Carmen

 

affiche de Leray pour la création de Carmen (1875)

 

 

Opéra-comique en quatre actes, livret d'Henri MEILHAC et Ludovic HALÉVY, d'après Carmen (1845), nouvelle de Prosper MÉRIMÉE (Paris, 28 septembre 1803 Cannes, Alpes-Maritimes, 23 septembre 1870*), musique de Georges BIZET (1873-1874). Pour la création à Vienne le 23 octobre 1875 (dans une version allemande de J. Hoppl), Ernest GUIRAUD composa des récitatifs pour remplacer les textes parlés.

 

=> Carmen par Charles Gaudier (1922)

=> Carmen par Henry Malherbe (1951)

 

 

   partition (orchestre)

Dédiée à Jules Pasdeloup

 

   partition (version originale)

 

   partition (version avec récitatifs)

 

 

 

 

 

 

   partition manuscrite (acte I)

   partition manuscrite (acte II)

   partition manuscrite (acte III)

   partition manuscrite (acte IV)

 

 

 

 

 

 

 

Prosper Mérimée en 1852, pastel de Simon Jacques Rochard (musée Carnavalet)

 

 

Création à l'Opéra-Comique (2e salle Favart) le 03 mars 1875 ; mise en scène de Charles Ponchard ; décors d’Emile Daran, Marcel Jambon et Alexandre Bailly ; costumes de Georges Clairin (Paris, 11 septembre 1843 Belle-Ile-en-Mer, Morbihan, 02 septembre 1919), et d’Edouard Detaille (Paris, 05 octobre 1848 – Paris, 23 décembre 1912) pour les tenues des dragons.

Représenté 48 fois l'année de sa création, cet ouvrage disparut de l'affiche jusqu'en 1883.

 

Repris à l’Opéra-Comique (salle du Châtelet) le 11 décembre 1890 avec les récitatifs mis en musique par Ernest Guiraud.

 

Deuxième production le 08 décembre 1898, pour l'inauguration de la 3e salle Favart, mise en scène d'Albert Carré, décors de Lucien Jusseaume.

 

Troisième production le 25 octobre 1938, pour le centenaire de Georges Bizet, mise en scène de Jean Mercier, décors et costumes d'André Dignimont.

 

Le 04 mai 1959, dernière représentation à l'Opéra-Comique, et l'œuvre entre le 10 novembre 1959 au répertoire de l'Opéra de Paris.

 

2607 représentations à l’Opéra-Comique au 31.12.1950 (dont 1808 entre le 01.01.1900 et le 31.12.1950), 36 en 1951, 31 en 1952, 34 en 1953, 39 en 1954, 36 en 1955, 37 en 1956, 32 en 1957, 38 en 1958, 12 en 1959, soit 2902 (ou 2942) au 04.05.1959.

 

 

 

Galli-Marié (Carmen) et Paul Lhérie (Don José) au 2e acte, lors de la création

 

 

 

 

Galli-Marié (Carmen) et Alice Ducasse (Frasquita) au 4e acte, lors de la création (costumes de Georges Clairin)

 

 

 

Marguerite Chapuy (Micaëla) lors de la création

 

 

 

Paul Lhérie (Don José) au 3e acte, lors de la création, lithographie d'Antonin Chatinière (1875)

 

 

Jacques Bouhy (Escamillo) lors de la création, lithographie d'Antonin Chatinière (1875)

 

 

 

 

personnages

emplois

Opéra-Comique

03 mars 1875

(création)

Opéra-Comique

23 avril 1883

(49e)

Opéra-Comique

22 décembre 1883

(100e)

Opéra-Comique

21 octobre 1891

(500e)

Opéra-Comique

04 avril 1897

 

Opéra-Comique

08 décembre 1898*

(756e)

Carmen

mezzo-soprano

Mmes Célestine GALLI-MARIÉ

Mmes Adèle ISAAC

Mmes Célestine GALLI-MARIÉ

Mmes Jeanne-Eugénie NARDI

Mmes Nina PACK

Mmes Georgette LEBLANC

Micaëla

soprano

Marguerite CHAPUY

Cécile MERGUILLIER

Juliette BILBAUT-VAUCHELET

Zoé MOLÉ-TRUFFIER

Zoé MOLÉ-TRUFFIER

Julia GUIRAUDON

Frasquita

soprano

Alice DUCASSE

Lucie DUPUIS

Adèle REMY

FALIZE

Jeanne TIPHAINE

Cécile EYREAMS

Mercédès

mezzo-soprano

Esther CHEVALIER

Esther CHEVALIER

Esther CHEVALIER

Suzanne ELVEN

Marie DELORN

Jeanne MARIÉ DE L'ISLE

Don José

ténor

MM. Paul LHÉRIE

MM. Théodore STEPHANNE

MM. MAURAS

MM. Albert LUBERT

MM. Henri JÉROME

MM. Léon BEYLE

Escamillo

baryton

Jacques BOUHY

Emile-Alexandre TASKIN

Emile-Alexandre TASKIN

Hippolyte BELHOMME

François MONDAUD

Max BOUVET

le Dancaïre

baryton

POTEL

Octave Louis LABIS

Etienne TROY

Etienne TROY

César BERNAERT

César BERNAERT

le Remendado

ténor

BARNOLT

BARNOLT

BARNOLT

BARNOLT

BARNOLT

BARNOLT

Zuniga, lieutenant

basse

Eugène DUFRICHE

Louis Alfred MARIS

Octave Louis LABIS

FIERENS

MARC-NOHEL

Michel DUFOUR

Moralès, brigadier

baryton

Edmond DUVERNOY

Lucien COLLIN

Lucien COLLIN

César BERNAERT

E. THOMAS

E. THOMAS

Lillas Pastia

rôle parlé

Elias NATHAN

François BERNARD

François BERNARD

LONATI GOURDON Georges DURAND

un Guide

rôle parlé

TESTE

TESTE

TESTE

LONATI

Etienne TROY

Etienne TROY

la Flamenca (danse au 2e acte)

 

Mlles BLANDINI et Aline ANCKTÉ

         

Chef d'orchestre

 

M. Adolphe DELOFFRE

Charles LAMOUREUX

Jules DANBÉ

Jules DANBÉ

  Alexandre LUIGINI

 

* Inauguration de la 3e salle Favart ; deuxième production : mise en scène d'Albert Carré, décors de Lucien Jusseaume.

 

 

personnages

Opéra-Comique

23 décembre 1904

(1.000e)

Opéra-Comique

27 septembre 1908

 

Opéra-Comique

15 septembre 1912

 

Opéra-Comique

18 novembre 1912*

 

Opéra-Comique

13 juillet 1919**

(1.538e)

Opéra-Comique

30 avril 1923***

(1.700e)

Opéra-Comique

29 juin 1930

(2.000e)

Carmen

Mmes Emma CALVÉ

Mmes Geneviève VIX

Mmes Marthe CHENAL

Mmes Marie LAFARGUE

Mmes Madeleine MATHIEU

Mmes Suzanne BROHLY

Mmes Lucy PERELLI

Micaëla

Marie THIÉRY

Berthe MENDÈS

Nelly MARTYL

Madeleine MÉNARD

Yvonne BROTHIER

Yvonne BROTHIER

Germaine CORNEY

Frasquita

Jeanne TIPHAINE

Marthe BAKKERS

Marie TISSIER

Marie TISSIER

GAYAS

Nette FERRARI

LAFFITTE

Mercédès

A. COSTÈS

Malcy COLAS

Jeanne BILLA-AZEMA

ARNÉ

Geneviève DELAMARE

Madeleine SIBILLE

Marinette FENOYER

Don José

MM. Edmond CLÉMENT

MM. Thomas SALIGNAC

MM. Thomas SALIGNAC

MM. Fernand FRANCELL

MM. David DEVRIÈS

MM. Lucien MURATORE

MM. Gaston MICHELETTI

Escamillo

Hector DUFRANNE

BLANCARD

Raymond BOULOGNE

Daniel VIGNEAU

Julien LAFONT

Hubert AUDOIN

Roger BOURDIN

le Dancaïre

Maurice CAZENEUVE

Maurice CAZENEUVE

Eugène DE CREUS

Maurice CAZENEUVE

Hippolyte BELHOMME

Fernand ROUSSEL

Fernand ROUSSEL

le Remendado

MESMAECKER

DUMONTIER

MESMAECKER

MESMAECKER

René HÉRENT

MESMAECKER

DERROJA

Zuniga, lieutenant

Félix VIEUILLE

Paul PAYAN

Pierre DUPRÉ

Pierre DUPRÉ

Louis ROSSEL

Louis MORTURIER

Raymond GILLES

Moralès, brigadier

Gabriel-Valentin SOULACROIX

Daniel VIGNEAU

Pierre ANDAL

Pierre ANDAL

Pierre DÉLOGER

André GOAVEC

Emile ROUSSEAU

Lillas Pastia

GOURDON

GOURDON

ÉLOI

ÉLOI

ÉLOI ÉLOI ÉLOI

un Guide

Etienne TROY

 

 

 

ÉLOI

ÉLOI

ÉLOI

la Flamenca (danse au 2e acte)

Mlle Régina BADET

Mlle Régina BADET

Mlle Yetta RIANZA Mlle Yetta RIANZA Mlle Sonia PAVLOFF Mlle Mona PAÏVA Mlle COMTE-VELTCHEK

Chef d'orchestre

M. Alexandre LUIGINI

M. François RÜHLMANN

M. Eugène PICHERAN

M. Eugène PICHERAN

M. Albert WOLFF

M. Albert WOLFF

M. Albert WOLFF

 

* Au 2e acte : la Flamenca, réglée par Mme Mariquita.

** Au 2e acte : la Flamenca, dansée par Mlle Sonia Pavloff. Au 4e acte, Danses populaires : Mlle Collin et le corps de ballet. Boléro chanté par Mme BILLA-AZÉMA. Danses réglées par Mme Mariquita.

*** Gala donné avec les récitatifs écrits par Ernest Guiraud.

 

 

personnages

Opéra-Comique

01 février 1931*

(2.026e)

Opéra-Comique

27 septembre 1931**

(2.058e)

Opéra-Comique

11 octobre 1931

(2.060e)

Opéra-Comique

11 novembre 1931***

(2.064e)

Opéra-Comique

28 avril 1935

(2.174e)

Opéra-Comique

30 octobre 1935

(2.184e)

Opéra-Comique

23 avril 1936

 

Opéra-Comique

25 octobre 1938****

(2.271e)

Carmen

Mmes Madeleine SIBILLE

Mmes Madeleine SIBILLE

 

Mmes Rose POCIDALO

Mmes Rose POCIDALO

Mmes Renée GILLY

Mmes Renée GILLY Mmes Renée GILLY

Micaëla

Odette ERTAUD

Odette ERTAUD

 

Jane ROLLAND

Lillie GRANDVAL

Janine MICHEAU

Janine MICHEAU Solange DELMAS

Frasquita

Andrée VAVON

Andrée VAVON

 

Denise PERRY

Suzanne VIDAL

Germaine CHELLET

Germaine CHELLET

Madeleine DROUOT

Mercédès

Marinette FENOYER

Marinette FENOYER

 

Andrée BERNADET

Jeanne MATTIO

Jeanne MATTIO

Jeanne MATTIO Jeanne MATTIO

Don José

MM. Jean NEQUEÇAUR

MM. René VERDIÈRE

MM. Charles FRIANT

MM. Gaston MICHELETTI

MM. René VERDIÈRE

MM. Georges THILL

MM. Gaston MICHELETTI

MM. Mario ALTÉRY

Escamillo

José BECKMANS

José BECKMANS

Roger BOURDIN

André GAUDIN

Louis MUSY

José LANZONE

André GAUDIN

Martial SINGHER

le Dancaïre

Fernand ROUSSEL

Fernand ROUSSEL

Eugène DE CREUS

Fernand ROUSSEL

Alban DERROJA

Alban DERROJA

POUJOLS

POUJOLS

le Remendado

Frédéric LE PRIN

Frédéric LE PRIN

Frédéric LE PRIN

Frédéric LE PRIN

Frédéric LE PRIN

René HÉRENT

René HÉRENT

René HÉRENT

Zuniga

André BALBON

Louis MORTURIER

Louis MORTURIER

Louis MORTURIER

Victor AUTRAN

Georges BOUVIER

Georges BOUVIER

André BALBON

Moralès

Emile ROUSSEAU

Paul PAYEN

Paul PAYEN

Paul PAYEN

Paul PAYEN

Emile ROUSSEAU

Emile ROUSSEAU

Emile ROUSSEAU

Lillas Pastia

POUJOLS

POUJOLS

Alban DERROJA

Alban DERROJA

André DUDOUET Raymond GILLES André DUDOUET Alban DERROJA

un Guide

POUJOLS

POUJOLS

POUJOLS

POUJOLS

 

    Alban DERROJA

la Flamenca (danse au 2e acte)

Mlle GRANADOS

Mlle Mariette DE RAUWERA

  Mlle Mariette DE RAUWERA Mlle Solange SCHWARZ Mlle Solange SCHWARZ Mlle Solange SCHWARZ Mlle la TÉRÉSINA

Chef d'orchestre

M. Maurice FRIGARA

M. Maurice FRIGARA

 

M. Maurice FRIGARA

M. Elie COHEN

M. Albert WOLFF

M. Albert WOLFF M. Eugène BIGOT

 

* Au 2e acte, « La Flamenca » réglée par Louise Virard. Au 4e acte, « Défilé de la Corrida » décors de MM. Jambon et Bailly.

** Au 2e acte, « La Flamenca » réglée par Robert Quinault. Au 4e acte, « Défilé de la Corrida » décors de MM. Jambon et Bailly.

*** Au 2e acte, « Divertissement espagnol » réglée par Robert Quinault, dansé par Mariette De Rauwera, Robert Quinault et les Dames du Corps de Ballet. Au 4e acte, « Défilé de la Corrida » décors de MM. Jambon et Bailly.

**** Gala du Centenaire de Georges Bizet, en présence d'Albert Lebrun, Président de la République ; troisième production : mise en scène de Jean Mercier, décors et costumes d'André Dignimont.

 

 

personnages

Opéra-Comique

01 juin 1947

(2.500e) (matinée)

Opéra-Comique

21 septembre 1949

(2.584e)

Opéra-Comique

04 février 1950

(2.595e)

Opéra-Comique

04 juin 1950

(2.604e)

Opéra-Comique

10 juin 1951

(2.639e)

Opéra-Comique

27 février 1955*

(2.799e)

Opéra-Comique

16 août 1956*

(2.850e)

Opéra-Comique

04 mai 1959

(2.942e et dernière)

Carmen

Mmes Solange MICHEL

Mmes Solange MICHEL

Mmes Agnès DISNEY

Mmes Agnès DISNEY  

Mmes Lucienne ANDURAN

Mmes Solange MICHEL

Mmes Isabelle ANDRÉANI

Micaëla

Jacqueline BRUMAIRE

Jane ROLLAND

Renée TARN

Jacqueline CELLIER  

Agnès LÉGER

Agnès LÉGER

Andréa GUIOT

Frasquita

Germaine CHELLET

Madeleine DROUOT

Germaine CHELLET

Madeleine DROUOT  

Madeleine DROUOT

Pauline SALMONA

Irène SICOT

Mercédès

Raymonde NOTTI-PAGÈS

Jeanne MATTIO

Raymonde NOTTI-PAGÈS

Jeanne MATTIO  

Andrée GABRIEL

Georgette SPANELLYS

Georgette SPANELLYS

Don José

MM. Edouard KRIFF

MM. Roger GALLIA

MM. Roger GALLIA

MM. Raoul JOBIN

MM. Raoul JOBIN

MM. José LUCCIONI

MM. André LAROZE

MM. Pierre RANCK

Escamillo

Julien GIOVANNETTI

Robert JEANTET

René BIANCO

Michel DENS

Michel ROUX

Robert JEANTET

Julien GIOVANNETTI

Michel ROUX

le Dancaïre

René LAPELLETRIE

Charles DAGUERRESSAR

Charles DAGUERRESSAR

René LAPELLETRIE

Charles DAGUERRESSAR

André NOEL

Charles DAGUERRESSAR

André NOEL

le Remendado

Frédéric LE PRIN

Frédéric LE PRIN

Frédéric LE PRIN

Frédéric LE PRIN

René HÉRENT

René HÉRENT

Serge RALLIER

Serge RALLIER

Zuniga

Xavier SMATI

Jean ENIA

Xavier SMATI

Jean ENIA

Gabriel JULLIA

Serge SERKOYAN

Xavier SMATI

Xavier SMATI

Moralès

Julien THIRACHE

Camille MAURANE

Camille MAURANE

Camille MAURANE

Camille MAURANE

Marcel ENOT

Marcel ENOT

Antoine GRIFFONI

Lillas Pastia

Raymond GILLES

Gustave ARSCHODT

Gustave ARSCHODT

Gustave ARSCHODT

Gustave ARSCHODT

MAX-CONTI MAX-CONTI Jean GIRAUD

un Guide

Raymond GILLES

             

la Flamenca (danse au 2e acte)

 

Mlle Simone GARNIER

Mlle Colette SIGNORELLI

Mlle Colette SIGNORELLI   Mlle Espanita CORTEZ Mlle Madeleine DUPONT Mlle Espanita CORTEZ

Chef d'orchestre

Francis CEBRON    

M. Pierre DERVAUX

 

M. Pierre CRUCHON

M. Pierre DERVAUX

M. Pierre CRUCHON

 

* Au 4e acte : Danse : Gisèle Adloff.

 

=> Principales représentations et autres interprètes à l'Opéra-Comique

 

 

 

A l'occasion de deux Galas, Carmen fut représentée deux fois à l'Opéra de Paris (Palais Garnier). D'abord le 11 novembre 1900 (le 2e acte seulement) puis, intégralement, le 29 décembre 1907.

 

Le 10 novembre 1959, en présence du Général de Gaulle, Président de la République, Carmen quitte l'Opéra-Comique pour entrer au répertoire du Théâtre National de l'Opéra (3e représentation au Palais Garnier) avec les récitatifs mis en musique par Ernest Guiraud ; mise en scène de Raymond Rouleau ; décors et costumes de Mlle Lila de Nobili ; chorégraphie de Lele de Triana.

 

 

personnages

Opéra

11 novembre 1900

(1re) (2e acte seul)

Opéra

21 décembre 1907

(2e) (gala)

Opéra

10 novembre 1959

(3e)

Opéra

21 mai 1960

(50e)

Opéra

01 octobre 1960

(58e) (3.000e à Paris)

Opéra

31 janvier 1962

(100e)

Opéra

19 juin 1966

 

Opéra

14 juillet 1970

(370e)

Carmen

Mmes Marie DELNA

Mmes Marguerite MÉRENTIÉ

Mmes Jane RHODES

Mmes Denise SCHARLEY

Mmes Elise KAHN

Mmes Isabelle ANDRÉANI

 

Mmes Jane RHODES

Micaëla

 

Marie THIERY

Andréa GUIOT

Martha ANGELICI

Andréa GUIOT

Andréa GUIOT

 

Colette HERZOG

Frasquita

Jeanne TIPHAINE

Marthe BAKKERS

Georgette SPANELLYS

Caroline DUMAS

Georgette SPANELLYS

Christiane HARBELL

   

Mercédès

Marie DELORN

DANGÈS

Jane BERBIÉ

Jacqueline BROUDEUR

Jane BERBIÉ

Jane BERBIÉ

 

 

Don José

MM. Adolphe MARÉCHAL

MM. Thomas SALIGNAC

MM. Albert LANCE

MM. Marcel HUYLBROCK

MM. Paul FINEL

MM. Albert LANCE

MM. Guy CHAUVET

MM. Albert LANCE

Escamillo

Hector DUFRANNE

Jean NOTÉ

Robert MASSARD

Robert MASSARD

Robert MASSARD

José FAGIANELLI

Robert MASSARD

Robert MASSARD

le Dancaïre

Maurice CAZENEUVE

Maurice CAZENEUVE

Jean-Christophe BENOÎT

Julien THIRACHE

Jean-Christophe BENOÎT

Jean-Christophe BENOÎT

Jean-Christophe BENOÎT

 

le Remendado

Louis MESMAECKER

Louis MESMAECKER

Elie SAINT-CÔME

Raphaël ROMAGNONI

Elie SAINT-CÔME

Elie SAINT-CÔME

Raphaël ROMAGNONI

 

Zuniga

Léon ROTHIER

Paul GUILLAMAT

José FAGIANELLI

Michel FOREL

Michel FOREL

Michel FOREL

Roger SOYER

José FAGIANELLI

Moralès

Louis VIANNENC

Daniel VIGNEAU

Pierre GERMAIN

Antoine GRIFFONI

Pierre GERMAIN

Jean BORTHAYRE

Claude GENTY

Raymond STEFFNER

Lillas Pastia

GOURDON

GOURDON

 

 

       

la Flamenca (danse)

Mlle Jeanne CHASLES

Mlle Régina BADET

ballet SOL Y SOMBRA

ballet SOL Y SOMBRA

ballet SOL Y SOMBRA

ballet SOL Y SOMBRA

 

 

Chef d'orchestre

M. Alexandre LUIGINI

M. Paul VIDAL

Roberto BENZI

Louis FOURESTIER

Louis FOURESTIER

Louis FOURESTIER

 

Pierre DERVAUX

 

La 3.000e représentation de l'œuvre à Paris (01 octobre 1960), étant passée inaperçue de la Régie du Théâtre, ne donna lieu à aucune manifestation.

 

370 représentations à l'Opéra au 14 juillet 1970.

 

Autres interprètes des principaux rôles à l'Opéra :

Carmen : Mmes Grace BUMBRY (1960), Geneviève SERRES (1961).

Micaëla : Mmes Irène JAUMILLOT (1959), Irène SICOT (1959), Agnès LÉGER (1960), Consuelo IBANEZ (1961), Liliane DEBATISSE (1961), Nadine SAUTEREAU (1961), Adriana MALIPONTE (1962).

Don José : MM. Robert GOUTTEBROZE (1959), Mario DEL MONACO (1960), William McALPINE (1961).

Escamillo : MM. Gabriel BACQUIER (1959), Julien GIOVANNETTI (1959), Julien HAAS (1960).

 

=> Principales représentations à l'Opéra

 

=> Carmen à l'Opéra de Paris : début ; suite.

 

 

Première à la Monnaie de Bruxelles le 03 février 1876 avec Mmes DERIVIS (Carmen), Alice RENAUD (Micaëla), Alice REINE (Frasquita), LÉONIE (Mercédès), MM. BERTIN (Don José), MORLET (Escamillo), NEVEU (Zuniga), CHAPPUIS (le Dancaïre), GUÉRIN (le Remendado), PELLIN (Moralès).

 

 

 

 

la Chanson du Toréador de Carmen, page autographe de Georges Bizet

 

 

Composition de l’orchestre

 

2 flûtes (2 piccolos), 2 hautbois (dont 1 cor anglais), 2 clarinettes, 2 bassons, 4 cors naturels, 2 cornets à pistons, 3 trombones, 2 harpes, timbales, caisse claire, grosse caisse, tambour de basque, cymbales, triangle, castagnettes, cordes.

Sur scène : 2 cornets à pistons, 3 trombones.

 

 

 

Résumé.

L'action se passe en Espagne, à Séville et dans la région environnante, autour de 1820.

Le soldat navarrais Don José, en garnison à Séville, est dérouté par la cigarière Carmen, qu'il laisse s'enfuir au moment où il doit la conduire en prison.

Au 2e acte, il la retrouve dans la taverne de Lillas Pastia. Une dispute éclate, au cours de laquelle il lève son épée contre le lieutenant Zuniga ! José déserte et se joint à la bande de contrebandiers dont Carmen fait partie.

Au 3e acte, dans la montagne, Micaëla, la fiancée de José, le rejoint et le décide à revenir auprès de sa mère mourante.

Au 4e acte, José, déchu et misérable, retrouve Carmen à la porte des arènes où va se produire Escamillo, un célèbre torero dont Carmen est présentement amourachée. Repoussé par Carmen, il la tue, avant de se livrer lui-même à la justice.

 

ACTE I. — Une place à Séville.

Des soldats montent la garde, non loin d'une manufacture de tabacs. Le sergent Moralès voit s'approcher une jeune fille, Micaëla, qui s'enquiert du brigadier Don José, actuellement absent ; Micaëla reviendra donc « quand la garde montante remplacera la garde descendante ». Elle s'éloigne. La garde montante arrive, suivie d'une bande d'enfants chantant le célèbre Chœur des gamins [Avec la garde montante...]. José dialogue avec le lieutenant Zuniga. La place se remplit ensuite de jeunes gens, qui viennent voir passer les cigarières [Chœur des Cigarières : La cloche a sonné...]. Carmen fait son entrée, minaudant et caquetant avec trois ou quatre jeunes gens [Habanera de Carmen : L'amour est un oiseau rebelle...]. Elle arrache une fleur de son corsage, et la lance à Don José avant d'entrer dans la manufacture. La scène se vide de nouveau ; Micaëla reparaît, apportant à José un message de sa mère [Duo José-Micaëla : Parle-moi de ma mère...]. José est visiblement ému ; Micaëla se retire. Des cris retentissent dans la manufacture : c'est Carmen qui a blessé une de ses compagnes de travail. La garde intervient ; le lieutenant Zuniga interroge Carmen. Tandis qu'il écrit l'ordre d'incarcération, la cigarière use de son pouvoir de séduction sur le pauvre José qui laisse finalement échapper la prisonnière [Finale (Carmen) : Près des remparts de Séville...].

 

ACTE II. — La taverne de Lillas Pastia, près des remparts de la ville.
Carmen, Frasquita, Mercédès, le lieutenant Zuniga, Moralès et un lieutenant achèvent de dîner. Deux bohémiennes dansent. Carmen se lève et se met à chanter [Air de Carmen : Les tringles des sistres tintaient...]. Lillas Pastia essaie de faire comprendre aux officiers qu'il est l'heure de se retirer. La scène est interrompue par un chœur chanté en coulisse : il s'agit d'une promenade aux flambeaux, en l'honneur d'Escamillo, un torero qui s'est fait remarquer aux dernières courses de Grenade. Les officiers invitent Escamillo à entrer ; celui-ci accepte [Air dit du « Toréador » : Votre toast, je peux le rendre... avec le fameux refrain : Toréador en garde...].

Escamillo échange quelques mots avec Carmen ; tout le monde sort, sauf Carmen, Frasquita et Mercédès. Lillas Pastia introduit alors le Dancaïre et le Remendado, qui proposent aux trois femmes une entreprise de contrebande [Quintette : Nous avons en tête une affaire...] où le rôle qui leur est dévolu consistera surtout à détourner habilement l'attention des douaniers pendant que les hommes passeront la marchandise.

Carmen refuse de partir, parce que, dit-elle, elle est amoureuse et qu'elle attend justement son amoureux : le soldat qui l'a laissée échapper lors de l'échauffourée de la manufacture, et qui doit sortir de prison ce jour-même. Justement le voici : on l'entend à la cantonade [Air de José : Halte-là, qui va là ? Dragon d'Almanza...]. José entre ; Carmen le reçoit aimablement. Il lui demande de danser pour lui et elle accepte [Duo Carmen-José : Je vais danser en votre honneur...]. Les clairons qui sonnent la retraite, interrompent la danse ; José veut partir. Carmen, dépitée, se fâche, et José l'assure de son amour. [Romance de José, dite « Air de la Fleur » : La fleur que tu m'avais jetée...]. Carmen veut encore le retenir. On frappe ; c'est Zuniga qui revient. Trouvant José avec Carmen, il veut faire décamper le soldat. José saute sur son sabre ; le lieutenant dégaine à moitié, et Carmen appelle au secours. Le Dancaïre et le Remendado, accourus, désarment les combattants ; ils font sortir Zuniga. José est bien obligé maintenant de déserter en suivant les contrebandiers, s'il ne veut pas encourir la condamnation que son geste malheureux entraînerait fatalement [Chœur final : Le ciel ouvert, la vie errante...].

 

ACTE III. — Un paysage rocheux, site pittoresque et sauvage, repaire des contrebandiers. Il fait nuit noire.

Les contrebandiers arrivent, chargés de lourds ballots, et s'arrêtent. Déjà Carmen semble en avoir assez de Don José ; celui-ci regrette son village où l'attend sa vieille mère, qui le croit toujours un honnête homme.

Frasquita, Mercédès et Carmen tirent les cartes [Trio dit « des Cartes » : Mêlons, Coupons !]. Carmen, qui prend le jeu à son tour, voit constamment revenir dans son jeu un présage de mort : « Moi d'abord, ensuite lui, pour tous les deux : la mort ! ».

Les contrebandiers reprennent leurs ballots. José reste en arrière. Arrive Micaëla qui se cache dans les rochers [Grand air de Micaëla : Je dis que rien ne m'épouvante...], puis Escamillo, venu relancer Carmen. Scène de jalousie de Don José et duel au couteau avec Escamillo ; Carmen l'interrompt juste à temps.

Le torero se retire en donnant rendez-vous à Carmen aux prochaines courses de Séville. Le Remendado découvre alors Micaëla ; la surprise de José est extrême. Les nouvelles que Micaëla lui apporte de sa mère le décident à partir avec la jeune fille. Mais on sent bien qu'il reviendra...

 

ACTE IV. — Une place à Séville, à l'entrée des arènes.

C'est jour de combat de taureaux. On assiste au brillant défilé des quadrilles. Carmen s'avance au bras d'Escamillo ; la foule acclame le torero qui entre dans le cirque. José paraît alors, déguenillé, défait, humble et suppliant [Duo final José-Carmen : Je ne menace pas, j'implore, je supplie...]. Carmen le repousse et veut pénétrer dans l'enceinte où l'on entend monter déjà les acclamations de la foule saluant les prouesses d'Escamillo. Alors José s'avance et poignarde Carmen, qui s'écroule. On se précipite ; José, pantelant, déclare dans un sanglot : « Vous pouvez m'arrêter, c'est moi qui l'ai tuée. O ma Carmen ! Ma Carmen adorée !... »

 

 

 

 

 

Le sujet de la pièce a été tiré de la nouvelle de Mérimée portant le même titre. Le style du romancier, exact et froid comme une photographie, le cynisme de sa pensée m'ont toujours fait regarder le succès de ses œuvres littéraires connue un symptôme alarmant de démoralisation, et, à l'exception de Colomba, dont un compositeur pourrait tirer un excellent parti, je crois qu'il n'y a aucun profit à s'associer à ses conceptions fantasques où le sentiment de la nature n'a aucune part, où ne brille aucun élan généreux, dépourvues enfin de toute inspiration lyrique. M. Bizet en a fait la cruelle expérience. Son opéra renferme de beaux fragments, mais l'étrangeté du sujet l'a lancé dans la bizarrerie et l'incohérence. Il suffit de donner ici une très sobre analyse de cette pièce pour justifier ce qui vient d'être dit. Au premier acte, la scène se passe à Séville, devant la porte d'une manufacture de tabac, près de laquelle est un corps de garde. Une jeune fille, Micaëla, se présente et demande à parler au brigadier don José, son compagnon d'enfance et son fiancé. Les cigarières sortent de la fabrique, la cigarette aux lèvres, et se mêlent effrontément à la troupe des soldats. Carmen parait bientôt ; c'est une fille de joie. Les soldats l'entourent, et c'est à qui sollicitera ses faveurs.

 

Carmen ! sur tes pas nous nous pressons tous !

Carmen ! sois gentille ; au moins réponds-nous,

Et dis-nous quel jour tu nous aimeras !

 

CARMEN.

Quand je vous aimerai ? Ma foi, je ne sais pas.

Peut-être jamais ! peut-être demain !...

Mais pas aujourd'hui, c'est certain.

Tel est le ton de la pièce. Carmen chante une habanera, chanson espagnole : l'Amour est enfant de Bohême, etc. Elle regarde don José, va droit à lui et lui lance un bouquet qu'elle a détaché de son corsage. Voilà cet homme, à partir de ce moment, pris d'une passion insensée pour cette vile créature, et, durant quatre actes, il deviendra successivement, et presque sans remords, parjure, déserteur, bandit, voleur, contrebandier, assassin. Cependant Micaëla lui remet une lettre de sa mère, et, de sa part, naïvement, trop naïvement même pour les convenances dramatiques, lui donne un baiser que José veut bien lui rendre, comme si une mère pouvait charger une jeune fille de donner la première un baiser à son fiancé. Mais il s'agit bien de convenances dans le théâtre contemporain ! Il faut reconnaître, pour être juste, que don José sent sa passion fléchir en présence de l'honnête et pure villageoise. Mais cela ne dura que le temps de chanter un duo. Un tumulte épouvantable survient ; c'est la Carmencita qui s'est battue avec ses compagnes et a blessé l'une d'elles. L'officier Zuniga la fait arrêter, et on lui lie les mains, pendant qu'elle chante une séguedille et donne rendez-vous à son amant à l'auberge de Lillas Pastia. Restée seule avec don José, celui-ci délie les cordes qui lui serrent les mains, et, lorsqu'elle est emmenée par les soldats, elle les bouscule et s'échappe en riant aux éclats. Tel est le premier acte.

 

Le deuxième se passe chez Lillas Pastia. Je ne me rappelle pas qu'en ait vu au théâtre de l'Opéra-Comique une scène d'aussi mauvais goût que celle-ci. Des officiers sont à table avec Carmen, Frasquita, Mercédès et d'autres bohémiennes. Elles montent sur les tables, elles fument et dansent naturellement. L'officier Zuniga, le même qui avait fait arrêter Carmen, est dans les meilleurs termes avec sa prisonnière. Arrive le torero Escamillo, lequel à son tour s'empare du cœur de la bohémienne : et de trois ! en deux actes, c'est beaucoup. Le dancaïre propose ensuite un coup à faire, et les soldats partis, cette aimable société lui offre le concours de ses talents dans un quintette mouvementé. Don José vient rejoindre Carmen au rendez-vous qu'elle lui a donné au premier acte. Le clairon a beau sonner la retraite, la sirène de carrefour le retient, et, comme le brigadier veut partir, elle se fâche en ces termes :

 

Ah ! j'étais vraiment trop bête !

Je me mettais en quatre et je faisais des frais ;

Je chantais ! je dansais !

Je crois, Dieu me pardonne,

Qu'un peu plus je l'aimais !

Ta ra ta ta... c'est le clairon qui sonne !

Ta ra ta ta... Il part... il est parti !

Va-t'en donc, canari !

Tiens ! prends ton shako, ton sabre, ta giberne,

Et va-t'en, mon garçon, retourne à la caserne !

 

Et moi, qui me plaignais jadis de la négligence avec laquelle Scribe rimait les poèmes des opéras d'Auber !

 

Don José, séduit par tant d'éloquence, jure à Carmen un éternel amour, consent à déserter, et il part en campagne avec les bohémiens.

 

Au troisième acte, les contrebandiers célèbrent par leurs chants la gloire de leur état et profèrent des maximes sur l'inconstance de la fortune ; Carmen et ses compagnes se tirent les cartes. Micaëla tente un dernier effort pour arracher don José à sa vie d'aventures. Elle lui apprend que sa mère veut le voir, lui pardonner avant de mourir. Les scènes dans lesquelles paraît Micaëla sont touchantes et intéressantes ; quoiqu'elles semblent calquées sur des scènes analogues de Robert le Diable, elles sont accueillies avec un soupir de satisfaction par le spectateur. Mais don José est jaloux du toréador. Il s'est aperçu que Carmen le lui préférait. Il part cependant avec Micaëla, mais la rage dans le cœur et jurant de se venger d'Escamillo, qu'il a voulu tuer déjà, et de Carmen qu'il tuera au dernier acte. En effet, et pour terminer l'analyse de ce singulier poème d'opéra-comique, au dernier acte, Escamillo, ayant auprès de lui Carmen radieuse, se dispose à combattre dans les courses de taureaux, et il entre dans le cirque. Don José parait ; il veut emmener Carmen. Celle-ci résiste aux prières, aux menaces. Elle déclare qu'elle aime le toréador, et au moment où, l'entendant acclamé par la foule, elle s'élance vers la porte du cirque, don José la frappe d'un coup mortel, et la toile tombe après ces mots adressés à la foule sortant du cirque : Vous pouvez m'arrêter... c'est moi qui l'ai tuée ! Ah ! Carmen ! ma Carmen adorée !

 

Il paraît qu'on ne se donne même plus la peine de faire des vers, dans ce genre de livrets à l'usage des auteurs impressionnistes. La recherche du pittoresque et de la couleur locale a beaucoup trop préoccupé M. Bizet dans cet ouvrage ; en second lieu, il a voulu donner des gages aux doctrinaires qui s'intitulent les apôtres de la musique de l'avenir, en rompant avec ce qu'on regardait jusqu'ici comme les traditions du goût, la satisfaction de l'oreille, l'harmonie, dans le sens concret et spécial du mot. Enfin, lorsqu'il s'est résigné à rester lui-même, c'est-à-dire un musicien très bien doué, ayant fait de fortes études, possédant l'art d'écrire, ayant les qualités propres au compositeur français, la clarté, le tour mélodique, le goût, l'esprit, la sensibilité, il a su tirer de ce livret, aussi mauvais dans le fond que dans la forme, des idées musicales d'une valeur réelle et qui pourront survivre à la pièce. J'espère qu'un honneur posthume lui sera réservé et que son œuvre si considérable sera protégée contre la mauvaise impression laissée par le poème. Il sera nécessaire de refaire le livret, d'en retrancher les vulgarités, de lui ôter ce caractère de réalisme qui ne convient pas à une œuvre lyrique, de faire de Carmen une bohémienne capricieuse et non une fille de joie, de don José un ensorcelé d'amour, mais non pas un être vil et odieux. Les deux rôles du toréador et de Micaëla sont excellents ; aussi le musicien les a-t-il bien traités. Il a trouvé pour le premier la note énergique, franche, sonore, je dirai presque fanfaronne, et pour le second la tendresse émue et l'accent du cœur. Laissant dans les ombres de la musique sans avenir de trop longues pages de la partition, j'appellerai l'attention du lecteur sur les passages suivants :

 

Dans le premier acte, le chœur en mi majeur : Il y sera quand la garde montante remplacera la garde descendante. Que les musiciens devraient se trouver à plaindre d'avoir à mettre en musique de telles paroles ! la chanson espagnole, habanera : l'Amour est un oiseau rebelle ; le duo de Micaëla et de don José : Parle-moi de ma mère ; dans le deuxième acte, la chanson bohême : les Tringles des sistres tintaient ; le petit chœur en ut : Vivat le torero ! les couplets du toréador ; l'allegretto du duo de Carmen et de don José : Si tu m'aimais, là-bas tu me suivrais ; l'allegretto de Carmen : Bel officier ; dans le troisième acte, le chœur : Sans souci du soldat ; le trio des cartes ; l'air de Micaëla : Je vais voir de près cette femme ; la phrase : Je te tiens, fille damnée ! dans le finale ; enfin, au quatrième acte, l'allegro du duo final : Mais, moi, Carmen, je t'aime encore.

 

(Félix Clément, Dictionnaire des opéras, supplément, 1876)

 

 

 

 

 

Comme l'écrivait Arnold Mortier, « le directeur propose et le public dispose », et traitant alors ce sujet dans ses Soirées parisiennes, le spirituel « Monsieur de l'orchestre » ajoutait : « Aussitôt que M. du Locle monte quelque chose d'inédit, les vieux habitués paraissent indignés, les vieux huissiers de l'orchestre haussent les épaules, les vieux choristes murmurent, et le vieux Nathan s'écrie : « C'est scandaleux ! » Le vieux souffleur devient mélancolique, le vieux régisseur perd la tête, et les vieux machinistes n'enlèvent qu'en rechignant les vieux décors qu'il faut faire rafistoler. Cependant, l'œuvre nouvelle est présentée au public. Eh bien, le public reste froid, quand il s'agit de musique un peu sérieuse et dit : « Ce n'est pas le genre de l'Opéra-Comique ! » Au contraire, si l'on a à faire à de vraies ariettes et à de bonnes et franches mélodies, ce qui est bien rare, on s'écrie : « Mon Dieu, que ce genre de l'Opéra-Comique a donc vieilli ! »

De ces deux opinions, la première est celle qui se fit jour dans la presse et dans le monde, le soir mémorable où parut Carmen. On fut un peu surpris, légèrement déconcerté et presque scandalisé. On n'admira pas comme il convenait le tact et la mesure avec lesquels Henri Meilhac et Ludovic Halévy avaient adaptés aux nécessités du théâtre la nouvelle sombre et brutale de Mérimée ; on se déclara choqué d'un réalisme que les librettistes (l'un d'eux en a fait l'aveu) auraient volontiers atténué, mais que le compositeur avait « férocement » maintenu ; on trouva l'action bien noire, les couleurs de la posada bien crues au second acte, et les amours de la Carmencita bien vulgaires pour le temple classique des entrevues matrimoniales. On n'apprécia guère davantage la partition, dont un seul numéro, la chanson du toréador, obtint les honneurs du bis ; les plus indulgents et les mieux disposés qualifièrent cette première audition de « laborieuse » et, tout en concédant au musicien qu'il savait son métier, jugèrent la mélodie « brumeuse », la coupe des morceaux « peu claire », les chœurs « tourmentés et ambitieux », l'ouvrage en somme « long et diffus ».

En revanche, on distingua les costumes qu'avaient dessinés Detaille pour les dragons espagnols, et Clairin pour l'héroïne de la pièce ; on approuva la mise en scène et les décors ; surtout on applaudit les interprètes, Bouhy et Mlle Chapuy, parfaits tous deux comme toréador et Micaëla, Lhérie, un José dont la voix laissait à désirer mais qui jouait avec chaleur, enfin Mme Galli-Marié, à laquelle les auteurs n'avaient pas songé tout d'abord (car ils avaient eu un moment l'idée de faire engager Mme Zulma Bouffar), et qui, par son allure, ses mines, sa grâce féline, sa hardiesse provocante et ses inflexions de voix, réalisant le type de Carmen, fit du rôle une des créations les plus complètes de sa carrière dramatique. Mais il faut bien le reconnaître, nul parmi les spectateurs n'eut alors la sensation qu'il venait d'assister à l'audition d'une œuvre de premier ordre, et que cette soirée du 3 Mars 1875 marquerait dans les annales du théâtre et de la musique, puisque Carmen est avec Mignon le succès le plus grand, le plus universel et le plus durable auquel la seconde salle Favart ait donné naissance. On sortait du théâtre avec moins d'illusions qu'en y entrant, et l'on était pas éloigné d'approuver cette boutade d'un spectateur qui, apprenant la nomination de Georges Bizet comme Chevalier de la Légion d'Honneur, le jour même de la première représentation disait avec aplomb : « On l'a décoré le matin, parce qu'on savait qu'on ne pourrait le décorer le soir ! »

Quelques années ont suffi pour retourner complètement l'opinion ; mais cet éclatant revirement, Bizet ne l'a pas connu. Né à Paris, le 25 Octobre 1838, il mourait à Bougival le mercredi soir 2 Juin 1875, brusquement, si brusquement même, qu'on se demanda si cette fin était naturelle. Les journaux publièrent qu'il avait succombé à une maladie de cœur. En réalité, personne, pas même l’ami le plus intime, ne fut admis à le voir sur son lit de mort, et cette inexplicable consigne gardée à la porte de la chambre mortuaire laissa le champ libre à bien des suppositions. Chose curieuse, alors que le compositeur paraissait plein de jeunesse et de santé, une femme avait eu le pressentiment de ce malheur, et quelque temps après, M. Ernest Reyer le racontait ainsi dans le Journal des Débats : « Un soir, pendant le trio des cartes, Mme Galli-Marié ressentit une impression inaccoutumée en lisant dans son jeu les présages de mort. Son cœur battait à se rompre ; il lui semblait qu'un grand malheur était dans l'air. Rentrée dans la coulisse, après des efforts violents pour aller jusqu'à la fin du morceau, elle s'évanouit. Quand elle revint à elle, on essaya en vain de la calmer, de la rassurer, la même pensée l'obsédait toujours, le même pressentiment la troublait. Mais ce n'était pas pour elle qu'elle avait peur ; elle chanta donc, puisqu'il fallait chanter. Le lendemain, Mme Galli-Marié apprenait que, dans la nuit, Bizet était mort ! Je sais bien que les esprits forts hausseront les épaules ; mais nous n'en étions pas moins fort ému en écoutant, l'autre soir, le trio des cartes du troisième acte de Carmen. »

L'émotion de M. Reyer fut partagée alors par le Tout-Paris artistique. Sans doute, quelques ignorants ne manquèrent pas de soutenir que Bizet appartenait à cette école « qui veut faire du Wagnérisme avec la musique française », d'autres, comme M. Wallon, feignirent de le prendre pour un débutant qui « promet » et, dans la Salle du Conservatoire où il présidait alors la distribution des prix, ce personnage officiel le déclara « enlevé par un coup soudain au renom que son talent lui avait déjà valu et aux espérances plus grandes encore qu'il faisait concevoir. »

Mais beaucoup aussi comprirent quel vide cette disparition laissait dans les rangs de notre jeune école, et l'on se pressa à l'église de la Trinité, où les obsèques furent célébrées avec une certaine solennité. Plusieurs fragments des Pêcheurs de Perles et de Carmen y furent exécutés par l'orchestre de l'Opéra-Comique ; Duchesne et Bouhy chantèrent divers morceaux religieux et, pendant le trajet au cimetière, les cordons du poêle furent tenus par MM. Gounod, Ambroise Thomas, Camille Doucet et Camille du Locle, représentant le Conservatoire, la Société des Auteurs et le théâtre qui avait fait relâche, bien qu'il n'eut joué l'œuvre de Bizet que trente-quatre fois et qu'il ignorât encore quels trésors elle contenait. Les mauvaises langues prétendirent, il est vrai, que l'hommage ne coûtait guère, car on réalisait des recettes qui couvraient à peine les frais.

(Albert Soubies et Charles Malherbe, Histoire de l'Opéra-Comique, 1893)

 

 

 

 

 

décor de l'acte I par Lucien Jusseaume pour la deuxième production de Carmen à l'Opéra-Comique le 08 décembre 1898

 

 

 

La 1000e de Carmen.

 

L’Opéra-Comique vient de célébrer, par une représentation de gala, qui fut en même temps une représentation modèle, la millième de Carmen.

Les millièmes n'abondent pas au théâtre. Faust dont le succès pourrait seul contrebalancer celui de Carmen, n'a dû sa millième à l’Opéra que parce qu'on a fait entrer en ligne de compte les 306 représentations qu'en avait données le Théâtre-Lyrique. On peut donc dire que Faust n'a pas atteint sa millième à l'Académie nationale de musique ; cette millième ne sera réelle que dans le courant de l'année 1905. Il est peu probable que l’Opéra redonne une fête à cette occasion, puisqu’il a pour ainsi dire forcé il y a sept ou huit ans le chiffre réel des représentations, en l'honneur du monument de Falguière qu’il s'agissait d’inaugurer pour célébrer la mémoire de l’auteur de Faust. Entre parenthèses, ce monument git ignoré et non inauguré dans un des couloirs qui mènent à la bibliothèque et au musée de l'Opéra.

Les œuvres françaises qui sont parvenues au chiffre de mille représentations ne forment pas une liste très considérable. Il y eut : la Dame blanche, dont la première fut donnée en 1825 et la millième en 1862 ; le Pré-aux-Clercs dont la première eut lieu en 1832 et la millième en 1871, le Chalet 1834-1873 ; le Domino Noir 1837-1881, les Noces de Jeannette 1853-1895, Mignon 1866-1894 et Carmen 1875-1904. Voilà pour l’Opéra-Comique.

A l'Opéra, il n'y a guère eu que les Huguenots qui datent de 1836 et qui ont atteint leur millième en 1903, sans tambours ni trompettes, si j’ose ainsi m’exprimer pour de la musique de Meyerbeer. Il avait été question d'une fête de millième, ce ne fut qu’un projet.

Les œuvres qui approchent le plus de la millième sont la Fille du Régiment qui date de 1840 et en est actuellement à sa 986e à l’Opéra-Comique. Enfin, à l’Opéra, il y a Guillaume Tell qui est actuellement à 845 représentations ; il faudrait encore 155 représentations pour arriver à la millième : grande ævi spatium ! comme nous disions au moment où nous faisions nos humanités. Il est douteux qu’on y parvienne, surtout en un temps où les ténors ont tant de mal à « arracher Guillaume à ses fers ».

De toutes ces millièmes — ou peu s’en faut — c’est Mignon qui parcourut sa carrière le plus facilement ; il ne lui fallut en effet que vingt-sept ans pour parvenir à la millième. Mais cela provient de ce que Mignon, dès la première, fut consacré chef-d’œuvre, tandis que Carmen, qui mit vingt-neuf ans pour arriver au même but, fut loin d’avoir à l’origine le même succès que Mignon.

Ce fut encore la millième de Mignon qui, seule, eut le privilège d’être l’apothéose d’un compositeur vivant. Ambroise Thomas y assistait en effet, et a connu cette suprême joie de la manifestation triomphale d'une millième. Je me rappelle le programme de cette fête. On y joua de tout, et même un atome de Mignon. L’ouverture de Raymond, le chœur du Songe, des fragments de Psyché, le duo du Songe et le ballet d’Hamlet, formaient les attractions de cette soirée. Je vois encore le brave président Carnot dodelinant de la tête pendant l'exécution de l'Entracte-Gavotte de Mignon ; c'était la musique qui ravissait le chef de l'Etat. Tout cela se passait le 13 mai 1894 ; six semaines plus tard, le 24 juin, le pauvre président était assassiné à Lyon.

La millième de Carmen n’aura pas eu le grand honneur d’être rehaussée par la présence du président de la République. Elle a eu du moins la chance de posséder l’un des auteurs du livret, M. Ludovic Halévy. Elle a été une vraie millième ; et M. Albert Carré a profité de l’occasion, en directeur soigneux et scrupuleusement artiste, pour perfectionner la mise en scène qui fut impeccable, pour faire répéter les masses chorales, pour styler la figuration.

L’orchestre s’est surpassé sous la conduite de Luigini, les chœurs ont trouvé le moyen de se faire applaudir pour leur exécution si précise et si colorée.

C’était Mlle Calvé qui chantait le rôle de Carmen. On sait quelle attraction cette artiste exerce sur le public parisien, que ce soit pour la millième ou pour une représentation quelconque. Elle a joué Carmen avec une intensité dramatique vraiment louable. Mme Marie Thiéry avec son style impeccable, avec sa voix d’une pureté si grande, chantait Micaëla ; Mlles Tiphaine et Costès avaient été fières d’accepter les rôles de Frasquita et Mercédès. Tout le monde dans la maison avait rivalisé d’entrain et de bonne volonté : Soulacroix avait sollicité comme un honneur de chanter le petit rôle de Moralès (l’officier), pour pouvoir apporter son hommage à la mémoire de Bizet — et c’est là un élan touchant de la part de cet excellent artiste. Vieuille chantait Zuniga ; Cazeneuve faisait le Dancaïre ; Mesmaecker le Remendado ; le « père Gourdon », Lillas Pastia. C’est dire avec quel soin les plus petits rôles étaient tenus. Dufranne était Escamillo, il l’a chanté de sa belle voix pleine et sonore. Enfin et surtout Clément dans Don José fut absolument prodigieux ; jamais on n’a chanté aussi bien le bel air du deuxième acte : « La fleur que tu m'avais jetée ». Il nous semblait entendre un professeur de chant, tellement M. Clément mit de style et d'expression dans son rôle de Don José.

Le rideau se releva sur le quatrième acte pour permettre à Mme Bartet autour de laquelle étaient harmonieusement groupés les artistes de l’Opéra-Comique, de dire des vers de Jean Richepin, qui furent mieux qu'un banal à-propos. Passant par la voix de Mme Bartet, ces rimes, riches, devinrent d'or. Un chœur des Pêcheurs de Perles termina en matière de cantate cette belle soirée, digne en tous points de l'Opéra-Comique et de l'auteur de Carmen.

 

***

 

En face de ce triomphe, il serait curieux d'opposer la première de Carmen, le 3 mars 1875. Ce ne fut pas un succès, certes, ce ne fut pas non plus un insuccès au vrai sens du mot. On attendait beaucoup de Georges Bizet, en possession de toute sa maîtrise. Carmen déconcerta et les amis de la musique moderne et les amis de la musique rétrograde. Les Beckmesser de l'époque (il en est qui lancent encore aujourd’hui leur venin sur toute tentative musicale, noble et avancée) accusèrent Bizet de vouloir pousser l’école française au germanisme. Un Arthur Pougin osa écrire les lignes suivantes : « Il s'agissait de savoir si Bizet, s'adressant de nouveau au théâtre, voudrait faire de la musique théâtrale, ou bien si, s'obstinant dans les théories antidramatiques de Richard Wagner et de ses imitateurs, il voudrait continuer à transporter à la scène ce qui lui est absolument hostile, c’est-à-dire la rêverie, la poésie extatique et l'élément symphonique pur... » Les mauvais écrivains d'aujourd'hui ne peuvent plus, comme an temps de Juvénal, être condamnés à effacer leurs écrits avec la langue,

Aut rhetor lugdunensem dicturus ad aram...

on ne peut que les promener à travers leurs... produits. Par bonheur, les gens qu'ils tuent se portent admirablement. Le Pougin de l’affaire ne fut pas le seul de son avis ; et il y aurait une excursion rétrospective curieuse à faire dans les articles et les feuilletons du moment.

Ce qui est sûr, c'est que le soir de la première la salle fut glaciale. On bissa le prélude du second acte, on applaudit l'air du Toréador et le quintette du deuxième acte : « Quand il s'agit de duperie, de tromperie, de volerie ». Le restant de la partition fut accueilli avec bienveillance, sans rien de plus.

Il faut renoncer à dire la tristesse de Bizet qui s'était terré, dans un des à-côtés de la scène. Son ami le musicien Guiraud, l'auteur de Piccolino, essayait en vain de le réconforter. A la fin de la représentation, Bizet, las, écœuré de tous les compliments qui pour lui étaient des condoléances, sortit avec Guiraud et arpenta les rues de Paris, en donnant libre cours à tout le chagrin que lui causait la méconnaissance du grand public de Paris, ce public qu'il croyait si vibrant si ouvert à toute manifestation d'avant-garde.

Il est bon de rechercher les raisons de l'attitude du Paris intelligent envers Carmen. La pièce se traîna au point de vue des recettes péniblement pendant 37 représentations. Mais tout ce qui pense et réfléchit, tout ce qui est capable d’enthousiasme artistique, rendit hommage au musicien. Au fur et à mesure que l'œuvre de Bizet suivait son cours à l'Opéra-Comique, les musiciens et le public discutaient cette musique qui apportait au monde comme une chanson nouvelle. Il se produisait dans les cerveaux une graduelle incubation et certains comprenaient qu'il y avait là autre chose qu'un opéra-comique banal et coulé dans le moule suranné.

Seul, par exemple, le livret de Meilhac et Halévy ne trouva pas grâce. Tous, critiques, artistes, spectateurs s'entendaient pour le trouver immoral. Oui, immoral ! Le directeur de l’Opéra-Comique lui-même, M. du Locle, propageait cette accusation. A un ministre qui lui avait demandé une loge pour la première de Carmen afin d'y mener les siens, il envoyait une place pour la répétition générale en priant l'Excellence de venir d'abord seul pour juger s'il n'était pas inconvenant d'y conduire ses enfants.

C'était là le principal grief contre Carmen. On comprend que si le directeur n'avait pas foi dans l'œuvre qu'il montait, l'entourage ne pouvait guère opiner autrement. Il s'était formé dans le théâtre un courant de dénigrement très sérieux ; et, comme toujours, les disciples exagéraient la doctrine du maître, les employés renchérissaient sur le jugement du « patron ».

On arrivait à faire circuler cette assertion que Bizet avait certes dans sa partition des tours mélodiques inédits, des recherches harmoniques vivantes et neuves, mais qu’il avait été obligé de rabaisser le ton de sa musique à celui du sujet. On décrétait la Habanera comme étant un air canaille, et l'air du Toréador comme étant d'une dégradante vulgarité !

Le livret de Carmen avait été, fort habilement extrait par Meilhac et Halévy d'une saisissante nouvelle de Prosper Mérimée, une nouvelle criante d'amour et de cruauté, de violente passion et de rire furieux. Voici comment Mérimée a posé le personnage de Carmen, c'est une eau-forte d'une vigueur qui donne presque le frisson :

« Elle avait un jupon fort court qui laissait voir des bas de soie blancs avec plus d'un trou et des souliers mignons de maroquin attachés avec des rubans    de feu. Elle écartait sa mantille afin de montrer ses épaules et un gros bouquet de cassie qui sortait de sa chemise. Elle avait encore une fleur de cassie dans le coin de la bouche, et elle s'avançait en se balançant sur les hanches, comme une pouliche du haras de Cordoue. Dans mon pays, une femme en ce costume aurait obligé le monde à se signer. A Séville, chacun lui adressait quelque compliment gaillard sur sa tournure ; elle répondait à chacun en faisant les yeux en coulisse, le poing sur la hanche, effrontée comme une  vraie bohémienne qu’elle était... »

En face de cette figure brune si fièrement campée, Meilhac et Halévy ont esquissé la douce silhouette de Micaëla, blonde. Micaëla représente la grâce virginale et émue qui fait une poétique opposition avec les types énergiques de Carmen la bohémienne, de don José le soldat entraîné par un amour fatal, et d’Escamillo le toréador bellâtre. Micaëla est un personnage qui appartient en plein à Meilhac et Halévy.

 

***

 

Il n'entre nullement dans mes idées de vouloir analyser la partition — on n’enseigne pas ce que c’est que le soleil. Je voudrais simplement donner sur certains coins de la musique de Carmen quelques détails peu connus.

On accusait Bizet d’être wagnérien — en 1875, un wagnérien était à peu près ce qu'étaient les possédés du démon au moyen âge. Il y a, il est vrai, dans tout Carmen un leitmotiv : ce sont les cinq notes que disent les altos et les violoncelles sur des trémolos de violon et des pizzicati de contrebasses. C'est le leitmotiv de la fatalité ; il apparaît dès le prélude, il poursuit Carmen dans toutes les phases du drame, tristes ou joyeuses ; il revient obsédant au moment du trio des cartes. Il est d’une beauté déchirante. Bizet l'a importé d'Espagne ; il est comme le refrain d’une complainte dans un vieux chant populaire.

Je répète qu’il ne saurait être ici question d’une analyse. Aussi j'arrive sans transition à la Habanera.

La Habanera fut refaite treize fois. Celle qui existe aujourd'hui est la treizième version ! L'air d’entrée de Carmen était d’abord une chanson à six-huit qu’accompagnait un chœur. Galli-Marié n’en était pas contente ; elle rêvait d’un air qui campât définitivement la bohémienne. Elle cherchait un air caractéristique, vraiment espagnol ou pastiché, mais qui fût dans sa voix toute en caresses, toute en câlineries. Bizet cherchait en vain. Il s’énervait, mais il voulait néanmoins satisfaire son interprète. Il se rappela un beau jour qu’il avait eu en mains un recueil de chansons espagnoles au moment où il était dans la période d’incubation de sa Carmen, où il cherchait à s’imprégner de couleur locale. C’est dans ce recueil qu’il trouva la Habanera ; il l’harmonisa au beau milieu d’une répétition.

Mais voilà qu’après la première, l’auteur du recueil dans lequel Bizet avait puisé son air du premier acte se déchaîna contre le compositeur de Carmen. Il se nommait Yradier, le musicien qui avait réuni les chansons espagnoles pour en former le recueil en question. M. Yradier, sous menace d’un procès, força Bizet et son éditeur à mentionner sur la partition de Carmen que la Habanera était imitée d’une chanson espagnole, propriété des éditeurs du Ménestrel. Et la mention fut gravée au bas de la Habanera ! Bizet pourtant n’avait fait que prendre un air qui appartient à tout le monde et que M. Yradier avait pris lui-même tout le premier. Mais Bizet y avait implanté la griffe de son génie. Il avait coloré la chanson à sa guise et, d’un air anodin, il avait fait un chef-d’œuvre. Malgré la mention au bas de la Habanera on ignore aujourd’hui M. Yradier et c’est le nom de Bizet qui est… irradié de gloire.

Dirai-je que le prélude en mi bémol, d’un sentiment si reposant, qui ouvre le troisième acte, figurait autrefois dans l’Arlésienne, qui fut accusé d’être un plagiat du septuor du deuxième acte de l’Africaine ? Il y a en effet six notes qui rappellent un peu l’air de Meyerbeer : « Eh bien ! sois libre par l’amour… » C’est comme si on reprochait à un poète de se servir des mêmes mots qu’un de ses prédécesseurs.

Ajouterai-je que le délicieux air de Micaëla au troisième acte « Je dis que rien ne m’épouvante » date de 1871. Bizet l’avait composé pour une Grisélidis qu'il écrivait alors sur un livret de Sardou. Son œuvre était très avancée, quand tout à coup, mécontent, il la détruisit. Il en resté cet air d'une mélancolie si pathétique ; il est tout à fait à sa place au troisième acte.

 

***

 

La partition de Carmen, qui est un ensemble saisissant de mélodie inspirée et de mouvement musical et dramatique, trouva à l'origine des interprètes dignes d’elle. Galli-Marié fut l'interprète rêvée du rôle de Carmen ; personne ne l'a égalée, encore moins dépassée. Dans son costume qui avait été dessinée par Clairin elle réalisait, avec une vérité intense, la bohémienne au cœur changeant. Retirée aujourd’hui du théâtre et mariée à Nice, elle a dû, dans sa retraite, le soir de la millième, sentir passer autour d’elle un peu du frisson de la gloire qui allait à Bizet.

La touchante figure de Micaëla fut incarnée en 1875 par Mlle Marguerite Chapuy qui est aujourd'hui la femme du général André, notre ex-ministre de la guerre. Mlle Chapuy se révéla tout à fait grande artiste dans ce rôle : elle repris en octobre de la même année le rôle de Rose-de-Mai dans le Val d'Andorre de Halévy, et ce fut la dernière joie artistique qu’elle donna au public. Elle se retira du théâtre.

Don José était tenu par Lhérie, aujourd'hui professeur d'opéra-comique au Conservatoire. C'était un artiste inégal, mais un excellent chanteur ; dans Carmen, il fut supérieur, avec des qualités de charme et de déchainement qui produisirent une profonde impression.

Escamillo, c'était Bouhy qui avait fort bien compris son rôle tout de morgue et d'insolence. Bouhy vit encore et assistait tout heureux à la soirée de gala. Moralès fut créé par Edmond Duvernoy, aujourd'hui professeur de chant au Conservatoire, Zuniga par Dufriche qui barytonne à Covent-Garden. Potel, Barnolt et Nathan qui jouaient le Dancaïre, le Remendado et Lillas Pastia, sont morts.

Mlle Ducasse qui créa Frasquita donne des leçons de chant, et Mlle Esther Chevalier qui créa Mercédès est un excellent professeur de déclamation lyrique.

L'orchestre, en 1875, était dirigé par Deloffre, un fort bon musicien, mais sans grande autorité sur les artistes qu’il avait à conduire. Il arriva pourtant à réveiller la torpeur de ses exécutants, et il n’y eut qu’un seul accroc le soir de la première : la grosse caisse, comptant mal ses mesures, partit à contre-sens au milieu d’un pianissimo chanté par Galli-Marié : c’était deux mesures trop tôt. On juge de l'effet produit sur la scène ; Galli-Marie fut interloquée. La grosse caisse troublée n'eut qu'une ressource : elle ne joua pas au moment indiqué sur sa partie. Deloffre dût lui faire expier cruellement ces deux faux-départs à l’entr’acte.

Quant aux chœurs, ils furent, paraît-il, d'un ensemble déconcertant. Leurs bonnes intentions ne pouvaient suppléer au manque d’études et de discipline.

La presse entière s'accorda à louer les décors et les costumes. Et cependant M. du Locle ne croyait guère à l'œuvre qu'il présentait. Il fit cependant son devoir.

Il est évident qu'en montant Carmen comme il l'a fait depuis la réouverture de l’Opéra-Comique, M. Albert Carré a fait plus que son devoir et que le chef-d’œuvre de Bizet, acclamé à la millième, est parti pour une nouvelle série de triomphes.

Je ne voudrais pas terminer cette étude rétrospective précipitée sans adresser mes plus vifs remerciements à Mme Straus-Bizet et à M. Jacques Bizet, qui ont mis avec une exquise obligeance à ma disposition les intéressants documents qu’ils gardent pieusement et les attachant souvenirs qu’ils conservent du musicien de génie si prématurément enlevé et dont on pouvait légitimement attendre de nouveaux chefs-d’œuvre.

 

(Louis Schneider, Revue Illustrée, 15 janvier 1905)

 

 

 

 

 

Carmen fut représentée le 3 mars 1875. Le sujet de la pièce est tiré de la nouvelle de Mérimée, portant le même titre. Cet ouvrage, mal accueilli à ses débuts par la critique et le public des premières, à pris, depuis, une triomphal revanche !

L'œuvre toujours jeune et vibrante de Bizet est un diamant dans le riche écrin de perles fines qu'est le répertoire si riche de l'Opéra-Comique.

Il n'y a pour ainsi dire pas de semaine où une fois au moins l'affiche ne porte ce titre attirant : Carmen.

Depuis surtout que l'éminent directeur actuel, M Albert Carré, a renouvelé tous les décors et galvanisé la mise en scène de ce chef-d’œuvre, Carmen semble rajeunir à chaque audition nouvelle.

Parmi tant de pages qui sont dans la mémoire du monde entier, il faut retenir le chœur en mi majeur, si pittoresque, dans le premier acte :

Il y sera quand la garde montante

Remplacera la garde descendante.

La chanson espagnole : L'amour est un oiseau rebelle. — Le duo de Micaëla et de José. — Dans le 2e acte : La chanson bohème ; les couplets du Toréador... et le duo d'un charme si enveloppant de Carmen et de José :

Si tu m'aimais, là-bas, tu me suivrais,

et l'allegretto de Carmen : Bel officier. — Dans le 3e acte : le fameux trio des cartes. — L'air de Micaëla : Je vais voir de près cette femme... et la phrase si pittoresque du finale : je te tiens fille damnée !

Enfin au 4e acte, l'allegro du duo final :

Mais moi, Carmen, je t'aime encore.

(Programme de l’Opéra-Comique, septembre 1907)

 

 

 

 

 

Documents Inédits.

A considérer aujourd'hui la place d'honneur que tient Carmen dans l'histoire musicale du dix-neuvième siècle, on s'étonne à bon droit de l'insuccès de ce chef-d’œuvre à sa création, et on s'explique le grand chagrin qui frappa le maître et le coucha dans la tombe, à l'âge de 37 ans, alors qu'on pouvait fonder sur lui les plus brillantes espérances.

Après une jeunesse studieuse, il s'était vu, à son retour de Rome, obligé de donner des leçons pour vivre, d'écrire des arrangements qui lui étaient payés chichement, de lutter contre la malchance.

Ce n'est qu'en 1863 qu'il allait commencer réellement sa carrière théâtrale. Ses Pêcheurs de Perles donnés au Théâtre-Lyrique n'eurent que dix-huit représentations. Bizet se savait incompris lorsqu'il écrivait :

« Si j'avais le même goût que le public, je n'aurais pas écrit mes pauvres Pêcheurs de Perles, opéra qui a été, il faut l'avouer, hélas ! fort peu du goût du public. Requiescat in pace ». En 1867, au même théâtre, la Jolie Fille de Perth n'obtenait que vingt-une représentations. Alors Bizet voulut viser plus haut, il composa un Ivan le Terrible pour l'Opéra, sans jamais réussir à faire jouer cette œuvre. Dans une heure de profonde amertume, il confiait à un ami : « Si je crève d'ennui, de découragement et aussi de faim un de ces matins, on aura peut-être l'idée de faire quelque chose de la Jolie Fille de Perth et d'Ivan. Si ces ouvrages ont jamais quelque succès, ce sera un enseignement inutile pour l'avenir et on continuera, comme par le passé, les admirations de coterie. Les bénisseurs ont encore de beaux jours, les usuriers aussi. »

Des années passèrent. Bizet se maria avec la fille de son maître Halévy, il connut la joie familiale à défaut de la gloire.

Enfin, en 1872, il abordait la scène de l'Opéra-Comique avec Djamileh (une Namouna de M. du Locle, maladroitement remaniée par M. Gallet). Ce petit chef-d’œuvre, malgré la bienveillance de la presse, disparaissait au bout de quatre représentations. Dans un beau mouvement d'orgueil, le jeune maître déclarait alors : « J'ai la certitude absolue d'avoir trouvé ma voie. Je sais ce que je fais ». Cependant l'Arlésienne elle-même ne sut pas plaire à la foule.

Souvent découragé, nais doué néanmoins d’une grande volonté, Bizet entreprit d'écrire la partition de Carmen. Comme il la travailla avec amour, cette partition dramatique et pittoresque à la fois, qui devait devenir si populaire plus tard ! Comme il était satisfait, à bon droit, du livret de ses collaborateurs !

Dès le commencement de 1873, on songea à engager Mme Zulma Bouffar pour créer le rôle de l'héroïne, mais sur les conseils du directeur, M. du Locle, des pourparlers s'engagèrent avec Mme Galli-Marié, l'inoubliable créatrice de Mignon. Le 18 décembre 1873, cette admirable artiste écrivait à son directeur : « Oui, cher Monsieur, j'accepte 2.500 fr. par mois — quatre mois — octobre 1874, novembre, décembre et janvier — 12 fois par mois pour créer Carmen de MM. Bizet, Meilhac et Halévy.

Est-ce cela ? Etes-vous content ? Cela fait de jolies représentations à 208 fr. 33 !! Misère ! comme on dit au faubourg Antoine ! Mais, par exemple, si la pièce réussit et si vous prolongez mon engagement, je veux un peu plus et vous ne trouverez pas que je suis injuste, n'est-ce pas (si vous faites, mettons 5.000 en moyenne) en vous demandant 300 fr. par soirée, puisque si elle ne réussit pas, tout est fini entre nous ! »

Et elle ajoutait, en manière de post-scriptum : « Mes meilleurs compliments à M. Bizet. Je suis sûre qu'il dînera bien ce soir ! »

Le vaillant compositeur se montra heureux en effet, mais il se laissa influencer par le souvenir de Mignon et n'écrivit pas le rôle de Carmen à la convenance de son interprète. Aussi Mme Galli-Marié, de passage à Gand, le 2 Janvier 1874, écrit-elle à du Locle : « Quant à venir à Paris causer avec les braves auteurs de Carmen, je ne peux pas vous assigner de jour ! Déjà avant-hier j'ai perdu un cachet pour venir passer quelques heures dans ma bonne ville ! Que M. Bizet se base sur la tessiture de Marguerite pour m'écrire ce qu'il n'a pas encore fait. Sa tessiture de Mignon est trop terre-à-terre et me gêne plutôt. »

Les répétitions furent longues, ardues, parfois même douloureuses. Bizet, convaincu de la beauté de son œuvre, ne voulait pas faire de concessions. On arriva ainsi au Samedi 27 Février. Alors le musicien, presque à la veille de livrer sa grande bataille, eut un scrupule d'honnête homme et de fier artiste : « Mon cher du Locle, écrivait-il à son directeur, puisque vous faites de grands sacrifices pour Carmen, permettez-moi d'en faire un tout petit pour assurer la bonne exécution de mes deux chœurs de femmes du Ier acte. Meilhac et Halévy voudraient des figures et moi je voudrais des voix ! il y a là une lacune, laissez-moi la combler, je vous en supplie ! Autorisez-moi à prendre six Iers dessus et quatre 2e dessus en supplément. J'ai dans l'oreille l'exécution de Mireille et je sens ce qu'une interprétation semblable me donnera d'effet pour mes deux chœurs de cigarières.

Que l'exécution soit brillante aux trois premières représentations ; il suffira qu'elle soit convenable aux suivantes. Ce que je vous demande ne peut pas vous retarder de cinq minutes. Les femmes sont là. Je les ferai répéter moi-même demain dimanche, après-demain lundi ; elle prendront leurs places en scène mardi. Je ferai tout ce qu'il faut pour qu'en trois jours les chœurs soient prêts. Je vous demande pardon de ma fièvre, mais ne me croyez pas égoïste, si j'étais seul devant l'ennemi, je serais moins ému.

Mais vous y êtes avec moi, vous y risquez plus que moi, je sens là victoire possible, probable, et je ne me consolerais pas de ne pas avoir mis toutes les chances de notre côté ; vous avez eu confiance en moi pour une grosse partie, j'en suis profondément touché, croyez-le bien, et je veux que vous en soyez récompensé. C'est une affaire d'honneur et aussi, cher ami, une affaire de sentiment ».

A la première, ce fut presque une débâcle.

Le coup fut dur pour Bizet que le gouvernement avait décoré le matin même de la première. A propos de cette décoration, et pour prouver que les amis du maître comptaient sur un succès, je veux citer un passage d'une lettre qu'à quelques jours de là, Charles Garnier envoyait de Bordighera à Camille du Locle, sur le ton plaisant qui lui était coutumier : « Je lis la décoration de Bizet et comme je trouve qu'elle n'est pas volée, je voudrais lui en faire tous mes compliments, mais je ne sais pas où il demeure et j'ai peur qu'en écrivant seulement à M. Bizet à Paris ça ne cause un retard à ma lettre et que le nouveau chevalier ne la reçoive que dans deux ans. Je vous charge donc de lui faire de ma part tous mes bons compliments et tâchez de tourner cela de façon à ce que ça ne soit pas banal. Dites lui ça dans ce genre là : Sarpejeu, ma petite vieille, le sauvage de Bordighera a peigné sa perruque en apprenant votre macheu rouge il était tout naturel qu'après avoir fait Carmen on vous donna un ruban carmin ! etc. etc. Mais n'oubliez pas d'embrasser sa femme pour moi, en voilà une que je ferais commandeur avec mes deux bras en guise de cravate... Carmen a-t-il du succès ?... »

Hélas ! le succès, Bizet ne le connut pas.

(Martial Teneo, 1912)

 

 

 

 

 

décor de l'acte II par André Dignimont pour la troisième production de Carmen à l'Opéra-Comique le 25 octobre 1938

 

 

 

Carmen, opéra en quatre actes (1), de Bizet, sur un livret d'Henri Meilhac et Ludovic Halévy, est une adaptation dramatique de la célèbre nouvelle que Prosper Mérimée avait publiée en 1845. La première représentation a eu lieu le 3 mars 1875, à l'Opéra-Comique de Paris, avec un succès indécis. Trois mois plus tard, Bizet mourait subitement, à peine âgé de trente-sept ans. Une reprise de l'œuvre, en 1883, en assura le triomphe définitif, qui s'étendit au monde entier et, depuis lors, ne s'est pas affaibli. A la veille de la dernière guerre, Carmen était l'ouvrage le plus souvent représenté sur les scènes allemandes, avant ceux même de Weber, Wagner, Verdi ou Puccini.

 

(1) Malgré ce titre d’ « opéra », Carmen est en réalité un « opéra-comique », suivant la tradition qui, en France, réserve ce nom aux ouvrages où le dialogue parlé alterne avec la musique. Après la mort de Bizet, son condisciple et ami Ernest Guiraud a remplacé ce parlé par les récitatifs pour les théâtres dont la troupe ne compte pas de chanteurs rompus au dialogue.

 

L'œuvre mérite cette faveur par sa verve et son relief mélodiques, la couleur de son harmonie et de ses timbres, son mouvement scénique, la variété de son accent dramatique, en un mot par sa vie prodigieuse. Le drame passionnel ne cesse de s'y encadrer avec une aisance parfaite dans les tableaux de place publique, de cabaret, de contrebande montagnarde, de « corridas » qui font de Carmen, bien avant l'invention de ce terme et la fortune de cette formule, mais sans les concessions que lui a imposées parfois l'asservissement au goût public, le premier en date (et en valeur) des opéras « véristes ». C'est en tout cas, le plus vivant dans son genre qui ait paru sur la scène musicale depuis Don Juan (2). Faut-il rappeler que Nietzsche, d'abord inféodé à Wagner, a vu au contraire dans Carmen l'œuvre chaude, jaillissante, spontanée, dont l'éclat naturel, astre de l'art « méditerranéen », libérait la musique de l'emprise wagnérienne ?

 

(2) Le critique allemand Paul Bekker a pu traiter Carmen de « Don Juan féminin ».

 

***

 

Dans Carmen, l'ouverture n'est rien qu'un fulgurant prélude où se succèdent quelques-uns des motifs essentiels de la partition, celui de la « corrida », puis le chant, devenu populaire, du Toréador. C'est sur la fin seulement qu'intervient le motif tour à tour (selon les formes que lui imposeront divers épisodes de l'opéra) capricieux ou tragique, provocant ou âpre et qui, annonçant plus tard sur un rythme de défi la première apparition de Carmen, assimile l'héroïne du drame à la Fatalité et à la Mort, dont elle-même finit par être la victime, après en avoir été l'instrument.

Le rideau se lève sur une place de Séville, entre une manufacture de tabac et un corps de garde. Des badauds et les hommes du poste, dont le chœur et l'orchestre dessinent à miracle la flânerie (3), attendent la relève de la garde. Une jeune fille paraît, hésite, semblant chercher quelqu'un. Le sergent l'interroge, avec un accent délicieusement rendu de coquetterie galante et un peu face. Celui qu'elle cherche, le brigadier Don José, n'arrivera que tout à l'heure, 'avec la garde montante. La jeune fille s'éloigne. La garde montante débouche en effet, annoncée par des trompettes et des fifres, accompagnée par un chœur de gamins qui trottent au pas en jouant aux soldats. Le son grêle de ces fifres s'harmonise à souhait avec les voix aigrelettes et les silhouettes maigrichonnes de ces Poulbots sévillans. C'est maintenant l'heure d'une autre cérémonie quotidienne, la sortie des cigarières de la manufacture voisine. Rien de mieux venu encore que la nonchalance caressante du chœur, qui semble suivre les lentes spirales de la fumée. Mais tous sont impatients de voir sortir, parmi les cigarières, la plus connue de tous, Carmen, « La Carmencita ». Elle paraît, précédée à l'orchestre par le motif qui la caractérisera toujours et prend ici une allure provocante. Carmen repousse tous les galants qui la pressent... Elle n'écoute en amour que le caprice passager : « L'amour est enfant de Bohème », chante-t-elle, dans les deux couplets d'une habanera lentement déhanchée, seul thème de la partition que Bizet ait emprunté au folklore espagnol. Coquette, Carmen est avec cela indifférente pour tous parce qu'elle vient de distinguer, parmi l'escouade de la garde, le brigadier Don José à qui, avant de rentrer à la manufacture, elle lance en plein front une fleur de grenade, qu'il ramasse...

 

(3) La flânerie, dis-je, à condition que l'on observe le mouvement indiqué par Bizet, au lieu de le précipiter étourdiment comme font aujourd'hui presque tous les chefs d'orchestre, en particulier ceux de la Radio... Une première édition de Carmen, dont les exemplaires sont rares, contient ici des scènes que Bizet a plus tard sacrifiées avec raison.

 

Cigarières et badauds s'étant éloignés, la jeune fille qui tout à l'heure cherchait Don José, Micaëla, vient le trouver, lui apportant les messages et un baiser de sa mère. Dans un duo d'une candeur affectueuse, José se croit sauvé du maléfice dont il se sentait menacé par les agaceries de Carmen.

Mais un tapage soudain éclate dans la manufacture : au cours d'une dispute, une cigarière a blessé une de ses camarades. En un chœur étourdissant (dont le rythme rappelle un peu d'abord le premier finale de Guillaume Tell) les ouvrières se partagent en deux clans babillards et criards. Dépêché par le sergent Zuniga pour rétablir l'ordre, José ramène la coupable, Carmen, plus narquoise et insolente que jamais.

Elle ira en prison et Zuniga la remet, les mains liées derrière le dos, à la garde de José. Restée seule avec lui, Carmen, jouant l'insouciance et fredonnant d'un air d'indifférence une capiteuse séguedille, a vite fait d'enjôler son gardien, qui résiste à peine : qu'il la laisse échapper, qu'il la rejoigne ensuite dans la taverne d'un certain Lillas Pastia et elle l'aimera.

José se laisse faire. Il dénoue la cordelette aux poignets de Carmen qui, lorsqu'on la mène en prison, bouscule son gardien trop complaisant et s'échappe, pantomime admirablement dessinée par l'orchestre, en particulier avec un rappel du chœur de la dispute.

Au deuxième acte, l'action continue de se dérouler au milieu des scènes les plus pittoresques.

Le prélude est construit sur une chanson militaire, la chanson du dragon d'Alcala, variée avec le même art que la Marche des Rois dans l'Arlésienne et qui, bientôt, annoncera l'arrivée de José. Le rideau se lève sur l'auberge de Lillas Pastia, repaire de contrebandiers où se trouve pourtant le sergent Zuniga, Carmen, avec deux de ses compagnes, Frasquita (4) et Mercédès, souligne de son chant une danse de bohémiennes, un entraînant refrain tzigane, ponctué de castagnettes et qui tourne au vertige. Tout au cours de l'ouvrage, presque tous les chants de Carmen sont associés ou apparentés à une danse, pour rendre visible ou tangible, par la musique même non moins que par le jeu, cette séduction du corps qui est avant tout la sienne.

 

(4) Le rôle de Carmen est écrit pour un mezzo-soprano, dont le timbre chaud, mais parfois un peu étouffé, « sombré », farouche, convient aux ombres de son caractère. Cette tessiture grave ou moyenne donne à l'accent musical de l'héroïne, dans le quintette du deuxième acte et dans l'ensemble des contrebandiers, au troisième (comme à celui de Maddalena dans le quatuor de Rigoletto) le relief le plus frappant d'indépendance gouailleuse, fringante et provocante et, dans le trio des cartes, de tragique fatalité. Les rôles de Frasquita et de Mercédès sont des sopranos. En France, on les abandonne volontiers à des « utilités » aigrelettes et nasillardes. En Allemagne, celui de Frasquita, qui domine les ensembles vocaux, est toujours confié, pour assurer à ces ensembles tout leur éclat, à la première chanteuse lyrique du théâtre, celle qui, la veille ou le lendemain, chante Agathe, Senta, Elisabeth, Sieglinde, Marguerite...

 

Un toréador, l'avantageux Escamillo, fait son entrée dans la taverne. Acclamé, il répond avec fatuité dans un air célèbre, souvent taxé à la légère de vulgarité et qui, avec plus de « distinction », aurait moins de caractère et de vérité. Escamillo fait à Carmen une déclaration que celle-ci élude ou ajourne : Zuniga ne vient-il pas de lui apprendre que José, jeté en prison pour l'avoir laissée échapper, est aujourd'hui libéré et va la rejoindre ?

A ce moment, deux contrebandiers, le Remendado et le Dancaïre, demandent à Carmen, à Frasquita et à Mercédès de les seconder pour une expédition dans la montagne. La scène prend la forme d'un quintette furtif, prodigieux de verve, d'esprit, de finesse... et d'art symphonique, une des pages les plus étincelantes de Carmen et de tout le théâtre musical. Carmen refuse de prendre part à l'affaire : elle est amoureuse et attend celui qu'elle aime. Les contrebandiers s'esclaffent : amoureuse ? Qu'à cela ne tienne. Elle n'a qu'à enrôler son amoureux pour l'aventure. Soit, elle essayera.

José, annoncé dès la coulisse par sa chanson du « dragon d'Alcala », vient en effet rejoindre Carmen. Pour l'ensorceler, elle danse devant lui. A ce moment sonnent au loin les trompettes de la retraite. José veut rentrer à la caserne. Carmen le raille, le nargue, le retient : qu'il déserte pour la suivre dans les montagnes et y mener avec elle la libre vie errante (dessinée d'un trait génial, à l'arrière-plan, par un rythme de bondissante chevauchée). Après cet admirable duo où s'affrontent les hésitations de José et les cajoleries de Carmen, José, surpris par Zuniga, n'a plus en effet qu'à suivre dans la montagne la bohémienne et les contrebandiers. Après une scène charmante où ceux-ci séquestrent Zuniga pour n'être pas dénoncés par lui, un court finale reprend la « chevauchée » du duo précédent.

La page symphonique qui précède le troisième acte est d'un calme où la flûte prend une limpidité lunaire, d'une poésie ravissante ; destiné d'abord à l'Arlésienne, cet intermezzo chante aussi bien la sérénité d'une nuit dans la « sierra » que nous montrera le lever du rideau. Les contrebandiers campent dans un défilé rocheux. Orchestre, sextuor vocal et chœur, une musique incroyable à la fois d'exactitude et de mystère, grâce à quelques-unes de ces touches harmoniques où se révèle en trois notes le génie de Bizet, semble évoquer une ascension précautionneuse dans des sentiers abrupts.

Les deux compagnes de Carmen, Frasquita et Mercédès, se tirent les cartes qui, sur une musique légère, leur promettent amour et fortune. Carmen se joint à elles pour interroger le sort à son tour. Mais le motif de la fatalité, qui la personnifie, chante ici un présage de malheur : les tarots s'obstinent à lui prédire en effet la mort, encore la mort, toujours la mort, d'abord pour « elle », ensuite pour « lui »...

Le moment est venu de se mettre en route, pour passer les ballots à la barbe des douaniers, dont les jeunes femmes s'engagent à détourner l'attention. La troupe d'ébranle, dans un ensemble d'une bonne humeur et d'un entrain merveilleux de crânerie gouailleuse.

La scène reste vide. Micaëla paraît, bravant l'effroi pour porter encore une fois à José un message de sa mère. L'air qu’elle chante alors, emprunté par Bizet à une autre œuvre par lui abandonnée, est la seule page banale de la partition. Elle reste étrangère à la veine si puissante, si riche, si colorée d'où émane le reste... Mais un coup de feu retentit et Micaëla s'éloigne en courant.

C'est Escamillo qui se risquait à rejoindre Carmen et que José, sentinelle des contrebandiers, a mis en joue. Dans un duo où les deux hommes font assaut de crânerie (5), ils se reconnaissent pour rivaux et tirent leurs poignards. Celui du toréador se brise ; José va le frapper, mais Carmen surgit et dégage Escamillo.

 

(5) Dans le manuscrit de Bizet et dans la partition originale, ce duo est plus développé que dans la partition définitive.

 

Micaëla, revenant à son tour, annonce à José que sa mère va mourir. Il la suit, non sans avoir maudit et brutalisé Carmen, dans une scène brève, violente, pathétique. Ainsi s'achève le troisième acte.

L'entr'acte suivant est une sorte de séguedille, d'une couleur sombre et d'un accent de désolation qui, une fois encore, haussent le drame bien au-dessus de l'anecdote et lui donnent un caractère d'humanité nationale, très supérieur aussi à celui de la simple « couleur locale ». Le rideau se relève sur une place de Séville, devant l'entrée des arènes avant une course de taureaux où doit briller Escamillo. Des marchands ambulants offrent leurs bibelots et leurs friandises à la foule qui se presse avec animation. Quelques théâtres croient devoir insérer ici un ballet dont ils empruntent la musique à d'autres œuvres de Bizet (notamment à une page charmante de la Jolie fille de Perth). C'est une erreur, ce divertissement postiche (qui fait d'ailleurs double emploi avec la danse bohémienne du deuxième acte) retardant un drame musical si haletant.

Le thème bondissant qui éclatait au début du premier prélude annonce l'arrivée des toreros : la chanson d'Escamillo, entonnée par le chœur, salue son entrée. Lui-même paraît au bras de Carmen, qu'il aime, dont il est aimé aujourd'hui et avec laquelle il échange des phrases de tendresse heureuse. Frasquita et Mercédès mettent Carmen en garde : Don José rôde et guette dans la foule. Carmen repousse leurs conseils de prudence et, sur la place vide maintenant, elle attend Don José. Bizet, pour terminer l'œuvre, a réussi ce tour de force d'un second duo qui ne répète pas celui du deuxième acte. José, d'abord humble et désolé, supplie Carmen de reprendre leur vie commune. Elle refuse et le défie. Peu à peu, avec une gradation dont la parole seule n'aurait pas su marquer le progrès, le désespoir de José tourne à la colère et, tandis que, dans la coulisse, des acclamations saluent le triomphe d'Escamillo, que Carmen veut rejoindre, José la poignarde et, dans un dernier cri d'amour pour celle qu'il vient de tuer, se livre aux gens accourus, alors que retentit à l'orchestre, sous la forme large et dramatique qu'il avait dès le prélude du premier acte, le thème fatal de Carmen...

 

(Jean Chantavoine, Petit guide de l’auditeur de musique, Cent opéras célèbres, 1948)

 

 

 

 

 

 

 

Denise Scharley interprète Carmen pour la 2.700e représentation à l'Opéra-Comique

 

 

On a peine à concevoir aujourd'hui que la Carmen de Bizet, acclamée par les fervents de l'art lyrique sur toutes les scènes du monde, ait reçu à ses débuts un accueil réservé. De notables critiques de l'époque ne cachèrent pas leur hostilité lors de la création, qui eut lieu à l'Opéra-Comique le 3 mars 1875. Le rôle-titre était tenu par Galli-Marié.

Représentée constamment devant des auditoires toujours nombreux et enthousiastes, Carmen vient d'être jouée pour la 2.700e fois salle Favart. C'est Mlle Denise Scharley, que l'on a applaudie au cours de cette soirée dans l'opéra de Georges Bizet, chef-d’œuvre d'un compositeur disparu à trente-sept ans.

(revue l'Opéra de Paris n° 7, 2e trimestre 1953)

 

 

 

 

 

 

 

décor d'André Boll (Paris, 25 avril 1896 - Paris 7e, 01 mai 1983) pour le 1er acte de Carmen

 

 

Carmen et ses décorateurs.

 

Le privilège des chefs-d'œuvre de théâtre est qu'ils s'accommodent de n'importe quelle présentation décorative. Ils demeurent immuables dans leur souveraine beauté et supportent allègrement la manière dont la fantaisie d'un peintre se complaît à les travestir. Ils subissent, au cours des années, les courants esthétiques qui se succèdent, les innovations de la mode, les révolutions scéniques tous et toutes vieillissent, seul le chef-d’œuvre conserve son éternelle jeunesse.

Tel est le cas de la Carmen de Bizet.

Toutefois nous ne pensons pas, si un chef-d’œuvre s'accommode de n'importe quelle présentation visuelle, qu'il convienne, pour autant, de l'accommoder à n'importe quel style décoratif, en style cinéma comme les Allemands l'ont fait, en 1943, justement pour Carmen.

Un choix heureux peut être opéré. De même que l'écrin met en valeur le bijou, le cadre le tableau, de même une partition de théâtre peut s'épanouir plus ou moins heureusement selon le climat pictural dans laquelle elle est écoutée.

En réalité, il s'agit de mariage — mariage de raison s'il ne peut pas être d'amour — entre deux artistes, entre le musicien et le peintre, étant entendu que c'est le musicien qui est le maître d'œuvre et que le peintre doit modestement s'effacer devant lui.

Effectivement, en art lyrique plus qu'en art dramatique, il s'agit avant toute chose de rechercher une concordance heureuse entre sons et couleurs, entre rythmes musicaux et mouvements, attitudes scéniques, entre le climat musical et le climat visuel, c'est en quelque sorte trouver une table de résonnances plastiques et mouvantes aux sonorités vocales, aux rythmes orchestraux, un synchronisme émotif « images-sons ».

De telles préoccupations n'existaient guère en 1875, au temps de la naissance de Carmen à la scène. Les décors des théâtres d'Etat étaient l'œuvre d'artisans habiles, connaissant fort bien les ressources techniques d'un plateau, mais trop peu artistes — ils n'étaient pas les seuls ! — pour déceler et ressentir les beautés révolutionnaires de l'ouvrage de Bizet. D'ailleurs, leur faisait-on entendre la partition au piano avant qu'ils ne prennent leurs pinceaux et ne commencent à découper les bouts de carton de la maquette ? Je ne le crois pas. Toujours est-il que ce sont des spécialistes du genre, aux noms de Jambon, Bailly et Daran qui eurent l'insigne honneur de décorer Carmen pour la première fois. On avait demandé à Edouard Detaille, peintre officiel de batailles, de dessiner et de colorier les costumes des dragons d'Almanza et à Clairin, autre peintre officiel, d'habiller Carmen.

Ces décors furent refaits sous la direction Albert Carré : ils remplaçaient les anciens par des neufs sans guère en changer l'esprit.

Puis, après l'expérience du « théâtre libre » d'André Antoine, eut lieu, au commencement de ce siècle, la révolution esthétique du décor (Fuchs, Craig, Appia, Reinhardt), suivie de ce qu'on a appelé, à la suite des « Ballets russes » de Diaghilev, « l'aventure des peintres au théâtre ». Comme le faisait alors remarquer judicieusement Jacques Rouché : « Un décor peut aussi bien être réaliste que fantaisiste, symboliste que synthétique. » C'est donc le caractère de l’œuvre qui dicte le caractère du décor. Ainsi la Tosca demande un décor réaliste, tandis qu'Obéron réclame un cadre féerique, Pelléas et Mélisande des images poétiques.

Et Carmen ? Carmen, ai-je écrit lorsqu'il m'advint de présenter avec Pierre Monteux, avant la guerre, ce chef-d’œuvre à Amsterdam, est un drame passionnel réaliste mais d'un réalisme magnifié par la musique, et accessoirement espagnol. L'Espagne de Carmen est une Espagne déformée ; celle qu'exaltait le romantisme français de 1860. Même musicalement — à côté des rythmes barbares et exacerbés d'un Albéniz, d'un Granados, d'un de Falla — le folklorisme de Bizet est édulcoré. « J'adore la France et les Français, se plaisait à dire le grand écrivain espagnol Blasco Ibanez, mais je ne leur pardonnerai jamais de considérer Carmen comme une évocation même lointaine de mon pays natal. » Il faut délibérément, ajoutai-je, dans les décors de Carmen, négliger toute vérité historique, renoncer à tout vain pittoresque. Au contraire, il faut s'évertuer à conserver l'aspect touchant et naïf d'une Espagne de convention sans pour cela se priver des éléments plastiques d'un spectacle qui réclame d'être brillant.

Aujourd'hui, à l'Opéra-Comique, Carmen se joue dans des décors harmonieux, pittoresques sans excès, « francisés » à souhait dus au peintre Dignimont. Ils ont en eux une vertu suprême : ils permettent d'écouter, sans sollicitation visuelle indiscrète, l'admirable partition de Bizet.

 

(André Boll, revue l’Opéra de Paris n° 10, 4e trimestre 1954)

 

 

 

Denise Scharley dans Carmen (Carmen) à l'Opéra-Comique

 

 

 

René Verdière (Don José, assis au 1er plan) et Denise Scharley (Carmen) au 1er acte de Carmen dans les décors d'André Dignimont à l'Opéra-Comique

 

 

 

l'Acte IV de Carmen à l'Opéra-Comique

 

  

 

 

 

 

 

Catalogue des morceaux

 

  Prélude    

Acte I - Une place à Séville

01 Scène et Chœur Sur la place Micaëla, Moralès, Chœurs
02 Scène et Pantomime Attention ! chut ! Moralès, Chœurs
03 Chœur des Gamins Avec la garde montante Chœurs
04 Chœur des Cigarières La cloche a sonné Carmen, Chœurs
05 Habanera L'amour est un oiseau rebelle Carmen, Chœurs
06 Scène Carmen ! sur tes pas Chœurs
07 Duo Parle-moi de ma mère ! Micaëla, Don José
08 Chœur Au secours ! au secours ! Zuniga, Chœurs
09 Chanson et Mélodrame Coupe-moi, brûle-moi Carmen
10 Séguedille et Duo Près des remparts de Séville Carmen, Don José
11 Final Voici l'ordre, partez ! Carmen, Zuniga
  Entr'acte    

Acte II - Chez Lillas Pastia ; une taverne

12 Chanson bohême Les tringles des sistres Frasquita, Mercédès, Carmen
13 Chœur Vivat ! vivat le Toréro ! Frasquita, Mercédès, Carmen, Moralès, Zuniga, Chœurs
14 Couplets Votre toast, je peux vous le rendre Frasquita, Mercédès, Carmen, Moralès, Escamillo, Zuniga, Chœurs
14 bis Sortie d'Escamillo    
15 Quintette Nous avons en tête une affaire Frasquita, Mercédès, Carmen, le Remendado, le Dancaïre
16 Chanson Halte-là ! Qui va là ? Don José
17 Duo Je vais danser en votre honneur... La fleur que tu m'avais jetée Carmen, Don José
18 Final Holà ! Carmen ! holà ! Frasquita, Mercédès, Carmen, Don José, le Remendado, le Dancaïre, Zuniga, Chœurs
  Entr'acte    

Acte III - Un site sauvage dans la montagne

19 Sextuor et Chœur Ecoute, compagnon Frasquita, Mercédès, Carmen, Don José, le Remendado, le Dancaïre, Chœurs
20 Trio Mêlons ! Coupons ! Frasquita, Mercédès, Carmen
21 Morceau d'ensemble Quant au douanier Frasquita, Mercédès, Carmen, le Remendado, le Dancaïre, Chœurs
22 Air Je dis que rien ne m'épouvante Micaëla
23 Duo Je suis Escamillo Don José, Escamillo
24 Final Holà ! holà ! José ! Micaëla, Frasquita, Mercédès, Carmen, Don José, le Remendado, le Dancaïre, Escamillo, Chœurs
  Entr'acte    

Acte IV - Une place à Séville

25 Chœur A deux cuartos ! Zuniga, Chœurs
26 Marche et Chœur Les voici ! les voici ! Frasquita, Mercédès, Carmen, Escamillo, Chœurs
27 Duo et Chœur final C'est toi ! C'est moi ! Carmen, Don José, Chœurs

 

 

 

 

LIVRET

 

 

Enregistrements accompagnant le livret

 

- Version intégrale 1950 : Solange Michel (Carmen) ; Martha Angelici (Micaëla) ; Germaine Chellet (Frasquita) ; Raymonde Notti-Pagès (Mercédès) ; Raoul Jobin (Don José) ; Michel Dens (Escamillo) ; Xavier Smati (Zuniga) ; Julien Thirache (Moralès) ; Jean Vieuille (le Dancaïre) ; Frédéric Leprin (le Remendado) ; Gustave Arschodt (Lillas Pastia) ; Chœurs et Orchestre de l'Opéra-Comique dir André Cluytens ; enr. du 06 au 09 septembre 1950 (pochette du disque).

 

- Version anthologique 1960 : Jane Rhodes (Carmen) ; Andréa Guiot (Micaëla) ; Janine Panis (Frasquita) ; Jacqueline Broudeur (Mercédès) ; Albert Lance (Don José) ; Robert Massard (Escamillo) ; Bernard Plantey (le Remendado) ; Jean Mollien (le Dancaïre) ; Chœurs et Orchestre dir Roberto Benzi ; enr. en juin 1960 (pochette du disque).

 

- Version anthologique 1961 : Denise Scharley (Carmen) ; Renée Doria (Micaëla) ; Gustave Botiaux (Don José) ; Adrien Legros (Escamillo) ; Chœurs et Orchestre dir. Erasmo Ghiglia ; enr. en 1961.

 

- Version anthologique : Freda Betti (Carmen) ; Andréa Guiot (Micaëla) ; Georgette Spanellys (Frasquita) ; Jacqueline Cauchard (Mercédès) ; Ken Neate (Don José) ; Gabriel Bacquier (Escamillo) ; Marcel Enot (le Dancaïre) : voir Freda Betti

 

 

 

décor de l'acte I, esquisse d'Emile Bertin (1878-1957) pour une reprise

 

 

enregistrement

intégral (1950)

dir. Cluytens

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prélude

distribution

 

 

 

 

 

n°01. Scène et Chœurs

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°03. Chœur des Gamins

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°04. Chœur des Cigarières

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

enregistrement

anthol. (1960)

dir. Benzi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prélude

distribution

 

 

 

enregistrement

anthol. (1961)

dir. Ghiglia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prélude

distribution

 

 

divers enregistrements

 

 

 

 

Version originale (édition de 1875)

[les textes parlés sont en rouge]

 

 

décor de l'acte I lors de la création

 

Prélude

 

ACTE PREMIER

 

 

Une place à Séville. — A droite, la porte de la manufacture de tabac. — Au fond, face au public, pont praticable traversant la scène dans toute son étendue. — De la scène on arrive à ce pont par un escalier tournant qui fait sa révolution à droite au-dessus de la porte de la manufacture de tabac. — Le dessous du pont est praticable. — A gauche, au premier plan, le corps de garde. — Devant le corps de garde, une petite galerie couverte, exhaussée de deux ou trois marches ; près du corps de garde, dans un râtelier, les lances des dragons avec leurs banderoles jaunes et rouges.

 

 

n° 01. Scène et Chœurs

 

SCÈNE PREMIÈRE

MORALÈS, MICAËLA, SOLDATS, PASSANTS.

(Au lever du rideau, une quinzaine de soldats (Dragons du régiment d'Almanza) sont groupés devant le corps de garde. Les uns assis et fumant, les autres accoudés sur la balustrade de la galerie. Mouvement de passants sur la place. Des gens pressés, affairés, vont, viennent, se rencontrent, se saluent, se bousculent, etc.)

 

CHŒUR.

Sur la place

Chacun passe,

Chacun vient, chacun va ;
Drôles de gens que ces gens-là.

 

MORALÈS.

A la porte du corps de garde,
Pour tuer le temps,

On fume, on jase, l'on regarde
Passer les passants.

 

CHŒUR.

Sur la place

Chacun passe,

Chacun vient, chacun va ;
Drôles de gens que ces gens-là.

(Depuis quelques minutes Micaëla est entrée. Jupe bleue, nattes tombant sur les épaules, hésitante, embarrassée, elle regarde les soldats, avance, recule, etc.)

 

MORALÈS, aux soldats.

Regardez donc cette petite

Qui semble vouloir nous parler ;

Voyez, elle tourne, elle hésite.

 

CHŒUR.

A son secours il faut aller.

 

MORALÈS, à Micaëla.

Que cherchez-vous, la belle ?

 

MICAËLA.

Je cherche un brigadier.

 

MORALÈS.

Je suis là,

Voilà !

 

MICAËLA.

Mon brigadier, à moi, s'appelle

Don José... le connaissez-vous ?

 

MORALÈS.

José, nous le connaissons tous.

 

MICAËLA.

Est-il avec vous, je vous prie ?

 

MORALÈS.

Il n'est pas brigadier dans notre compagnie.

 

MICAËLA, désolée.

Alors il n'est pas là.

 

MORALÈS.

Non, ma charmante, il n'est pas là,

Mais tout à l'heure il y sera.

Il y sera quand la garde montante

Remplacera la garde descendante.

 

TOUS.

Il y sera quand la garde montante

Remplacera la garde descendante.

 

MORALÈS.

Mais en attendant qu'il vienne,

Voulez-vous, la belle enfant,

Voulez-vous prendre la peine

D'entrer chez nous un instant ?

 

MICAËLA.

Chez vous !

 

LES SOLDATS.

            Chez nous.

 

MICAËLA.

                        Non pas, non pas

Grand merci, messieurs les soldats.

 

MORALÈS.

Entrez sans crainte, mignonne,

Je vous promets qu'on aura,

Pour votre chère personne,

Tous les égards qu'il faudra.

 

MICAËLA.

Je n'en doute pas ; cependant

Je reviendrai, c'est plus prudent.

(Reprenant en riant la phrase du sergent.)

Je reviendrai quand la garde montante

Remplacera la garde descendante.

 

LES SOLDATS, entourant Micaëla.

Vous resterez.

 

MICAËLA, cherchant à se dégager.

            Non pas ! non pas !

 

LES SOLDATS.

Vous resterez.

 

MICAËLA.

            Non pas ! non pas !

Au revoir, messieurs les soldats.

(Elle s'échappe et se sauve en courant.)

 

MORALÈS.

L'oiseau s'envole,

On s'en console.

Reprenons notre passe-temps,

Et regardons passer les gens.

 

REPRISE.

Sur la place

Chacun passe,
Etc.

(Le mouvement des passants qui avait cessé pendant la scène de Micaëla a repris avec une certaine animation. Parmi les gens qui vont et viennent, un vieux monsieur donnant le bras à une jeune dame... Le vieux monsieur voudrait continuer sa promenade, mais la jeune dame fait tout ce qu'elle peut pour le retenir sur la place. Elle paraît émue, inquiète. Elle regarde à droite, à gauche. Elle attend quelqu'un et ce quelqu'un ne vient pas. Cette pantomime doit cadrer très exactement avec le couplet suivant.)

 

 

 

le Corps de Garde "Sur la place, Chacun passe" (décors de la création)

 

 

n° 02. Scène et Pantomime (supprimée à partir du 25 mai 1875)

 

MORALÈS.

I

Attention ! chut ! Taisons-nous !

Voici venir un vieil époux,

Œil soupçonneux, mine jalouse,

Il tient au bras sa jeune épouse ;

L'amant sans doute n'est pas loin ;

Il va sortir de quelque coin.

(En ce moment un jeune homme entre rapidement sur la place.)

Ah ! ah ! ah ! ah !

Le voilà.

Voyons comment ça tournera.

(Le second couplet continue et s'adapte fidèlement à la scène mimée par les trois personnages. Le jeune homme s'approche du vieux monsieur et de la jeune dame, salue et échange quelques mots à voix basse, etc...)

II

(Imitant le salut empressé du jeune homme.)

Vous trouver ici, quel bonheur !

(Prenant l'air rechigné du vieux mari.)

Je suis bien votre serviteur.

(Reprenant l'air du jeune homme.)

Il salue, il parle avec grâce.

(Puis l'air du vieux mari.)

Le vieux mari fait la grimace ;

(Imitant les mines souriantes de la dame.)

Mais d'un air fort encourageant

La dame accueille le galant.

(Le jeune homme, à ce moment, tire de sa poche un billet qu'il fait voir à la dame.)

Ah ! ah ! ah ! ah !
L'y voilà ;

Voyons comment ça tournera.

Ah ! ah ! ah ! ah !

L'y voilà ;

Voyons comment ça tournera.

(Le mari, la femme et le galant font tous les trois très lentement un petit tour sur la place. Le jeune homme cherchant à remettre son billet doux à la dame.)

III

Ils font ensemble quelques pas ;

Notre amoureux, levant le bras,

Fait voir au mari quelque chose,

Et le mari toujours morose

Regarde en l'air... Le tour est fait,

Car la dame a pris le billet.

(Le jeune homme, d'une main, montre quelque chose en l'air au vieux monsieur et, de l'autre, passe le billet à la dame.)

Ah ! ah ! ah ! ah !

Et voilà,

On voit comment ça tournera.

 

TOUS, riant.

Ah ! ah ! ah ! ah !

Et voilà,

On voit comment ça tournera.

(On entend au loin, très au loin, une marche militaire, clairons et fifres. C'est la garde montante qui arrive. Le vieux monsieur et le jeune homme échangent une cordiale poignée de main. Salut respectueux du jeune homme à la dame. Un officier sort du poste. Les soldats du poste vont prendre leurs lances et se rangent en ligne devant le corps de garde. Les passants à droite forment un groupe pour assister à la parade. La marche militaire se rapproche, se rapproche... La garde montante débouche enfin venant de la gauche et traverse le pont. Deux clairons et deux fifres d'abord. Puis une bande de petits gamins qui s'efforcent de faire de grandes enjambées pour marcher au pas des dragons. — Aussi petits que possible les enfants. Derrière les enfants, le lieutenant Zuniga et le brigadier don José, puis les dragons avec leurs lances.)

 

 

n° 03. Chœur des Gamins

 

SCÈNE II

LES MÊMES, DON JOSÉ, LE LIEUTENANT.


CHŒUR DES GAMINS.

Avec la garde montante

Nous arrivons, nous voilà...

Sonne, trompette éclatante,

Ta ra ta ta, ta ra ta ta ;

Nous marchons la tête haute

Comme de petits soldats,

Marquant sans faire de faute,

Une... deux... marquant le pas.

Les épaules en arrière

Et la poitrine en dehors,

Les bras de cette manière

Tombant tout le long du corps ;

Avec la garde montante

Sonne, trompette éclatante,

Nous arrivons, nous voilà,

Ta ra ta ta, ta ra ta ta.

(La garde montante va se ranger à droite en face de la garde descendante. Dès que les petits gamins qui se sont arrêtés à droite devant les curieux ont fini de chanter, les officiers se saluent de l'épée et se mettent à causer à voix basse. On relève les sentinelles.)

 

MORALÈS, à don José.

Il y a une jolie fille qui est venue te demander. Elle a dit qu'elle reviendrait...

 

DON JOSÉ.

Une jolie fille ?...

 

MORALÈS.

Oui, et gentiment habillée, une jupe bleue, des nattes tombant sur les épaules...

 

DON JOSÉ.

C'est Micaëla. Ce ne peut être que Micaëla.

 

MORALÈS.

Elle n'a pas dit son nom.

(Les factionnaires sont relevés. Sonneries des clairons. La garde descendante passe devant la garde montante. — Les gamins en troupe reprennent derrière les clairons et les fifres de la garde descendante la place qu'ils occupaient derrière les tambours et les fifres de la garde montante.)

 

(récitatifs chantés ajoutés par Guiraud, à la place du texte parlé ci-dessus)

 

MORALÈS, à don José.

Une jeune fille charmante

Vient de nous demander si tu n'étais pas là !

Jupe bleue et natte tombante.

 

DON JOSÉ.

Ce doit être Micaëla !

 

 

REPRISE DU CHŒUR DES GAMINS.

Et la garde descendante

Rentre chez elle et s'en va.

Sonne, trompette éclatante,

Ta ra ta ta, ta ra ta ta.

Nous partons la tête haute

Comme de petits soldats,

Marquant, sans faire de faute,

Une... deux... marquant le pas.

Les épaules en arrière

Et la poitrine en dehors,

Les bras de cette manière

Tombant tout le long du corps.

Et la garde descendante

Rentre chez elle et s'en va.

Sonne, trompette éclatante,

Ta ra ta ta, ta ra ta ta.

(Soldats, gamins et curieux s'éloignent par le fond ; chœur, fifres et clairons vont diminuant. L'officier de la garde montante, pendant ce temps, passe silencieusement l'inspection de ses hommes. Quand le chœur des gamins et les fifres ont cessé de se faire entendre, le lieutenant dit : Présentez lances... Haut lances... Rompez les rangs. Les dragons vont tous déposer leurs lances dans le râtelier, puis ils rentrent dans le corps de garde. Don José et le lieutenant restent seuls en scène.)

 

 

SCÈNE III

LE LIEUTENANT [ZUNIGA], DON JOSÉ.


LE LIEUTENANT.

Dites-moi, brigadier ?

 

DON JOSÉ, se levant.

Mon lieutenant.

 

LE LIEUTENANT.

Je ne suis dans le régiment que depuis deux jours et jamais je n'étais venu à Séville. Qu'est-ce que c'est que ce grand bâtiment ?

 

DON JOSÉ.

C'est la manufacture de tabacs...

 

LE LIEUTENANT.

Ce sont des femmes qui travaillent là ...

 

DON JOSÉ.

Oui, mon lieutenant. Elles n'y sont pas maintenant ; tout à l'heure, après leur dîner, elles vont revenir. Et je vous réponds qu'alors il y aura du monde pour les voir passer.

 

LE LIEUTENANT.

Elles sont beaucoup ?

 

DON JOSÉ.

Ma foi, elles sont bien quatre ou cinq cents qui roulent des cigares dans une grande salle...

 

LE LIEUTENANT.

Ce doit être curieux.

 

DON JOSÉ.

Oui, mais les hommes ne peuvent pas entrer dans cette salle sans une permission...

 

LE LIEUTENANT.

Ah !

 

DON JOSÉ.

Parce que, lorsqu'il fait chaud, ces ouvrières se mettent à leur aise, surtout les jeunes.

 

LE LIEUTENANT.

Il y en a de jeunes ?

 

DON JOSÉ.

Mais oui, mon lieutenant.

 

LE LIEUTENANT.

Et de jolies ?

 

DON JOSÉ, en riant.

Je le suppose... Mais à vous dire vrai, et bien que j'aie été de garde ici plusieurs fois déjà, je n'en suis pas bien sûr, car je ne les ai jamais beaucoup regardées...

 

LE LIEUTENANT.

Allons donc !...

 

DON JOSÉ.

Que voulez-vous ?... ces Andalouses me font peur. Je ne suis pas fait à leurs manières, toujours à railler... jamais un mot de raison...

 

LE LIEUTENANT.

Et puis nous avons un faible pour les jupes bleues, et pour les nattes tombant sur les épaules...

 

DON JOSÉ, riant.

Ah ! mon lieutenant a entendu ce que me disait Mo­ralès ?...

 

LE LIEUTENANT.

Oui...

 

DON JOSÉ.

Je ne le nierai pas... la jupe bleue, les nattes... c'est le costume de la Navarre... ça me rappelle le pays...

 

LE LIEUTENANT.

Vous êtes Navarrais ?

 

DON JOSÉ.

Et vieux chrétien. Don José Lizzarabengoa, c'est mon nom... On voulait que je fusse d'église, et l'on m'a fait étudier. Mais je ne profitais guère, j'aimais trop jouer à la paume... Un jour que j'avais gagné, un gars de l'Alava me chercha querelle ; j'eus encore l'avantage, mais cela m'obligea de quitter le pays. Je me fis soldat ! Je n'avais plus mon père ; ma mère me suivit et vint s'établir à dix lieues de Séville... avec la petite Micaëla... c'est une orpheline que ma mère a recueillie, et qui n'a pas voulu se séparer d'elle...

 

LE LIEUTENANT.

Et quel âge a-t-elle, la petite Micaëla ?

 

DON JOSÉ.

Dix-sept ans...

 

LE LIEUTENANT.

Il fallait dire cela tout de suite... Je comprends maintenant pourquoi vous ne pouvez pas me dire si les ouvrières de la manufacture sont jolies ou laides...

(La cloche de la manufacture se fait entendre.)

 

DON JOSÉ.

Voici la cloche qui sonne, mon lieutenant, et vous allez pouvoir juger par vous-même... Quant à moi je vais faire une chaîne pour attacher mon épinglette.

 

(récitatifs chantés ajoutés par Guiraud, à la place du texte parlé ci-dessus)

 

n° 03 bis. Récitatif

 

ZUNIGA.

C'est bien là, n'est-ce pas, dans ce grand bâtiment,

Que travaillent les cigarières ?

 

DON JOSÉ, se levant.

C'est là, mon officier, et bien certainement

On ne vit nulle part, filles aussi légères.

 

ZUNIGA.

Mais au moins, sont-elles jolies ?

 

DON JOSÉ, en riant.

Mon officier, je n'en sais rien,

Et m'occupe assez peu de ces galanteries.

 

ZUNIGA.

Ce qui t'occupe, ami, je le sais bien,

Une jeune fille charmante

Qu'on appelle Micaëla,

Jupe bleue et natte tombante.

Tu ne réponds rien à cela ?

 

DON JOSÉ.

Je réponds que c'est vrai, je réponds que je l'aime !

Quant aux ouvrières d'ici,
Quant à leur beauté, les voici !

Et vous pouvez jugez vous-même.

 

 

 

n° 04. Chœur des Cigarières

 

SCÈNE IV

DON JOSÉ, SOLDATS, JEUNES GENS et CIGARIÈRES.

(La place se remplit de jeunes gens qui viennent se placer sur le passage des cigarières. Les soldats sortent du poste. Don José s'assied sur une chaise, et reste là fort indifférent à toutes ces allées et venues, travaillant à son épinglette.)

 

CHŒUR.

La cloche a sonné, nous, des ouvrières

Nous venons ici guetter le retour ;

Et nous vous suivrons, brunes cigarières,

En vous murmurant des propos d'amour.

(A ce moment paraissent les cigarières, la cigarette aux lèvres. Elles passent sous le pont et descendent lentement en scène.)

 

LES SOLDATS.

Voyez-les... Regards imprudents,

Mine coquette

Fumant toutes du bout des dents
La cigarette.

 

LES CIGARIÈRES.

Dans l'air, nous suivons des yeux
La fumée

Qui vers les cieux

Monte, monte parfumée.

Dans l'air nous suivons des yeux

La fumée,

La fumée,

La fumée,

La fumée.

Cela monte doucement

A la tête,

Cela vous met gentiment

L'âme en fête,

Dans l'air nous suivons des yeux
La fumée,

Etc.

Le doux parler des amants

C'est fumée ;

Leurs transports et leurs serments
C'est fumée.

Dans l'air nous suivons des yeux
La fumée,

Etc.

 

LES JEUNES GENS, aux cigarières.

Sans faire les cruelles,

Ecoutez-nous, les belles,

Vous que nous adorons,

Que nous idolâtrons.

 

LES CIGARIÈRES, reprennent en riant.

Le doux parler des amants

C'est fumée ;

Leurs transports et leurs serments
C'est fumée.

Dans l'air nous suivons des yeux
La fumée,

Etc.

 

 

 

la scène V de l'Acte I à l'Opéra-Comique en 1899 avec Jeanne Marié de l'Isle (Carmen) et Léon Beyle (Don José, assis au centre)

 

enregistrement

intégral (1950)

dir. Cluytens

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°05. Habanera

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°06. Scène

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°07. Duo

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

enregistrement

anthol. (1960)

dir. Benzi

 

 

 

Entrée de Carmen et Habanera

distribution

 

 

 

 

enregistrement

anthol. (1961)

dir. Ghiglia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Habanera

distribution

 

 

 

 

divers enregistrements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCÈNE V

LES MÊMES, CARMEN.


LES SOLDATS.

Nous ne voyons pas la Carmencita.

 

LES CIGARIÈRES et LES JEUNES GENS.

La voilà,

La voilà,

Voilà la Carmencita.

(Entre Carmen. Absolument le costume et l'entrée indiqués par Mérimée. Elle a un bouquet de cassie à son corsage et une fleur de cassie dans le coin de la bouche. Troie ou quatre jeunes gens entrent avec Carmen. Ils la suivent, l'entourent, lui parlent. Elle minaude et caquette avec eux. Don José lève la tête. Il regarde Carmen, puis se remet à travailler tranquillement à son épinglette.)

 

LES JEUNES GENS, entrés avec Carmen.

Carmen, sur tes pas, nous nous pressons tous ;

Carmen, sois gentille, au moins réponds-nous

Et dis-nous quel jour tu nous aimeras.

 

CARMEN, les regardant.

Quand je vous aimerai, ma foi, je ne sais pas.

Peut-être jamais, peut-être demain ;

Mais pas aujourd'hui, c'est certain.

 

 

 

"L'amour est un oiseau rebelle" (décors de la création)

 

 

n° 05. Habanera

 

L'amour est un oiseau rebelle

Que nul ne peut apprivoiser,

Et c'est bien en vain qu'on l'appelle

S'il lui convient de refuser.

Rien n'y fait ; menace ou prière,

L'un parle bien, l'autre se tait ;

Et c'est l'autre que je préfère,

Il n'a rien dit, mais il me plaît.

 

L'amour est enfant de Bohême,

Il n'a jamais connu de loi ;

Si tu ne m'aimes pas, je t'aime ;

Si je t'aime, prends garde à toi !...

 

L'oiseau que tu croyais surprendre

Battit de l'aile et s'envola...

L'amour est loin, tu peux l'attendre

Tu ne l'attends plus... il est là...

Tout autour de toi, vite, vite,

Il vient, s'en va, puis il revient...

Tu crois le tenir, il t'évite,

Tu veux l'éviter, il te tient.

 

L'amour est enfant de Bohême,

Il n'a jamais connu de loi ;

Si tu ne m'aimes pas, je t'aime ;

Si je t'aime, prends garde à toi !

 

 

 

"Si tu ne m'aimes pas, je t'aime" (décors de la création)

 

 

n° 06. Scène

 

LES JEUNES GENS.

Carmen, sur tes pas, nous nous pressons tous ;

Carmen, sois gentille, au moins réponds-nous.

(Moment de silence. Les jeunes gens entourent Carmen, celle-ci les regarde l'un après l'autre, sort du cercle qu'ils forment autour d'elle et s'en va droit à don José, qui est toujours occupé de son épinglette.)

 

CARMEN.

Eh ! compère, qu'est-ce que tu fais là ?...

 

DON JOSÉ.

Je fais une chaîne avec du fil de laiton, une chaîne pour attacher mon épinglette.

 

CARMEN, riant.

Ton épinglette, vraiment ! ton épinglette... épinglier de mon âme...

(Elle arrache de son corsage la fleur de cassie et la lance à don José. Il se lève brusquement. La fleur de cassie est tombée à ses pieds. Éclat de rire général ; la cloche de la manufacture sonne une deuxième fois. Sortie des ouvrières et des jeunes gens sur la reprise de : L'amour est enfant de Bohême, Etc. Carmen sort la première en courant et elle entre dans la manufacture. Les jeunes gens sortent à droite et à gauche. — Le lieutenant qui, pendant cette scène, bavardait avec deux ou trois ouvrières, les quitte et rentre dans le poste après que les soldats y sont rentrés. Don José reste seul.)

 

 

SCÈNE VI

 

DON JOSÉ.

Qu'est-ce que cela veut dire, ces façons-là ?... Quelle effronterie !... (En souriant.) Tout ça parce que je ne faisais pas attention à elle !... Alors, suivant l'usage des femmes et des chats qui ne viennent pas quand on les appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas, elle est venue... (Il regarde la fleur de cassie qui est par terre, à ses pieds. Il la ramasse.) Avec quelle adresse elle me l'a lancée, cette fleur... là, juste entre les deux yeux... ça m'a fait l'effet d'une balle qui m'arrivait... (Il respire le parfum de la fleur.) Comme c'est fort !... Certainement s'il y a des sorcières, cette fille-là en est une.

(Entre Micaëla.)

 

 

SCÈNE VII
DON JOSÉ, MICAËLA.

 

MICAËLA.

Monsieur le brigadier ?

 

DON JOSÉ, cachant précipitamment la fleur de cassie.

Quoi ?... Qu'est-ce que c'est ?... Micaëla !... c'est toi...

 

MICAËLA.

C'est moi !...

 

DON JOSÉ.

Et tu viens de là-bas ?...

 

MICAËLA.

Et je viens de là-bas... C'est votre mère qui m'envoie...

 

DON JOSÉ.

Ma mère...

 

(récitatifs chantés ajoutés par Guiraud, à la place du texte parlé ci-dessus)

 

n° 06 bis. Récitatif

 

DON JOSÉ.

Quels regards ! quelle effronterie !

(Il regarde la fleur de cassie par terre, à ses pieds. Il la ramasse.)

Cette fleur-là m'a fait l'effet

D'une balle qui m'arrivait !

(Il respire le parfum de la fleur.)

Le parfum en est fort et la fleur est jolie !

Et la femme...

S'il est vraiment des sorcières,
C'est en une certainement.

(Entre Micaëla.)

 

MICAËLA.

José !

 

DON JOSÉ, cachant précipitamment la fleur de cassie.

Micaëla !

 

MICAËLA.

Me voici !

 

DON JOSÉ.

Quelle joie !

 

MICAËLA.

C'est votre mère qui m'envoie !

 

 

n° 07. Duo

 

DUO.

DON JOSÉ.

            Eh bien ; parle... ma mère ?

 

MICAËLA.

J'apporte de sa part, fidèle messagère,

Cette lettre.

 

DON JOSÉ, regardant la lettre.

            Une lettre.

 

MICAËLA.

                        Et puis un peu d'argent.

(Elle lui remet une petite bourse.)

Pour ajouter à votre traitement,

Et puis...

 

DON JOSÉ.

            Et puis ?

 

MICAËLA.

                        Et puis ?... vraiment je n'ose

Et puis... encore une autre chose

Qui vaut mieux que l'argent et qui, pour un bon fils,

Aura sans doute plus de prix.

 

DON JOSÉ.

C'est autre chose, quelle est-elle ?

Parle donc.

 

MICAËLA.

            Oui, je parlerai ;

Ce que l'on m'a donné, je vous le donnerai.

Votre mère avec moi sortait de la chapelle,

Et c'est alors qu'en m'embrassant,

Tu vas, m'a-t-elle dit, t'en aller à la ville :

La route n'est pas longue, une fois à Séville,

Tu chercheras mon fils, mon José, mon enfant...

Et tu lui diras que sa mère

Songe nuit et jour à l'absent...

Qu'elle regrette et qu'elle espère,

Qu'elle pardonne et qu'elle attend ;

Tout cela, n'est-ce pas ? mignonne,

De ma part tu le lui diras,

Et ce baiser que je te donne

De ma part tu le lui rendras.

 

DON JOSÉ, très ému.

Un baiser de ma mère ?

 

MICAËLA.

Un baiser pour son fils.

José, je vous le rends, comme je l'ai promis.

(Micaëla se hausse un peu sur la pointe des pieds et donne à don José un baiser bien franc, bien maternel. Don José très ému la laisse faire. II la regarde bien dans les yeux. — Un moment de silence.)

 

DON JOSÉ, continuant de regarder Micaëla.

Ma mère, je la vois... je revois mon village.

Souvenirs d'autrefois ! souvenirs du pays !

Vous remplissez mon cœur de force et de courage

O souvenirs chéris,
Souvenirs d'autrefois ! souvenirs du pays !

 

[ DON JOSÉ.

[ Ma mère, je la vois... je revois mon village.

[ Souvenirs d'autrefois ! souvenirs du pays !

[ Vous remplissez mon cœur de force et de courage

[ O souvenirs chéris,
[ Souvenirs d'autrefois ! souvenirs du pays !

[

[ MICAËLA.

[ Sa mère, il la revoit... il revoit son village.

[ Souvenirs d'autrefois ! souvenirs du pays !

[ Vous remplissez son cœur de force et de courage

[ O souvenirs chéris,
[ Souvenirs d'autrefois ! souvenirs du pays !

 

DON JOSÉ, les yeux fixés sur la manufacture.

Qui sait de quel démon j'allais être la proie !

Même de loin, ma mère me défend,

Et ce baiser qu'elle m'envoie

Écarte le péril et sauve son enfant.

 

MICAËLA.

Quel démon, quel péril ? je ne comprends pas bien.

Que veut dire cela ?

 

DON JOSÉ.

            Rien ! rien !

Parlons de toi, la messagère.

Tu vas retourner au pays...

 

MICAËLA.

Ce soir même, et demain je verrai votre mère.

 

DON JOSÉ.

Eh bien ! tu lui diras que José, que son fils...

Que son fils l'aime et la vénère,

Et qu'il se conduit aujourd'hui

En bon sujet, pour que sa mère

Là-bas soit contente de lui.

Tout cela, n'est-ce pas ? mignonne,

De ma part, tu le lui diras ;

Et ce baiser que je te donne,

De ma part tu le lui rendras...

(Il l'embrasse.)

 

MICAËLA.

Oui, je vous le promets... de la part de son fils

José, je le rendrai comme je l'ai promis.

 

[ DON JOSÉ.

[ Ma mère, je la vois... je revois mon village.

[ Souvenirs d'autrefois ! souvenirs du pays !

[ Vous remplissez mon cœur de force et de courage

[ O souvenirs chéris,
[ Souvenirs d'autrefois ! souvenirs du pays !

[

[ MICAËLA.

[ Sa mère, il la revoit... il revoit son village.

[ Souvenirs d'autrefois ! souvenirs du pays !

[ Vous remplissez son cœur de force et de courage

[ O souvenirs chéris,
[ Souvenirs d'autrefois ! souvenirs du pays !

 

DON JOSÉ.

Attends un peu maintenant... je vais lire sa lettre...


MICAËLA.

J'attendrai, monsieur le brigadier, j'attendrai...

 

DON JOSÉ, embrassant la lettre avant de commencer à lire.

Ah ! (Lisant.) « Continue à te bien conduire, mon enfant ! L'on t'a promis de te faire maréchal des logis. peut-être alors pourras-tu quitter le service, te faire donner une petite place et revenir près de moi. Je commence à me faire bien vieille. Tu reviendrais près de moi et tu te marierais, nous n'aurions pas, je pense, grand'peine à te trouver une femme, et je sais bien, quant à moi, celle que je te conseillerais de choisir : c'est tout justement celle qui te porte ma lettre... Il n'y en a pas de plus sage et de plus gentille... »

 

MICAËLA, l'interrompant.

Il vaut mieux que je ne sois pas là !...

 

DON JOSÉ.

Pourquoi donc ?...

 

MICAËLA, troublée.

Je viens de me rappeler que votre mère m'a chargé de quelques petits achats ; je vais m'en occuper tout de suite.

 

DON JOSÉ.

Attends un peu, j'ai fini...

 

MICAËLA.

Vous finirez quand je ne serai plus là...

 

DON JOSÉ.

Mais la réponse ?...

 

MICAËLA.

Je reviendrai la prendre avant mon départ et je la porterait votre mère... Adieu !

 

DON JOSÉ.

Micaëla !

 

MICAËLA.

Non, non... je reviendrai, j'aime mieux cela... je reviendrai, je reviendrai...

(Elle sort.)

 

 

SCÈNE VIII

DON JOSÉ, puis LES OUVRIÈRES, LE LIEUTENANT, SOLDATS.

 

DON JOSÉ, lisant.

« Il n'y en a pas de plus sage, ni de plus gentille... il n'y en a pas surtout qui t'aime davantage... et si tu voulais... » Oui, ma mère, oui, je ferai ce que tu désires... j'épouserai Micaëla, et quant à cette bohémienne, avec ses fleurs qui ensorcellent...

(Au moment où il va arracher les fleurs de sa veste, grande rumeur dans l'intérieur de la manufacture. — Entre le lieutenant suivi des soldats.)

 

LE LIEUTENANT.

Eh bien ! eh bien ! qu'est-ce qui arrive ?...

(Les ouvrières sortent rapidement et en désordre.)

 

(récitatifs chantés ajoutés par Guiraud, à la place du texte parlé ci-dessus)

 

n° 07 bis. Récitatif

 

DON JOSÉ.

Reste-là maintenant, pendant que je lirai.

 

MICAËLA.

Non pas, lisez d'abord, et puis... je reviendrai.

 

DON JOSÉ.

Pourquoi t'en aller ?

 

MICAËLA.

C'est plus sage,

Cela me convient davantage.

Lisez ! puis je reviendrai.

 

DON JOSÉ.

Tu reviendras ?

 

MICAËLA.

Je reviendrai !

(Don José lit la lettre.)

 

DON JOSÉ.

Ne crains rien, ma mère, ton fils t'obéira,

Fera ce que tu lui dis ; j'aime Micaëla,

Je la prendrai pour femme.

Quant à tes fleurs, sorcière infâme !...

 

 

 

 

la scène VIII de l'Acte I à l'Opéra-Comique en 1899

 

enregistrement

intégral (1950)

dir. Cluytens

 

 

 

n°08. Chœur

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°09. Chanson et Mélodrame

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°10. Séguedille et Duo

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°11. Final

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entr'acte

distribution

 

enregistrement

anthol. (1960)

dir. Benzi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Séguedille et Duo

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entr'acte

distribution

 

enregistrement

anthol. (1961)

dir. Ghiglia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Séguedille

distribution

 

 

 

divers enregistrements

 

 

 

 

 

n° 08. Chœur

 

CHŒUR DES CIGARIÈRES.

Au secours ! n'entendez-vous pas ?

Au secours, messieurs les soldats !

 

PREMIER GROUPE DE FEMMES.

C'est la Carmencita.

 

DEUXIÈME GROUPE DE FEMMES.

            Non pas, ce n'est pas elle.

 

PREMIER GROUPE.

C'est elle.

 

DEUXIÈME GROUPE.

            Pas du tout.

 

PREMIER GROUPE.

                        Si fait ! dans la querelle

Elle a porté les premiers coups.

 

TOUTES LES FEMMES, entourant le lieutenant.

Ne les écoutez pas, monsieur, écoutez-nous,

Ecoutez-nous,

Ecoutez-nous.

 

PREMIER GROUPE, elles tirent l'officier de leur côté.

La Manuelita disait

Et répétait à voix haute

Qu'elle achèterait sans faute

Un âne qui lui plaisait.

 

DEUXIÈME GROUPE, même jeu.

Alors la Carmencita

Railleuse à son ordinaire,

Dit : un âne, pourquoi faire ?

Un balai te suffira.

 

PREMIER GROUPE.

Manuelita riposta

Et dit à sa camarade :

Pour certaine promenade

Mon âne te servira.

 

DEUXIÈME GROUPE.

Et ce jour-là tu pourras

A bon droit faire la fière ;

Deux laquais suivront derrière,

T'émouchant à tour de bras.

 

TOUTES LES FEMMES.

Là-dessus toutes les deux

Se sont prises aux cheveux.

 

LE LIEUTENANT.

Au diable tout ce bavardage.

(A don José.)

Prenez, José, deux hommes avec vous

Et voyez là-dedans qui cause ce tapage.

(Don José prend deux hommes avec lui. — Les soldats entrent dans la manufacture. Pendant ce temps les femmes se pressent, se disputent entre elles.)

 

PREMIER GROUPE.

C'est la Carmencita.

 

DEUXIÈME GROUPE.

            Non, non, écoutez-nous

Etc.

 

LE LIEUTENANT, assourdi.

Holà ! holà !

Éloignez-moi toutes ces femmes-là.

 

TOUTES LES FEMMES.

Écoutez-nous ! écoutez-nous !

 

LES SOLDATS, repoussent les femmes et les écartent.

Tout doux ! tout doux !

Éloignez-vous et taisez-vous.

 

LES FEMMES.

Écoutez-nous !

 

LES SOLDATS.

Tout doux.

(Les cigarières glissent entre les mains des soldats qui cherchent à les écarter. — Elles se précipitent sur le lieutenant et reprennent le chœur.)

 

PREMIER GROUPE.

La Manuelita disait,

Etc.

 

DEUXIÈME GROUPE.

Alors la Carmencita,

Etc.

 

LES SOLDATS, en repoussant encore une fois les femmes.
Tout doux ! tout doux !

Éloignez-vous et taisez-vous.

(Les soldats réussissent enfin à repousser les cigarières. Les femmes sont maintenues à distance autour de la place par une haie de dragons. Carmen paraît, sur la porte de la manufacture, amenée par don José et suivie par deux dragons.)

 

 

SCÈNE IX

LES MÊMES, CARMEN.


LE LIEUTENANT.

Voyons, brigadier... Maintenant que nous avons un peu de silence... qu'est-ce que vous avez trouvé là-dedans ?...

 

DON JOSÉ.

J'ai d'abord trouvé trois cents femmes, criant, hurlant, gesticulant, faisant un tapage à ne pas entendre Dieu tonner... D'un côté il y en avait une, les quatre fers en l'air, qui criait : Confession ! confession !... je suis morte... Elle avait sur la figure un X qu'on venait de lui marquer en deux coups de couteau... en face de la blessée j'ai vu...

(Il s'arrête sur un regard de Carmen.)

 

LE LIEUTENANT.

Eh bien ?...

 

DON JOSÉ.

J'ai vu mademoiselle...

 

LE LIEUTENANT.

Mademoiselle Carmencita ?

 

DON JOSÉ.

Oui, mon lieutenant...

 

LE LIEUTENANT.

Et qu'est-ce qu'elle disait, mademoiselle Carmencita ?

 

DON JOSÉ.

Elle ne disait rien, mon lieutenant, elle serrait les dents et roulait des yeux comme un caméléon.

 

CARMEN.

On m'avait provoquée... je n'ai fait que me défendre... Monsieur le brigadier vous le dira... (A José.) N'est-ce pas, monsieur le brigadier ?

 

DON JOSÉ, après, un moment d'hésitation.

Tout ce que j'ai pu comprendre au milieu du bruit, c'est qu'une discussion s'était élevée entre ces deux dames, et qu'à la suite de cette discussion, mademoiselle, avec le couteau dont elle- coupait le bout des cigares, avait commencé à dessiner des croix de saint André sur le visage de sa camarade... (Le lieutenant regarde Carmen ; celle-ci, après un regard à don José et un très léger haussement d'épaules, est redevenu impassible.) Le cas m'a paru clair. J'ai prié mademoiselle de me. suivre... Elle a d'abord fait un mouvement comme pour résister... puis elle s'est résignée... et, m'a suivi, douce comme un mouton !

 

LE LIEUTENANT.

Et la blessure de l'autre femme ?

 

DON JOSÉ.

Très légère, mon lieutenant, deux balafres à fleur de peau.

 

LE LIEUTENANT, à Carmen.

Eh bien ! la belle, vous avez entendu le brigadier ?... (A José.) Je n'ai pas besoin de vous demander si vous avez dit la vérité.

 

DON JOSÉ.

Foi de Navarrais, mon lieutenant !

(Carmen se retourne brusquement et regarde encore une fois José.)

 

LE LIEUTENANT, à Carmen.

Eh bien !... vous avez entendu ?... Avez-vous quelque-chose à répondre ?... parlez, j'attends...

(Carmen, au lieu de répondre, se met à fredonner.)

 

CARMEN, chantant.

Coupe-moi, brûle-moi, je ne te dirai rien,

Je brave tout, le feu, le fer et le ciel même.

 

LE LIEUTENANT.

Ce ne sont pas des chansons que je te demande, c'est une réponse.

 

CARMEN, chantant.

Mon secret je le garde et je le garde bien ;

J'en aime un autre et meurs en disant que je l'aime.

 

LE LIEUTENANT.

Ah ! ah ! nous le prenons sur ce ton-là.. (A José.) Ce qui est sûr, n'est-ce pas, c'est qu'il y eu des coups de couteau, et que c'est elle qui les a donnés...

(En ce moment cinq ou six femmes à droite réussissent à forcer la ligne des factionnaires et se précipitent sur la scène en criant : Oui, oui, c'est elle !... Une de ces femmes se trouve près de Carmen. Celle-ci lève la main et veut se jeter sur la femme. Don José arrête Carmen. Les soldats écartent les femmes, et les repoussent cette fois tout à fait hors de la scène. Quelques sentinelles continuent à rester en vue gardant les abords de la place.)

 

LE LIEUTENANT.

Eh ! eh ! vous avez la main leste décidément. (Aux soldats.) Trouvez-moi une corde.

(Moment de silence pendant lequel Carmen se remet à fredonner de la façon la plus impertinente en regardant l'officier.)

 

UN SOLDAT, apportant une corde.

Voilà, mon lieutenant.

 

LE LIEUTENANT, à don José.

Prenez et attachez-moi ces deux jolies mains. (Carmen, sans faire la moindre résistance, tend en souriant ses deux mains à don José.) C'est dommage vraiment, car elle est gentille... Mais si gentille que vous soyez, vous n'en irez pas moins faire un tour à la prison. Vous pourrez y chanter vos chansons de bohémienne. Le porte-clefs vous dira ce qu'il en pense. (Les mains de Carmen sont liées, on la fait asseoir sur un escabeau devant le corps de garde. Elle reste là immobile, les yeux à terre.) Je vais écrire l'ordre. (A don José.) C'est vous qui la conduirez...

(Il sort.)

 

 

SCÈNE X

CARMEN, DON JOSÉ.

(Un petit moment de silence. — Carmen lève les yeux et regarde don José. Celui-ci se détourne, s'éloigne de quelques pas, puis revient à Carmen qui le regarde toujours.)

 

CARMEN.

Où me conduirez-vous ?...

 

DON JOSÉ.

A la prison, ma pauvre enfant...

 

CARMEN.

Hélas ! que deviendrai-je ? Seigneur officier, ayez pitié de moi... Vous êtes si gentil... (José ne répond pas, s'éloigne et revient, toujours sous le regard de Carmen.) Cette corde, comme vous l'avez serrée, cette corde... J'ai les poignets brisés.

 

DON JOSÉ, s'approchant de Carmen.

Si elle vous blesse, je puis la desserrer... Le lieutenant m'a dit de vous attacher les mains... il ne m'a pas dit...

(Il desserre la corde.)

 

CARMEN, bas.

Laisse-moi m'échapper, je te donnerai un morceau de la bar lachi, une petite pierre qui te fera aimer de toutes les femmes.

 

DON JOSÉ, s'éloignant.

Nous ne sommes pas ici pour dire des balivernes... Il faut aller à la prison. C'est la consigne, et il n'y a pas de remède.           

(Silence.)

 

CARMEN.

Tout à l'heure vous avez dit : foi de Navarrais... vous êtes des Provinces ?...

 

DON JOSÉ.

Je suis d'Elizondo...

 

CARMEN.

Et moi d'Etchalar...

 

DON JOSÉ, s'arrêtant.

D'Etchalar !.. c'est à quatre heures d'Elizondo, Etchalar.

 

CARMEN.

Oui, c'est là que je suis née... J'ai été emmenée par des Bohémiens à Séville. Je travaillais à la manufacture pour gagner de quoi retourner en Navarre, près de ma pauvre mère qui n'a que moi pour soutien... On m'a insultée parce que je ne suis pas de ce pays de filous, de marchands d'oranges pourries, et ces coquines se sont mises contre moi parce que je leur ai dit que tous leurs Jacques de Séville avec leurs couteaux ne feraient pas peur à un gars de chez nous avec son béret bleu et son maquila. Camarade, mon ami, ne ferez-vous rien pour une payse ?

 

DON JOSÉ.

Vous êtes Navarraise, vous ?...

 

CARMEN.

Sans doute.

 

DON JOSÉ.

Allons donc... il n'y a pas un mot de vrai... vos yeux seuls, votre bouche, votre teint... Tout vous dit Bohémienne...

 

CARMEN.

Bohémienne, tu crois ?

 

DON JOSÉ.

J'en suis sûr...

 

CARMEN.

Au fait, je suis bien bonne de me donner la peine de mentir... Oui, je suis Bohémienne, mais tu n'en feras pas moins ce que je te demande... Tu le feras parce que tu m'aimes...

 

DON JOSÉ.

Moi !

 

CARMEN.

Eh ! oui, tu m'aimes... ne me dis pas non, je m'y connais ! tes regards, la façon dont tu me parles. Et cette fleur que tu as gardée. Oh ! tu peux la jeter maintenant... cela n'y fera rien. Elle est restée assez de temps sur ton cœur ; le charme a opéré...

 

DON JOSÉ, avec colère.

Ne me parle plus, tu entends, je te défends de me parler...

 

CARMEN.

C'est très bien, seigneur officier, c'est très bien. Vous me défendez de parler, je ne parlerai plus...

(Elle regarde don José qui recule.)

 

(récitatifs chantés ajoutés par Guiraud, à la place du texte parlé ci-dessus)

 

n° 09. Chanson et Mélodrame

 

DON JOSÉ.

Mon officier, c'était une querelle,

Des injures d'abord, puis à la fin des coups ;

Une femme blessée.

 

ZUNIGA.

Et par qui ?

 

DON JOSÉ.

Mais par elle.

 

ZUNIGA.

Vous entendez ; que nous répondrez-vous ?

(Carmen, au lieu de répondre, se met à fredonner.)

 

CARMEN.

Tra la la la la la la la

Coupe-moi, brûle-moi, je ne te dirai rien ;

Tra la la la la la la la

Je brave tout, le feu, le fer et le ciel même.

 

ZUNIGA.

Fais-nous grâce de tes chansons

Et, puisque l'on t'a dit de répondre, réponds !

 

CARMEN.

Tra la la la la la la la,

Mon secret, je le garde et je le garde bien !

Tra la la la la la la la,

J'en aime un autre, et meurs en disant que je l'aime.

 

ZUNIGA.

Puisque tu le prends sur ce ton,

Tu chanteras ton air aux murs de la prison.

 

CHŒURS.

En prison ! en prison !

(Carmen frappe une femme qui s'approche d'elle.)

 

ZUNIGA, à Carmen.

La peste !

Décidément, vous avez la main leste.

 

CARMEN.

Tra la la la la la la la...

 

ZUNIGA, à Don José.

C'est dommage,

C'est grand dommage,

Car elle est gentille vraiment ;

Mais il faut bien la rendre sage,

Attachez ces deux jolis bras.

 

CARMEN.

Où me conduirez-vous ?...

 

DON JOSÉ.

A la prison, et je n'y puis rien faire.

 

CARMEN.

Vraiment, tu n'y peux rien faire.

 

DON JOSÉ.

Non, rien ! j'obéis à mes chefs.

 

CARMEN.

Eh bien moi, je sais bien qu'en dépit de tes chefs eux-mêmes,

Tu feras tout ce que je veux,

Et cela, parce que tu m'aimes.

 

DON JOSÉ.

Moi, t'aimer !

 

CARMEN.

Oui, José !

La fleur dont je t'ai fait présent,

Tu sais, la fleur de la sorcière.

Tu peux la jeter maintenant,

Le charme opère !

 

DON JOSÉ, avec colère.

Ne me parle plus,

Tu m'entends,

Ne parle plus,

Je le défends !

 

 

n° 10. Séguedille et Duo

 

FINALE.

CARMEN.

Près de la porte de Séville,

Chez mon ami Lillas Pastia,

J'irai danser la séguedille

Et boire du Manzanilla !

Oui, mais toute seule on s'ennuie,

Et les vrais plaisirs sont à deux...

Donc pour me tenir compagnie,

J'emmènerai mon amoureux...

Mon amoureux !... il est au diable...

Je l'ai mis à la porte hier...

Mon pauvre cœur très consolable,

Mon cœur est libre comme l'air...

J'ai des galants à la douzaine,

Mais ils ne sont pas à mon gré ;

Voici la fin de la semaine,

Qui veut m'aimer je l'aimerai.

Qui veut mon âme... elle est à prendre...

Vous arrivez au bon moment,

Je n'ai guère le temps d'attendre,

Car avec mon nouvel amant...

Près de la poste de Séville,

Chez mon ami Lillas Pastia,

J'irai danser la séguedille

Et boire du Manzanilla.

 

DON JOSÉ.

Tais-toi, je t'avais dit de ne pas me parler.

 

CARMEN.

Je ne te parle pas... je chante pour moi-même,

Et je pense... il n'est pas défendu de penser,

Je pense à certain officier,

A certain officier qui m'aime,

Et que l'un de ces jours je pourrais bien aimer...

 

DON JOSÉ.

Carmen !...

 

CARMEN.

Mon officier n'est pas un capitaine,

Pas même un lieutenant, il n'est que brigadier,

Mais c'est assez pour une Bohémienne,

Et je daigne m'en contenter !

 

DON JOSÉ, déliant la corde qui attache les mains de Carmen.

Carmen, je suis comme un homme ivre,

Si je cède, si je me livre,

Ta promesse, tu la tiendras...

Si je t'aime, tu m'aimeras...

 

CARMEN, à peine chanté, murmuré.

Près de la porte de Séville,

Chez mon ami Lillas Pastia,

Nous danserons la séguedille

Et boirons du Manzanilla.

 

DON JOSÉ.

(Parlé.)

Le lieutenant !... Prenez garde.

(Carmen va se replacer sur son escabeau, les mains derrière le dos. — Rentre le lieutenant.)

 

 

n° 11. Final

 

SCÈNE XI

LES MÊMES, LE LIEUTENANT, puis LES OUVRIERS, LES SOLDATS, LES BOURGEOIS.

 

LE LIEUTENANT.

Voici l'ordre, partez et faites bonne garde...

 

CARMEN, bas à José.

Sur le pont je te pousserai

Aussi fort que je pourrai...

Laisse-toi renverser... le reste me regarde !

(Elle se place entre les deux dragons. José à côté d'elle. Les femmes et les bourgeois pendant ce temps sont rentrés en scène toujours maintenus à distance par les dragons... Carmen traverse la scène de gauche à droite allant vers le pont...)

L'amour est enfant de Bohême,

Il n'a jamais connu de loi ;

Si tu ne m'aimes pas, je t'aime,

Si je t'aime, prends garde à toi.

(En arrivant à l'entrée du pont à droite, Carmen pousse José qui se laisse renverser. Confusion, désordre. Carmen s'enfuit. Arrivée au milieu du pont, elle s'arrête un instant, jette sa corde à la volée par-dessus le parapet du pont, et se sauve pendant que sur la scène, avec de grands éclats de rire, les cigarières entourent le lieutenant.)

 

Entr'acte

 

 

 

 

 

 

décor de l'acte II, esquisse d'Emile Bertin (1878-1957) pour une reprise

 

 

enregistrement

intégral (1950)

dir. Cluytens

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°12. Chanson bohême

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°13. Chœur

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°14. Couplets

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n°15. Quintette

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°16. Chanson

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°17. Duo

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

n°18. Final

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Couplets

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quintette

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Air de la Fleur

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Chanson bohême

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Air du Toréador

distribution

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Air de la Fleur

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Couplets du Toréador

Roger Bourdin (Escamillo), Chœurs et Orch. de l'Opéra-Comique dir. Gustave Cloëz

Odéon 171.013, mat. XXP 6454-2, enr. vers 1927

 

Version originale (édition de 1875)

[les textes parlés sont en rouge]

 

 

décor de l'acte II lors de la création

 

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

La taverne de Lillas Pastia. — Tables à droite et à gauche.

 

 

n° 12. Chanson bohême

 

SCÈNE PREMIÈRE

CARMEN, LE LIEUTENANT [ZUNIGA], MORALÈS, OFFICIERS et BOHÉMIENNES.

(Carmen, Mercédès, Frasquita, le lieutenant Zuniga, Moralès et un lieutenant. C'est la fin d'un dîner. La table est en désordre. Les officiers et les Bohémiennes fument des cigarettes. Deux Bohémiens raclent de la guitare dans un coin de la taverne et deux Bohémiennes, au milieu de la scène, dansent. — Carmen est assise regardant danser les Bohémiens, le lieutenant lui parle bas, mais elle ne fait aucune attention à lui. Elle se lève tout à coup et se met à chanter.)


CARMEN.

I

Les tringles des sistres tintaient

Avec un éclat métallique,

Et sur cette étrange musique

Les zingarellas se levaient,

Tambours de basque allaient leur train,

Et les guitares forcenées

Grinçaient sous des mains obstinées,

Même chanson, même refrain,

La la la la la la.

(Sur ce refrain, les Bohémiennes dansent. Mercédès et Frasquita reprennent avec Carmen le : La la la la la la.)

II

Les anneaux de cuivre et d'argent

Reluisaient sur les peaux bistrées ;

D'orange ou de rouge zébrées

Les étoffes flottaient au vent ;

La danse au chant se mariait,

D'abord indécise et timide,

Plus vive ensuite et plus rapide,

Cela montait, montait, montait !...

La la la la la la.

 

MERCÉDÈS et FRASQUITA.

La la la la la la.

 

CARMEN.

III

Les Bohémiens à tour de bras,

De leurs instruments faisaient rage,

Et cet éblouissant tapage,

Ensorcelait les zingaras !

Sous le rythme de la chanson,

Ardentes, folles, enfiévrées,

Elles se laissaient, enivrées,

Emporter par le tourbillon !

La la la la la la.

 

CARMEN, MERCÉDÈS et FRASQUITA.

La la la la la la.

(Mouvement de danse très rapide, très violent. Carmen elle-même danse et vient, avec les dernières notes de l'orchestre, tomber haletante sur un banc de la taverne. Après la danse, Lillas Pastia se met à tourner autour des officiers d'un air embarrassé.)

 

 

 

"Les tringles des sistres tintaient" (décors de la création)

 

 

LE LIEUTENANT.

Vous avez quelque chose à nous dire, maître Lillas Pastia ?

 

PASTIA.

Mon Dieu, messieurs...

 

MORALÈS.

Parle, voyons...

 

PASTIA.

Il commence à se faire tard... et je suis, plus que personne, obligé d'observer les règlements. Monsieur le corrégidor étant assez mal disposé à mon égard... je ne sais pas pourquoi il est mal disposé...

 

LE LIEUTENANT.

Je le sais très bien, moi. C'est pare que ton auberge est le rendez-vous ordinaire de tous les contrebandiers de la province.

 

PASTIA.

Que ce soit pour cette raison ou pour une autre, je suis obligé de prendre garde... or, je vous le répète, il commence à se faire tard.

 

MORALÈS.

Cela veut dire que tu nous mets à la porte !...

 

PASTIA.

Oh ! non, messieurs les officiers... oh ! non... je vous fais seulement observer que mon auberge devrait être fermée depuis dix minutes...

 

LE LIEUTENANT.

Dieu sait ce qui s'y passe dans ton auberge, une fois qu'elle est fermée...

 

PASTIA.

Oh ! mon lieutenant...

 

LE LIEUTENANT.

Enfin, nous avons encore, avant l'appel, le temps d'aller passer une heure au théâtre... vous y viendrez avec nous, n'est-ce pas, les belles ?

(Pastia fait signe aux Bohémiennes de refuser.)

 

FRASQUITA.

Non, messieurs les officiers, non, nous restons ici, nous.

 

LE LIEUTENANT.

Comment, vous ne viendrez pas...

 

MERCÉDÈS.

C'est impossible...

 

MORALÈS.

Mercédès !...

 

MERCÉDÈS.

Je regrette...

 

MORALÈS.

Frasquita !

 

FRASQUITA.

Je suis désolée...

 

LE LIEUTENANT.

Mais toi, Carmen, je suis bien sûr que tu ne refuseras pas...

 

CARMEN.

C'est ce qui vous trompe, mon lieutenant... je refuse et encore plus nettement qu'elles deux, si c'est possible...

(Pendant que le lieutenant parle à Carmen, Andrès et les deux autres lieutenants essayent de fléchir Frasquita et Mercédès.)

 

LE LIEUTENANT.

Tu m'en veux ?

 

CARMEN,

Pourquoi vous en voudrais-je ?

 

LE LIEUTENANT.

Parce qu'il y a un mois, j'ai eu la cruauté de t'envoyer à la prison...

 

CARMEN, comme si elle ne se rappelait pas.

A la prison ?

 

LE LIEUTENANT.

J'étais de service, je ne pouvais pas faire autrement.


CARMEN, même jeu.

A la prison.., je ne me souviens pas d'être allée à la prison...

 

LE LIEUTENANT

Je sais pardieu bien que tu n'y es pas allée... le brigadier qui était chargé de te conduire ayant jugé à propos de te laisser échapper... et de se faire dégrader et emprisonner pour cela...

 

CARMEN, sérieuse.

Dégrader et emprisonner ?...

 

LE LIEUTENANT

Mon Dieu oui... on n'a pas voulu admettre qu'une aussi petite main ait été assez forte pour renverser un homme...

 

CARMEN.

Oh !

 

LE LIEUTENANT.

Cela n'a pas paru naturel...

 

CARMEN.

Et ce pauvre garçon est redevenu simple soldat ?...


LE LIEUTENANT.

Oui... et il a passé un mois en prison...

 

CARMEN.

Mais il en est sorti ?

 

LE LIEUTENANT.

Depuis hier seulement !

 

CARMEN, faisant claquer ses castagnettes.

Tout est bien, puisqu'il en est sorti, tout est bien.


LE LIEUTENANT.

A la bonne heure, tu te consoles vite...

 

CARMEN, à part.

Et j'ai raison... (Haut.) Si vous m'en croyez, vous ferez comme moi, vous voulez nous emmener, nous ne voulons pas vous suivre... vous vous consolerez...

 

MORALÈS.

Il faudra bien.

(La scène est interrompue par un chœur chanté dans la coulisse.)

 

(récitatifs chantés ajoutés par Guiraud, à la place du texte parlé ci-dessus)

 

n° 12 bis. Récitatif

 

FRASQUITA.

Messieurs, Pastia me dit...

 

ZUNIGA.

Que nous veut-il encor, maître Pastia ?

 

FRASQUITA.

Il dit que le corrégidor veut que l'on ferme l'auberge.

 

ZUNIGA.

Eh bien ! nous partirons.

Vous viendrez avec nous.

(Pastia fait signe aux Bohémiennes de refuser.)

 

FRASQUITA.

Non pas ! nous, nous restons.

 

ZUNIGA.

Et toi, Carmen ? tu ne viens pas ?

Ecoute !

Deux mots dits tout bas :

Tu m'en veux.

 

CARMEN.

Vous en vouloir ! pourquoi ?

 

ZUNIGA.

Ce soldat l'autre jour emprisonné pour toi...

 

CARMEN.

Qu'a-t-on fait de ce malheureux ?

 

ZUNIGA.

Maintenant, il est libre !

 

CARMEN.

Il est libre ! tant mieux...

Bonsoir, messieurs nos amoureux !

 

FRASQUITA, MERCÉDÈS et CARMEN.

Bonsoir, messieurs nos amoureux !

 

 

 

 

la scène I de l'acte II lors de la création (gravure du 13 mars 1875)

 

 

n° 13. Chœur

 

CHŒUR.

Vivat ! vivat le torero !

Vivat ! vivat Escamillo !

Jamais homme intrépide

N'a, par un coup plus beau,

D'une main plus rapide,

Terrassé le taureau !

Vivat ! vivat le torero !

Vivat ! vivat Escamillo !...

 

LE LIEUTENANT.

Qu'est-ce que c'est que ça ?

 

MERCÉDÈS.

Une promenade aux flambeaux...

 

MORALÈS.

Et qui promène-t-on ?

 

FRASQUITA.

Je le reconnais... c'est Escamillo... un torero qui s'est fait remarquer aux dernières courses de Grenade et qui promet d'égaler la gloire de Montes et de Pepo Illo....

 

MORALÈS.

Pardieu, il faut le faire venir.., nous boirons en son honneur !

 

LE LIEUTENANT.

C'est cela, je vais l'inviter. (Il va à la fenêtre.) Monsieur le torero... voulez-vous nous faire l'amitié de monter ici ? vous y trouverez des gens qui aiment fort tous ceux qui, comme vous, ont de l'adresse et du courage... (Quittant la fenêtre.) Il vient...

 

PASTIA, suppliant.

Messieurs les officiers, je vous avais dit...

 

LE LIEUTENANT.

Ayez la bonté de nous laisser tranquille, maître Lillas Pastia, et faites-nous apporter de quoi boire...

 

REPRISE DU CHŒUR.

Vivat ! vivat le torero !

Vivat ! vivat Escamillo !

(Paraît Escamillo.)

 

 

 

"Votre toast, je peux vous le rendre" (décors de la création)

 

 

SCÈNE II

LES MÊMES, ESCAMILLO.


LE LIEUTENANT.

Ces dames et nous, vous remercions d'avoir accepté notre invitation ; nous n'avons pas voulu vous laisser passer sais boire avec vous au grand art de la tauromachie.

 

ESCAMILLO.

Messieurs les officiers, je vous remercie.

 

n° 14. Couplets

 

I

Votre toast... je peux vous le rendre,

Señors, car avec les soldats

Les toreros peuvent s'entendre,

Pour plaisir ils ont les combats.

Le cirque est plein, c'est jour de fête,

Le cirque est plein du haut en bas.

Les spectateurs perdent la tête

S'interpellent à grands fracas ;

Apostrophes, cris et tapage

Poussés jusques à la fureur,

Car c'est la fête du courage,

C'est la fête des gens de cœur.

Toréador, en garde,

Et songe en combattant

Qu'un œil noir te regarde

Et que l'amour t'attend.

 

TOUT LE MONDE.

Toréador, en garde,

Etc.

(Entre les deux couplets, Carmen remplit le verre d'Escamillo.)

 

ESCAMILLO.

II

Tout d'un coup l'on a fait silence ;

Plus de cris ! que se passe-t-il ?

C'est l'instant, le taureau s'élance

En bondissant hors du toril...

Il entre, il frappe, un cheval roule

En entraînant un picador.

Bravo, toro !... hurle la foule,

Le taureau va, vient, frappe encor...

En secouant ses banderilles...

Il court, le cirque est plein de sang ;

On se sauve, on franchit les grilles ;

Allons... c'est ton tour maintenant.

Toréador, en garde,

Et songe en combattant

Qu'un œil noir te regarde

Et que l'amour t'attend.

 

TOUT LE MONDE.

Toréador, en garde,

Etc.

(On boit, on échange des poignées de main avec le toréador.)

 

PASTIA.

Messieurs les officiers, je vous en prie.

 

LE LIEUTENANT.

C'est bien, c'est bien, nous partons.

(Les officiers commencent à se préparer à partir. — Escamillo se trouve près de Carmen.)

 

ESCAMILLO.

Dis-moi ton nom, et la première fois que je frapperai le taureau, ce sera ton nom que je prononcerai.

 

CARMEN.

Je m'appelle la Carmencita.

 

ESCAMILLO.

La Carmencita ?

 

CARMEN.

Carmen, la Carmencita, comme tu voudras.

 

ESCAMILLO.

Eh bien ! Carmen ou la Carmencita, si je m'avisais de t'aimer et d'être aimé de toi, qu'est-ce que tu me répondrais ?

 

CARMEN.

Je répondrais que tu peux m'aimer tout à ton aise, mais que quant à être aimé de moi pour le moment, il n'y faut pas songer !

 

ESCAMILLO.

Ah !

 

CARMEN.

C'est comme ça.

 

ESCAMILLO.

J'attendrai alors et je me contenterai d'espérer...


CARMEN.

Il n'est pas défendu d'attendre et il est toujours agréable d'espérer.

 

MORALÈS, à Frasquita et à Mercédès.

Vous ne venez pas décidément ?

 

MERCÉDÈS et FRASQUITA, sur un nouveau signe de Pastia.

Mais non, mais non...

 

MORALÈS, au lieutenant.

Mauvaise campagne, lieutenant.

 

LE LIEUTENANT.

Bah ! la bataille n'est pas encore perdue... (Bas, à Car­men.) Écoute-moi, Carmen, puisque tu ne veux pas venir avec nous, c'est moi qui dans une heure reviendrai ici...

 

CARMEN.

Ici...?

 

LE LIEUTENANT.

Oui, dans une heure... après l'appel.

 

CARMEN.

Je ne vous conseille pas de revenir...

 

LE LIEUTENANT, riant.

Je reviendrai tout de même. (Haut.) Nous partons avec vous, torero, et nous nous joindrons au cortège qui vous accompagne.

 

ESCAMILLO.

C'est un grand honneur pour moi, je tâcherai de ne pas m'en montrer indigne lorsque je combattrai sous vos yeux.

 

(récitatifs chantés ajoutés par Guiraud, à la place du texte parlé ci-dessus)

 

n° 14 bis. Récitatif

 

ESCAMILLO.

La belle, un mot : comment t'appelle-t-on ?
Dans mon premier danger, je veux dire ton nom.

 

CARMEN.

Carmen ! Carmencita !

Cela revient au même.

 

ESCAMILLO.

Si l'on te disait que l'on t'aime...

 

CARMEN.

Je répondrais qu'il ne faut pas m'aimer.

 

ESCAMILLO.

Cette réponse n'est pas tendre,

Je me contenterai d'espérer et d'attendre.

 

CARMEN.

Il est permis d'attendre, il est doux d'espérer.

 

ZUNIGA.

Puisque tu ne viens pas, Carmen, je reviendrai.

 

CARMEN.

Et vous aurez grand tort !

 

ZUNIGA, riant.

Bah ! je me risquerai.

 

 

REPRISE DE L'AIR.

Toréador, en garde,

Et songe en combattant,

Etc.

(Tout le monde sort, excepté Carmen, Frasquita, Mercédés et Lillas Pastia.)

 

n° 14 ter. Sortie d'Escamillo

 

 

SCÈNE III

CARMEN, FRASQUITA, MERCÉDÈS, PASTIA.


FRASQUITA, à Pastia.

Pourquoi étais-tu si pressé de les faire partir et pourquoi nous as-tu fait signe de ne pas les suivre ?

 

PASTIA.

Le Dancaïre et le Remendado viennent d'arriver... ils ont à vous parler de vos affaires, des affaires d'Égypte.

 

CARMEN.

Le Dancaïre et le Remendado ?...

 

PASTIA, ouvrant une porte et appelant du geste.

Oui, les voici... tenez...

(Entrent le Dancaïre et le Remendado. — Pastia ferme les portes, met les volets, etc.)

 

 

SCÈNE IV

CARMEN, FRASQUITA, MERCÉDÈS, LE DANCAÏRE, LE REMENDADO.


FRASQUITA.

Eh bien, les nouvelles ?

 

LE DANCAÏRE.

Pas trop mauvaises, les nouvelles ; nous arrivons de Gibraltar...

 

LE REMENDADO.

Joli ville, Gibraltar !... on y voit des Anglais, beaucoup d'Anglais, de jolis hommes les Anglais ; un peu froids, mais distingués.

 

LE DANCAÏRE.

Remendado !...

 

LE REMENDADO.

Patron.

 

LE DANCAÏRE, mettant la main sur son couteau.

Vous comprenez ?

 

LE REMENDADO.

Parfaitement, patron...

 

LE DANCAÏRE.

Taisez-vous, alors. Nous arrivons de Gibraltar, nous avons arrangé, avec un patron de navire, l'embarquement de marchandises anglaises. Nous irons les attendre près de la côte, nous en cacherons une partie dans la montagne et nous ferons passer le reste. Tous nos camarades ont été prévenus... ils sont ici, cachés, mais c'est de vous trois surtout que nous avons besoin... vous allez partir avec nous...

 

CARMEN, riant.

Pourquoi faire ? pour vous aider à porter des ballots ?...


LE REMENDADO.

Oh ! non... faire porter des ballots à des dames... ça ne serait pas distingué.

 

LE DANCAÏRE, menaçant.

Remendado ?

 

LE REMENDADO.

Oui, patron.

 

LE DANCAÏRE.

Nous ne vous ferons pas porter de ballots, mais nous avons besoin de vous pour autre chose.

 

(récitatifs chantés ajoutés par Guiraud, à la place du texte parlé ci-dessus)

 

n° 14 quater. Récitatif

 

FRASQUITA.

Eh bien vite, quelles nouvelles ?

 

LE DANCAÏRE.

Pas trop mauvaises, les nouvelles,

Et nous pouvons encor faire quelques beaux coups,

Mais nous avons besoin de vous...

 

FRASQUITA, MERCÉDÈS et CARMEN.

Besoin de nous ?

 

LE DANCAÏRE.

Oui, nous avons besoin de vous.

 

 

n° 15. Quintette

 

QUINTETTE.

LE DANCAÏRE.

Nous avons en tête une affaire.

 

MERCÉDÈS.

Est-elle bonne, dites-nous ?

 

LE REMENDADO.

Elle est admirable, ma chère ;

Mais nous avons besoin de vous.

 

CARMEN, MERCÉDÈS et FRASQUITA.

De nous ?

 

LE DANCAÏRE et LE REMENDADO.

De vous.

Car nous l'avouons humblement,

Et très respectueusement,

En matière de tromperie,

De duperie,

De volerie,

Il est toujours bon, sur ma foi,

D'avoir les femmes avec soi,

Et sans elles,

Mes toutes belles,

On ne fait jamais rien

De bien.

 

CARMEN, MERCÉDÈS et FRASQUITA.

Quoi ! sans nous jamais rien,

De bien ?

 

LE DANCAÏRE et LE REMENDADO.

N'êtes-vous pas de cet avis ?

 

CARMEN, MERCÉDÈS et FRASQUITA.

Si fait, je suis

De cet avis.

 

TOUS LES CINQ.

En matière de tromperie,

De duperie,

De volerie,

Il est toujours bon, sur ma foi,

D'avoir les femmes avec soi,

Et sans elles,

Les toutes belles,

On ne fait jamais rien

De bien.

 

LE DANCAÏRE.

C'est dit alors, vous partirez.

 

MERCÉDÈS et FRASQUITA.

Quand vous voudrez.

 

LE REMENDADO.

Mais tout de suite.

 

CARMEN.

            Ah ! permettez ;

(A Mercédès et à Frasquita.)

S'il vous plaît de partir, partez,

Mais je ne suis pas du voyage ;

Je ne pars pas... je ne pars pas.

 

LE DANCAÏRE.

Carmen, mon amour, tu viendras,

Et tu n'auras pas le courage

De nous laisser dans l'embarras.

 

CARMEN.

Je ne pars pas, je ne pars pas.

 

LE REMENDADO.

Mais au moins la raison, Carmen, tu la diras ?

 

CARMEN.

Je la dirai certainement ;

La raison, c'est qu'en ce moment
Je suis amoureuse.

 

LE DANCAÏRE et LE REMENDADO, stupéfaits.

Qu'a-t-elle dit ?

 

FRASQUITA.

Elle dit qu'elle est amoureuse.

 

LE DANCAÏRE et LE REMENDADO.

Amoureuse !

 

MERCÉDÈS et FRASQUITA.

Amoureuse !

 

LE DANCAÏRE et LE REMENDADO.

Voyons, Carmen, sois sérieuse.

 

CARMEN.

Amoureuse à perdre l'esprit.

 

LE DANCAÏRE et LE REMENDADO.

Certes, la chose nous étonne,

Mais ce n'est pas le premier jour

Où vous aurez su, ma mignonne,

Faire marcher de front le devoir et l'amour.

 

CARMEN.

Mes amis, je serais fort aise

De pouvoir vous suivre ce soir

Mais cette foi, ne vous déplaise,
Il faudra que l'amour passe avant le devoir.

 

LE DANCAÏRE.

Ce n'est pas là ton dernier mot ?

 

CARMEN.

Pardonnez-moi.

 

LE REMENDADO.

            Carmen, il faut

Que tu te laisses attendrir.

 

MERCÉDÈS, FRASQUITA, LE DANCAÏRE et LE REMENDADO.

Il faut venir, Carmen, il faut venir.

Pour notre affaire,

C'est nécessaire,

Car entre nous,

 

MERCÉDÈS et FRASQUITA.

Car entre nous...

 

CARMEN.

Quant à cela, je l'admets avec vous.

 

REPRISE GÉNÉRALE.

En matière de tromperie,

De duperie,

De volerie,

Etc.

 

LE DANCAÏRE.

En voilà assez ; je t'ai dit qu'il fallait venir, et tu viendras... je suis le chef...

 

CARMEN.

Comment dis-tu ça ?

 

LE DANCAÏRE.

Je te dis que je suis le chef...

 

CARMEN.

Et tu crois que je t'obéirai ?...

 

LE DANCAÏRE, furieux.

Carmen !...

 

CARMEN, très calme.

Eh bien !...

 

LE REMENDADO, se jetant entre le Dancaïre et Carmen.

Je vous en prie... des personnes si distinguées...

 

LE DANCAÏRE, envoyant un coup de pied que le Remendado évite.

Attrape ça, toi...

 

LE REMENDADO, se redressant.

Patron...

 

LE DANCAÏRE.

Qu'est-ce que c'est ?

 

LE REMENDADO.

Rien, patron !

 

LE DANCAÏRE.

Amoureuse... ce n'est pas une raison, cela.

 

LE REMENDADO.

Le fait est que ce n'en est pas une... moi aussi je suis amoureux et ça ne m'empêche pas de me rendre utile.

 

CARMEN.

Partez sans moi... j'irai vous rejoindre demain... mais pour ce soir je reste...

 

FRASQUITA.

Je ne t'ai jamais vue comme cela ; qui attends-tu donc ?...

 

CARMEN.

Un pauvre diable de soldat qui m'a rendu service....

 

MERCÉDÈS.

Ce soldat qui était en prison ?

 

CARMEN.

Oui...

 

FRASQUITA.

Et à qui, il y a quinze jours, le geôlier a remis de ta part un pain dans lequel il y avait une pièce d'or et une lime ?...

 

CARMEN, remontant vers la fenêtre.

Oui.

 

LE DANCAÏRE.

Il s'en est servi de cette lime ?...

 

CARMEN, remontant vers la fenêtre.

Non.

 

LE DANCAÏRE.

Tu vois bien ! ton soldat aura eu peur d'être puni plus rudement qu'il ne l'avait été ; ce soir encore il aura peur... tu auras beau entr'ouvrir les volets et regarder s'il vient, je parierais qu'il ne viendra pas.

 

CARMEN.