crainte ; car chaque nuit, en quelque lieu qu'il se trouve, la bien-aimée sera auprès de lui. Elle lui remet l'invincible épée de saint Georges, arme sacrée qui lui sera fidèle tant qu'il restera loyal, mais qui se briserait s'il commettait un parjure.

Au troisième acte, le décor représente une grande place de la ville de Blois, à moitié dévastée par l'ennemi. Le roi Cléomer et son peuple se désespèrent. Processionnellement, l'évêque et le clergé vont implorer pour la malheureuse cité la miséricorde divine. Cependant, un envoyé du roi des Sarrazins vient exiger un tribut de cent vierges captives : « Qui pourrait vaincre Sarwégur ? » soupirent le roi et son peuple. Une voix répond : « Moi ! » C'est Roland, qui charge l'envoyé d'annoncer à son maître qu'un chrétien le défie en combat singulier. Tous reprennent courage et prient, tandis que Roland lutte contre le roi païen, dont il triomphe bientôt. Enthousiasmé, le roi Cléomer, dès le retour du héros, lui offre la main de la princesse Bathilde, sa fille. Roland refuse, mais ne peut, sans trahir Esclarmonde, motiver son refus. Tous s'étonnent et l'évêque, pressentant un mystère, se propose de connaître bientôt le motif de l'attitude embarrassée du chevalier.

Cette scène s'achève par le défilé des prisonniers sarrazins et par les acclamations des habitants de Blois.

Après un interlude orchestral, le rideau se lève ; on voit une chambre dans le palais du roi Cléomer. Roland écoute les derniers échos des cris de victoire, mais ne songe qu'à Esclarmonde qui bientôt viendra auprès de lui. Mais c'est l'évêque qui paraît. Il interroge anxieusement Roland, l'exhorte à révéler, sous le sceau de la confession, les raisons pour lesquelles il vient de refuser la main de la princesse Bathilde. Par la persuasion autant qu'en évoquant le danger des sortilèges et les menaces de l'enfer, il parvient à arracher à Roland son secret, à lui démontrer que cet amour pour une magicienne est coupable. Roland, atterré, implore l'absolution ; l'évêque refuse, exhorte le pénitent à la prière et au repentir, et sort. La voix d'Esclarmonde se fait bientôt entendre. Roland, grisé par la caresse de cette voix, est pris de remords, mais se dit qu'en ne parlant qu'à Dieu, il n'a point trahi son serment. Il se prépare à accueillir sa bien-aimée, qui paraît aux sons d'un chœur d'Esprits. Mais à ce moment même, l'évêque ouvre la porte ; autour de lui sont groupés des moines et des bourreaux. Il prononce une formule d'exorcisme, arrache le voile d'Esclarmonde. A la vue de la beauté subitement révélée par ce geste, Roland s'émerveille ; mais les larmes troublent les yeux d'Esclarmonde ; celle-ci, trahie, désolée, lui reproche amèrement son infidélité qui les perd tous deux. L'évêque ordonne qu'on s'empare de la sorcière ; mais les Esprits de l'air interviennent, enlèvent Esclarmonde, pendant que Roland, qui a voulu défendre celle-ci, voit se briser l'épée de saint Georges. La princesse disparaît en maudissant le parjure.

Le quatrième acte se passe dans les profondeurs d'une forêt des Ardennes. Des sylvains, des nymphes dansent ou bien se reposent. Un héraut byzantin qui passe s'arrête avec son escorte pour annoncer le prochain tournoi dont le prix sera la main de la princesse Esclarmonde. Après qu'il est parti, Énéas et Parséis surviennent ; car cette forêt sert maintenant de retraite au vieil empereur Phorcas, dont ils viennent implorer le secours en faveur d'Esclarmonde mystérieusement disparue. Ils trouvent le vieillard dans la caverne où il habite, inconscient des récents événements. Il est fort surpris de voir apparaître sa fille Parséis avec Énéas. Une fois au courant, il s'indigne et menace de punir sévèrement celle qui osa contrevenir aux arrêts suprêmes. Un coup de tonnerre retentit ; les Esprits, dociles à la voix de leur maître, amènent devant lui Esclarmonde, qu'un long sommeil avait privée de conscience depuis le jour de la catastrophe. Vainement Esclarmonde implore son père. Par sa désobéissance elle est déchue de la puissance impériale ; peu lui importe, si l'amour de Roland lui reste. Mais Phorcas achève la sentence ; quant à l'amant parjure, il sera puni de mort, à moins toutefois qu'Esclarmonde ne jure de renoncer à lui. L'âme de la jeune femme se révolte, niais les supplications sont vaines. Elle obéit donc, le cœur brisé, à l'inflexible loi. Et quand Roland, apparu dans la clairière, la reconnaît et s'élance, ivre de bonheur, vers elle, elle ne trouve tout d'abord pas la force de lui dire, selon les ordres de son père, qu'elle a cessé de l'aimer ; il faut qu'un chœur de voix souterraines lui rappelle que, si elle ne le fait point, Roland doit mourir. Égarée, elle crie enfin : « Je ne veux plus t'aimer ! » et disparaît, entraînée avec Phorcas par un pouvoir magique, tandis que les voix annoncent que le crime est expié. Roland reste seul, navré. Cependant, on entend au loin les appels du héraut. Le tournoi est prochain ; là, Roland se dit qu'il trouvera une mort digne de lui ; car, sans Esclarmonde, il ne saurait plus vivre. Il part.

Le huitième tableau reproduit d'abord fidèlement la scène initiale. Phorcas trône au milieu de sa cour, annonce que les temps sont accomplis. Comme au début, Esclarmonde apparaît, voilée, couverte d'ornements, perdue en un nuage d'encens. On va conduire devant elle le vainqueur du tournoi. Elle s'alarme. Voici que se présente un chevalier dont la visière est baissée. Phorcas lui offre la main d'Esclarmonde. Il refuse, mais à sa voix la princesse a frémi. Et quand elle entend Roland, fidèle au souvenir de la bien-aimée inconnue, repousser la princesse puissante, pour n'aspirer qu'à la mort, elle ne peut plus longtemps contenir sa joie ; elle se dévoile et l'œuvre s'achève en une dernière apothéose de l'amour triomphant.

L'action seule, on le voit, a tout ce qu'il faut pour captiver et pour émouvoir, elle offre du mouvement et de la force, de la passion et du pittoresque, de la fantaisie et de l'humanité. Le décor en est enchanteur, la conduite habile, l'atmosphère intensément voluptueuse, riche en poésie et en suggestions diverses, en épisodes très contrastants et néanmoins étroitement associés à la marche même du drame. Toutes ces conditions étant réunies, il était difficile que la musique écrite par Massenet ne fût point d'un intérêt qui sortît de l'ordinaire.

Des projections (acte Ier), produites par une lanterne magique se reflétant sur un écran, ont été dessinées par Grasset. Elles font assister le spectateur à toutes les péripéties de la chasse de Roland, chasse que commente la musique, d'après le livret fort ingénieux d’Alfred Blau et Louis de Gramont.

*** 

La forme musicale de l'œuvre est d'une remarquable unité : d'abord grâce à l'égalité d'atmosphère de ce drame même où plane continûment la force magique à quoi se rattachent tous les événements, et ensuite à cause de l'adoption qu'y a faite Massenet du système des leitmotivs.

Ce système, inutile de le dire, ne peut pas être employé arbitrairement, ni en n'importe quel cas : il faut que la donnée dramatique en justifie l'application, et pour cela, précisément, qu'il y ait un lien nécessaire entre les divers moments de cette donnée. Ici, Esclarmonde est en fait toujours présente : aussi le thème qui lui est consacré jouera-t-il un rôle particulièrement important dans l'œuvre.

Le thème relatif au pouvoir magique ne sera guère moins fréquemment employé, et cela pour des raisons analogues, que chacun comprendra sans peine. D'autres motifs, secondaires ceux-là, et, chaque fois que la situation dramatique le nécessite, de simples rappels d'idées contribuent à accentuer encore cette belle continuité de la progression du développement.

Ici, Massenet a été franchement moderniste ; il a recherché et les harmonies rares, et les précieuses polychromies orchestrales, et la précision la plus absolue de la déclamation mélodique : les phrases vocales sont particulièrement souples et d'une expression tout à fait appropriée. L'orchestre, aussi, joue un rôle fort important, sans néanmoins sortir le moins du monde de ses attributions, sans empiéter jamais sur le domaine de la voix. Mais le Maître lui a confié un ample rôle, expressif dans les scènes de passion, décoratif pour évoquer les somptuosités de la Byzance impériale, tragique aux moments des catastrophes, et pittoresque lorsque se déploient les féeries.

Ce par où Esclarmonde restera exceptionnelle entre toutes les œuvres de Massenet, c'est le caractère franchement descriptif qu'assume par instants cet orchestre : ainsi, au moment de la fantasmagorie qui, au premier acte, répond aux évocations de l'impératrice. Mais ce n'est point là une exception malencontreuse, bien au contraire ; car sous ce nouvel aspect, la muse du Maître reste ce qu'elle est toujours, pleine de tact et de poésie, préoccupée uniquement de véritable musique. L'effet est saisissant de la chasse fantastique qui se déroule sous l'évocation d'Esclarmonde ; de la preste et fine musique qui rythme, au deuxième acte, les évolutions des Esprits ; de l'introduction orchestrale du quatrième acte, qui dépeint la forêt animée par les sylvains et les nymphes ; parce que tout cela est musical avant que d'être pittoresque.

Il reste à parler du principal facteur du drame, de l'amour. Car Esclarmonde est, de toutes les œuvres de Massenet, la plus débordante de frénétique tendresse, de sentiment et de sensualité. Rien n'est plus audacieux, à cet égard, que la scène nuptiale au deuxième acte, rien n'est plus lyriquement frémissant; la conclusion orchestrale, surtout, de cette scène est aussi ardente que les plus vibrantes pages de Tristan et Iseult, mais sans toutefois cette tristesse un peu âpre qui flotte parmi les délices qu'évoque le chef-d’œuvre de Wagner. Massenet, le musicien de l'amour, comme on l'a dit souvent, ne dépassera jamais le niveau qu'il a atteint dans Esclarmonde.

Envisagée dans son ensemble, cette partition, comme je l'ai déjà indiqué, mérite d'être étudiée de près au point de vue de la technique ; ce serait peut-être fastidieux pour le lecteur. Je me bornerai donc aux rapides indications qui précèdent. D'ailleurs, rien ne saurait remplacer l'étude faite sur la partition même, étude aisée en l'espèce, tant la musique du Maître est claire. La joie artistique qu'ils y trouveront récompensera amplement les fervents chercheurs.

Esclarmonde obtint un gros succès à l'Opéra-Comique. L'œuvre avait été très soigneusement étudiée. Massenet apporta sa partition d'orchestre au théâtre le 17 décembre 1888. Il y eut vingt-deux répétitions au foyer des artistes jusqu'au 16 février 1889, et cinquante-sept répétitions en scène, dont dix avec orchestre, y compris la répétition générale qui eut lieu le 13 mai.

(Louis Schneider, Massenet, 1908)

 

 

 

 

 

 

Catalogue des morceaux

 

Prologue. Premier tableau : A Byzance, dans la basilique, devant les portes du saint Iconostase

Acte I. Deuxième tableau : A Byzance, une terrasse du Palais

Air

Duo

Trio

la Chasse - Duo

Comme il tient ma pensée et règne uniquement...

O ma sœur, ma tendre souveraine

Salut, Impératrice...

Dans la forêt des Ardennes

Esclarmonde

Esclarmonde, Parséïs

Esclarmonde, Parséïs, Enéas

Esclarmonde, Parséïs

Acte II. Troisième tableau : l'Ile enchantée, jardins féeriques

Rêverie

Duo

Sois bénie, ô magie, ô science profonde

Quelle forme vers moi se penchait tout à l'heure ?

Esclarmonde

Esclarmonde, Roland

Quatrième tableau : une chambre dans un palais magique

Duo

Invocation

Chère épouse, ô chère maîtresse !...

O glaive, à ton aspect je m'incline

Esclarmonde, Roland

Roland

Acte III. Cinquième tableau : à Blois, la place

Prière

Dieu de miséricorde !... ô Père !

l'Evêque

Sixième tableau : une chambre dans le palais du roi Cléomer

Air

Duo

Air

La nuit bientôt sera venue

Mon fils ! Je te bénis !

Regarde-les ces yeux

Roland

Roland, l'Evêque

Esclarmonde

Acte IV. Septième tableau : dans la forêt des Ardennes, une clairière

Air

Quatuor

Duo

En retrouvant la vie et la pensée

Obéis ! Esclarmonde à l'inflexible loi

Le bonheur que rien n'achève Nous l'aurons

Esclarmonde

Esclarmonde, Parséïs, Enéas, Phorcas

Esclarmonde, Roland

Epilogue. Huitième tableau : A Byzance, dans la basilique, devant les portes du saint Iconostase

 

 

 

 

LIVRET

 

 

 

Prologue. décor de la création

 

 

 

(version de la partition)

 

 

PROLOGUE

 

À BYZANCE, DANS LA BASILIQUE, DEVANT LES PORTES DU SAINT ICONOSTASE

 

 

PHORCAS

Dignitaires ! Guerriers ! Sous ces augustes voûtes,

Devant votre empereur vous voici rassemblés !

A toi, peuple fidèle et soumis qui m'écoutes,

Les arrêts du destin vont être révélés.

Entre l'empire et l'art de la magie,

J'avais rêvé de partager ma vie,

Mais celui qui soumet les démons à sa voix

Doit lui-même obéir à d'inflexibles lois.

Loin de vous, loin du monde,

Renonçant aux grandeurs, aux vains titres humains,

J'abandonne mon trône à ma fille Esclarmonde,

Et laisse le pouvoir entre ses jeunes mains.

 

LA FOULE

O surprise !

 

PHORCAS

J'aurais voulu donner, avant de disparaître,

Un époux à ma fille, à cet empire un maître,

Mais Esclarmonde a par mes soins appris

L'art de commander aux Esprits,

Et, pour garder le magique héritage,

Elle devra jusqu'à vingt ans

Dérober aux regards des hommes son visage

Toujours couvert de longs voiles flottants !

Au jour prescrit un tournoi dans Byzance,

Rassemblera les chefs, les preux au cœur vaillant ;

Et la main d'Esclarmonde, et la toute-puissance

Appartiendront alors au vainqueur triomphant !

De l'autel vénéré que la lumière inonde

Ouvrez les portes d'or !

(Les portes du saint iconostase se sont ouvertes. Dans un nuage d'encens Esclarmonde voilée paraît, tiare en tête, constellée de pierreries ; on dirait une idole byzantine. Ses femmes l'entourent, sa sœur Parséis est à ses côtés. Gardes richement vêtus. Thuriféraires portant des encensoirs.)

 

 

 

LA FOULE

O divine Esclarmonde !

Ton trône resplendit plus brillant que le jour !

Le destin à tes pieds met Byzance et le monde,

Tout l'univers t'acclame en frémissant d'amour !

(Parséis, suivie des thuriféraires, des gardes, s'avance vers Phorcas qui lui remet les insignes, la couronne et le sceptre que Parséis à son tour dépose sur des coussins portés par des gardes ; ceux-ci se dirigent alors vers Esclarmonde, s'agenouillent devant elle et lui présentent les emblèmes de la toute-puissance.)

 

PHORCAS (à Parséis, à part)

Toi seule, ô Parséis, connaîtras ma retraite,

Tu seras de ta sœur la gardienne discrète.

(à Esclarmonde)

Hélas ! Chère Esclarmonde, il faut nous séparer !

O trésor sans pareil dont j'emporte à jamais

La radieuse image !

Éclatantes beautés !

O célestes regards !

Adorable visage !

Traits divins, ignorés des mortels !

Apparaissez encore !

Apparaissez à mes yeux paternels !

(Esclarmonde, quittant l'iconostase, s'avance lentement au milieu de la foule prosternée ; puis, soulevant doucement son voile, elle apparaît aux regards de son père, qui s'incline devant elle, comme extasié. Puis Esclarmonde laisse peu à peu retomber le voile. Le peuple prosterné se relève peu à peu pendant qu'Esclarmonde, seule, au milieu des flots d'encens, remonte se placer dans le sanctuaire.)

 

LA FOULE

Sublime Impératrice ! O divine Esclarmonde !

Ton trône resplendit plus brillant que le jour !

Le destin à tes pieds met Byzance et le monde,

Tout l'univers t'acclame en frémissant d'amour !

O divine Esclarmonde !

L'univers frémit d'amour !

 

(livret, édition de juin 1909)

 

 

PROLOGUE

 

BYZANCE. LA BASILIQUE

 

Au fond, l'iconostase, dont les portes d'or sont fermées.

 

 

L'empereur PHORCAS, sur son trône, est entouré des DIGNITAIRES, des GUERRIERS, du PEUPLE. GARDES, THURIFÉRAIRES.

 

PHORCAS.

Dignitaires ! guerriers ! Sous ces augustes voûtes,

Devant votre empereur vous voici rassemblés.

A toi, peuple fidèle et soumis qui m'écoutes,

Les arrêts du Destin vont être révélés.

Entre l'empire et l'art de la magie,

J'avais rêvé de partager ma vie ;

Mais celui qui soumet les démons à sa voix

Doit lui-même obéir à d'inflexibles lois.

Je vais partir loin de vous, loin du monde ;

Renonçant aux grandeurs, aux vains titres humains,

J'abandonne le trône à ma fille Esclarmonde,

Et laisse le pouvoir entre ses jeunes mains.

Mouvement de surprise dans la foule.

J'aurais voulu donner, avant de disparaître,

Un époux à ma fille, à cet empire un maître...

Je ne puis. Esclarmonde a, par mes soins, appris

L'art de commander aux esprits ;

Mais, pour garder le magique héritage,

Elle devra, jusqu'à vingt ans,

Dérober aux regards des hommes son visage,

Toujours couvert de longs voiles flottants.

Au jour prescrit, un tournoi, dans Byzance,

Rassemblera les chevaliers au vaillant cœur ;

Et la main d'Esclarmonde et la toute-puissance

Appartiendront au preux vainqueur.

Désignant l'iconostase :

De l'autel vénéré que la lumière inonde,

Ouvrez les portes d'or !

 

 

Les portes de l'iconostase s'ouvrent. — Dans un nuage d'encens, sur un trône, ESCLARMONDE apparaît, voilée, tiare en tête, constellée de pierreries, l'air d'une idole byzantine. Ses FEMMES l'entourent, sa sœur PARSÉÏS est auprès d'elle.

 

LA FOULE

O divine Esclarmonde !

Ton trône resplendit, plus brillant que le jour ;

Le Destin à tes pieds met Byzance et le monde ;

Tout l'univers t'acclame en frémissant d'amour !

Parséïs s'avance vers Phorcas ; il lui remet les insignes du pouvoir impérial, le sceptre et la couronne ; elle les dépose sur des coussins portés par des gardes ; ceux-ci se dirigent vers Esclarmonde, s'agenouillent devant elle et lui présentent les emblèmes de la toute-puissance.

 

PHORCAS, à Parséïs, à part.

Toi seule, ô Parséïs, connaîtras ma retraite :

Tu seras de ta sœur la gardienne discrète.

Parséïs fait un signe d'acquiescement. — Cependant, Esclarmonde est descendue de l'iconostase et s'est avancée vers Phorcas ; autour d'eux, tout le monde s'écarte.

 

PHORCAS, seul, près d'Esclarmonde.

Hélas ! chère Esclarmonde, il faut nous séparer.

Une dernière fois, laisse-moi t'admirer...

O célestes regards, adorable visage !

Front resplendissant et vermeil !

Éclatantes beautés ! ô trésor sans pareil,

Dont j'emporte à jamais la radieuse image !

O traits divins, ignorés des mortels,

Apparaissez encore à mes yeux paternels !

Esclarmonde soulève lentement son voile et apparaît, dans sa radieuse beauté, aux yeux de son père, qui s'incline devant elle comme extasié. Elle laisse retomber son voile ; puis, au milieu du peuple prosterné, elle retourne se placer dans le sanctuaire. Phorcas et, dans ses bras, Parséïs sont demeurés seuls debout.

 

CHŒUR

Sublime Impératrice ! ô divine Esclarmonde !

Ton trône resplendit, plus brillant que le jour ;

Le Destin à tes pieds met Byzance et le monde ;

Tout l'univers t'acclame en frémissant d'amour.

Le rideau tombe.

 

 

 

 

 

 

Acte I. décor de la création

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voir au bas de cette page les images projetées lors de la création

(version de la partition)

 

 

ACTE PREMIER
 

 

À BYZANCE, UNE TERRASSE DU PALAIS

 

A droite, un trépied élevé au-dessus de quelques marches. 

 

 

ESCLARMONDE (en songeant)

Roland ! Roland !

Comme ce nom me trouble étrangement !

Comme il tient ma pensée

Et règne uniquement en mon âme blessée !

Héros jamais revu mais jamais oublié,

A ton seul souvenir mon cœur reste lié.

Ah ! trop malheureuse Esclarmonde !

A toute autre que moi, le ciel aurait permis

De l'aimer, de le dire à la face du monde !

Vous ne le voulez pas, ô destins ennemis !

Jamais cœur ne brûla de plus vives amours !

Ah ! Celui pour qui je meurs doit l'ignorer toujours !

Comme il tient ma pensée

Et règne uniquement en mon âme blessée !

(Parséis entre.)

Parséis !

 

 

 

 

 

PARSÉIS

O ma sœur, ma tendre souveraine,

En vos yeux adorés je vois briller des pleurs !

Quel chagrin assombrit votre beauté sereine ?

Ah ! parlez ! dites-moi vos secrètes douleurs !

 

ESCLARMONDE

Ne le comprends-tu pas ?

Une implacable loi

Du reste des humains m'isole

Et m'enferme ainsi qu'une idole ;

Sort plus cruel encor,

Le hasard d'un tournoi

Disposera de mon trône et de moi !

 

PARSÉIS

Mais s'il vous fit Impératrice

Notre père vous fit magicienne aussi !

Quittez donc tout souci.

Vous avez le pouvoir, suivez votre caprice.

Parmi les rois régnant sur les peuples divers,

Parmi les chevaliers vantés dans l'univers,

Choisissez votre époux vous-même.

O ma sœur, vous aimerez peut-être !

O ma sœur, vous aimerez peut-être !

 

ESCLARMONDE

Hélas ! Parséis ! J'aime !

 

PARSÉIS

Vous aimez ?

 

ESCLARMONDE

Un vainqueur glorieux

Le chevalier Roland, comte de Blois !

Jadis il traversa Byzance,

Mais il ne put me voir ;

Les décrets du sort inexorable

Sous les longs plis d'un voile cachaient déjà mes traits,

Mais son front noble et fier, ses regards pleins de flamme,

Sont demeurés gravés à jamais dans mon âme !

C'est lui que je voudrais voir vainqueur du tournoi !

Rêve inutile, hélas ! Il est là-bas en France !

Il ne peut songer à moi !

 

PARSÉIS

Mais vous songez à lui !

Vers Byzance, vous-même, ne pouvez-vous donc pas

Par quelque enchantement bientôt guider ses pas ?

 

ESCLARMONDE

C'est trop peu que d'aimer ;

Il faut que l'on vous aime !

Ah ! trop malheureuse Esclarmonde !

Ah ! Celui pour qui tu meurs doit l'ignorer,

Doit l'ignorer toujours !

Jamais cœur ne brûla de si vives amours...

Et ne pouvoir le dire à la face du monde !

 

PARSÉIS (avec Esclarmonde)

Ah ! trop malheureuse Esclarmonde !

Celui par qui tu meurs doit l'ignorer !

Et ne pouvoir le dire à la face du monde !

Jamais cœur ne brûla de si vives amours !

(Appels de trompettes au dehors.)

  

PARSÉIS

On vient, ma sœur.

C'est Énéas ! C'est lui !

C'est mon fidèle ami qui revient aujourd'hui !

(Esclarmonde s'est rapidement recouverte de son voile. Énéas entre.)

 

ÉNÉAS

Salut, Impératrice auguste et vénérée !

Salut, ô Parséis, ô maîtresse adorée !

 

PARSÉIS

Entrez, beau chevalier !

La divine Esclarmonde est lasse des hommages !

Parlez-nous simplement de vos lointains voyages.

Parti depuis un an sous le casque et l'armure,

Avez-vous combattu contre les mécréants ?

Vaincu des chevaliers ? Pourfendu des géants ?

Parlez ! Parlez ! Répondez-nous, beau chercheur d'aventure !

 

ÉNÉAS

En l'honneur de vos divins yeux,

Oui, partout l'on m'a vu guerroyer de mon mieux !

Sans cesse affrontant les destins contraires,

Et ne redoutant que votre rigueur !

Oui, parmi plus de mille adversaires

Je n'ai rencontré qu'un vainqueur !

 

PARSÉIS

Un vainqueur !

 

ÉNÉAS

Je n'ai rencontré qu'un vainqueur !

 

PARSÉIS

Quelqu'un vous a pu vaincre ? Et qui donc, je vous prie ?

 

ÉNÉAS

Un héros sans égal – l'honneur de la chevalerie !

 

PARSÉIS

Il se nomme ?

 

ÉNÉAS

Roland !

 

ESCLARMONDE et PARSÉIS

Lui ! Roland !

 

ESCLARMONDE (à part)

O destin !

 

ÉNÉAS

Vainqueur, Roland pouvait m'égorger sans pitié ;

Il m'a tendu la main, il m'a nommé son frère !

Nous avons fait serment d'éternelle amitié !

Je l'ai quitté pourtant ;

Parséis ! j'ai voulu vous revoir ;

J'ai hâté mon retour,

Tandis que Cléomer, par un doux esclavage,

Afin de retenir ce héros à sa cour,

Va, dit-on, lui donner sa fille en mariage !

 

ESCLARMONDE (à part)

O ciel ! Qu'ai-je entendu ?

Roland pour moi serait perdu ?

(à Parséis)

Parséis !

 

PARSÉIS

Énéas, laissez-nous toutes deux.

 

ÉNÉAS

J'obéis.

Quand pourrai-je à vos yeux reparaître

 

PARSÉIS

Vous le saurez plus tard... ce soir... peut-être.

 

ÉNÉAS

Me direz-vous le mot qui doit me rendre heureux ?

 

PARSÉIS

Oui, je permets l'espoir à ce cœur amoureux.

 

ÉNÉAS

Oui, j'entendrai le mot qui doit me rendre heureux !

Je serai trop heureux !

 

ESCLARMONDE (à part)

Ils sont heureux ! Ils sont heureux !

 

PARSÉIS

L'espoir à ce cœur amoureux !

 

ÉNÉAS

Je suis trop heureux, trop heureux !

(Énéas sort ; dès qu'il est sorti, Esclarmonde rejette son voile.)

  

ESCLARMONDE

C'en est fait ! Je ne résiste plus !

Énéas a fixé mes vœux irrésolus !

Cette nuit, cette nuit même,

Roland m'appartiendra !

Je le ferai venir !

Dans une île magique, à lui j'irai m'unir !

Je veux qu'il soit à moi ! qu'il m'aime !

 

PARSÉIS

Mais que devient votre pouvoir ?

 

ESCLARMONDE

Je resterai voilée ; il ne pourra me voir !

Mais par de brûlantes caresses,

Par des baisers tout-puissants,

Je charmerai son cœur, je troublerai ses sens !

Il connaîtra par moi de si douces ivresses,

Qu'il ne souhaitera jamais d'autres tendresses,

Et je régnerai seule en son cœur enchanté !

(Elle monte sur le trépied.)

O lune ! triple Hécate !

O Tanit ! Astarté !

Prête-moi ton miroir et ta douce clarté !

 

VOIX LOINTAINES

O lune ! triple Hécate !

O Tanit ! Astarté !

 

ESCLARMONDE

Esprits de l'air ! Esprits de l'onde ! Esprits du feu !

Hâtez-vous d'accomplir le vœu d'Esclarmonde !

Entendez ma voix !

A mes yeux faites paraître

Celui que je veux connaître,

Celui pour qui brûle mon être,

Roland, comte de Blois !

Esprits de l'air ! Esprits de l'onde ! Esprits du feu !

Obéissez-moi !

 

VOIX LOINTAINES

Roland ! Roland ! Roland !

 

ESCLARMONDE

C'est lui ! le voilà !

 

PARSÉIS

O prodige ! Il m'apparaît aussi !

 

ESCLARMONDE

Dans la forêt des Ardennes

Chasse le roi Cléomer.

 

ESCLARMONDE et PARSÉIS

On court ! On court !

Des clameurs lointaines montent dans l'air !

Sonne, sonne, ô cor, ton chant superbe !

Sonne, sonne, ô cor !

Roland, le fier chevalier,

A déjà couché sur l'herbe

Le sanglier.

Sonne ta fanfare, ô cor !

 

PARSÉIS

Car voici qu'un cerf blanc passe !

 

ESCLARMONDE

Un cerf couronné d'or !

 

PARSÉIS

Mais Roland se précipite...

 

ESCLARMONDE

Le cerf franchit le hallier,

Entraînant bien loin, bien vite le chevalier !

 

PARSÉIS

Bien loin !

 

ESCLARMONDE
Bien loin !

 

PARSÉIS

Sonne ta fanfare, ô cor !

 

ESCLARMONDE et PARSÉIS

Ah ! Sonne ! Sonne ! Sonne ta fanfare, ô cor !

 

PARSÉIS

Ah ! Tout change soudain !

Quel est ce lieu sauvage ?

La mer !

 

ESCLARMONDE

La mer !

 

PARSÉIS

Le héros étonné

S'est arrêté sur le rivage.

Un navire paraît !

 

ESCLARMONDE

Un navire paraît !

 

PARSÉIS

Et Roland entraîné

Monte sur le vaisseau docile !

 

ESCLARMONDE

Il vient !

Esprits de l'onde !

Vers cette île où l'attend un époux

Portez aussi la trop heureuse Esclarmonde !

(Tout disparaît ; la nuit est venue ; des lueurs fantastiques éclairent vaguement la scène. Un char, attelé de deux griffons, a remplacé le trépied magique)

Adieu, Parséis, ô sœur qui m'es chère !

Je te quitte pour un époux !

Mais quand reviendra la lumière,

Je reparaîtrai parmi vous !

Esprits de l'air ! Esprits de l'onde ! Obéissez-moi !

 

(livret, édition de juin 1909)

 

 

ACTE PREMIER
 

 

UNE TERRASSE DU PALAIS DE L'IMPÉRATRICE ESCLARMONDE, À BYZANCE

 

A droite, un trépied sur des marches.

 

 

ESCLARMONDE, seule, étendue sur un lit de repos.

Roland ! Comme ce nom me trouble étrangement !

Elle se lève peu à peu.

Comme il tient ma pensée,

Et règne à tout moment

Sur mon âme blessée !

Héros jamais revu, mais jamais oublié,

A ton seul souvenir mon cœur reste lié.

Ah ! trop malheureuse Esclarmonde !

A toute autre que moi le ciel aurait permis

De l'aimer, de le dire à la face du monde...

Vous ne le voulez pas, ô Destins ennemis !

Ah ! trop malheureuse Esclarmonde !

Jamais cœur ne brûla de si vives amours :

Celui pour qui je meurs doit l'ignorer toujours !

  

 

ESCLARMONDE, PARSÉÏS, entrant par la droite.

 

ESCLARMONDE.

Parséïs !...

 

PARSÉÏS.

O ma sœur ! ma tendre souveraine !

En vos yeux adorés je vois briller des pleurs...

Ah ! parlez : dites-moi vos secrètes douleurs.

Quel chagrin assombrit votre beauté sereine ?

 

ESCLARMONDE.

Ne le comprends-tu pas ? Une implacable loi

Du reste des humains m'isole

Et m'enferme ainsi qu'une idole !

Sort plus cruel encor : le hasard d'un tournoi

Disposera de mon trône et de moi !

 

PARSÉÏS.

Mais, s'il vous fit impératrice.

Notre père vous fit magicienne aussi.

Quittez donc tout souci !

Vous avez le pouvoir, suivez votre caprice.

Parmi les rois régnant sur les peuples divers

Et les preux chevaliers vantés dans l'univers,

Choisissez votre époux vous-même.

Vous aimerez peut-être...

 

ESCLARMONDE.

Hélas ! Parséïs, j'aime !

 

PARSÉÏS.

Vous aimez ?

 

ESCLARMONDE.

Un héros fameux par ses exploits,

Par sa vaillance,

Le chevalier Roland, comte de Blois !

Jadis il traversa Byzance ;

Il ne put me voir : les décrets

Du sort inexorable

Sous les longs plis d'un voile impénétrable

Cachaient déjà mes traits...

Mais son front noble et fier, ses regards pleins de flamme,

Sont demeurés gravés à jamais dans mon âme.

C'est lui que je voudrais voir vainqueur du tournoi...

Rêve inutile, hélas ! vaine espérance !

Il est là-bas, en France,

Et ne peut pas songer à moi !

 

PARSÉÏS.

Mais vous songez à lui ! Vers Byzance vous-même

Ne pouvez-vous donc pas

Par quelque enchantement bientôt guider ses pas ?

 

ESCLARMONDE.

C'est trop peu que d'aimer : il faut que l'on vous aime !

 

ESCLARMONDE et PARSÉÏS.

Jamais cœur ne brûla de si vives amours...

Et ne pouvoir le dire à la face du monde !

[ Celui pour qui je meurs doit l'ignorer toujours...

[ Celui pour qui tu meurs doit l'ignorer toujours...

Ah ! trop malheureuse Esclarmonde !

Appels de trompettes au dehors. Une esclave, paraît sur le seuil.
 

PARSÉÏS.

On vient, ma sœur. C'est Énéas, c'est lui !
C'est mon fidèle ami, qui revient aujourd'hui.

Esclarmonde s'est recouverte de son voile.

 

 

 

 

 

ESCLARMONDE, voilée, PARSÉÏS, ÉNÉAS

 

ÉNÉAS entre et s'agenouille prés du seuil.

Salut, Impératrice auguste et vénérée !

Esclarmonde lui fait de la main signe de se relever et va se rasseoir sur son lit de repos.

 

ÉNÉAS, debout.

Salut, ô Parséïs, ô maîtresse adorée !

 

PARSÉÏS.

Entrez, beau chevalier !

La divine Esclarmonde est lasse des hommages :

Parlez-nous simplement de vos lointains voyages.

Parti depuis un an, couvert du bouclier,

L'épée au poing, sous le casque et l'armure,

Avez-vous combattu contre les mécréants,

Vaincu des chevaliers, pourfendu des géants ?

Parlez, répondez-nous, beau chercheur d'aventure !

 

ÉNÉAS.

En l'honneur de vos divins yeux,

Oui, j'ai guerroyé de mon mieux.

Sans cesse affrontant les destins contraires,

Et ne redoutant que votre rigueur,
Parmi plus de mille adversaires,

Je n'ai rencontré qu'un vainqueur !

 

PARSÉÏS.

Quelqu'un vous a pu vaincre ? Et qui donc, je vous prie ?

 

ÉNÉAS.

Un héros sans égal dans la chevalerie

 

PARSÉÏS.

Il se nomme ?

 

ÉNÉAS.

Roland.

 

ESCLARMONDE et PARSÉÏS.

Roland !

 

ESCLARMONDE, à part.

O destin ! Quel émoi trouble ce cœur tremblant !

 

ÉNÉAS.

Vainqueur, Roland, dans sa colère,

Pouvait m'égorger sans pitié...

Il m'a tendu la main, il m'a nommé son frère !

Nous avons fait serment d'éternelle amitié.

Je l'ai quitté pourtant... O vous qui m'êtes chère,

J'ai voulu vous revoir. J'ai hâté mon retour,

Tandis que Cléomer, par un doux esclavage

Cherchant à retenir ce héros à sa cour,

Va, dit-on, lui donner sa fille en mariage.

 

ESCLARMONDE se lève, en proie à une violente émotion.

O ciel ! qu'ai-je entendu ?

Roland pour moi serait perdu ?

Non ! cela ne peut être...

Parséïs !

 

PARSÉÏS, qui comprend le désir d'Esclarmonde.

Énéas, laissez-nous toutes deux...

 

ÉNÉAS.

J'obéis... Quand pourrai-je à vos yeux reparaître ?

 

PARSÉÏS.

Vous le saurez... Plus tard, ce soir, peut-être...

 

ÉNÉAS.

Me direz-vous le mot qui doit me rendre heureux ?

 

PARSÉÏS.

Oui, je permets l'espoir à ce cœur amoureux.

 

ESCLARMONDE, à part, tristement.

Ils sont heureux !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ESCLARMONDE, PARSÉÏS

Dès qu'Énéas est sorti, Esclarmonde se relève, et, arrachant son voile avec violence

 

ESCLARMONDE.

Ah ! c'en est fait ! je ne résiste plus !

Énéas a fixé mes vœux irrésolus !

Cette nuit, cette nuit même,

Roland m'appartiendra ! Je le ferai venir

Dans une île magique... A lui j'irai m'unir !

Je veux qu'il soit à moi ! qu'il m'aime !

 

PARSÉÏS.

Mais... que devient votre pouvoir ?

 

ESCLARMONDE.

Je resterai voilée : il ne pourra me voir...
Mais par de brûlantes caresses,

Par des baisers tout-puissants,

Je charmerai son cœur, je troublerai ses sens ;

Il connaîtra par moi de si douces ivresses,

Qu'il ne souhaitera jamais d'autres tendresses ;

Et je régnerai seule en son cœur enchanté !

Elle se dirige vers le trépied, y monte résolument, et dit, avec un geste de commandement.

O Lune ! triple Hécate ! ô Tanit ! Astarté !

Prête-moi ton miroir et ta douce clarté !

 

CHŒUR INVISIBLE ET LOINTAIN.

O Lune ! triple Hécate ! ô Tanit ! Astarté !...

 

ESCLARMONDE.

Esprits de l'air ! Esprits de l'onde !

Esprits du feu !

Hâtez-vous d'accomplir le vœu

D'Esclarmonde !

Entendez ma voix !

A mes yeux faites paraître

Celui que je veux connaître,

Celui pour qui brûle mon être,
Roland, comte de Blois !

Esprits de l'air ! Esprits de l'onde !

Etc.

 

CHŒUR INVISIBLE.

Roland ! Roland ! Roland !

 

ESCLARMONDE.

Ah ! c'est lui ! le voici !

 

PARSÉÏS.

O prodige ! oui ! je vois aussi !

Dans la lune, comme dans un miroir, se succèdent divers tableaux, représentant les scènes que vont décrire Esclarmonde et Parséïs.

 

ESCLARMONDE et PARSÉÏS.

Dans la forêt des Ardennes
Chasse le roi Cléomer.

On court... Des clameurs soudaines

Montent dans l'air.

Sonne, ô cor, ton chant superbe !

Roland, le fier chevalier,

A déjà couché sur l'herbe

Un sanglier.

Sonne, ô cor, ton chant superbe !

Sonne ta fanfare, ô cor !

Car voici qu'un cerf blanc passe, couronné d'or !

Et Roland se précipite :

Le cerf franchit le hallier,

Entraînant, bien loin, bien vite,

Le chevalier !

Bien loin.... bien vite...

Ah !

Sonne ta fanfare, ô cor !
Sonne, sonne, sonne encor !

 

PARSÉÏS.

Et tout change soudain... Quel est ce lieu sauvage ?

La mer !

 

ESCLARMONDE.

La mer !

 

PARSÉÏS.

Le héros, étonné,

S'est arrêté sur le rivage...

Un navire paraît... et Roland, entraîné,
Monte sur le vaisseau docile.

 

ESCLARMONDE, avec un cri de joie.

Il vient ! (Tout disparaît.)

Ah ! vers cette île

Où l'attend un époux, portez,

Esprits de l'air, Esprits de l'onde,

La trop heureuse Esclarmonde,

Soumis à ses volontés !

La nuit est venue. — Des lueurs fantastiques éclairent la scène. — Un char, attelé de deux griffons, a remplacé le trépied magique.

 

ESCLARMONDE, se disposant à monter sur le char.

Adieu, Parséïs ! O sœur qui m'es chère,

Je te quitte pour un époux.

Mais, quand reviendra la lumière,

Je reparaîtrai parmi vous.

Elle monte sur le char, qui l'emporte. — On entend dans l'éloignement sa voix répéter : "Esprits de l'air, Esprits de l'onde, obéissez-moi !" La toile tombe.

 

 

 

 

 

 

Acte II. tableau 1. décor de la création

 

 

 

(version de la partition)

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

PREMIER TABLEAU

L'ÎLE ENCHANTÉE

 

Jardins féeriques. Au fond, à gauche, rochers ; à droite, la mer. Clair de lune.

 

Les Esprits dansent au bord de la mer. Ils désignent Roland, l'attirent du geste puis s'éloignent un instant à la vue du héros qui paraît et s'avance lentement.

 

 

ESPRITS

Ah ! ah ! ah !

(Les Esprits s'éloignent de Roland qui regarde avec étonnement autour de lui.)

 

ROLAND

Où suis-je ?

En quel lieu de la terre

M'a conduit le vaisseau qu'une invisible main

Guidait sans doute en son chemin

Vers ce rivage solitaire !

 

ESPRITS (invisibles)

Dans ce séjour inconnu,

Roland, sois le bienvenu !

 

ROLAND

Qu'entends-je ? Quelles voix m'adressent

Ces heureux présages ?

 

ESPRITS (invisibles)

Dans ce séjour inconnu,

Roland, sois le bienvenu !

(Les Esprits reparaissent ; ils se rapprochent de Roland qui, malgré lui, subissant leur pouvoir, se dirige lentement vers le tertre fleuri où il s'endormira bientôt.)

 

ROLAND

O miracle !

Je vois de tous côtés,

Montrant leurs gracieux visages,

Les Esprits de l'air, des eaux et des bois !

(Les Esprits dansent autour de Roland, qui s'endort peu à peu.)

Une étrange torpeur s'empare de mon être...

Je sens que malgré moi je m'endors !

Caressé par la brise et par le chant des fées... bercé...

(Esclarmonde paraît ; elle aperçoit Roland et d'un geste elle congédie les Esprits qui disparaissent rapidement.)

  

ESCLARMONDE

Sois bénie, ô magie, ô science profonde,

Qui bientôt vas permettre à l'heureuse Esclarmonde

De serrer dans ses bras l'objet de son amour !

Pour achever ton œuvre, en cet endroit du monde

Fais l'heure moins rapide et retarde le jour !

Nuit vénérée ! O Nuit ! Nuit vénérée ! O Nuit !

En cet heureux séjour prolonge ta durée,

Souris à notre amour !

(Elle contemple avec amour Roland endormi, puis elle se penche et le baise au front. Roland s'éveille.)

 

ROLAND

Quelle forme vers moi se penchait tout à l'heure ?

Un songe vient-il m'abuser

Ah ! Non !

Mon front que sa bouche effleure

Garde la douceur du baiser ;

Non ! je ne rêvais pas ! Non !

Étrange créature,

Est-ce toi dont la main m'attire en ces beaux lieux,

Toi qui devant mes pas animes la nature

Et fais vibrer les airs de concerts merveilleux ?

 

ESCLARMONDE

C'est moi-même !

 

ROLAND

Qui donc es-tu ?

 

ESCLARMONDE

Je suis une femme qui t'aime !

 

ROLAND

Tu m'aimes ?

 

ESCLARMONDE

Oui, je t'aime ! et je veux être à toi !

 

ROLAND

A moi ?

 

ESCLARMONDE

A toi !

Si tu m'acceptes pour épouse

Et si tu me donnes ta foi,

Tu pourras défier la fortune jalouse,

Et la gloire et la volupté

Te rendront tour à tour heureux et redouté !

Mais pour qu'un tel bonheur devienne ton partage,

Tu me dois posséder sans savoir qui je suis,

Et sans connaître mon visage !

 

ROLAND

Quoi ! Sans connaître ton visage ?

 

ESCLARMONDE

Consens, je t'appartiens ;

Refuse, je m'enfuis !

 

ROLAND

Oh ! non ! Demeure ! Demeure !

Je sens, si je te perds, qu'il faudra que je meure !

Demeure !

 

ESCLARMONDE

Va - je suis belle et désirable !

 

ROLAND

Reste !

 

ESCLARMONDE

Oui, je suis belle et désirable !

 

ROLAND

Reste ! Mon cœur vers toi se précipite !

 

ESCLARMONDE

La nuit propice nous abrite ;

Viens !

 

ROLAND

Fais-moi de tes bras un collier !

 

ESCLARMONDE et ROLAND

Voici le divin moment

Où celle qui s'est donnée,

Sans craindre la destinée,

Va s'unir à son amant.

C'est l'heure, c'est l'heure de l'hyménée !

 

ESCLARMONDE

Viens ! Cher amant !

 

ESPRITS (invisibles)

Hymen ! hymen ! hyménée !

 

ESCLARMONDE et ROLAND

C'est l'heure ! C'est l'heure de l'hyménée !...

 

ESCLARMONDE

Oui, je suis belle et désirable !

 

ROLAND

Divin moment !

 

ESCLARMONDE

C'est l'heure de l'hyménée !

Ah ! Viens ! Je t'aime ! Viens !

C'est le divin moment !

Où celle qui s'est donnée

Va s'unir à son amant ! Ah !

 

ROLAND

C'est l'heure de l'hyménée !

Ah ! Viens !

C'est le divin moment !

Où l'amante

Va s'unir à son amant !

C'est l'heure charmante !

 

ESCLARMONDE et ROLAND

Celle qui s'est donnée

Va s'unir à son amant !

Hymen ! hymen ! hyménée !

Voici le divin moment !

C'est l'heure ! C'est l'heure !

Le divin moment de l'hyménée !

 

ESPRITS (invisibles)

Hymen ! Hyménée ! Hymen ! Hyménée !

C'est l'heure de l'hyménée !

 

(livret, édition de juin 1909)

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

PREMIER TABLEAU

L'ÎLE ENCHANTÉE

 

Jardins féeriques. — Au fond, à gauche, des rochers. — A gauche, la mer. — Clarté lunaire. — Sous un arbre, à droite, un banc de gazon et de fleurs.

 

Des Esprits dansent au bord de la mer. — Ils désignent Roland, qu'on ne voit pas encore, l'attirent du geste, — puis s'éloignent à la vue du héros.

 

 

ROLAND, les ESPRITS

 

ROLAND, seul.

Où suis-je ? En quel lieu de la terre

M'a conduit le vaisseau, qu'une invisible main

Guidait sans doute en son chemin

Vers ce rivage solitaire ?

 

VOIX DES ESPRITS.

Dans ce séjour inconnu,

Roland, sois le bienvenu !

 

ROLAND.

Qu'entends-je ? quelles voix ?.. Et quels heureux présages ?...

Les Esprits reparaissent, l'entourent.

O miracle ! je vois,

De tous côtés, montrant leurs gracieux visages,
Les Esprits de l'air, des eaux et des bois !

Les Esprits dansent autour de Roland et l'entraînent vers le tertre fleuri sur lequel il se laisse tomber, comme fasciné.

 

ROLAND, s'endormant peu à peu.

Une étrange torpeur s'empare de mon être,

M'envahit, me pénètre...

Je sens que, malgré moi, je m'endors, caressé

Par la brise aux fraîches bouffées,

Et par le chant des fées

Bercé !

Il s'endort. — Esclarmonde entre par la gauche. Elle aperçoit Roland, et, d'un geste, congédie les Esprits.

 

 

 

 

ESCLARMONDE, ROLAND

 

ESCLARMONDE.

Sois bénie, ô magie, ô science profonde,

Qui bientôt vas permettre à l'heureuse Esclarmonde

De serrer dans ses bras l'objet de son amour !

Pour achever ton œuvre, en cet endroit du monde

Fais l'heure moins rapide et retarde le jour.

O Nuit ! Nuit vénérée !

En cet heureux séjour

Prolonge ta durée :

Souris à notre amour !

Elle s'approche de Roland endormi, se penche sur lui, le baise au front. Il s'éveille.

 

ROLAND.

Quelle forme vers moi se penchait tout à l'heure

Un songe vient-il m'abuser ?

Non ! mon front, qu'une bouche effleure,

Garde la douceur du baiser ;

Non, je ne rêvais pas !...

(Apercevant Esclarmonde)

Étrange créature,

Est-ce toi dont la main m'attire en ces beaux lieux ?

Toi qui devant mes pas animes la nature,

Et fais vibrer les airs de concerts merveilleux ?

 

ESCLARMONDE.

C'est moi-même !

 

ROLAND.

Qui donc es-tu ?

 

ESCLARMONDE.

Je suis une femme qui t'aime.

 

ROLAND.

Tu m'aimes ?

 

ESCLARMONDE.

Oui, je t'aime et je veux être à toi.

 

ROLAND.

A moi ?

 

ESCLARMONDE.

Si tu m'acceptes pour épouse

Et si tu me donnes ta foi,

Tu pourras défier la fortune jalouse,

Et la gloire et la volupté

Te rendront tour à tour heureux et redouté.

Mais, pour qu'un tel bonheur devienne ton partage,

Tu me dois posséder sans savoir qui je suis

Et sans connaître mon visage.

 

ROLAND.

Quoi ! sans connaître ton visage ?

 

ESCLARMONDE.

Consens, je t'appartiens ; refuse, je m'enfuis !

 

ROLAND.

Reste ! ne t'enfuis pas, vision adorable...

 

ESCLARMONDE.

Va, je suis belle et désirable !

Mon chevalier,

La nuit propice nous abrite...

 

ROLAND.

Mon cœur vers toi se précipite :

Fais-moi de tes bras un collier !

 

ESCLARMONDE et ROLAND.

Hymen ! hymen ! hyménée !

Voici le divin moment

Où celle qui s'est donnée,

Sans craindre la destinée,

Va s'unir à son amant.

 

VOIX DES ESPRITS.

C'est l'heure de l'hyménée !...

Hymen ! hymen ! hyménée !

Les deux amants, enlacés, se sont laissés tomber sur le banc de gazon. Les feuillages descendent, les entourent et les cachent.

 

 

 

 

 

 

Acte II. tableau 2. décor de la création

 

 

 

 

(version de la partition)

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

UNE CHAMBRE DANS UN PALAIS MAGIQUE

 

 

ROLAND

Hélas ! Ma bien-aimée !

Elle est donc terminée,

La douce nuit d'amour où sans peur, sans remords,

Entre mes bras tu t'es abandonnée

A de brûlants transports !

Chère épouse, ô chère maîtresse !

O toi que cette nuit sur mon cœur je tenais !

Tu n'as point révélé ton nom à ma tendresse,

Et cependant, ce nom, je le connais :

Tu t'appelles l'Adorée !

 

ESCLARMONDE

Je m'appelle le Bonheur...

 

ESCLARMONDE et ROLAND

... le Bonheur !

 

ROLAND

L'épouse longtemps espérée,

L'amante toujours désirée,

Qui sera chère à mon âme enivrée !

Plus que ma vie, autant que mon honneur !

O toi que cette nuit sur mon cœur je tenais !

Tu n'as point révélé ton nom à ma tendresse,

Et cependant, ce nom, je le connais...

 

ESCLARMONDE

Je m'appelle l'Adorée !

 

ROLAND

Tu t'appelles le Bonheur !

 

ESCLARMONDE et ROLAND

Le Bonheur !

 

ESCLARMONDE

Ami, songe au serment que tu dois respecter !

 

ROLAND

Le serment que j'ai fait, je l'ose répéter ;

Je jure de garder à jamais le silence

Sur le secret hymen qui nous unit tous deux !

 

ESCLARMONDE

Sois fidèle à la foi jurée !

 

ROLAND

Je serai fidèle...

 

ESCLARMONDE et ROLAND

... à la foi jurée !

 

ESCLARMONDE

Mais vois ! Des feux éclatants de l'aurore

Le vaste ciel bientôt va s'empourprer.

Hélas ! Hélas ! Il faut nous séparer !

O mon amant ! Ton peuple a besoin de secours !

Le chef des Sarrasins, Sarwégur l'implacable,

Tient assiégé dans Blois le vieux roi Cléomer,

Va arracher les tiens au deuil qui les accable !

La gloire à mon amour te rendra bien plus cher !

 

ROLAND

Ah ! Tu dis vrai ! Ta voix en moi ranime

La sublime ardeur des combats !

Je pars ! Mais toi ?

 

ESCLARMONDE

Va! quel que soit le lieu du monde où tu seras

Chaque nuit, cher amant, près de toi tu me retrouveras !

Oui, j'irai me livrer aux étreintes de tes bras !

 

ROLAND

A ta promesse montre-toi fidèle !

 

ESCLARMONDE

Oui, je te serai fidèle...

 

ESCLARMONDE et ROLAND

... à jamais !

 

ESCLARMONDE

Écoute encor !

(Une blanche théorie de jeunes vierges s'avance.)

Vierges au cœur innocent, aux mains pures,

Apportez-moi l'immortelle relique,

L'arme sacrée et fatale aux parjures,

Que Dieu dota d'une vertu magique !

 

LES VIERGES

Vierges au cœur innocent, aux mains pures,

Nous apportons l'immortelle relique

Que Dieu dota d'une vertu magique !

 

ESCLARMONDE (désignant l'épée de Saint Georges)

Cette épée a du ciel reçu le privilège

D'assurer la victoire au loyal chevalier

Qui garde son serment sans jamais l'oublier,

Contre tous les périls cette arme le protège.

Mais, subissant un inflexible arrêt,

Dans les mains d'un parjure elle se briserait !

 

LES VIERGES

Dans les mains d'un parjure elle se briserait !

 

ESCLARMONDE

Saint Georges la porta :

Moi, je t'en armerai !

 

LES VIERGES

Vierges au cœur innocent, aux mains pures,

Nous apportons l'immortelle relique

Que Dieu dota d'une vertu magique !

(Tout s'éclaire subitement d'une lueur fantastique ; la poignée de l'épée devient lumineuse.)

 

ROLAND

O glaive ! à ton aspect je m'incline avec crainte

Et c'est en frémissant qu'ici je te reçois,

O lame redoutable et sainte,

Forme divine de la Croix !

Avant de te saisir pour augmenter ma gloire,

Chrétien, je m'agenouille humblement devant toi !

Céleste emblème de la foi !

(L'épée cesse d'être lumineuse ; Roland la saisit avec enthousiasme.)

Adieu ! car ce n'est plus l'heure de la tendresse !

 

ESCLARMONDE

Adieu ! de ton départ c'est le triste moment !

 

ROLAND

Adieu !

 

ESCLARMONDE

Adieu ! Chaque nuit...

 

ROLAND

Chaque nuit...

 

ESCLARMONDE

... près de toi tu me retrouveras !

 

ROLAND

... je te retrouverai !

 

ESCLARMONDE

Oui, j'irai

 

ROLAND

Tu viendras...

 

ESCLARMONDE

... me livrer à tes bras !

 

ROLAND

... dans mes bras !

 

ESCLARMONDE et ROLAND

Garde-toi d'oublier ton serment !

 

LES VIERGES

Va !

 

(livret, édition de juin 1909)

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

UNE CHAMBRE DANS UN PALAIS MAGIQUE

 

 

ROLAND, sur un lit de repos ; debout auprès de lui, ESCLARMONDE, voilée.

 

ROLAND.

Ma bien-aimée, hélas ! elle est donc terminée,

La douce nuit d'amour, où, sans peur, sans remords,

Entre mes bras tu t'es abandonnée

A de brûlants transports !

Chère épouse, ô chère maîtresse,

O toi que, cette nuit, sur mon cœur je tenais,

Tu n'as point révélé ton nom à ma tendresse :

Et cependant, ce nom, je le connais.

Tu t'appelles l'Adorée !

L'épouse longtemps espérée,

L'amante toujours désirée,

Qui sera chère à mon âme enivrée

Plus que ma vie, autant que mon honneur !

Tu t'appelles le Bonheur !

 

ESCLARMONDE.

Je m'appelle l'Adorée !

Tendrement.

Ami, songe au serment que tu dois respecter...

 

ROLAND.

Le serment que j'ai fait, je l'ose répéter :

En dépit de la ruse et de la violence,

Je jure de garder à jamais le silence

Sur le secret hymen qui nous unit tous deux !

 

ESCLARMONDE, se dirigeant vers la fenêtre par laquelle on aperçoit les premières lueurs de l'aube.

Mais voici que des feux

Éclatants de l'aurore

Le vaste ciel bientôt va s'empourprer.

Vois : l'horizon lointain se dore...

Hélas ! il faut nous séparer.

Le chef des Sarrazins, Sarwégur l'implacable,

Tient assiégé dans Blois le vieux roi Cléomer.

Vas arracher les tiens au deuil qui les accable :

La gloire à mon amour te rendra bien plus cher.

 

ROLAND.

Ah ! tu dis vrai! ta voix en moi ranime

La sublime

Ardeur des combats !

Je pars ! Mais toi ?... Ne m'oublieras-tu pas ?

 

ESCLARMONDE.

Tu peux partir sans crainte.

Va, quel que soit le lieu du monde où tu seras,

Chaque nuit, près de toi, tu me retrouveras.

Oui, j'irai, cher amant, me livrer à l'étreinte

De tes bras !

Il se dispose à partir. D'un geste, elle le retient. Une blanche théorie de Vierges fantastiques, les gardiennes de l'épée de Saint Georges, s'avance, par le fond du théâtre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ESCLARMONDE, ROLAND, LES VIERGES

 

ESCLARMONDE.

Vierges au cœur innocent, aux mains pures,

Apportez-moi la guerrière relique,

L'arme sacrée et fatale aux parjures,

Que Dieu dota d'une vertu magique !

Trois autres vierges paraissent. Celle du milieu porte l'épée.

 

LES VIERGES.

Vierges au cœur innocent, aux mains pures,

Nous apportons la guerrière relique,

L'arme sacrée et fatale aux parjures,

Que Dieu dota d'une vertu magique !

 

ESCLARMONDE, à Roland.

Cette épée a du ciel reçu le privilège

D'assurer la victoire au loyal chevalier

Qui garde son serment sans jamais l'oublier ;

Contre tous les périls cette arme le protège.

Mais, subissant un inflexible arrêt,

Dans les mains d'un parjure elle se briserait.

 

LES VIERGES.

Vierges au cœur innocent, aux mains pures, etc.

 

ESCLARMONDE.

Prends ce glaive sacré ;

Saint Georges le porta : moi, je t'en armerai

Elle remet à Roland l'épée, dont la garde, en forme de croix, devient lumineuse.

 

ROLAND.

O glaive ! à ton aspect je m'incline avec crainte,

Et c'est en frémissant qu'ici je te reçois,

O lame redoutable et sainte,

Forme divine de la croix !

Avant de te saisir pour augmenter ma gloire,

Chrétien, je m'agenouille humblement devant toi.

O toi qui donnes la victoire,

Céleste emblème de ma foi !

La clarté fantastique s'éteint, Roland se relève et saisit le glaive par la poignée. A Esclarmonde.

Adieu ! car ce n'est plus l'heure de la tendresse...

 

ESCLARMONDE.

Adieu ! de ton départ c'est le triste moment...

 

ROLAND.

Garde-toi bien d'oublier ta promesse !

 

ESCLARMONDE.

Garde-toi bien d'oublier ton serment !

Ils se séparent. — Roland se dirige vers le fond en élevant dans sa main droite l'épée magique. — La toile tombe.

 

 

 

 

 

 

Acte III. tableau 1. décor de la création

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(version de la partition)

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

PREMIER TABLEAU

UNE PLACE PRÈS DE BLOIS

 

Aspect de désolation. Machines de guerre brûlant et fumant. Au loin, tours de la ville incendiées et écroulées à moitié. Tout le peuple en pleurs entoure le roi Cléomer.

 

 

LE PEUPLE

O Blois ! Misérable cité !

Dois-tu subir la loi d'un vainqueur détesté ?

Hélas !

 

CLÉOMER

O mon peuple ! En ces jours d'alarmes,

Sur tant d'effrois, tant de malheurs,

Accablé comme toi, ton Roi verse des larmes :

Mais d'un vieillard, hélas ! à quoi servent les pleurs ?

 

LE PEUPLE

O Blois ! Misérable cité !

 

CLÉOMER

O Blois ! Misérable cité ! Hélas !

 

LE PEUPLE

Dois-tu subir la loi d'un vainqueur détesté ? Hélas !

 

CLÉOMER

Pour nous sauver il faudrait un prodige !

L'infâme Sarwégur aujourd'hui même exige

Un tribut de cent vierges captives.

Le cruel à ce prix nous offre le salut,

Et vers le ciel en vain montent nos voix plaintives !

 

LE PEUPLE

O Blois ! misérable cité !

 

CLÉOMER

O Blois ! Misérable cité ! Hélas !

 

LE PEUPLE

Dois-tu subir la loi d'un vainqueur détesté ? Hélas !

(Un cortège s'avance ; c'est l'Évêque de Blois, accompagné de moines, d'enfants de chœur portant la Croix et des cierges allumés, et suivi de pénitents.)

 

ENFANTS DE CHŒUR (au loin)

Kyrie eleison.

 

LE PEUPLE

C'est le saint Évêque de Blois !

 

ENFANTS DE CHŒUR (se rapprochant)

Kyrie eleison.

 

L'ÉVÊQUE

Mettez en Dieu votre espérance !

Du faible il est le protecteur !

 

LE PEUPLE
Hélas !

 

L'ÉVÊQUE

Et parfois aux vaincus brisés par la souffrance

Il suscite un libérateur !

(Appel de trompettes à l'extérieur.)

 

CLÉOMER

Entendez-vous ?

 

LE PEUPLE

Entendez-vous ?

 

CLÉOMER

La trompette aux accents lugubres

Nous annonce l'envoyé sarrasin !

Tout espoir est perdu !

 

LE PEUPLE

Tout espoir est perdu ! Tout espoir est perdu !

 

L'ENVOYÉ SARRASIN (entrant)

Roi Cléomer, je viens connaître la réponse

Que Sarwégur attend !

 

LE PEUPLE

Il faut subir l'outrage !

 

CLÉOMER

O désespoir ! ô rage !

 

CLÉOMER et LE PEUPLE

Qui pourrait vaincre Sarwégur ? Qui ?

 

ROLAND (sortant de la foule)

Moi !

 

L'ÉVÊQUE. CLÉOMER et LE PEUPLE (avec joie)

Le chevalier Roland ! Roland ! Roland !

 

ROLAND (à l'Envoyé)

Oui, c'est moi, c'est moi-même !

Reprends espoir, ô noble Roi !

A l'heure du danger suprême

Je viens vous apporter le secours de mon bras !

Toi, va dire à ton maître,

A ce barbare impie,

Qu'un chrétien le défie

En combat singulier !

(L'envoyé sarrasin s'éloigne pendant que la foule reconnaissante se presse autour de Roland.)

O peuple, reprends courage, et tu triompheras !

Dieu ne nous abandonne pas !

Jeunes guerriers, prenez vos armes

Et volons ensemble aux combats !

 

ROLAND, L'ÉVÊQUE, CLÉOMER et LE PEUPLE

[ Jeunes guerriers, prenez vos armes

[ Jeunes guerriers, prenons nos armes

Il est passé le temps des larmes :

[ Suivez le héros aux combats !

[ Suivons le héros aux combats !

[ Et volez ensemble aux combats !

[ Et volons ensemble aux combats !

Aux armes ! aux armes !

(Toute la foule, sauf l'Évêque, les enfants et les femmes, se précipite du côté des remparts en suivant Roland. Le roi Cléomer s'éloigne.)

 

L'ÉVÊQUE (aux femmes restées autour de lui)

Mais tandis que Roland va combattre pour nous,

Implorons le Seigneur et tombons à genoux !

(Toutes les femmes et les enfants s'agenouillent autour de l'Évêque.)

Dieu de miséricorde ! Dieu de miséricorde !

O Père ! prends pitié de nous !

 

FEMMES et ENFANTS

Dieu de miséricorde, prends pitié de nous !

 

L'ÉVÊQUE

Dieu de miséricorde, nous demandons grâce !

Grâce à genoux !

A notre repentir, que ta bonté l'accorde !

 

FEMMES et ENFANTS

A notre repentir, que ta bonté l'accorde !

 

L'ÉVÊQUE, FEMMES et ENFANTS

O Dieu fort ! O Dieu terrible !

Rends notre défenseur invincible !

 

L'ÉVÊQUE

Combats pour lui, Seigneur ! car il combat pour toi !

 

FEMMES et ENFANTS

Dieu de miséricorde, prends pitié de nous !

 

L'ÉVÊQUE

Dieu de miséricorde !

 

FEMMES et ENFANTS

Dieu de miséricorde, prends pitié de nous !

 

L'ÉVÊQUE

Dieu de miséricorde ! Dieu terrible ! O Dieu fort !

 

FEMMES et ENFANTS

Nous demandons grâce à genoux !

A notre repentir que ta bonté l'accorde !

O Dieu fort !

(On entend des clameurs d'abord lointaines, puis se rapprochant rapidement et devenant éclatantes au moment où Roland reparaît suivi de tous ceux qui l'ont accompagné au combat)

 

GUERRIERS et PEUPLE (au loin, puis plus près)

Victoire ! Victoire !

 

LES FEMMES

Entendez-vous ? C'est la victoire !

(Les guerriers entrent.)

 

FEMMES et GUERRIERS

Victoire ! Victoire !

Roland est vainqueur !

Il est vainqueur !

 

ROLAND

Je n'ai pas mérité de louange, ô mon Roi !

Un pouvoir invisible a combattu pour moi !

 

FEMMES, GUERRIERS et PEUPLE

Victoire ! Gloire à Roland !

 

CLÉOMER

Noble héros !

Je veux par une récompense éclatante et suprême m'acquitter envers toi !

Je possède un trésor plus cher que la couronne ;

C'est ma fille Bathilde ; ami, je te la donne !

 

ROLAND (à part)

O ciel !

 

L'ÉVÊQUE

Sois son époux ; viens recevoir sa foi.

 

ROLAND (à part)

Son époux ! Que répondre ? Ah ! je frissonne !

 

L'ÉVÊQUE, CLÉOMER, FEMMES, GUERRIERS et PEUPLE (tous à la fois)

Qu'a-t-il donc ? Il frissonne ! Il hésite !

 

ROLAND

O Roi ! De votre enfant pourquoi m'offrir la main ?

Je ne puis accepter ce glorieux hymen !

 

L'ÉVÊQUE, CLÉOMER, FEMMES, GUERRIERS et PEUPLE

Que dit-il ? Quel refus ? Pourquoi ? Par quel mystère ?

Parle ! Parle !

 

ROLAND

J'ai juré de me taire ; ne m'interrogez pas !

 

L'ÉVÊQUE, CLÉOMER, FEMMES, GUERRIERS et PEUPLE

Que dit-il ? Quel refus ? Pourquoi ? Par quel mystère ?

Parle ! Parle !

 

ROLAND

J'ai juré de me taire – et ne parlerai pas !

 

CLÉOMER

Pour tout autre que toi, ce refus, cette offense,

Mériteraient, Roland, mon courroux, ma vengeance !

Mais lorsqu'un peuple entier acclame son sauveur,

Le Roi doit pardonner ;

Dieu te garde !

 

ROLAND

O mon Roi !

(Le Roi s'éloigne, suivi de quelques guerriers.)

 

L'ÉVÊQUE (à part, en s'éloignant aussi)

Je saurai ce qu'il ne veut point dire !

Il parlera !

(Pendant que la foule acclame Roland, les envoyés et les prisonniers sarrasins viennent défiler devant le héros et lui offrir les trésors de Sarwégur.)

 

LA FOULE

Gloire ! Chantons notre victoire !

A toi, Roland, gloire éternelle !

L'allégresse emplit notre cœur !

 

ROLAND

Ah ! loin de cette foule et de son allégresse

Que ne suis-je enfin seul ! Sois moins lente à venir,

O nuit qui rends la bien-aimée à ma tendresse ;

Hâte-toi de paraître et de nous réunir !

 

LA FOULE

Gloire ! Chantons notre victoire !

Gloire éternelle ! Gloire éternelle à Roland

Gloire ! Gloire !

 

(livret, édition de juin 1909)

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

PREMIER TABLEAU

À BLOIS. UNE PLACE PUBLIQUE

 

Au loin des tours écroulées, incendiées à demi ; machines de guerre brillant et fumant. Aspect de désolation.

 

 

LE PEUPLE rassemblé autour du vieux roi CLÉOMER.

 

LE PEUPLE.

O Blois ! misérable cité !

Dois-tu subir la loi d'un vainqueur détesté ?

 

CLÉOMER.

O mon peuple ! en ces jours d'alarmes,

Sur tant d'effrois, tant de malheurs,

Accablé comme toi, ton Roi verse des larmes :

Mais d'un vieillard, hélas, à quoi servent les pleurs

Pour nous sauver il faudrait un prodige !

L'infâme Sarwégur, aujourd'hui même, exige

Un tribut

De cent vierges captives.

Le cruel à ce prix nous offre le salut,

Et vers le ciel en vain montent nos voix plaintives !

 

LE PEUPLE.

O Blois ! misérable cité !

Dois-tu subir la loi d'un vainqueur détesté ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un cortège s'avance : c'est L'ÉVÊQUE de Blois, accompagné de Moines, d'Enfants de chœur portant la croix et des cierges allumés, et chantant : Kyrie eleison ! Derrière eux viennent des pénitents. — Le peuple s'agenouille sur le passage de l'Évêque et semble l'implorer.

 

L'ÉVÊQUE.

Mettez en Dieu votre espérance !

Du faible il est le protecteur,

Et parfois aux vaincus brisés par la souffrance

Il suscite un libérateur.

Mettez en Lui votre espérance !

Appel de trompettes à l'extérieur. — La procession, qui allait se remettre en marche, arrête son mouvement. Tous écoutent avec inquiétude.

 

CLÉOMER.

Avez-vous entendu ?

La trompette aux accents lugubres nous annonce

L'envoyé Sarrazin... Tout espoir est perdu !

 

LE PEUPLE.

Tout espoir est perdu !

 

 

 

 

 

 

 

 

LES MÊMES, L'ENVOYÉ SARRAZIN puis ROLAND.

 

LE SARRAZIN.

Roi Cléomer, je viens connaître ta réponse ;

Car, déjà, Sarwégur n'a que trop attendu

 

CLÉOMER.

O désespoir ! ô rage !

 

TOUS.

Il faut subir l'outrage...

Qui pourrait, qui pourrait vaincre Sarwégur ?

 

ROLAND, qui, depuis quelques instants, est entré, sort de la foule, et s'écrie d'une voix éclatante :

Moi !

 

TOUS.

Le chevalier Roland !

 

ROLAND.

Oui, c'est moi, c'est moi-même.

Reprends espoir, ô noble Roi !

A l'heure du danger suprême,

Je viens vous apporter le secours de mon bras.

A l'envoyé Sarrazin :

Toi, vas dire à ton maître, à ce barbare impie,

Qu'en combat singulier un chrétien le défie !

Le Sarrazin se retire, tandis que la foule se presse autour de Roland.

Peuple, reprends courage et tu triompheras !

Femmes, vieillards, séchez vos larmes :

Dieu ne vous abandonne pas!

Jeunes guerriers, prenez vos armes,

Et volons ensemble aux combats !

 

LE PEUPLE.

Il est passé, le temps des larmes

Dieu ne nous abandonne pas ;

Jeunes guerriers, prenez vos armes,

Suivez le héros aux combats !

Grand mouvement. — La foule, — sauf les femmes, les enfants et l'Évêque, se précipite à la suite de Roland. Cléomer est remonté vers les remparts.

 

 

 

 

 

L'ÉVÊQUE, LES FEMMES, LES ENFANTS.

 

L'ÉVÊQUE.

Nous, tandis que Roland va combattre pour nous,

Implorons le Seigneur et tombons à genoux !

Les femmes et les enfants s'agenouillent autour de l'Évêque.

Dieu de miséricorde !

O Père ! prends pitié de nous !

 

LES FEMMES et LES ENFANTS.

O Père ! prends pitié de nous !

 

L'ÉVÊQUE.

Nous demandons grâce à genoux :

A notre repentir que ta bonté l'accorde !

 

LES FEMMES ET LES ENFANTS.

A notre repentir que ta bonté l'accorde !

 

L'ÉVÊQUE.

O Père, en qui nous avons foi,

Rends, ô Dieu fort, ô Dieu terrible,

Notre défenseur invincible :

Combats pour lui, Seigneur, car il combat pour toi !

 

TOUS.

Dieu de miséricorde !

Nous demandons grâce à genoux :

A notre repentir que ta bonté l'accorde...
O Père, prends pitié de nous !

On entend des clameurs lointaines ; elles se rapprochent rapidement et deviennent éclatantes, quand Roland reparaît suivi de tous ceux qui l'ont accompagné au combat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LES MÊMES, ROLAND, GUERRIERS, PEUPLE

 

VOIX au loin.

Victoire ! Victoire !

Les femmes, qui étaient en prières, se sont relevées ; elles écoutent anxieusement. Les voix se rapprochent.

 

LES FEMMES.

Entendez-vous ? C'est la victoire !

Roland entre, entouré des guerriers et du peuple enthousiaste.
 

TOUS.

Victoire ! Victoire !

Roland est vainqueur !

Gloire à ce héros ! gloire !

L'allégresse emplit notre cœur !

Victoire ! victoire ! victoire !

Le Roi et l'Évêque s'avancent vers Roland.

 

ROLAND.

Je n'ai pas mérité de louange, ô mon Roi :

Un pouvoir invisible a combattu pour moi.

 

CLÉOMER.

Noble héros, je veux aujourd'hui même,

Par une récompense éclatante et suprême,

M'acquitter envers toi !

Je possède un trésor plus cher que la couronne :

C'est ma fille Bathilde... Ami, je te la donne !

 

ROLAND.

O ciel !

 

L' ÉVÊQUE.

Sois son époux, viens recevoir sa foi.

 

ROLAND.

Ah ! que répondre ? Je frissonne...

 

TOUS.

Qu'a-t-il donc ? Il hésite... il se tait... il frissonne.

 

ROLAND.

O Roi, de votre enfant pourquoi m'offrir la main ?

Je ne puis accepter ce glorieux hymen !

 

TOUS.

Que dit-il ?... Quel refus ?... Parle ! Par quel mystère

 

ROLAND.

Ne m'interrogez plus ! J'ai juré de me taire

Et ne parlerai pas.

 

CLÉOMER.

Pour tout autre que toi

Roland, ce refus, cette offense,

Mériterait du Roi

Le courroux, la vengeance.

Mais, quand un peuple entier acclame son sauveur,

Il me faut pardonner ! Adieu... Je me retire.

Il sort.

 

ROLAND.

O mon Roi !

 

L'ÉVÊQUE.

Je saurai ce qu'il ne veut point dire !

Il s'éloigne. Défilé de prisonniers sarrazins et de guerriers portant les trésors de Sarwégur.

 

LE PEUPLE.

Gloire ! gloire à Roland ! célébrons sa valeur !

 

ROLAND, à part.

Ah ! loin de cette foule et de son allégresse

Que ne suis-je enfin seul ! Sois moins lente à venir,

O nuit, qui rends la bien-aimée à ma tendresse ;

Hâte-toi de paraître et de nous réunir !

Le peuple reprend son chant de triomphe et entoure Roland en poussant des cris d’enthousiasme. — La toile tombe.

 

 

 

 

 

 

Acte III. tableau 2. décor de la création

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Regarde-les, ces yeux

Maria Kousnezoff (Esclarmonde) et Orchestre

Pathé saphir 80t 2024, enr. en 1920

(version de la partition)

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

UNE CHAMBRE DANS LE PALAIS DU ROI CLÉOMER

 

 

LA FOULE (au loin)

Gloire ! Chantons notre victoire !

Gloire à Roland !

 

ROLAND (à la fenêtre, écoute les acclamations du peuple)

Le peuple délivré qui chante et qui m'acclame

Ne trouble point ce cœur tout embrasé d'amour !

Je n'ai qu'une pensée et qu'un désir dans l'âme :

De l'Adorée attendre le retour !

La nuit bientôt sera venue,

Douces ténèbres, hâtez-vous,

Hâtez-vous ! Afin que l'épouse inconnue

Vienne retrouver son époux !

Toi qui m'a appris la tendresse,

Par qui mon cœur fut enchanté,

O mon épouse, ô ma maîtresse,

Viens reposer à mon côté !

Tu juras, amante idéale,

Que pour moi ton fidèle amant,

Que pour moi, chaque nuit serait nuptiale.

Reste fidèle à ton serment !

 

 

 

 

 

 

 

L'ÉVÊQUE (paraissant)

Mon fils, je te bénis !

 

ROLAND

Quoi ! vous ici, mon père !

 

L'ÉVÊQUE

O mon enfant, lorsque ton Roi

T'offrait Bathilde, fille à son âme si chère,

Tu n'as point consenti. Pourquoi ?

 

ROLAND

J'ai juré de me taire et tiendrai mon serment.

Vous ne saurez pas ce mystère ;

Vous m'interrogez vainement !

 

L'ÉVÊQUE

Quel serment as-tu donc prêté ? Quelle promesse

A nos pressants discours opposes-tu sans cesse ?

 

ROLAND

J'ai juré sur l'honneur

De taire le secret qui fait tout mon bonheur !

 

L'ÉVÊQUE

Ton cœur d'un tel serment doit respecter l'empire ;

Cependant, ô mon fils, sans parjurer ta foi,

Ton secret – tu pourrais – tu dois même le dire

A Quelqu'un de plus grand que ton prince et que moi.

 

ROLAND

A qui donc ?

 

L'ÉVÊQUE

Au Seigneur !

 

ROLAND

Je ne puis vous comprendre.

 

L'ÉVÊQUE

En confessant sur l'heure tes péchés !

 

ROLAND

Moi... qu'ici je confesse ?

 

L'ÉVÊQUE

Il le faut sans attendre.

Tes secrets aux mortels peuvent rester cachés,

Mais Dieu doit les connaître

Et lui seul va t'entendre !

Tu le peux en dépit du serment solennel ;

De ta vie à présent dis à Dieu le mystère.

Si tu persistes à te taire,

Renonce pour jamais au salut éternel !

 

ROLAND

Renoncer... pour jamais... au salut... éternel...

Entends donc, ô mon Dieu, ce mystère étrange,

Ce secret si doux !

Je ne m'appartiens plus ;

Car une femme, un ange,

Une fée est ma femme,

Et je suis son époux !

 

L'ÉVÊQUE

Qu'entends-je ?

 

ROLAND

La vérité.

 

L'ÉVÊQUE

C'est donc un serment d'amour qui te lie ?

Une femme a charmé ton cœur par sa beauté ?

 

ROLAND

Non ; je n'ai pu voir son visage !

 

L'ÉVÊQUE

O folie !

 

ROLAND

Dans une île magique

Un merveilleux séjour !

Pendant la nuit elle est venue,

La créature étrange et douce, l'inconnue

Qui s'est donnée à moi, que mes bras ont tenue,

Et qui m'a révélé l'amour !

 

L'ÉVÊQUE

Je devine un sortilège !

 

ROLAND
Non !

 

L'ÉVÊQUE

Ton esprit est égaré !

 

ROLAND

Non !

Un démon, par qui l'âme est perdue et flétrie

Ne m'eût pas ordonné de sauver ma patrie !

 

L'ÉVÊQUE

A quels charmes maudits, enfant, tu te livras !

 

ROLAND

Elle est mon épouse !

Elle vient chaque nuit ! l'Inconnue ! l'Adorée !

Elle vient dans mes bras, au rendez-vous d'amour !

Elle vient dans mes bras, elle vient chaque nuit !

 

L'ÉVÊQUE

C'est un démon ! C'est une fée !

C'est un charme maudit !

Donc - même en ce palais ? Cette nuit ?

 

ROLAND

Je l'attends !

 

L'ÉVÊQUE

Dieu!

(à part)

Il perd son âme ! Il faut le sauver ! Il est temps !

(L'Évêque élève les mains au-dessus de la tête de Roland, qui s'incline peu à peu.)

A genoux ! Je ne saurais t'absoudre encore,

Pour toi je vais prier. Adieu!

A genoux humblement implore,

Implore la miséricorde de Dieu !

 

ROLAND

O Tout Puissant, vous qu'on adore

Sur terre et dans le ciel !

Pardonnez-moi, je vous implore,

O Dieu ! O Tout-Puissant ! Pardonnez-moi !

 

L'ÉVÊQUE

Je ne saurais t'absoudre encore !

Humblement implore Dieu!

A genoux humblement implore la miséricorde de Dieu !

 

ROLAND

Pardonnez-moi !

 

L'ÉVÊQUE (s'éloignant)

Adieu !

(L'Évêque sort, Roland reste agenouillé.)

 

ESCLARMONDE (au loin)

Ah ! Roland !...

 

ROLAND

Ah ! C'est elle !

 

ESCLARMONDE (au loin)

Ah ! Roland !...

 

ROLAND

Ah ! C'est sa voix ! Sa voix qui m'appelle !

 

ESCLARMONDE

Ah !Ah !Ah !

 

ROLAND

O doux frisson d'amour !

Sitôt qu'a fui le jour elle tient son serment !

Son serment ! Mais le mien... Je l'ai trahi peut-être...

Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je dit tout à l'heure à ce prêtre ?

Non ; en me confessant je n'ai parlé qu'à Dieu !

Ah ! ma raison s'égare, et mes sens sont en feu !

Je ne t'ai point trahie et je vais, ma chère âme,

Répéter avec toi le doux épithalame !

 

ESCLARMONDE (plus près)

Chaque nuit, cher amant, près de toi, tu me retrouveras !

Oui, j'irai me livrer aux étreintes de tes bras !

 

ESPRITS

Hymen ! Hyménée ! Hyménée !

 

ESCLARMONDE (en paraissant)

Ah ! me voici !

 

ROLAND

O bien-aimée !

 

ESCLARMONDE

Celle qui s'est donnée doit s'unir à son amant !

 

ROLAND

Te voilà revenue dans les bras de ton amant !

(La porte s'ouvre brusquement et l'Évêque paraît entouré de moines, de bourreaux, et d'aides portant des torches.)

 

ESCLARMONDE

Ah !

 

ROLAND
Ciel !

 

L'ÉVÊQUE et LES PRÊTRES

Au nom du Père, au nom du Fils, au nom du Saint-Esprit !

 

L'ÉVÊQUE

Je te chasse, démon !

 

L'ÉVÊQUE et LES PRÊTRES

Arrière ! arrière ! Retourne au fond de l'empire maudit !

Arrière ! arrière !

 

L'ÉVÊQUE

Au nom du Père, au nom de la très sainte Église :

Je t'exorcise !

 

L'ÉVÊQUE et LES PRÊTRES

Au nom du Père, au nom du Saint-Esprit !

(L'Évêque arrache le voile d'Esclarmonde.)

 

ESCLARMONDE

Ah !

 

ROLAND

Éclatantes beautés ! O trésor sans pareil !

 

ESCLARMONDE

O Roland, tu m'as trahie ;

Et me voilà sans voiles !

Regarde-les, ces yeux plus purs que les étoiles !

Regarde-les, ces lèvres et ce corps !

Regarde-le, ce corps que ta faute a perdu sans retour !

Il ne t'a pas suffi de posséder dans l'ombre

L'épouse qui t'offrait des voluptés sans nombre !

Tu veux la contempler ! Sois heureux ; tu la vois !

Mais c'est pour la première et la dernière fois !

Roland, tu m'as trahie ! Roland, tu m'as perdue !

Regarde-moi pour la dernière fois ! Hélas !

 

ROLAND

Non ! tu ne seras pas à mes transports ravie !

 

L'ÉVÊQUE et LES PRÊTRES (à Roland)

Arrière ! arrière !

 

L'ÉVÊQUE (désignant Esclarmonde aux bourreaux)

Saisissez-vous de cette femme !

 

ROLAND

Non !... prêtre infâme ! Non ! non !

 

ESCLARMONDE

A mon secours ! Esprits du feu ! A moi !

 

L'ÉVÊQUE et LES PRÊTRES

Saisissez-là ! Ah !

(Des Esprits de feu surgissent et entourent Esclar­monde. Les prêtres et les bourreaux reculent, épouvantés.)

 

L'ÉVÊQUE et LES PRÊTRES

Voyez ! D'autres démons accourent à sa voix !

Arrière ! arrière !

 

ROLAND

Je perdrai la raison si je ne la revois !

Je veux la suivre !

 

L'ÉVÊQUE et LES PRÊTRES

Arrière ! arrière !

(Roland s'élance sur les bourreaux, l'épée nue à la main. L'épée se brise.)

 

ESCLARMONDE

Parjure ! Parjure ! Sois maudit !

 

ROLAND

J'ai tout perdu !

 

L'ÉVÊQUE et LES PRÊTRES

Au nom du Père, au nom de la très sainte Église !

Arrière ! Démons !

 

ESCLARMONDE

Roland ! Roland ! Va ! Sois maudit !

 

ROLAND

Non ! Non ! Ah ! je suis maudit

 

(livret, édition de juin 1909)

 

 

ACTE TROISIÈME

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

UNE CHAMBRE DANS LE PALAIS DU ROI CLÉOMER

 

Au fond, une alcôve fermée par des rideaux de brocard d'or. — Large porte à droite. — Par une fenêtre on aperçoit le ciel enflammé des feux du couchant. — La nuit vient progressivement.

 

 

ROLAND, seul, près de la fenêtre.
Il écoute les chants du peuple qui s'éloignent et s'éteignent peu à peu.
 

ROLAND.

Le peuple délivré qui chante et qui m'acclame,

Ne trouble point ce cœur tout embrasé d'amour ;

Je n'ai qu'une pensée et qu'un désir dans l'âme :

De l'Adorée attendre le retour.

La nuit sera bientôt venue :

Douces ténèbres, hâtez-vous,

Afin que l'épouse inconnue

Vienne retrouver son époux.

Toi qui m'as appris la tendresse,

Par qui mon cœur fut enchanté,

O mon épouse, ô ma maîtresse,

Viens reposer à mon côté.

Tu juras, amante idéale,

Que pour moi ton fidèle amant,

Chaque nuit serait nuptiale...

L'ombre vient : songe à ton serment !

 

 

ROLAND, L'ÉVÊQUE

 

L'ÉVÊQUE, sur le seuil.

Mon fils, je te bénis !

 

ROLAND, se retournant.

Quoi ! vous ici, mon père ?

 

L'ÉVÊQUE, s'avançant vers lui.

O mon enfant, lorsque ton Roi

T'offrait Bathilde, fille à son âme si chère,

Tu n'as point consenti. Pourquoi ?

 

ROLAND.

J'ai juré de me taire

Et tiendrai mon serment.

Vous ne saurez pas ce mystère ;

Vous m'interrogez vainement !

 

L'ÉVÊQUE.

Quel serment as-tu-donc prêté ? Quelle promesse

A nos pressants discours opposes-tu sans cesse ?

 

ROLAND.

J'ai juré sur l'honneur

De taire le secret qui fait tout mon bonheur.

 

L'ÉVÊQUE.

Ton cœur d'un tel serment doit respecter l'empire ;

Cependant, ô mon fils, sans parjurer ta foi,

Ton secret, tu pourrais, tu dois même le dire

A quelqu'un de plus grand que ton prince et que moi.

 

ROLAND

A qui donc ?

 

L'ÉVÊQUE.

Au Seigneur !

 

ROLAND, troublé.

Je ne puis vous comprendre...

 

L'ÉVÊQUE, d'une voix éclatante.

En confessant sur l'heure tes péchés !

Il le faut, sans attendre.

Tes secrets aux mortels peuvent rester cachés :

Mais Dieu doit les connaître et lui seul va t'entendre.

Confesse tes péchés !

De ta vie, il le faut, dis à Dieu le mystère :

Tu le peux en dépit du serment solennel...

Si tu persistes à te taire,

Renonce pour jamais au salut éternel !

 

ROLAND, effrayé et subjugué.

Renoncer pour jamais au salut éternel !

Entends donc, ô Dieu, ce mystère étrange,

Ce secret si doux !

Je ne m'appartiens plus, car une femme, un ange,

Une fée est ma femme, et je suis son époux !

 

L'ÉVÊQUE.

Qu'entends-je ?

 

ROLAND.

La vérité.

 

L'ÉVÊQUE.

C'est donc un serment d'amour qui te lie ?

Une femme a charmé ton cœur par sa beauté ?

 

ROLAND.

Non ! je n'ai pas pu voir son visage...

 

L'ÉVÊQUE.

O folie !

 

ROLAND.

Dans une île magique, un merveilleux séjour,

Pendant la nuit elle est venue,

La créature étrange et douce, l'inconnue

Qui s'est donnée à moi, que mes bras ont tenue,

Et qui m'a révélé l'amour !

 

L'ÉVÊQUE.

Je devine un sortilège !

 

ROLAND.

Non !

 

L'ÉVÊQUE.

Un piège

Du démon abhorré...

Ton esprit est égaré !

 

ROLAND.

Un démon, par qui l'âme est perdue et flétrie

Ne m'eût pas ordonné de sauver ma patrie !

 

L'ÉVÊQUE.

A quels charmes maudits, enfant, tu te livras !

 

ROLAND.

Elle est mon épouse, vous dis-je !

L'Adorée ! elle vient, chaque nuit, dans mes bras...

 

L'ÉVÊQUE.

O vertige !

Donc... même en ce palais... cette nuit...?

 

ROLAND.

Je l'attends !

 

L'ÉVÊQUE, à part.

Il perd son âme : il faut le sauver. Il est temps !

Il élève avec autorité les mains au dessus de la tête de Roland, qui s'agenouille peu à peu sous l'influence de ce geste.

Je ne saurais t'absoudre encore :

Pour toi je vais prier. Adieu !

A genoux humblement implore

La miséricorde de Dieu !

 

ROLAND.

O Tout Puissant ! Vous qu'on adore

Sur terre et dans le ciel, pardon ! je vous implore,

Mon Dieu !

L'Évêque sort. — Roland reste agenouillé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ROLAND, puis ESCLARMONDE

 

La voix d'ESCLARMONDE, au loin.

Roland ! Roland !...

 

ROLAND, qui s'est redressé peu à peu et qui écoute avec ravissement.

Ah ! c'est elle, c'est elle !

 

La voix d'ESCLARMONDE.

Roland !...

 

ROLAND.

C'est sa voix ! sa voix qui m'appelle !

O doux frisson d'amour !

Elle tient sort serment, sitôt qu'a fui le jour !

Son serment ! Mais le mien ? Je l'ai trahi peut-être...

Qu'ai-je fait ? qu'ai-je dit tout à l'heure à ce prêtre ?

Non ! En me confessant, je n'ai parlé qu'à Dieu...

Ah ! ma raison s'égare et mes sens sont en feu !

Je ne t'ai point trahie et je vais, ma chère âme,

Répéter avec toi le doux épithalame !

 

ESCLARMONDE, apparaissant peu à peu dans l'alcôve.

Chaque nuit, près de toi, tu me retrouveras ;

Oui, j'irai, cher amant, me livrer à tes bras !

Roland se précipite vers elle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La porte s'ouvre brusquement et L'ÉVÊQUE paraît entouré de moines, de bourreaux, et d'aides portant des torches. A leur vue, ESCLARMONDE s'arrache des bras de ROLAND et pousse un cri d'épouvante.

 

ROLAND.

Ciel !

 

L'ÉVÊQUE et LES PRÊTRES,

Au nom du Père !

Au nom du Fils, au nom du Saint-Esprit,

Je te chasse, démon ! arrière !

Retourne au fond de l'empire maudit !

Au nom du Père ! Au nom de la très Sainte Église…

 

L'ÉVÊQUE.

Je t'exorcise !

Il arrache le voile d'Esclarmonde, elle pousse un cri de désespoir et de honte.
 

ROLAND, à la vue d'Esclarmonde.

Éclatantes beautés ! ô trésor sans pareil !
Front resplendissant et vermeil !

 

ESCLARMONDE,

Roland ! tu m'as trahie... Et me voilà sans voiles !

Regarde-les, ces yeux plus purs que les étoiles,

Et ces lèvres, qui t'ont murmuré mon amour,

Et ce corps, que ta faute a perdu sans retour !

Il ne t'a pas suffi de posséder dans l'ombre

L'épouse qui t'offrait des voluptés sans nombre :

Tu veux la contempler... Sois heureux... Tu la vois…

Mais c'est pour la première et la dernière fois...

Roland ! tu m'as perdue, hélas, tu m'as trahie !...

 

ROLAND.

Non ! tu ne seras pas â mes transports ravie...

 

L'ÉVÊQUE, à Roland.

Arrière ! Arrière ! au nom de Dieu !

Aux bourreaux :

Saisissez-vous de cette femme !

 

ESCLARMONDE.

A mon secours, Esprits du feu !

 

LES PRÊTRES.

Saisissez-la !

 

ROLAND.

Non ! Prêtre infâme !

Au moment où Roland s'avance pour défendre Esclarmonde, où les prêtres et les bourreaux se disposent à la saisir, des Esprits de feu surgissent et l'entourent. — Tous poussent un cri. — Les prêtres et les bourreaux reculent épouvantés.

 

L'ÉVÊQUE et LES PRÊTRES.

Voyez ! d'autres démons accourent à sa voix !

 

ROLAND.

Je perdrai la raison, si je ne la revois...
Je veux la suivre !

 

L'ÉVÊQUE et LES PRÊTRES.

Arrière !

Roland saisit son épée pour s'élancer sur les bourreaux, elle se brise.

 

ESCLARMONDE, lui montrant la lame brisée pour lui rappeler son serment.

Roland ! Parjure ! sois maudit !

 

ROLAND.

J'ai tout perdu! Je suis maudit !

 

L'ÉVÊQUE et LES PRÊTRES.

Au nom du Père,

Au nom du Saint-Esprit,

Arrière !

Esclarmonde disparaît, enlevée par les Esprits. — Roland reste anéanti. — Les prêtres répètent l'exorcisme. — La toile tombe.

 

 

 

 

 

 

Acte IV. décor de la création

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(version de la partition)

 

 

ACTE QUATRIÈME

 

 

DANS LA FORÊT DES ARDENNES

 

Une clairière avec de grands arbres. A gauche, des rochers surmontés de plantations et dissimulant l'entrée d'une sombre caverne. Au fond, paysage ensoleillé.

 

Des Sylvains et des Nymphes sont groupés et étendus, au fond, sous les arbres ; d'autres dansent à l'ombre de ces arbres.

 

 

Divertissement

 

Appels de trompette au lointain, puis se rapprochant rapidement. Les Sylvains étonnés arrêtent leurs danses et écoutent. Bientôt paraissent à cheval quatre hérauts sonnant de la trompette, un porte-étendard et un héraut proclamant le tournoi.

 

LE HÉRAUT

Entendez tous ce que ma voix proclame,

Vous tous que la gloire enflamme :

Au jour prescrit le tournoi dans Byzance

Va rassembler les chefs, les preux au cœur vaillant !

Et la main d'Esclarmonde et la toute-puissance

Appartiendront enfin au vainqueur triomphant !

(Tous s'éloignent. Les Sylvains et les Nymphes s'avancent peu à peu et, rassurés, ils reprennent leurs danses après que les derniers appels de trompette se perdent dans les profondeurs de la forêt. Parséis et le chevalier Énéas entrent. Ils jettent autour d'eux des regards inquiets et semblent s'être égarés dans la forêt.)

 

 

 

 

 

ÉNÉAS

Oui, le délai marqué s'avance,

Et le tournoi prescrit se prépare à Byzance !

 

PARSÉIS

Mais celle qui doit en être le prix,

Esclarmonde, ma sœur, qu'est-elle devenue ?

Dans quelle contrée inconnue

Est-elle au pouvoir des mauvais esprits ?

 

ÉNÉAS

C'est ici, Parséis, qu'habite votre père,

C'est dans cette forêt qu'il vint finir ses jours.

Phorcas saura pénétrer ce mystère.

 

PARSÉIS

Ah ! je tremble en venant implorer son secours !

C'est en vous que j'espère,

Vous seul avez suivi mes pas,

Merci, cher Énéas,

Vous seul avez suivi mes pas,

Je ne l'oublierai pas.

 

ÉNÉAS

Ne dites pas merci

O douce Parséis !

En vous suivant j'ai suivi mon espoir et mon bonheur !

 

PARSÉIS

Merci, cher Énéas,

Vous seul avez suivi mes pas ! Je ne l'oublierai pas !

(Parséis va à la rencontre des Sylvains.)

Répondez, habitants de ce bois séculaire,

Ne connaissez-vous pas, retiré dans ce lieu,

Un vieillard vénérable, étrange et solitaire,

Un mortel, il est vrai, mais presqu'un dieu !

(Les Sylvains désignent la caverne et s'enfuient effrayés.)

 

ÉNÉAS

Le voici ! c'est lui !

 

PARSÉIS

Je frémis ! Grand Dieu !

(Bruit de tonnerre. Énéas et Parséis un peu à l'écart. Phorcas paraît, méditatif et sombre, sur le seuil de la caverne.)

 

PHORCAS

Les temps vont s'accomplir ;

Et bientôt, le destin va donner un époux à ma fille Esclarmonde,

Un maître au peuple byzantin.

D'où me vient malgré moi cette angoisse profonde ?

Sort mystérieux auquel j'obéis,

Voudrais-tu m'infliger une épreuve dernière ?

Épargne, hélas ! le cœur d'un père ! le cœur d'un père !

Mais qu'ai-je à redouter ?

Que vois-je ? Énéas ! Parséis !

Que m'annonce ici votre présence ?

Mais – parlez !

Vous gardez le silence...

Esclarmonde ?

 

PARSÉIS

Elle a quitté Byzance !

 

PHORCAS

Ah ! mon cœur pressentait...

Malheur ! malheur...

 

PARSÉIS et ÉNÉAS

Grâce ! Pitié pour elle ! Pitié !

 

PHORCAS

... sur nous ! Malheur sur nous

 

PARSÉIS

Elle a voulu choisir elle-même un époux !

Lorsque l'ombre envahit la voûte constellée,

Des Esprits que jamais je n'ai vus qu'en tremblant

Emportaient Esclarmonde, inconnue et voilée,

Auprès du chevalier Roland !

 

PHORCAS

Le chevalier Roland ?

 

PARSÉIS

Chaque nuit l'éloignait de moi...

 

PHORCAS

Chaque nuit ?

 

PARSÉIS

... mais chaque aurore

A mes soins empressés venait la rendre encore !

 

PHORCAS

Chaque aurore ?

 

PARSÉIS

Hélas ! de l'imprudente, un jour,

J'ai vainement attendu le retour !

Quel malheur l'a frappée ?

Hélas ! Hélas ! mon cœur désespère ! mon cœur désespère !

Voilà pourquoi je suis venue à vous, mon père !

La triste Parséis se jette à vos genoux !

Ayez pitié ! Ayez pitié d'Esclarmonde et de nous !

 

ÉNÉAS

Phorcas, ayez pitié !

Ayez pitié d'Esclarmonde et de nous !

 

PARSÉIS

La triste Parséis se jette à vos genoux !

Ayez pitié, ayez pitié d'Esclarmonde et de nous !

 

PHORCAS

Non ! Non ! Pas de grâce ! Pas de pitié !

Je devrais te punir, ô gardienne infidèle

Qui n'as pas su combattre un tel égarement ;

Mais plus que toi, ta sœur se montra criminelle ;

C'est sur elle que va tomber le châtiment !

 

PARSÉIS et ÉNÉAS

Grâce pour elle ! Grâce pour elle ! Pitié ! Pitié !

 

PHORCAS

Non ! non ! non !

Esprits de l'air ! Esprits de l'onde ! Esprits du feu !

Hâtez-vous d'accomplir mon vœu !

En ma présence, amenez Esclarmonde !

(Tonnerre et éclairs ; la terre s'entrouvre ; une fumée épaisse et des flammes s'en échappent. Le nuage se dissipe ; le jour revient. Esclarmonde paraît.)

 

ESCLARMONDE (sans voir Phorcas ; comme une personne qui s'éveille.)

D'une longue torpeur je sens que je m'éveille...

Ah ! je me souviens ! Honte sans pareille !

Le prêtre ! Les bourreaux ! Roland perdu pour moi !

Les Esprits à leurs mains cruelles m'ont ravie,

Me ramenant vers l'île où je reçus sa foi !

Puis d'un profond sommeil je me suis endormie...

Hélas ! En retrouvant la vie et la pensée,

Je te retrouve, ô souvenir

D'une félicité passée

Qui ne doit jamais revenir !

Ah ! Plus notre hymen avait de charmes,

Plus je dois répandre de larmes

Sur le bonheur que j'ai perdu.

Hélas ! Hélas !

Où suis-je maintenant ? Une forêt ?

Mon père ! Pardon ! Pardon !

 

PHORCAS

Te pardonner ? Et comment le pourrais-je ?

O fille sacrilège !

Toi qui bravant le céleste courroux

Et l'arrêt du destin,

Osas prendre un époux et te montrer à lui !

 

ESCLARMONDE

Grâce, mon père ! Grâce !

 

ESPRITS (invisibles)

Non !

 

PHORCAS

Non ! le Ciel a parlé ! Non !

Le destin sévère réclame un châtiment

Pour la fille indocile et son coupable amant !

 

ESPRITS (invisibles)

Esclarmonde !

 

PHORCAS, PARSÉIS et ÉNÉAS

Esclarmonde !

 

ESPRITS

Ta désobéissance...

 

PHORCAS, PARSÉIS et ÉNÉAS
Ta désobéissance...

 

ESPRITS

Te fait perdre à jamais le trône et la puissance !

 

PHORCAS, PARSÉIS et ÉNÉAS

Te fait perdre à jamais le trône et la puissance !

 

PARSÉIS et ÉNÉAS

Tout est perdu pour toi !

 

ESCLARMONDE

Qu'importe ! nous aimons !

 

ESPRITS

Pour ton amant parjure, pour lui, la mort !

 

PHORCAS, PARSÉIS et ÉNÉAS

Pour lui...

 

ESPRITS, PHORCAS. PARSÉIS et ÉNÉAS

... la mort !

 

ESCLARMONDE

Ah ! pour lui la mort !

 

ESPRITS

Phorcas ! Qu'il meure de ta main...

 

PHORCAS, PARSÉIS et ÉNÉAS

Qu'il meure de ma main ! / Qu'il meure de sa main !

 

ESPRITS

... si ta fille ne jure qu'elle renonce à lui !

 

PARSÉIS, ÉNÉAS, PHORCAS et ESPRITS

Qu'il meure de sa main !

Qu'il meure de ma main ! / Qu'il meure de ta main !

 

ESCLARMONDE

Grâce !

 

ESPRITS

Non !

 

PARSÉIS, ÉNÉAS et PHORCAS

Obéis ! Esclarmonde ! A l'inflexible loi !

C'est le salut pour Roland et pour toi !

Obéis ! Renonce à ton amant, tel est l'arrêt du sort

Obéis, ou pour lui, c'est la mort !

 

ESCLARMONDE

Donc, pour sauver la vie à celui que j'adore,

Je dois en ce funeste jour

Cachant le feu qui me dévore

Lui jurer que mon cœur pour lui n'a plus d'amour !

 

ÉNÉAS

Obéis !

 

PARSÉIS

Esclarmonde !

 

PARSÉIS, ÉNÉAS et PHORCAS

Obéis !

 

ESCLARMONDE

Grands dieux ! Si ma bouche fidèle à mentir se refuse,

C'est fait de lui !...

 

PARSÉIS, ÉNÉAS et PHORCAS

Résigne-toi ! Obéis ! C'est la loi !

C'est le salut pour Roland

 

ESCLARMONDE

... qui me dit, cher amant,

Que tu ne mourras pas de penser

Que tu n'es plus aimé !

 

PARSÉIS

O ma sœur, résigne-toi !

Par toi Roland ne mourra pas.

 

ÉNÉAS

Résigne-toi, Esclarmonde...

 

PHORCAS

Résigne-toi !

 

ESCLARMONDE

Ah ! Qui me dit, cher amant, cher amant,

Que tu ne mourras pas de ma trahison feinte ?

Grands dieux ! C'est fait de lui !

Hélas ! C'est fait de lui !

Roland ! Pour toi la mort !

C'est fait de lui, ô mon Roland !

O mon Roland ! Non, tu ne mourras pas !

 

ÉNÉAS

... c'est la loi !

Obéis ! C'est la loi !

Le salut pour Roland !

Pour Roland et pour toi !

Obéis ! Par toi Roland ne mourra pas !

Résigne-toi ! C'est la loi !

 

PHORCAS

... obéis ! C'est la loi !

Esclarmonde ! Obéis, c'est la loi !

C'est la loi !

Le salut pour Roland et pour toi !

Obéis ! Par toi Roland ne mourra pas !

Résigne-toi ! C'est la loi !

 

PARSÉIS

Obéis ! Résigne-toi ! O ma sœur !

Résigne-toi ! C'est le salut !

Résigne-toi !

Obéis ! Par toi Roland ne mourra pas !

Résigne-toi ! C'est la loi !

 

ESCLARMONDE (à Phorcas)

J'accomplirai le sacrifice !

(Phorcas, Énéas et Parséis se retirent.)

Il vient ! Ah ! quel supplice !

Mais je te sauverai, mon époux adoré !

Ensuite je mourrai !

(Roland paraît ; il entre comme un homme égaré, désespéré.)

 

ROLAND

C'est elle ! Ma bien-aimée !

Ah ! rends le bonheur à ton époux ;

Donne-lui le pardon qu'il implore à genoux !

 

ESCLARMONDE

Mon pardon je te le donne ;

Mais il faut que Roland...

 

ROLAND

Parle !

 

ESCLARMONDE

... m'oublie et m'abandonne !

 

ROLAND

Folie !

Tu parles d'abandon ! Tu veux que je t'oublie ?

Quand je t'ai retrouvée

Il me faudrait partir !

Non ! Non ! Jamais !

Je n'y puis consentir !

 

ESCLARMONDE

Il le faut !

 

ROLAND

Et pourquoi ?

 

ESCLARMONDE

Jadis j'étais digne de toi !

Un peuple obéissait à ma loi souveraine !

Aux Esprits, aux démons, je commandais en reine !

Hélas ! Ton imprudence a changé dans l'instant

En un funeste sort ce destin éclatant !

Fuis ! Laisse-moi !

 

ROLAND

Te quitter !

 

ESCLARMONDE

J'ai perdu mon pouvoir !

 

ROLAND

Ne plus te voir ! Quand je t'adore

Malheureuse bien plus encore !

Je te retrouve ! Bénissons l'heureux jour !

Nous nous aimons et rien n'est vrai que notre amour !

Viens ! Viens !

Le bonheur que rien n'achève,

Nous l'aurons, si tu le veux !

 

ESCLARMONDE

Viens ! Viens !

 

ROLAND

Hâtons-nous ! L'heure est brève !

Nous aimons, partons tous deux !

 

ESCLARMONDE et ROLAND

Viens !

 

ROLAND

Ne me parle pas de gloire !

Ma gloire c'est d'être à toi !

Te vaincre, c'est ma victoire !

Ton amour, ma seule loi !

Je ne sais plus s'il existe

Un chevalier glorieux !

 

ESCLARMONDE

Partons !

 

ROLAND

Mais je sais que je suis triste

Si je vis loin de tes yeux !

 

ESCLARMONDE et ROLAND

Viens ! partons !

 

ESCLARMONDE

Ah ! Le beau rêve, si tu veux !

 

ROLAND

Le bonheur que rien n'achève,

Nous l'aurons, si tu le veux !

 

ESCLARMONDE et ROLAND

Ah ! Qu'importe ! L'heure est brève !

Nous aimons, partons tous deux !

Toi, vaillant, moi, frêle et souple, / Moi, vaillant, toi, frêle et souple,

Enlacés languissamment,

Nous serons le couple éternel !

Moi l'Amante, et toi l'Amant ! / Toi l'Amante, et moi l'Amant !

(Esclarmonde et Roland vont fuir. La foudre éclate, le tonnerre gronde.)

 

VOIX SOUTERRAINES

Renonce à ton amant, ou pour lui c'est la mort !

 

ESCLARMONDE

Ah ! Malheureuse ! Au trépas...

Roland ! Par moi livré !

 

ROLAND

Qu'as-tu donc ?

 

ESCLARMONDE

Je dis que je ne puis te suivre,

Je dis que je dois te quitter,

A jamais vivre loin de toi !

 

ROLAND

Dis aussi que tu ne m'aimes plus !

 

ESCLARMONDE (à part)

Ne plus l'aimer ! Quand je l'adore...

 

ROLAND

Réponds ! Réponds !

 

ESCLARMONDE
Non ! non !

 

ROLAND

Insensé que je fus de croire à tes serments !

Réponds !

 

PHORCAS (paraît)

Réponds !

 

VOIX SOUTERRAINES

Réponds ! Réponds ! Réponds !

 

ESCLARMONDE

Je ne veux plus t'aimer ! Non ! Adieu!

(Esclarmonde et Phorcas disparaissent dans la nuée qui les enveloppe.)

 

VOIX SOUTERRAINES

Le crime est expié !

 

ROLAND

Disparue ! Maudite ? Ah ! Mourir !

(revenant à lui et entendant les appels du héraut qui se rapprochent)

Le tournoi !

Oui, j'ai bien entendu...

La mort... la mort digne de moi !

O mort, je t'appelais et tu m'as répondu !

(Il court au devant des chevaliers qui paraissent.)

 

(livret, édition de juin 1909)

 

 

ACTE QUATRIÈME

 

 

LA FORÊT DES ARDENNES

 

Une clairière. — Grands arbres. — A gauche, des rochers surmontés de plantations et dissimulant l'entrée d'une caverne. — Au fond, un paysage ensoleillé.

 

Des Sylvains et des Nymphes sont groupés au fond dans la clairière. D'autres dansent à l'ombre des arbres.

 

 

Divertissement

 

Des appels de trompette retentissent. — Les Sylvains étonnés arrêtent leurs danses et écoutent. Bientôt paraissent, à cheval, quatre hérauts sonnant de la trompette, un porte-étendard et un héraut proclamant le tournoi.

 

LE HÉRAUT.

O vous que la gloire enflamme,

Écoutez tous ce que ma voix proclame ;

Écoutez-moi !

Au jour prescrit, un tournoi

Dans Byzance

Va rassembler les chevaliers au vaillant cœur ;

Et la main d'Esclarmonde et la toute-puissance

Appartiendront au preux vainqueur.

Les hérauts s'éloignent. Les Sylvains et les Nymphes reprennent leurs danses, tandis que les appels de trompette se perdent dans les profondeurs de la forêt. — Parséïs et Énéas entrent, jetant des regards inquiets autour d'eux, comme s'ils s'étaient égarés.

 

 

PARSÉÏS, ÉNÉAS ; NYMPHES et SYLVAINS

 

ÉNÉAS, écoutant les derniers appels de trompette.

Oui, le délai fixé s'avance,

Et le tournoi prescrit se prépare à Byzance...

 

PARSÉÏS.

Mais celle qui doit en être le prix,

Esclarmonde, ma sœur, qu'est-elle devenue ?

En quelle contrée inconnue

Est-elle au pouvoir des mauvais esprits ?

 

ÉNÉAS.

C'est ici, Parséïs, qu'habite votre père.

C'est en cette forêt qu'il vint finir ses jours.

Phorcas saura pénétrer ce mystère.

 

PARSÉÏS, comme se parlant à elle-même.

Ah ! je tremble en venant implorer son secours…

Pourtant, c'est en lui que j'espère.

Se retournant vers Énéas, avec tendresse.

Vous seul avez suivi mes pas :
Merci, cher Énéas, je ne l'oublierai pas.

 

ÉNÉAS.

Ah ! ne me remerciez pas :

Je suivais mon bonheur, quand j'ai suivi vos pas !

Les sylvains, qui observent les deux voyageurs, se sont rapprochés d'eux. Parséïs les aperçoit et va à leur rencontre.

 

PARSÉÏS.

Répondez, habitants de ce bois séculaire :

Ne connaissez-vous pas un vieillard solitaire,

Étrange et vénérable et qui vit en ce lieu ?

Un mortel, mais qui semble

Un dieu !

Les sylvains désignent la caverne et s'enfuient.

 

ÉNÉAS, regardant du côté de la caverne.

Le voici ! c'est lui !

 

PARSÉÏS.

Ciel ! je tremble !

Ils se retirent à l'écart. Phorcas paraît, sombre et absorbé, sur le seuil de la caverne.

 

 

PARSÉIS, ÉNÉAS, PHORCAS

 

PHORCAS. (Il marche en rêvant.)

Les temps vont s'accomplir... Et bientôt, le Destin

Va donner un époux à ma fille Esclarmonde,

Un maître au peuple byzantin.

D'où me vient, malgré moi, cette angoisse profonde ?

Sort mystérieux auquel j'obéis,

Voudrais-tu m'infliger une épreuve dernière ?

Épargne, hélas, le cœur d'un père !

Mais qu'ai-je à redouter ?

Il aperçoit Parséïs et Énéas.

Que vois-je ? Parséïs !

Énéas ! Que m'annonce ici votre présence ?

Ah ! parlez ! Esclarmonde...?

 

PARSÉÏS, tremblante.

Elle a quitté Byzance !

 

PHORCAS.

Ah ! mon cœur pressentait... Malheur ! malheur sur nous !

 

PARSÉÏS.

Elle a voulu choisir elle-même un époux.

Lorsque l'ombre envahit la voûte constellée,

Des Esprits que jamais je n'ai vus qu'en tremblant

Emportaient Esclarmonde, inconnue et voilée,

Auprès du chevalier Roland.

 

PHORCAS.

Le chevalier Roland ?

 

PARSÉÏS.

Chaque nuit l'éloignait de moi ; mais chaque aurore

A mes soins empressés venait la rendre encore...

Hélas ! de l'imprudente, un jour,

J'ai vainement attendu le retour !

Quel malheur l'a frappée ? Ah ! mon cœur désespère...

Voilà pourquoi je suis venue à vous, mon père.

La triste Parséïs se jette à vos genoux :

Ayez pitié d'Esclarmonde et de nous !

 

ÉNÉAS.

Phorcas, ayez pitié d'Esclarmonde et de nous !

 

PHORCAS.

Je devrais te punir, ô gardienne infidèle

Qui n'as pas su combattre un tel égarement !

Mais plus que toi ta sœur se montra criminelle :

C'est sur elle que va tomber le châtiment !

 

PARSÉÏS et ÉNÉAS.

Grâce ! grâce ! pitié pour elle !

 

PHORCAS.

Non ! non ! point de grâce pour elle !

Violents coups de tonnerre ; éclairs ; obscurité. — Énéas et Parséïs, épouvantés, se retirent à l'entrée de la caverne.

 

PHORCAS.

Esprits de l'air ! Esprits du feu !

Esprits de l'onde !

En ma présence, amenez Esclarmonde !
Hâtez-vous d'accomplir mon vœu !

Tonnerres et éclairs. — Un rocher s'entr’ouvre. — Une fumée épaisse et des flammes s'en échappent. — Le nuage se dissipe. — Le jour revient. Esclarmonde a paru.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LES MÊMES, ESCLARMONDE

 

ESCLARMONDE, sans voir Phorcas, — avec la lenteur étonnée d'une personne qui s'éveille.

D'une longue torpeur... je sens que je m'éveille...

Ah ! je me souviens ! Honte sans pareille !

Le prêtre !... les bourreaux !... Roland perdu pour moi !...

Les Esprits à leurs mains cruelles m'ont ravie ;

Puis d'un profond sommeil je me suis endormie,

Dans l'île où je reçus sa foi !

Hélas ! en retrouvant la vie et la pensée,

Je te retrouve, ô souvenir

D'une félicité passée

Qui ne doit jamais revenir !

Plus notre hymen avait de charmes,

Plus je dois répandre de larmes

Sur le bonheur que j'ai perdu,

Sur l'époux qui jamais ne doit m'être rendu !

Hélas ! en retrouvant la vie et la pensée,

Je te retrouve, ô souvenir

De la félicité passée

Qui ne doit jamais revenir...

O souvenir de la félicité passée !

Regardant autour d'elle.

Où suis-je maintenant ? Quel est ce lieu ?

Une forêt... Ah ! mon père ! Grand Dieu !

Pardon !

 

PHORCAS.

Te pardonner ? Et comment le pourrais-je,

O fille sacrilège,

Toi qui, bravant le céleste courroux

Et l'arrêt du Destin, osas prendre un époux

Et te montrer à lui ?

 

ESCLARMONDE.

Grâce ! grâce ! mon père !

 

VOIX DES ESPRITS.
(Chœur invisible.)

Non !

 

PHORCAS.

Non ! le Destin sévère

Réclame un châtiment

Pour la fille indocile et son coupable amant !

 

LES VOIX, PHORCAS, ÉNÉAS.

Esclarmonde !

 

PARSÉïS.

O ma sœur !

 

LES VOIX.

Ta désobéissance...

 

PHORCAS, ÉNÉAS, PARSÉïS.

Ta désobéissance...

 

LES VOIX.

Te fait perdre à jamais le trône et la puissance !

 

PHORCAS et ÉNÉAS.

Te fait perdre à jamais le trône et la puissance !

 

PARSÉïS.

Tout est perdu pour toi, le trône et la puissance !

 

ESCLARMONDE

Qu'importe ? nous aimons !

 

LES VOIX.

Pour son amant, pour lui,

La mort !

 

ESCLARMONDE, PHORCAS, PARSÉÏS, ÉNÉAS.

La mort !

 

LES VOIX.

Phorcas ! que de ta main il meure !

 

PHORCAS, ESCLARMONDE, PARSÉïS, ÉNÉAS.

[ Que de ma main il meure !

[ Que de sa main il meure !

 

LES VOIX.

Si ta fille ne veut renoncer aujourd'hui

A son amour, qu'il périsse sur l'heure !

 

PHORCAS, PARSÉïS, ÉNÉAS.

Obéis, Esclarmonde, à l'inflexible loi :

C'est le salut pour Roland et pour toi !

Sinon, il périra sur l'heure :

[ De ma main il faudra qu’il meure !

[ De sa main il faudra qu’il meure !

Renonce à ton amant, tel est l'arrêt du sort,

Ou pour lui c'est la mort, — la mort !

 

ESCLARMONDE.

Donc, pour sauver la vie à celui que j'adore,

Je dois, en ce funeste jour,

Cachant le feu qui me dévore,

Lui jurer que pour lui mon cœur n'a plus d'amour ?

 

PHORCAS, PARSÉïS, ÉNÉAS.

Obéis ! c'est la loi !
Résigne-toi !

 

ESCLARMONDE.

Si ma bouche fidèle à mentir se refuse,

C'est fait de lui : je le livre au trépas !

Mais si je me résigne au mensonge, à la ruse,

Qui me dit, cher amant, que tu ne mourras pas

De ma trahison feinte ?

 

PHORCAS, PARSÉÏS, ÉNÉAS.

Obéis, c'est la loi !
Résigne-toi !

 

PARSÉÏS.

Ton époux, que menace une mortelle atteinte,

Roland, par toi, ma sœur, va-t-il être livré

Au trépas ?...

 

ESCLARMONDE.

Non, je cède à cette horrible crainte !

Résolument.

Non, tu ne mourras pas, Roland !

(A son père).

J'accomplirai

Le sacrifice !

Phorcas, Énéas et Parséïs se retirent.

Il vient !... Ah ! quel supplice !

Mais je te sauverai, mon époux adoré...

Ensuite, je mourrai !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ESCLARMONDE, ROLAND

Il entre comme un homme égaré, désespéré, regarde autour de lui et aperçoit Esclarmonde.

 

ROLAND.

C'est elle !

Ma bien-aimée ! Oh ! ne sois pas cruelle ;

Rends le bonheur à ton époux :

Donne-lui le pardon qu'il implore à genoux !

 

ESCLARMONDE.

Ton pardon, je te le donne.

Mais il faut que Roland m'oublie et m'abandonne !

 

ROLAND.

Quand je t'ai retrouvée, il faudrait partir ? Non !

Jamais. Tu parles d'abandon,

Tu veux que je t'oublie ?

Folie !

Je n'y puis consentir !

 

ESCLARMONDE.

Il le faut !

 

ROLAND.

Et pourquoi ?

 

ESCLARMONDE.

Jadis, j'étais digne de toi.

Un peuple obéissait à ma loi souveraine ;

Aux Esprits, aux Démons je commandais en reine.

Hélas ! ton imprudence a changé dans l'instant

En un funeste sort ce destin éclatant.

Fuis ! Laisse moi !

 

ROLAND.

Ne plus te voir, moi qui t'adore,

Malheureuse, bien plus encore !

Non ! je t'ai retrouvée ! ô transports ! heureux jour !

Nous nous aimons et rien n'est vrai que notre amour !

Le bonheur que rien n'achève,

Nous l'aurons, si tu le veux !

Viens ! hâtons-nous, l'heure est brève,

Nous aimons, partons tous deux !

Ne me parle pas de gloire :

Ma gloire, c'est d'être à toi !

Te vaincre, c'est ma victoire.

Ton amour, voilà ma loi !

Je ne sais plus s'il existe

Un chevalier glorieux ;

Mais je sais que je suis triste,

Quand je vis loin de tes yeux !

Viens ! partons, partons tous deux !

 

ENSEMBLE.

Le bonheur que rien n'achève,

Nous l'aurons, si tu le veux !

Viens ! hâtons-nous, l'heure est brève,

Nous aimons, partons tous deux !

[ Moi, vaillant, — toi frêle et souple,

[ Toi, vaillant, — moi, frêle et souple,

Enlacés languissamment,

Nous serons l'éternel couple,

[ Toi l'Amante, et moi l'Amant !

[ Moi l'Amante, et toi l'Amant !

Roland et Esclarmonde, gagnée par la passion de son amant, vont fuir. La foudre éclate. Esclarmonde épouvantée s'arrache des bras de Roland.

 

LES VOIX DES ESPRITS.

Renonce à ton amant, ou, pour lui, le trépas...

 

ESCLARMONDE.

Malheureuse ! Non, non !... Cela ne sera pas!

 

ROLAND.

Ah ! qu'as-tu donc ?

 

ESCLARMONDE.

Je dis que je ne puis te suivre,

Je dis que je dois te quitter, à jamais vivre

Loin de toi !

 

ROLAND.

Dis aussi que tu ne m'aimes plus !

 

ESCLARMONDE, à elle-même.

Ne plus l'aimer ! quand je l'adore !

 

ROLAND.

Réponds ! Réponds !

 

ESCLARMONDE.

Non ! non !

 

ROLAND.

Insensé que je fus

De croire encore

A tes serments ! Réponds...

Phorcas reparaît sur le seuil de la caverne.

 

PHORCAS et les VOIX.

Réponds !

 

ESCLARMONDE.

Non !

 

ROLAND.

Par pitié !

 

ESCLARMONDE.

Je ne veux plus t'aimer !

Elle court se réfugier dans les bras de son père. Roland demeure anéanti.

 

LES VOIX.

Le crime est expié !

Esclarmonde et Phorcas disparaissent dans la caverne qui se referme sur eux. — Le ciel s'éclaircit. — Tout s'apaise.

 

 

ROLAND, seul, comme sortant d'un rêve.

Disparue ! Ah ! mourir !

Il tombe, défaillant, sur un rocher. — Les appels de trompette, la sonnerie du héraut qui proclame le tournoi, retentissent.

 

ROLAND, revenant à lui.

Le tournoi ! dans Byzance...

Oui, j'ai bien entendu.

La mort digne de moi, la mort... O délivrance !

O mort ! je t'appelais, et tu m'as répondu !

Il s'est relevé et court au-devant des chevaliers qui passent au fond du théâtre, se disposant à partir pour le tournoi. — La toile tombe.

 

 

 

 

 

 

Epilogue. décor de la création

 

 

 

(version de la partition)

 

 

ÉPILOGUE

 

 

À BYZANCE, DANS LA BASILIQUE, DEVANT LES PORTES DU SAINT ICONOSTASE

(même décor qu'au Prologue)

 

 

L'empereur Phorcas sur son trône, entouré des dignitaires, des guerriers et du peuple.

 

PHORCAS

Dignitaires ! Guerriers ! sous ces augustes voûtes,

Devant moi vous voici rassemblés !

O peuple qui m'écoutes,

Les temps sont accomplis

Ainsi que les destins que je t'ai révélés !

De l'autel vénéré que la lumière inonde

Ouvrez les portes d'or !

(Les portes du saint iconostase se sont ouvertes. Dans un nuage d'encens Esclarmonde voilée paraît, tiare en tête, constellée de pierreries ; on dirait une idole byzantine. Ses femmes l'entourent, sa sœur Parséis est à ses côtés. Gardes richement vêtus. Thuriféraires.)

 

 

 

 

LA FOULE

O divine Esclarmonde,

Ton trône resplendit plus brillant que le jour !

Le destin à tes pieds met Byzance et le monde,

Tout l'univers t'acclame en frémissant d'amour !

 

PHORCAS

Auprès d'elle amenez le vainqueur du tournoi !

 

PARSÉIS, ÉNÉAS et LA FOULE

Devant elle amenez le vainqueur du tournoi !

(On introduit le chevalier Roland, casque en tête, la visière baissée.)

 

ESCLARMONDE (inquiète, à elle-même)

Quel est ce vainqueur ?

Malgré moi je tremble ! Quel est-il ?

 

PHORCAS (à Roland)

Fier chevalier, approche, et de tant de vaillance

Viens recevoir le prix !

Mais d'abord, dis ton nom, héros

Qui d'Esclarmonde as conquis la puissance,

Le trône et la beauté !

Tu ne réponds pas ?

 

ROLAND (relève la visière de son casque)

Non !

 

ESCLARMONDE

Sa voix ! C'est lui !

 

PARSÉIS, ÉNÉAS, PHORCAS et LA FOULE

Que dit-il ? Quel est-il ?

 

ROLAND

Qu'importe que je me nomme!

Mon nom est Désespoir ! Je m'appelle Douleur !

Et je ne suis qu'un homme

Qui garde au fond du cœur

Un remords éternel, une affreuse souffrance !

J'étais venu chercher un glorieux trépas ;

La mort trompe aujourd'hui mon espérance !

Trône, puissance et céleste beauté

Ne charment pas mon cœur désenchanté ;

Tous ces biens malgré moi conquis

Je les refuse !

 

ESCLARMONDE

O joie ! Il refuse !

 

PARSÉIS, ÉNÉAS, PHORCAS et LA FOULE

O folie ! Il refuse ! Quel délire ! Quelle démence !

 

PHORCAS

L'objet de ton refus, insensé !

Ne veux-tu pas au moins le connaître ?

 

ROLAND (se détournant)

Non ! Un seul être

Me possède, et le reste n'est rien ! rien !

 

ESCLARMONDE (à part)

C'est lui ! Roland ! Roland !

 

PHORCAS

Voiles, tombez !

 

PARSÉIS, ÉNEAS, PHORCAS et LA FOULE

O vainqueur ! Vois les traits de l'Impératrice Esclarmonde !

C'est Esclarmonde !

 

ROLAND

Esclarmonde ?

(retournant et la reconnaissant)

O ciel ! Toi ! C'est toi que j'adorais !

 

PARSÉIS, ÉNEAS, PHORCAS et LA FOULE

C'est Esclarmonde !

 

ROLAND

Mon seul amour au monde !

 

ESCLARMONDE

Oui, mon amant, c'est moi !

Veux-tu toujours mourir ?

 

ROLAND

Vivre ! Vivre avec toi !

Chère épouse, ô chère maîtresse !

O toi que tendrement sur mon cœur je tenais !

Tu n'as point révélé ton nom à ma tendresse !

 

ESCLARMONDE

Et maintenant ce nom tu le connais !

Je m'appelle l'Adorée ! Je m'appelle le Bonheur !

 

ROLAND

Tu t'appelles l'Adorée ! Tu t'appelles le Bonheur !

 

PARSÉIS, ÉNÉAS et LA FOULE

O divine Esclarmonde ! O valeureux héros !

L'univers vous acclame en frémissant d'amour !

 

(livret, édition de juin 1909)

 

 

ÉPILOGUE

 

 

BYZANCE. LA BASILIQUE

 

Au fond, l'iconostase fermé. — Reproduction exacte du décor et de la mise en scène du premier tableau.

 

 

L'empereur PHORCAS, sur son trône, est entouré des DIGNITAIRES, des GUERRIERS, du PEUPLE. GARDES ; THURIFÉRAIRES.

 

PHORCAS.

Dignitaires ! guerriers ! sous ces augustes voûtes,

Devant moi de nouveau vous voici rassemblés.

Les temps sont accomplis, ô peuple qui m'écoutes,

Ainsi que les Destins que je t'ai révélés.

Désignant l'iconostase.

De l'autel vénéré, que la lumière inonde,

Ouvrez les portes d'or !

 

 

Les portes de l'iconostase s'ouvrent. — Dans un nuage d'encens, ESCLARMONDE apparaît voilée, tiare en tête, constellée de pierreries, l'air d'une idole byzantine. Ses FEMMES l'entourent. Sa sœur PARSÉÏS est auprès d'elle.

 

LE PEUPLE.

O divine Esclarmonde,

Ton trône resplendit, plus brillant que le jour.

Le Destin à tes pieds met Byzance et le monde ;

Tout l'univers t'acclame en frémissant d'amour,

O divine Esclarmonde !

 

PHORCAS.

Devant elle amenez le vainqueur du tournoi !

 

ESCLARMONDE, à part,

Quel est-il, ce vainqueur ? Je tremble malgré moi...

 

 

LES MÊMES, ROLAND

Il est revêtu d'une armure noire, la visière de son casque est baissée.

 

PHORCAS.

Fier chevalier, approche, et de tant de vaillance

Viens recevoir le prix. Mais, d'abord, dis ton nom,

Héros qui d'Esclarmonde as conquis la puissance,

Le trône et la beauté ! Tu ne réponds pas ?

 

ROLAND.

Non !

 

ESCLARMONDE, à part.

Sa voix ! c'est lui !

 

ROLAND (Il relève la visière de son casque.)

Pourquoi veut-on que je me nomme ?

Mon nom est Désespoir ! Je m'appelle Douleur !

Et je ne suis qu'un homme

Brisé par le malheur,

Qui garde au fond de l'âme une affreuse souffrance.

J'étais venu chercher un glorieux trépas...

Mort, tu trompas

Mon espérance !...

Trône, puissance et céleste beauté

Ne charment pas mon cœur désenchanté.

Tous ces biens, malgré moi conquis, je les refuse !

 

ESCLARMONDE, à part.

O joie, il refuse !

 

TOUS.

O folie! il refuse !

Quel délire l'abuse ?

 

PHORCAS.

L'objet de ton refus,

Insensé, ne veux-tu pas au moins le connaître ?

 

ROLAND, se détournant.

Non ! A quoi bon ? Je fus

Trop heureux, trop coupable aussi. Mais un seul être

Me possède, et, pour moi, tout le reste n'est rien !

 

ESCLARMONDE, à part, enivrée.

C'est bien lui ! Mon Roland, mon amour, mon seul bien !

 

PHORCAS.

Voiles, tombez ! Toi, d'Esclarmonde,

O vainqueur ! vois les traits.

Esclarmonde lève son voile.

 

TOUS.

C'est l'impératrice Esclarmonde !

 

ROLAND, indifférent.

Esclarmonde ?

Il se retourne, la voit, la reconnaît.

O ciel ! toi ! c'est toi que j'adorais,

Mon seul amour au monde !

 

ESCLARMONDE.

Oui, mon amant, c'est moi !

Veux-tu toujours mourir ?

 

ROLAND.

Vivre ! vivre avec toi !

Chère épouse, ô chère maîtresse,

Toi qu'en nos nuits d'amour sur mon cœur je tenais

Tu n'as point révélé ton nom à ma tendresse...

 

ESCLARMONDE.

Et maintenant, ce nom, tu le connais :
Je m'appelle l'Adorée !

Je m'appelle le Bonheur !...

 

ROLAND.

Tu t'appelles l'Adorée !

Tu t'appelles le Bonheur !...

 

TOUS.

O héros valeureux ! O divine Esclarmonde !

Ce trône resplendit, plus brillant que le jour ;

Le Destin à vos pieds met Byzance et le monde :

L'univers vous acclame en frémissant d'amour !

 

 

 

 

Projections, produites par une lanterne magique se reflétant sur un écran, dessinées par Eugène Grasset pour la création (fin de l'acte I) :

 

 

(1re projection)

Dans la forêt des Ardennes

Chasse le roi Cléomer.

 

 

 

(2e projection)

On court...

 

 

 

(3e projection)

... Des clameurs soudaines

Montent dans l'air.

 

 

 

(4e projection)

Roland, le fier chevalier,

A déjà couché sur l'herbe

Un sanglier.

Sonne, ô cor, ton chant superbe !

Sonne ta fanfare, ô cor !

 

 

 

(5e projection)

Car voici qu'un cerf blanc passe, couronné d'or !

 

 

 

(6e projection)

Et tout change soudain... Quel est ce lieu sauvage ?

La mer ! Le héros étonné

S'est arrêté sur le rivage...

 

 

 

(7e projection)

Un navire paraît... et Roland, entraîné,

Monte sur le vaisseau docile.

 

 

 

 

 

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