la Basoche

 

final de l'acte I, dessin de Paul Destez

 

 

Opéra-comique en trois actes, livret d'Albert CARRÉ, musique d'André MESSAGER.

 

 

   partition

 

 

Création à l'Opéra-Comique (salle du Châtelet) le 30 mai 1890 ; décors d’Amable, Gardy et Lavastre, costumes de Bianchini, mise en scène de Paravey.

 

 

 

personnages

emplois

Opéra-Comique

29 mai 1890

(création)

Opéra-Comique

20 décembre 1890

(50e)

Opéra-Comique

16 novembre 1900

(64e)

Opéra-Comique

01 mars 1902

(100e)

Opéra-Comique

20 décembre 1919

(121e)

Marie d'Angleterre, femme de Louis XII soprano Mmes Lise LANDOUZY Mmes Mathilde AUGUEZ Mmes Catherine BAUX Mmes Cécile EYREAMS Mmes Antoinette RÉVILLE
Colette, femme de Clément Marot soprano MOLÉ-TRUFFIER MOLÉ-TRUFFIER Marthe RIOTON Jeanne TIPHAINE Edmée FAVART
1re Jeune Fille   Jeanne LECLERC LYDEN ARGENS ARGENS Jeanne CALAS
2e Jeune Fille   NAZEM DOMINGUE SONELLY GARCIA Andrée FAMIN
un Page       L. MULLER DUTRANOIS Maud MART
Clément Marot, élève de la Basoche, 19 ans ténor ou baryton MM. Gabriel-Valentin SOULACROIX MM. Gabriel-Valentin SOULACROIX MM. Jean PÉRIER MM. Jean PÉRIER MM. André BAUGÉ
le Duc de Longueville, 60 ans baryton Lucien FUGÈRE Lucien FUGÈRE Lucien FUGÈRE Lucien FUGÈRE Lucien FUGÈRE

Jehan L'Éveillé, élève de la Basoche, 20 ans

ténor

Ernest CARBONNE

Ernest CARBONNE

Ernest CARBONNE

Ernest CARBONNE

Victor PUJOL
Maître Guillot, hôtelier du Plat-d'Étain trial BARNOLT BARNOLT François-Antoine GRIVOT Louis MESMAECKER Louis MESMAECKER
Roland, clerc basse César BERNAERT César BERNAERT Léon ROTHIER Léon ROTHIER Georges BOURGEOIS
Louis XII, roi de France baryton Louis Alfred MARIS Louis Alfred MARIS Emile JACQUIN Emile JACQUIN Louis AZÉMA
le Chancelier de la Basoche   Eugène THIERRY Eugène THIERRY Gustave HUBERDEAU Gustave HUBERDEAU Raymond GILLES
l'Ecuyer du Roi   Etienne TROY Etienne TROY André ALLARD André ALLARD Jean REYMOND
le Grand-Prévôt   LONATI LONATI DELAHAYE DELAHAYE ÉLOI
le Veilleur de nuit   LONATI LONATI Elie IMBERT Elie IMBERT Jean Adrien WINKOPP
Chef d'orchestre   Jules DANBÉ Jules DANBÉ André MESSAGER André MESSAGER André MESSAGER

 

Clercs, Béjaunes, Dignitaires de la Basoche, Seigneurs et Dames de la Cour, Sergents de la Prévôté, Jeunes filles, Peuple.

 

 

 

 

Lucien Fugère (le Duc de Longueville) lors de la création

 

 

 

 

Marthe Rioton (Colette) lors de la reprise de 1900 à l'Opéra-Comique

 

 

 

personnages

Opéra-Comique

11 mai 1929

(181e)

Opéra-Comique

16 novembre 1929

(188e)

Opéra-Comique

08 février 1940

(199e)

Monnaie de Bruxelles

04 décembre 1890

(1re)

Monnaie de Bruxelles

25 février 1905

 

Gaîté-Lyrique

29 mai 1908

(1re)

Marie d'Angleterre Mmes Antoinette RÉVILLE Mmes Antoinette RÉVILLE Mmes Lillie GRANDVAL Mmes Marguerite CARRÈRE Mmes Catherine BAUX Mmes Jeanne GUIONIE
Colette Yvonne BROTHIER Yvonne BROTHIER Jane ROLLAND NARDI Cécile EYREAMS MATHIEU-LUTZ
1re Jeune Fille Adélaïde VACCHINO Andrée VAVON Germaine CHELLET   Lydia COLBRANT  
2e Jeune Fille Andrée BERNADET Andrée BERNADET Marinette FENOYER   Adrienne TOURIANE  
Jeunes Filles     Lily DANIÈRE, Lucienne BAGARD, Marguerite LEGOUHY, Christine LIANY      
un Page Maud MART Maud MART Dominique ARNAUD      
Clément Marot MM. André BAUGÉ MM. André BAUGÉ MM. Roger BOURDIN MM. Eugène BADIALI MM. Alexis BOYER MM. Fernand FRANCELL
le Duc de Longueville Lucien FUGÈRE Lucien FUGÈRE Louis MUSY CHAPPUIS Hippolyte BELHOMME Lucien FUGÈRE

Jehan L'Éveillé

Victor PUJOL

Victor PUJOL

René HÉRENT

ISOUARD

Ernest FORGEUR

DE POUMAYRAC
Maître Guillot Louis MESMAECKER Louis MESMAECKER Alban DERROJA FROMENT Victor CAISSO MESMAECKER
Roland Pierre DUPRÉ Pierre DUPRÉ POUJOLS CHALLET Charles DANLÉE HUBERDEAU
Louis XII Louis AZÉMA Louis AZÉMA Jules BALDOUS BÉNARD Édouard COTREUIL Louis AZÉMA
le Chancelier de la Basoche Raymond GILLES Raymond GILLES Louis DUFONT   Arthur FRANÇOIS MELGATI
l'Ecuyer du Roi Emile ROUSSEAU Paul PAYEN Paul PAYEN   Eugène LUBET  
le Grand-Prévôt ÉLOI ÉLOI Henry BUCK      
le Veilleur de nuit Emile ROUSSEAU Paul PAYEN Paul PAYEN      
un Officier   BRUN Raymond GILLES      
Jacquet     BONNORON      
Chef d'orchestre Gustave CLOËZ Gustave CLOËZ Albert WOLFF   André MESSAGER Auguste AMALOU

 

 

Reprise à l’Opéra-Comique le 19 décembre 1931.

 

208 représentations à l’Opéra-Comique au 31.12.1950, dont 145 entre le 01.01.1900 et le 31.12.1950.

 

 

Première à la Monnaie de Bruxelles le 04 décembre 1890. Reprise le 27 octobre 1939.

 

Première à Genève le 25 février 1891.

 

Cet ouvrage est entré au répertoire de la Gaîté-Lyrique le 29 mai 1908.

 

 

 

 

Résumé.

L'action se passe à Paris en octobre 1514.

« La Basoche » était la corporation des clercs du Palais, reconnue en 1302 par Philippe le Bel. Elle n'avait non seulement les privilèges de choisir son roi, mais en possédait encore un grand nombre, entre autres celui de frapper son argent. Les basochiens donnaient annuellement de grandes fêtes, qui leur ont laissé une mémoire joyeuse. Henri III supprima le titre de roi de la « Basoche ». — L'action est fondée sur l'hypothèse que le cortège et l'élection du roi de la Basoche tombent le même jour où la princesse Marie d'Angleterre (1496 1533), sœur du roi Henri VIII, fait son entrée à Paris au titre de jeune épouse de Louis XII (1462 – 1515), roi de France.

 

ACTE I. Devant l'hôtellerie du « Plat-d'Etain ». — La Basoche, corporation des clercs du Parlement, fête comme chaque année l'élection de son roi. Cette fois, l'élu est le poète Clément Marot (1496 – 1544), qui, sans sou ni maille, a brigué cette éphémère royauté à cause des avantages pécuniaires qu'elle peut lui rapporter. Le règlement de la Basoche exige que le roi soit célibataire, sous peine de déchéance ! Or Clément est marié à une jeune paysanne, Colette, qu'il cache aux environs de Paris. Celle-ci, inquiète de l'absence prolongée de son mari, s'en vient le relancer avant la fête. Tout va se découvrir, Clément va perdre son titre de roi, mais ses amis lui recommandent de se taire, dans l'intérêt de son mari. Elle obéit sans comprendre et se fait engager comme servante par maître Guillot, l'aubergiste du Plat-d'Etain.

Sur ces entrefaites arrive le vieux duc de Longueville, revenant d'Angleterre, où il vient d'épouser par procuration, pour le compte du roi de France, Louis XII, la jeune princesse Marie, sœur d'Henri VIII. Le duc est accompagné de la nouvelle reine, espiègle et curieuse, qui a absolument voulu voir Paris avant d'être présentée à son royal époux ; et les hasards de la promenade amènent le couple au Plat-d'Etain, où la jeune femme décide de passer la nuit. Elle y rencontre Clément Marot, que la foule acclame aux cris de « Vive le roi ! » La jeune princesse le prend pour le roi de France, son époux, se promenant dans sa bonne ville de Paris, auquel elle ne doit être officiellement présentée que le lendemain.

 

ACTE II. La grande salle du « Plat-d'Etain ». — Colette, devenue servante au Plat-d'Etain, croit aussi, dans sa simplicité, que Clément est le roi de France et que par suite, elle-même doit être la reine. Elle a surpris les doux regards de la jeune princesse Marie pour Clément et une légère rivalité s'élève entre les deux femmes. Clément vient au cours de la soirée rassurer Colette, sans toutefois lui dire toute la vérité. La princesse Marie l'aperçoit et, toujours persuadée que Clément n'est autre que le roi de France, venu incognito au devant d'elle, l'invite à sa table. Le tête à tête devient tendre, mais est interrompu à propos par l'arrivée du duc de Longueville d'abord, puis des clercs de la Basoche. Le vieux duc parvient à grande peine à s'éloigner avec la princesse. Les clercs en cortège emmènent Clément à travers Paris, tandis que le roi Louis XII, informé de la présence de sa jeune épouse au Plat-d'Etain, l'envoie quérir par un de ses écuyers. C'est Colette qui se trouve là, et, qui se croyant être la reine, ne fait aucune difficulté pour suivre ce dernier à la Cour.

 

ACTE III. A l'Hôtel des Tournelles, la résidence royale. — On présente Colette à Louis XII alors qu'elle s'attendait à retrouver Clément. Le roi s'étonne de ce que la jeune femme prétend très bien connaître son mari et croit déjà à une trahison du duc de Longueville, ce qui crée une situation très amusante. Celui-ci, ignorant tout ce qui vient de se passer, arrive bientôt après, pour présenter au roi la véritable reine. Le roi, courroucé, lui annonce qu'il l'a déjà vue et qu'il la répudie ! Stupeur du duc, qui transmet à la princesse Marie cette nouvelle imprévue ! Ils se perdent en conjectures quand paraît Colette, dans le même costume que la vraie reine. Les deux jeunes femmes revendiquent chacune leur titre ; la situation menace de s'aggraver, lorsque l'arrivée de la Basoche, Clément en tête, venue pour saluer le roi Louis, permet à tout le monde d'avoir l'explication du quiproquo. Le roi Louis pardonne ; personne ne sera pendu ; mais, Clément abdiquant sa royauté d'un jour, partira en province, tandis que la reine Marie montera sur le trône de France, non sans un regard de regret pour le beau poète.

 

 

 

 

 

La Basoche, de M. Albert Carré, mise en musique par M. André Messager, est un conte galant agréable dont il ne faut pas trop scruter les profondeurs : la convention doit l’emporter ici sur la vraisemblance, que la convention soit plaisante et variée, c’est tout ce qu’il faut, et tel est le cas.

 

Il s’agit de Clément Marot, le poète aimable, aimable homme aussi et joyeux compagnon. Il s’est marié, ce poète, dans un moment d’entraînement, avec une simple fille des champs, Colette, qu’il a promptement laissée au logis, pour venir à Paris, où on nous le montre postulant le titre fragile de roi de la Basoche.

 

La Basoche, coopération sévèrement organisée, bien que peu sévère en ses actes, ne doit compter que des célibataires parmi ses membres. Elle a un roi, un chancelier, un huissier, des sergents. Le roi, ce sera Clément Marot, qui continue à se donner comme célibataire. Or, voici que Colette, se morfondant au domicile conjugal, vient à Paris, dans l’espoir bien légitime d’y rechercher son mari. Elle tombe, comme de juste, à l’auberge du Plat-d’Étain où les clercs de la Basoche tiennent leurs grandes assises. Clément Marot, tout entier à ses ambitieux projets, feint de ne pas la reconnaître. Bon cela, devant les clercs ses sujets, mais en particulier il lui donne rendez-vous, pour la nuit prochaine, dans l’auberge même.

 

D’autre part, la folle princesse Marie d’Angleterre est arrivée, le jour même, à Paris, en compagnie du vieux duc de Longueville, lequel l’a épousée par procuration du roi Louis XII, son maître. Avant de faire son entrée solennelle, dans sa bonne ville, la princesse a décidé qu’elle y passerait une journée incognito.

 

La providence du théâtre l’amène devant l’hôtellerie du Plat-d’Etain au moment précis où le populaire et les écoliers y acclament Clément Marot, élu roi de la Basoche. Aux cris de : Vive le roi ! à la vue du beau jeune homme coiffé du chaperon fleurdelisé, elle se croit en présence du vrai roi de France et entreprend de le séduire, en tout bien tout honneur, puisqu’elle est sa femme devant Dieu, de par le mandat du duc de Longueville.

 

Elle le fait donc inviter par ce dernier à venir souper avec elle au Plat-d’Étain. C’est au roi de France naturellement que l’invitation est transmise. Quand Clément Marot pénètre dans l’auberge pour y retrouver Colette, il se voit en présence de Marie d’Angleterre. De là une série de quiproquos dans le détail desquels je n’entrerai pas, et d’où il résulte que Colette elle-même qui, il faut le croire, ne s’est guère souciée des origines de son mari, finit par le prendre réellement pour le roi de France. Si bien que lorsque le bon Louis XII, auquel le duc de Longueville a porté l’invitation de la princesse Marie, envoie une escorte demander la reine, Colette répond de bonne foi et tranquillement : « C’est moi ! ».

 

On l’emmène au Louvre où, présentée au véritable souverain, elle se refuse absolument à le reconnaître pour son mari. Autre série de quiproquos, dont la reconnaissance de la vraie reine et la révélation de la véritable situation du roi de la Basoche font le dénouement prévu. Clément Marot renonce, pour les beaux yeux de Colette, à sa royauté basochienne et retourne aux champs où il sera libre d’aimer sa femme tout à son aise.

 

M. André Messager, un des meilleurs élèves de M. Camille Saint-Saëns, a commencé par donner, dans les concerts, diverses pièces instrumentales ; puis il a abordé le théâtre et fait représenter sur quelques scènes de genre des opérettes ou des œuvres fantaisistes, telles que Isoline. A l’Opéra, on a eu de lui le ballet des Deux Pigeons. A le juger sur ces productions, il m’était apparu, je dois le confesser, comme un triste, tout au moins un sentimental mal à l’aise dans le genre léger.

 

La Basoche est venue très heureusement modifier cette impression. Il n’éclate pas, là, certes, d’un large rire, mais il a de la finesse, de la délicatesse et de l’esprit. Une pointe d’archaïsme relève quelques-unes de ses inspirations personnelles. Bref, sans entrer dans plus de détails, sa partition est d’une agréable rencontre, d’une pittoresque allure et, çà et là, d’un très grand charme juvénile.

 

Son succès va engager assurément l’Opéra-Comique à se tourner un peu du côté de la comédie musicale, délaissée depuis quelque temps.

 

La Basoche est fort bien interprétée par MM. Soulacroix et Fugère, par Mmes Molé-Truffier et Landouzy, pour les quatre principaux rôles. Les décors sont très pittoresques.

 

(Louis Gallet, la Nouvelle Revue, 15 juin 1890)

 

 

 

 

 

Le 30 mai 1890, Albert Carré, actuellement directeur de l'Opéra-Comique et M. André Messager, chef d'orchestre à ce même théâtre, faisaient représenter, place du Châtelet, la Basoche, dont le succès fut si éclatant que l'on put croire à la rénovation du genre « éminemment national », sous une forme plus affinée, plus châtiée aussi, avec les éléments introduits par l'art moderne, dans les compositions musicales même les plus légères. Faut-il s'en prendre à certaines obscurités du libretto, cependant si aimable et si pavé de bonnes intentions à l'égard du musicien, ou bien plutôt dénoncer la mauvaise habitude qu'avait le directeur d'alors — feu Léon Carvalho — de donner ses nouveautés en fin de saison, toujours est-il que la Basoche ne réalisa qu'imparfaitement les espérances fondées sur elle. Au bout d'une soixantaine de représentations, elle disparut de l'affiche pour n'y plus — hélas ! — reparaître, et les inspirations de M. Messager allèrent rejoindre tant de partitions qui avaient précédemment mis son nom en vedette.

Aussi, comme l'on comprend que MM. Carré et Messager aient voulu en appeler au public, seul juge en dernier ressort des œuvres dramatiques et musicales. Il fallut l'autorisation de la toute puissante société des Auteurs et Compositeurs, on l'obtint sans peine, était-il possible de la refuser ? Et Clément Marot nous dictait, hier au soir, ses plus jolies chansons pendant que le tumultueuse basoche emplissait de ses fracas la nouvelle salle Favart.

Je rappelais tout à l'heure certaines obscurités du livret où la future reine de France, Marie d'Angleterre, s'égarait à prendre Marot pour Louis XII, pendant que le duc de Longueville la croyait éprise de lui. Ces trop libres allures à l'égard de personnages historiques ne furent pas sans effaroucher quelque peu l'habituelle clientèle de l'Opéra-Comique, indulgente pour les crocs en jambe à histoire… à la condition qu'ils restent discrets et protocolaires. Cette fois la fantaisie s'en donnait à cœur joie et le bourgeois qui, par snobisme, a l'air de la priser, au fond du cœur la méprise sincèrement, se refusant à la comprendre ou plutôt à l'admettre, ce qui est tout un.

Le succès très franc, décisif et unanime remporté hier soir par la Basoche me conduit à signaler les principales pages de la partition. Au premier acte : la première chanson de Marot : « Je suis aimé de la plus belle » ; la Villanelle : « Quand tu connaîtras Colette » ; l'épigramme : « Tu as tout seul, Jan-Jan, vignes et prés », sans accompagnement et d'une saveur si archaïque. Les couplets de l'Eveillé : « Dans ce grand Paris », l'un des meilleurs morceaux de l'ouvrage.

Au second acte, après le brillant chœur de fête, il faut louer sans réserve la pastourelle de Colette ; mais, pour mon goût, c'est au troisième acte que se trouvent les deux meilleures pages de cet opéra-comique ; j'entends : les couplets de Clément Marot « A ton amour j'ai préféré cette chimère », et l’air bouffe du duc de Longueville « Elle m'aime », interprété avec tant de largeur comique et tout à la fois de suffisance naïve par l'excellent chanteur M. Fugère, dont la carrière si pleine de succès n'en connût jamais un plus personnel, plus indiscutable.

Maintenant, comme la critique ne doit jamais perdre ses droits, le musicien d’Isoline (encore une œuvre que nous voudrions bien réentendre) me permettra de lui reprocher certaines facilités mélodiques, particulièrement dans les duos et les ensembles, plus bruyantes qu'originales et qui surchargent fâcheusement une partition très touffue où s'épanouissent tant et tant de jolies choses.

Dans la première distribution nous trouvions Mmes Landouzy et Molé-Truffier, MM. Soulacroix, Fugère et Carbonne. Cette fois, Mlle Catherine Baux, premier prix de chant et d'opéra-comique des derniers concours du Conservatoire, a charmé le public par son étonnante agilité de voix. Mlle Rioton, vocaliste non moins habile que chanteuse intelligente, a prêté au rôle de Colette toutes les grâces et les gentillesses de sa personne. M. Périer, qui remplace M. Soulacroix, n'a pas la voix chaude et vibrante du créateur, mais il chante avec ce goût que procure un bonne méthode. A plus de dix années M. Carbonne retrouve son succès de l'Eveillé, et M. Jacquin, doué d'une belle voix qui se fera valoir prochainement, donne une belle prestance au roi Louis XII.

L'exécution actuelle n'est pas, on le voit, inférieure à celle de 1890, les bravos nourris, répétés, chaleureux qui ont accueilli la Basoche hier au soir, sont la garantie certaine d'un succès durable où les deux auteurs trouveront leur compte et aussi le théâtre que M. Albert Carré dirige avec tant d'habileté, aidé de son collaborateur M. Messager. Toue deux doivent être félicités de leurs incessants efforts pour assurer à l'Opéra-Comique son glorieux renom : ils sont tous deux de ceux qui animent et soutiennent avec une fière probité artistique les plus nobles aspirations.

(Dom Blasius [Auguste Foureau], l’Intransigeant, 18 novembre 1900)

 

 

 

 

 

Le livret, fourmillant d'invraisemblances, mettait en scène d'une façon assez burlesque, sinon ridicule, le roi de France Louis XII, son épouse Marie d'Angleterre, sœur de Henri VIII, et le gentil poète Clément Marot, qu'il faisait un peu plus sot que nature ; ce livret versait assez volontiers du côté de l'opérette, mais en somme il était gai, vif, mouvementé, et ces qualités, aujourd'hui si rares, le firent bien accueillir du public ; on a si bien chassé la gaieté de l'Opéra-Comique, depuis quelques années ! Pour ce qui est de la musique, elle aussi était vive, alerte, et d'une humeur agréable. On lui aurait bien souhaité un peu plus d'originalité, une mélodie non plus abondante et plus facile, mais plus fraîche et plus personnelle ; telle qu'elle était cependant, on la reçut aussi favorablement, parce qu'en somme livret et musique cadraient de leur mieux, que l'ensemble était agréable, et que les spectateurs de l'Opéra-Comique retrouvaient enfin dans cet ouvrage le genre aimable qui pendant plus d'un siècle a fait la fortune de ce théâtre et qu'il semble que les intéressés eux-mêmes s'efforcent de détruire obstinément et maladroitement, en dépit du goût et des désirs formels du public.

(Félix Clément, Dictionnaire des opéras, supplément d’Arthur Pougin, 1903)

 

 

 

 

 

L’action se passe sous Louis XII, le père du peuple, au moment où il vient d'épouser par procuration Marie d'Angleterre. On sait que la « Basoche » était une cour de justice privilégiée et autonome. Elle élisait pour un an un chef qualifié de roi.

Sur une place publique, devant l'auberge du Plat d'Etain, la Basoche prélude à l'élection de son nouveau roi. Deux candidats se disputent les suffrages : un clerc, nommé Roland, et un poète, venu du Midi de la France, Clément Marot. L'élection du poète paraît assurée. Mais le règlement exige que les candidats soient célibataires. Clément Marot a décidé de cacher son mariage et laissé sa femme Colette à Chevreuse.

Colette qui n'a pas vu son mari depuis quinze jours s'est mise en route pour le rejoindre. Devant l'auberge du Plat d'Etain, elle se trouve face à face avec Clément, qui feint de ne pas la reconnaître, tout en lui faisant comprendre qu'elle ne doit pas le contredire. Les partisans de Roland, concurrent de Marot, soupçonnent la vérité et se proposent de confondre le poète. Un ami dit à Colette que son mari viendra la voir à l'auberge, le soir même, et lui expliquera la situation. Colette, qui n'a pas d'argent, se fait engager comme servante par maître Guillot, aubergiste du Plat d'Etain.

Marie d'Angleterre, avant de faire son entrée solennelle dans Paris, a voulu se donner une heure de liberté pour parcourir la capitale, en la compagnie du vieux duc de Longueville, l'ambassadeur de Louis XII, qui l'a épousée par procuration. Marie souhaite une rencontre romanesque avec le roi qu'elle imagine jeune et beau, d'après les dires de Longueville. Et, tout à coup, parmi les éclats de fanfares et les cris « vive le roi ! », apparaît Clément Marot, à cheval et couronné, le manteau royal des basochiens sur les épaules. La reine Marie l'aperçoit de la fenêtre et, le prenant pour le vrai roi, elle s'éprend passionnément du poète.

 

Au second acte, Clément Marot est venu donner à sa femme Colette les explications promises. Mais c'est Marie d'Angleterre qu'il rencontre et qui l'invite à souper. Colette, jalouse, mais presque résignée est obligée de les servir ! Elle croit, elle aussi, que Clément est le vrai roi et s'explique ainsi les allées et venues mystérieuses de son mari. Mais la reine invite le poète à l'accompagner à sa chambre. Sous un prétexte, Colette fait évader Clément. Et les partisans de Roland, venus pour surprendre Clément Marot avec sa femme, se trouvent en présence de Marie et du duc de Longueville qui la réclame comme son épouse. Aussitôt après leur départ, un écuyer arrive pour chercher la princesse de la part de Louis XII. Colette qui, de bonne foi, se prend pour la reine, se présente et c'est elle qui, à la place de Marie, va retrouver le roi au palais des Tournelles.

 

Au dernier acte, Colette raconte au roi ses mésaventures et Louis XII, furieux, croit avoir été trompé par le vieux duc de Longueville. Le roi annonce au courtisan qu'il répudie la princesse et la lui laisse pour compte, puisque celle-ci adore son compagnon de route ! Le vieux seigneur s'imagine qu'il est aimé et se retourne, galant, vers la reine. Mais celle-ci lui rit au nez.

Enfin, les situations se dénouent. Marie d'Angleterre revient à son royal époux. Et Clément Marot, plutôt que de rester séparé plus longtemps de Colette, abdique la royauté basochienne. Son ambition n'est plus que d'écrire des poèmes et d'être aimé de la tendre Colette.

(programme de l’Opéra-Comique, 1929)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Catalogue des morceaux

 

  Prélude    

Acte I — Une place publique à Paris

01 Introduction : Chœur, Chanson et Scène C'est aujourd'hui que la Basoche L'Eveillé, Clément, Roland, le Chancelier, Chœurs
02 Villanelle Quand tu connaîtras Colette Clément
03 Chœur, Air, Chanson, Quatuor et Ensemble Midi ! Colette, Jeunes Filles, L'Eveillé, Clément, Roland, Chœurs
04 Couplets Dans ce grand Paris L'Eveillé
05 Air Mon escorte ? Mes gens ? Marie
05 Duo (version 1900) Vous reposer ? Marie, le Duc
06 Couplets Trop lourd est le poids du veuvage le Duc
07 Final Vive le Roi ! Marie, Colette, L'Eveillé, Guillot, Clément, Roland, Chœurs

Acte II — La grande salle de l'Hostellerie du Plat-d'Etain

08 Introduction : Chœur et Pastourelle A vous, à vous, belles maîtresses Colette, Guillot, Roland, le Veilleur de nuit, Chœurs
09 Chœur et Duo Fêtons cette journée Marie, Colette, Chœurs
10 Duo Ah ! Colette, c'est toi ? Colette, Clément
11 Trio A table, auprès de moi Marie, Colette, Clément
12 Couplets Eh ! que ne parliez-vous ? le Duc
13 Final Il faut agir adroitement Marie, Colette, L'Eveillé, Guillot, Clément, Roland, Chœurs

Acte III — Une salle à l'hôtel des Tournelles

  Entr'acte : Passe-pied    
14 Introduction : Chœur Jour de liesse et de réjouissance le Roi, l'Ecuyer, un Page, Chœurs
15 Couplets En l'honneur de notre hyménée Colette
16 Air Elle m'aime ! Elle m'aime ! O cœur féminin ! le Duc
17 Romance et Trio Jamais ! j'aurais dû le comprendre Marie, Colette, le Duc
18 Couplets A ton amour simple et sincère Clément
19 Final Arrêtez ! Marie, Colette, le Roi, Clément, le Duc, Chœurs

 

 

 

LIVRET

 

 

 

 

l'Acte I lors de la création : le cortège du roi de la Basoche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    

 

"Oui de rimes, je fais moisson... Je suis aymé"

extrait de l'acte I de la Basoche de Messager

Roger Bourdin (Clément Marot) et Orchestre dir. Gustave Cloëz

Odéon 188.844, mat. KI 4765-1, enr. en 1931

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Villanelle

Gabriel-Valentin Soulacroix (Clément, créateur) et Piano

Pathé cylindre 292, enr. vers 1902

 

 

 

Villanelle

David Devriès (Clément) et Piano

Pathé saphir 90 tours n° 46, enr. en 1904/1905

 

 

 

Villanelle

Miguel Villabella (Clément) et Grand Orchestre dir. Gustave Cloëz

Odéon 188.702, mat. KI 2852, enr. le 31 décembre 1929

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Couplets "Trop lourd est le poids"

Lucien Fugère (le Duc, créateur) et Orchestre dir. Elie Cohen

Columbia D 13045, mat. L 1023-1, enr. le 14 avril 1928

 

Version originale (édition de juillet 1890)

 

 

ACTE PREMIER

 

 

Une place publique de Paris en 1514, non loin du Grand-Châtelet. A droite l'hostellerie du Plat-d'Étain avec les armes de la Basoche sur son enseigne : Trois écritoires au champ d'azur, timbre, casque et morion, deux anges pour supports et ces mots : « GUILLOT, RÔTISSEUR DE LA BASOCHE. » A gauche, une fontaine flanquée de bornes.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

CLERCS et BÉJAUNES, LE CHANCELIER, ROLAND, puis CLÉMENT MAROT et LÉVEILLÉ, puis LE GRAND-PRÉVÔT et sa suite, GU1LLOT et JACQUET.

(Les clercs arrivent gaiement en scène.)

 

Introduction

 

LES CLERCS

C'est aujourd'hui que la Basoche

De son nouveau Roi fait le choix ;

Ce roi doit être sans reproche,

Erudit et brave à la fois.

Pendant tout un an la couronne

Sur sa tète resplendira,

Et, jusques au prochain automne,

Salut, honneur on lui rendra.

 

LE CHANCELIER

Que chaque postulant s'approche

Et nous fasse valoir ses droits.

 

LES CLERCS

C'est aujourd'hui que la Basoche

De son nouveau roi fait le choix.

 

LE CHANCELIER, un papier à la main.

Deux candidats sont en présence,

Tous les deux remplis d'éloquence

Et de talent.

L'un est Marot, l'autre est Roland.

 

LES CLERCS

Cà, que chacun expose

Et défende sa cause.

 

LE CHANCELIER

A toi Roland !

 

TOUS

A toi Roland ! (Clément paraît au bras de Léveillé.)
 

ROLAND, montant sur une des bornes de la fontaine.

Je suis le plus savant et, pour me faire élire,
Ce titre doit suffire,

Car je connais, j'en fais serment,

Le droit français et l'allemand,

Le droit barbare

Et, chose rare,

Le droit romain,

Prétorien,

Régalien,

Athénien,

Draconien... (Murmures.)

 

LÉVEILLÉ, l'imitant.

Egyptien,

Béotien,

En voilà bien

Jusqu'à demain !

(On rit, brouhaha. Les partisans de Roland crient : Silence ! à l'eau l'interrupteur ! Les autres : Au gibet le pédant ! Le chancelier les fait taire.)

 

ROLAND, dédaigneux.

Sans m'attarder à la réplique,

Je m'en vais, des droits féodaux

Vous réciter...

 

LÉVEILLÉ

Tendons le dos !

 

ROLAND.

Les noms, par ordre alphabétique :

Droit d'abeille et d'abénevis,

D'arban, d'arsin et d'agatis... (Explosion de murmures.)
 

LÉVEILLÉ, lui jetant son bonnet à la tête.

Que le bon Dieu te patafiole

Avec les droits féodaux. (Clément éclate de rire.)

 

ROLAND, s'en prenant à Clément.

Oyez ce faiseur de rondeaux

Poète de la gaudriole.

 

LES PARTISANS DE CLÉMENT

Sus au pédant !

 

LES PARTISANS DE ROLAND

A bas Clément !

(Grand bruit, les partisans des deux candidats s'invectivent. Le chancelier cherche à les séparer. Les uns crient à Roland de continuer son discours ; les autres crient : « Non, non, il nous ennuie. »)

 

LE CHANCELIER

Respect au règlement.

 

TOUS

A toi Clément !

 

ROLAND

Soit ! Je renonce à la parole.

(Il descend, d'un air digne, de sa borne. Grand soupir de soulagement poussé par les clercs. Les amis de Roland l'entourent et le félicitent.)

 

CLÉMENT

Oui, de rimes je fais moisson

Et veux en guise de harangue,

Vous dire ici ma dernière chanson. (Roland ricane.)

 

LE CHANCELIER, à Roland.

Toi, cependant, surveille un peu ta langue.

 

CLÉMENT

 

Chanson (1)

 

(1) Chansons de Clément Marot. Livre II, chanson X (Ed. Lemerre, 1873).

 

Je suis aymé de la plus belle,

Qui soit vivant' dessoubz les cieulx ;

Encontre tous faulx envieux,

Je la soustiendray estre telle.

 

Si Cupido, doulx et rebelle,

N'avoit un bandeau sur les yeulx

Et voyait son air gracieux,

Je crois qu'amoureux seroit d'elle.

 

Vénus la déesse immortelle

Tu as faict mon cueur bien heureux ;

De l'avoir faict estre amoureux

D'une si gente pastourelle.

 

Je suis aymé de la plus belle,

Oui soit vivant' dessoubz les cieulx !

(On applaudit. On hue Roland.)

 

LE CHANCELIER

Dans une heure, au Chatelet,

Pour le vote tout sera prêt. (Il sort avec les autres dignitaires.)

 

LES CLERCS

Dans une heure, au Châtelet,
Camarades,

On verra

Qui, du savant, l’emportera ;

Ou bien, du rimeur de ballades.

 

LES UNS

Vive Roland ! A bas Marot !

 

LES AUTRES

A bas Roland ! Vive Marot !

(Ils se menacent. Une sonnerie de trompe les arrête. Les sergents de la Prévôté paraissent poussant devant eux le peuple qui crie : « Noël ! Noël ! » Ils séparent les clercs.)

 

LES SERGENTS DE LA PRÉVÔTÉ

Suspendez votre discorde,

Amis, ou gare à la corde.

Place à messire le Prévôt !

(Le Grand-Prévôt paraît escorté de sonneurs de troupe et d'archers.)
 

LE PEUPLE, accourant de toutes parts.

Place à messire le Prévôt !

(Maître Guillot et Jacquet son garçon paraissent sur le seuil du Plat-d'Étain. Sonnerie de trompe.)

 

LE GRAND-PRÉVÔT, déroulant une grande pancarte.

« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et du royaume de Naples, à tous présents et à venir, salut. (On se découvre.) Voulant donner à nos amés et féaux sujets une reine bonne et digne de notre peuple et assurer longue paix aux deux royaumes de France et d'Angleterre, faisons savoir que nous avons choisi comme épouse, noble demoiselle Marie, sœur de très haut et très puissant seigneur Henry, notre cousin, roi d'Angleterre. (Sonnerie de trompe.) Faisons savoir aussi que notre chère dame la reine fera son entrée dans Paris demain à l'heure de midi et voulons que ce soient pour tous, en ce jour, fêtes et réjouissances en l'honneur de cet heureux événement, car telle est notre volonté et bon plaisir.

Signé : LOUIS. » (Il sort avec sa suite.)

 

LE PEUPLE, sortant derrière les archers.

Noël !

 

GUILLOT

            En attendant l'heure de la bataille,

Si l'on vidait une futaille

En l'honneur de Roland, en l'honneur de Marot ?

 

LES CLERCS

Bien dit, maître Guillot !

 

LES UNS

Vive Roland !

 

LES AUTRES

Vive Marot !

 

REPRISE DU CHŒUR

C'est aujourd'hui que la Basoche

De son nouveau Roi fait le choix,

Ce roi doit être sans reproche,

Erudit et brave à la fois.

Pendant tout un an la couronne

Sur sa tête resplendira,

Et, jusques au prochain automne,

Salut, honneur on lui rendra.

(Ils entrent tous au Plat-d’Etain, excepté Clément, Léveillé et Guillot.)

 

 

SCÈNE II

CLÉMENT MAROT, LÉVEILLÉ, MAÎTRE GUILLOT


LÉVEILLÉ

Eh bien, maître Guillot, voilà de belles fêtes qui se préparent, élection annuelle et promenade du roi de la Basoche, entrée d'une jeune reine dans Paris. (Montrant l'hôtellerie.) Je gage que vous ne céderez pas une des chambres sous lesquelles défileront tous ces riches cortèges, à moins d'un écu d'or.

 

GUILLOT, se frottant les mains.

Vous l'avez dit, maître Léveillé... (Avec un soupir.) Mais cela va faire bien de l'ouvrage aussi, et je n'ai pour m'aider que mon petit garçon Jacquet. Ah ! c'est aujourd'hui que je regrette ma pauvre défunte, si alerte, si vive et qui s'est tuée au travail.

 

LÉVEILLÉ

Remariez-vous.

 

GUILLOT

Epouser une fillette de seize ans quand on en a cinquante bien sonnés ? Que nenni ! Permis au roi Louis XII (Il se découvre.) que Dieu conserve, de faire semblable bê... folie, et encore.

 

LÉVEILLÉ

Prenez une servante...

 

GUILLOT

Une servante ? J'y songeais... (D'un air gourmand.) Une jeune servante, solide... et pas trop laide.

 

LÉVEILLÉ, riant.

Ah ! ah !... Je vois que malgré vos cinquante ans bien sonnés...

(Guillot se met à rire. On l'appelle à l'intérieur de l’hôtellerie en cognant sur les tables et en criant : Maître Guillot ! Maître Guillot !)

 

GUILLOT

Mais on m'appelle. Vous m'excuserez, maître Léveillé (Il entre vivement au Plat-d’Étain.) On y va !

 

 

SCÈNE III
CLÉMENT MAROT, LEVEILLÉ

 

LÉVEILLÉ, à Clément Marot qui pendant la scène précédente est resté assis sur l'une des bornes de la fontaine, écrivant sur ses tablettes.

Que griffonnes-tu là ? Des vers ?... (Riant.) Ou ton discours du trône ?

 

CLÉMENT

Tu l'as dit.

 

LÉVEILLÉ, le saluant.

Salut à Clément Marot, roi de la Basoche et prince de la sottise ! Peste ! Je ne te savais pas si ambitieux. Qu'est-ce qui peut te séduire si fort dans ce rôle de monarque pour rire ? Est-ce de porter dans nos cérémonies un manteau royal et une couronne pareille à celle du roi de France ? D'avoir une garde d'honneur sans cesse pendue à tes chausses ou d'être réveillé toutes les nuits par des aubades ?

 

CLÉMENT

Hélas ! non, ce n'est point la vanité qui me guide.

 

LÉVEILLÉ

Qu’est-ce donc ?

 

CLÉMENT, tristement.

Le besoin.

 

LÉVEILLÉ

Comment ?

 

CLÉMENT

Tu oublies un des privilèges attachés au titre que j'ambitionne.

 

LÉVEILLÉ

Celui ?

 

CLÉMENT

De frapper monnaie.

 

LÉVEILLÉ, avec mépris.

Peuh ! monnaie de Basoche, une monnaie en plomb !

 

CLÉMENT

Ayant cours auprès des fournisseurs du Parlement, auprès du barbier, du papetier (Montrant l'enseigne de Guillot avec un soupir.), du rôtisseur.

 

LÉVEILLÉ

En es-tu là ?

 

CLÉMENT, frappant sur son gousset.

J'en suis là...

 

LÉVEILLÉ

Où donc passe tout l'argent que tu gagnes à recopier les grimoires de ton procureur ? Le jeu ?

 

CLÉMENT

Fi !

 

LÉVEILLÉ

Une maîtresse ?

 

CLÉMENT

Mon cher Léveillé (Après avoir regardé autour de lui avec précaution.), je me suis marié...

 

LÉVEILLÉ, bas.

Toi ?... Avec la gente pastourelle dont parle ta chanson ?

 

CLÉMENT

Oui. Elle a nom Colette, et habite au bourg de Chevreuse avec sa mère, une brave paysanne, dont je suis aujourd'hui l'unique soutien.

 

LÉVEILLÉ

Tu t'es marié, toi ?... un clerc de la Basoche ?

 

CLÉMENT

Mon Dieu oui...

 

LÉVEILLÉ

Mais, malheureux, tu as donc oublié que, pour faire partie de notre corporation, il faut être célibataire... célibataire... entends-tu ?.. sous peine de radiation... c'est inscrit en toutes lettres à l'article premier de nos statuts, et messieurs les clercs du Parlement ne plaisantent pas sur cet article-là !..

 

CLÉMENT

Aucun danger. Colette ne quitte jamais Chevreuse, elle ne connaît ni ma profession, ni ma demeure, et je me prive momentanément du plaisir de l'aller voir, pour ne pas éveiller les soupçons.

 

LÉVEILLÉ

Mais où l'as-tu connue ?... Comment l'idée t'est-elle venue de l'épouser ?...

 

CLÉMENT

J'étais parti, un matin, à travers la campagne, à la poursuite d'une rime rebelle, et je me trouvais assez loin de Paris déjà, sur les terres de la baronnie de Chevreuse, quand je la rencontrai, et qu'un seul de ses regards embrasa tout mon être.

 

LÉVEILLÉ

Parlez-moi des poètes pour aller vivement en besogne...

 

CLÉMENT

 

Villanelle

 

Quand tu connaîtras Colette,

Ami, tu m'auras compris.

C'est sa grâce mignonnette,

Ses yeux, sa voix de fauvette,

Son sourire qui m'ont pris.

Ne t'en montre pas surpris.

Quand tu connaîtras Colette,

Ami, tu m'auras compris.

Sa candeur, son air honnête,

Achevèrent ma conquête ;

Mon parti fut bientôt pris,

Je la voulais à tout prix !

Quand tu connaîtras Colette,

Ami, tu m'auras compris.

Ce n'est pas d'une coquette,

A qui l'on conte fleurette,

D'une dame de Paris,

Que mon cœur se sent épris.

Quand tu connaîtras Colette,

Ami tu m'auras compris.

 

GUILLOT, paraissant sur le seuil.

Maître Clément Marot, vos amis vous demandent.

 

CLÉMENT

Et que veulent-ils de moi ?

 

GUILLOT

Une chanson.

 

LÉVEILLÉ

Il faut leur obéir. Te voilà leur esclave. C'est ta royauté qui commence.

(Il l'entraîne dans l'hôtellerie. Guillot sort derrière eux. Midi sonne à différents clochers de la ville.)

 

 

SCÈNE IV

JEUNES FILLES, puis COLETTE.

(Les jeunes filles arrivent de tous côtés portant des cruches sur leurs épaule, et se dirigent vers la fontaine.)

 

CHŒUR

Midi (bis),

C'est l'heure qui nous ramène

Chaque jour à la fontaine,

De notre bras arrondi,

Tenant la cruche qui penche,
Et notre poing sur la hanche.
Midi (bis),

C'est l'heure qui nous ramène

Chaque jour à la fontaine.

(Elles se mettent à puiser de l'eau, tout en jasant.)

 

PREMIÈRE JEUNE FILLE

Vous avez entendu ? Notre roi se marie.

 

DEUXIÈME JEUNE FILLE

La reine, paraît-il, en grâces est fleurie.

 

PREMIÈRE JEUNE FILLE

Aux portes de Paris, son cortège arrêté,

Attend le bon plaisir d'un maître redouté.

 

DEUXIÈME JEUNE FILLE

Qui n'est pas trop pressé de voir son épousée !

 

PREMIÈRE JEUNE FILLE

Son ardeur, par le temps, se doit être apaisée.

(Elles rient. Colette paraît en costume de paysanne et semble chercher quelqu'un.)

 

DEUXIÈME JEUNE FILLE

Mais quel est ce tendron qui, de loin, nous regarde ?

 

PREMIÈRE JEUNE FILLE

Elle n'est pas d'ici.

 

DEUXIÈME JEUNE FILLE

C'est une campagnarde.

 

TOUTES, l'appelant.

Holà, fillette, holà !... Qui donc demandez-vous ?...

 

COLETTE, avec une révérence.

Maître Clément Marot, c’est monsieur mon époux...

Le connaissez-vous point ?

 

PREMIÈRE JEUNE FILLE

Son logis ?

 

COLETTE

Je l'ignore

 

DEUXIÈME JEUNE FILLE

Son état ?

 

COLETTE

Je ne sais

 

TOUTES, riant.

Ah ! bah !

 

COLETTE

Je vous implore.

Dites de quel côté je dois porter mes pas.

 

PREMIÈRE JEUNE FILLE

Hélas, ton beau Clément, on ne le connaît pas.

(D'un air moqueur.)

Maître Clément est un volage

Et son épouse est aux abois,

La pauvrette tout bas enrage

De n'avoir fait un meilleur choix

 

TOUTES

Maître Clément est un volage

Et son épouse est aux abois,

La pauvrette tout bas enrage

De n'avoir fait un meilleur choix.

(Elle sortent en riant bruyamment et laissent Colette toute seule et très déconfite, au milieu de la place.)

 

 

SCÈNE V
 

COLETTE, seule.
 

Air

 

Volage ?

Lui ? Clément ?

(Avec force.)

Non ! non ! elle ment ! elle ment !

(Réfléchissant.)

Et pourtant, au village

Trois dimanches qu'il n'est venu !...

Qu'est-ce donc qui l'a retenu ?

(Pensive.)

Volage ?

Lui ! Clément ?

Non ! non ! J'en suis sûre, elle ment.

Que je suis lasse !

(Elle s'assied sur un banc devant l'hôtellerie.)

De place en place,

Suivant sa trace,

J'ai tant marché,

J'ai tant cherché ;

Combien de rues,

J'ai parcourues !

Que de chemin

J'ai fait en vain !

Mais dans la foule,

Qui va, qui roule,

Pas un passant

Compatissant !

Partout l'insulte,

Et le tumulte,

Du bruit, des cris,

C'est là, Paris.

Paris,

Ville damnée

Qui, mon époux m'a pris !

M'y voilà seule, abandonnée

(Elle tombe à genoux.)

 

Prière

 

O mon patron, saint Nicolas,

Ne me délaissez pas.

Vierge Marie,

Vous que je prie,

Ramenez-moi mon doux Clément.

Nous nous aimions si tendrement,

Faites qu'il s'en souvienne

Et me revienne.

O mon patron, saint Nicolas,

Ne me délaissez pas !

 

CLÉMENT, dans l'hôtellerie.

Tu as, tout seul, Jan-Jan, vignes et prés (1) ;

Tu as, tout seul, ton cœur et ta pécune

Tu as, tout seul, deux logis diaprés

Là où vivant ne prétend chose aucune ;

 

(1) Clément Marot. Livre III, Epigramme CCXXXVI.

 

COLETTE, se levant.

C'est lui... Je ne me trompe pas !...

 

CLÉMENT

Tu as, tout seul, le fruit de ta fortune ;

Tu as, tout seul, ton boire et ton repas ;

Tu as, tout seul, toutes choses fors une,

C'est que, tout seul, ta femme tu n'as pas !

 

LES CLERCS

C'est que, tout seul, ta femme tu n'as pas ! (On applaudit.)

 

COLETTE, avec transport.

C'est bien sa voix ! Vierge Marie,
Soyez bénie

Il est là ! (Clément paraît donnant le bras à Léveillé.)

Le voilà !

(Clément remonte la scène sans la voir. Il est suivi de Roland et des autres clercs.)

 

 

SCÈNE VI
COLETTE, CLÉMENT MAROT, LÉVEILLÉ, ROLAND, CLERCS et BÉJAUNES.

 

COLETTE, allant à Clément.

Bonjour, ami, c'est moi, Colette.

 

CLÉMENT, bas à Léveillé.

O ciel ! Quel embarras !

 

COLETTE

Pourquoi cette mine inquiète ?

Allons, tendez vos bras,

Et reconnaissez votre femme.

 

ROLAND, vivement.

Sa femme ?

 

LÉVEILLÉ, à part.

Patatras !

 

ROLAND, à Colette.

Quoi, vous seriez ?

 

COLETTE

Oui, sur mon âme,

Je ne m'en cache pas.

 

[ ROLAND

[ Les statuts de la Basoche

[ Ordonnent le célibat ;

[ Sur lui mon triomphe est proche

[ S'il a forfait au contrat.

[

[ LES CLERCS

[ Les statuts de la Basoche

[ Ordonnent le célibat

[ Et le châtiment est proche

[ S'il a forfait au contrat.

[

[ COLETTE

[ Ses yeux cachent un reproche

[ Ne m'aime-t-il plus l'ingrat ?

[ Il recule à mon approche.

[ Ah ! je sens mon cœur qui bat.

[  

[ CLÉMENT

[ Mon cœur qui n'est pas de roche,

[ Soutient un cruel combat,

[ Maudite soit la Basoche

[ Et sa loi du célibat.

[

[ LÉVEILLÉ

[ Son cœur qui n'est pas de roche,

[ Soutient un cruel combat,

[ Maudite soit la Basoche

[ Et sa loi du célibat.

 

ROLAND, à Clément.

Que diras-tu pour ta défense ?

 

LES CLERCS

Réponds sans embarras. (Clément hésite.)

 

LÉVEILLÉ

Cette fillette est en démence ;

Il ne la connaît pas. (Il cherche à entraîner les clercs.)

 

CLÉMENT, bas à Colette.

Colette, il faut être clémente

Mon honneur est en jeu.

(Colette fond en larmes.)

(Bas à Léveillé.)

Vois, elle pleure et se lamente,

Mieux vaut risquer l'aveu.

(Léveillé l'empêche de parler.)

 

ROLAND, aux clerc.

De son crime, il nous faut la preuve.

(A Colette.)

Point de mots superflus.

(Lui montrant Clément.)

Est-il votre époux ?

 

COLETTE, après avoir longuement regardé Clément, d'un air égaré.

Je suis veuve.

Et mon mari n'est plus.

(Tristement.)

J'en avais un naguère

Et qui lui ressemblait,

Je le croyais sincère,

Aucun ne l'égalait.

Hélas ! combien est brève

La saison des amours.

Il est fini le rêve

Et fini pour toujours !

(Léveillé retient Clément prêt à s'élancer.)

 

[ CLÉMENT

[ M'en voilà quitte,

[ Mais non pas pour toujours,

[ Car dans la suite

[ Je crains pour mes amours.

[

[ LÉVEILLÉ

[ Le voilà quitte,

[ Mais non pas pour toujours,

[ Car dans la suite

[ Je crains pour ses amours.

[

[ ROLAND

[ Je l'en tiens quitte,

[ Mais non pas pour toujours,

[ Car la petite

[ Me dira ses amours.

[

[ LES CLERCS

[ Pauvre petite,

[ Les noirs chagrins d’amours

[ Ont mis en fuite

[ Sa raison pour toujours.

(Ils sortent lentement, en jetant sur Colette des regards de compassion. Roland sort le dernier. Au bout d'un instant, Léveillé reparaît, regarde derrière lui avec précaution et va à Colette, qui est allée tomber en pleurant sur une des bornes de la fontaine.)

 

 

SCÈNE VII
LÉVEILLÉ, COLETTE

 

LÉVEILLÉ, à part.

Elle pleure ! Pauvre enfant, elle me fait de la peine. (Appelant à mi-voix.) Colette !

 

COLETTE, relevant la tête.

Que me voulez-vous ?

 

LÉVEILLÉ

Je viens de la part de mon ami Clément Marot !

 

COLETTE, vivement.

Ah !

 

LÉVEILLÉ

Pour vous demander de lui pardonner, pour vous dire qu'il vous aime toujours, et que ce n'est pas sa faute si, tout à l'heure, il n'a pu vous reconnaître...

 

COLETTE

Qu'est-ce donc qui l'en empêchait ?

 

LÉVEILLÉ

De graves raisons... son avenir, son honneur, votre intérêt même. Il occupe à Paris, voyez-vous, une position qui le contraint à cacher, pour un temps, son mariage. Il ne pouvait pas vous expliquer ça devant tout le monde et ne s'attendait pas à vous trouver ici. Vous avez donc quitté Chevreuse ?...

 

COLETTE

Ce matin... je ne pouvais plus y tenir... Songez, trois longues semaines que je ne l'avais vu !... Ma mère ne voulait pas me laisser partir... Aller à Paris, disait-elle, dans cet enfer ?... Mais je n'ai pas voulu la croire et je suis partie...

 

LÉVEILLÉ

Toute seule ?...

 

COLETTE

Toute seule à la recherche de mon mari, et j'étais si heureuse de l'avoir retrouvé. (Elle pleure.) Ah ! oui, c'est un enfer que votre Paris... et peuplé de méchantes gens qui se moquent de moi, m'insultent... ou me traitent de folle (Avec reproche.) comme vous, tout à l'heure.

 

LÉVEILLÉ

C'était à cause des autres.

 

COLETTE

C’est donc sérieux ?

 

LÉVEILLÉ

Très sérieux... et il faut me jurer que, quoi qu'il arrive, vous ne le trahirez pas, vous ne direz plus que vous êtes sa femme... sa situation en dépend.

 

COLETTE

Oh ! je vous le jure... Certes, je ne voudrais pas lui faire du tort... mais, au moins, ne le verrai-je pas ?

 

LÉVEILLÉ

Si fait, si fait... tenez, ce soir, voulez-vous ?... Je me charge de vous l'envoyer.

 

COLETTE

A Chevreuse ?

 

LÉVEILLÉ

Non, pas si loin !... Il ne polluait s'absenter sans attirer  l'attention... mais ici à l'hostellerie du Plat-d'Etain, par exemple… installez-vous et attendez en confiance, je vous réponds que vous le verrez.

 

COLETTE

Ah ! que je vous remercie !

 

LÉVEILLÉ

Vous l'aimez donc bien ?...

 

COLETTE

Si je l'aime ! (Souriant.) Est-ce que ça ne se voit pas ?

 

LÉVEILLÉ

Si, si… (A part.) Qu'elle est mignonne !

 

Couplets

 

I

Dans ce grand Paris

Il faut, à tout prix,

Vous garder des pièges ;

On vous guettera,

On vous tentera,

Par des sortilèges ;

Mais jurez, Colette,

De rester discrète.

 

II

Votre ami Clément,

J'en fais le serment,

Vous reste fidèle ;

En secret ce soir,

Il viendra vous voir,

Son cœur vous appelle,

Mais jurez, Colette,

De rester discrète,

L'ennemi, dans l'ombre, est là qui vous guette.

Promettez, Colette,

De rester muette.

 

Et maintenant je puis le rejoindre et le rassurer ?

 

COLETTE

Oui, mais dites-lui bien surtout... (Elle s'arrête confuse.)

 

LÉVEILLÉ

Quoi ?

 

COLETTE, se ravisant.

Au fait, non. (Gaiement.) Je le lui dirai moi-même ce soir.

 

LÉVEILLÉ, à part.

Elle est ravissante ! Ah ! si j’étais son mari, comme je me soucierais peu d'être roi de la Basoche ! (Il sort.)

 

 

SCÈNE VIII
COLETTE, puis MAÎTRE GUILLOT

 

COLETTE, seule, tirant une bourse de sa poche.

J'ai songé, par bonheur, à prendre sur moi mon petit pécule. (Elle compte.) Douze, trente, trente-six, soixante-quatre sols... C'est plus qu'il ne m'en faut. (Elle fait aller le marteau de la porte de l'hôtellerie.)

 

GUILLOT, ouvrant.

Que demandez-vous, la belle enfant ?

 

COLETTE

Une chambre.

 

GUILLOT, la toisant.

Une chambre ? Pour vous ?

 

COLETTE

Oui-da ! et la plus belle que vous aurez...

 

GUILLOT

Et combien pouvez-vous y mettre ?

 

COLETTE

Mais jusqu'à vingt sols, s'il le faut.

 

GUILLOT

Vingt sols ? Vous moquez-vous ?

 

COLETTE

Mettons trente... (A part.) La moitié de ma fortune.

 

GUILLOT

Une chambre aujourd'hui, au Plat-d'Étain, c'est un écu d'or, pas un denier de moins. Avez-vous la somme ?

 

COLETTE

Hélas ! non.

 

GUILLOT

Alors, bonsoir ! Allez chercher ailleurs votre gîte. (Il ferme la porte.)

 

COLETTE, seule.

Un écu d'or ! C'est le prix du loyer de notre maison, à Chevreuse, pour l'année tout entière ! Je vois qu'il faudra nous contenter ici d'une simple soupente. (Elle frappe.)

 

GUILLOT, ouvrant.

C'est encore vous ?

 

COLETTE

Oui, j'ai réfléchi. J'ai eu tort de vous demander votre plus belle chambre... Mais vous avez bien un petit coin à me donner, là-haut, sous le toit.

 

GUILLOT, réfléchissant.

Sous le toit ?... Oui, en effet, il me semble qu'il reste une chambrette.

 

COLETTE, vivement.

Je la prends.

 

GUILLOT, brusquement.

Impossible. Je la destine à une servante que je compte engager avant ce soir... (Il referme sa porte.)

 

COLETTE, seule.

Vraiment, c'est peu de chance ! Il me faudra donc aller autre part. (Elle fait quelques pas.) Mais c'est au Plat-d'Étain et non ailleurs que Clément doit venir... (Elle frappe à diverses reprises.)

 

GUILLOT, ouvrant d'un air furieux.

Comment ! Toujours ?... A-t-on idée d'un entêtement pareil ?

 

COLETTE

Cette chambrette, m'avez-vous dit, doit être occupée par une servante ?

 

GUILLOT, impatienté.

Oui. (Il veut s'échapper, elle le retient.)

 

COLETTE

Que vous comptez engager avant ce soir ?

 

GUILLOT

Oui. (Même jeu.)

 

COLETTE

Donc vous ne l'avez pas encore ?

 

GUILLOT

Non. (Même jeu.)

 

COLETTE

Et il vous est indifférent que ce soit celle-ci plutôt que celle-là.

 

GUILLOT

Tout à fait indifférent, mais...

 

COLETTE

Eh bien ! permettez-moi de passer la nuit chez vous et je me charge de remplacer votre servante.

 

GUILLOT

Vous ?... Toi ?...

 

COLETTE

Sans qu'il vous en coûte rien.

 

GUILLOT, alléché.

Sais-tu faire la cuisine au moins ?

 

COLETTE

Certes...

 

GUILLOT, la tâtant.

Bons bras ! Tu t'appelles ?

 

COLETTE

Colette...

 

GUILLOT

Soit, donc !... Il ne sera pas dit que j'aurai manqué aux devoirs de l'hospitalité. Tu vas commencer par laver la vaisselle.

 

COLETTE, gaiement.

Ça me va…

 

GUILLOT

Ensuite, tu balayeras les chambre...

 

COLETTE

Avec plaisir...

 

GUILLOT, appelant.

Holà ! Jacquet.

 

JACQUET, de l'intérieur.

Qu'est-ce qu'il y a ?

 

GUILLOT

C'est une servante qui nous arrive.

 

JACQUET

Ah ! ce n'est pas malheureux !

 

GUILLOT, à Colette.

Entre et monte l'escalier. (Elle entre.) (A part.) Elle est gentille. (Il sort derrière Colette.)

 

 

SCÈNE IX

MARIE D'ANGLETERRE, LE DUC DE LONGUEVILLE, costumés en bourgeois normands.


MARIE, entrant gaiement.

Allons, Monsieur le duc de Longueville, un peu de courage. Voici une hôtellerie où vous pourrez vous reposer. (Elle examine les différents monuments que le duc lui nomme tout en parlant.)

 

LE DUC

Majesté, croyez bien que ce n'est pas la fatigue... C'est le Grand-Châtelet... mais l'inquiétude qui me coupe ainsi bras et jambes, songez à ce qui m'arriverait... C'est Notre-Dame... si le roi Louis XII, mon maître, apprenait que sa nouvelle épouse... C'est la Tour de Justice... la noble princesse Marie d'Angleterre court les rues de Paris, seule et sans escorte.

 

MARIE

 

Air

 

Mon escorte ? Mes gens ? Je les ai plantés là,
Et loin d'eux me voilà !

Ah ! l'amusante promenade !

La délicieuse escapade !

Quelle joie, oubliant grandeur et royauté,

De courir devant soi, tout droit, en liberté ;

Qu'une bourgeoise, en cette vie,

A de bonheur !

Elle agit à sa fantaisie,

Au gré de son humeur.
Que je l'envie !

Ah ! oui j'envie

Sa libre vie !

Pourquoi cet air railleur ?

(Longueville sourit.)

A la cage la mieux dorée,

L'oiseau préférera toujours

Des grands cieux la voûte azurée

Et le bocage plein d'amours.

Demain, je reprendrai ma chaîne ;

Demain, hélas ! je serai reine,

Enfermée en ma cage d'or :

Une dernière fois, laissez-moi rire encor.

Ah ! l'amusante promenade !

La délicieuse escapade !

Quelle joie, oubliant grandeur et royauté,

De courir devant soi, tout droit, en liberté !

 

LE DUC, à part.

Voilà ce que c'est que d'épouser une fillette de seize ans dont on pourrait être le père. (Haut.) Oui, je vous comprends, c'est de votre âge ; mais il se fait tard, nous allons nous en retourner.

 

MARIE

Où cela ?

 

LE DUC

Là-bas, aux portes de Paris, où nous attendent votre cortège et votre vieille gouvernante qui doit être en des angoisses...

 

MARIE

A Pontoise ? Ah ! non, par exemple. D'ailleurs vous n'en pouvez plus. Nous allons entrer là, an Plat-d'Etain ; la maison me paraît convenable, nous y souperons, nous y passerons la nuit, et demain, à la première heure...

 

LE DUC

Une reine de France à l'auberge ? Je ne puis y consentir. Songez à ma responsabilité. Que dira le roi ?

 

MARIE

D'abord, il n'en saura rien... et puis c'est sa faute... S'il avait mis plus d'empressement à me recevoir, s'il ne m'avait pas condamnée à attendre tout un jour et toute une nuit, dans un affreux village, le plaisir de connaître Paris. jamais je n'aurais eu l'idée de venir m'y promener en cachette. Quel mal fais-je, après tout ? Ne suis-je pas sous la garde de mon mari ?

 

LE DUC

Votre mari ?

 

MARIE

C'est vous, puisque vous m'avez épousée.

 

LE DUC, vivement.

Par procuration et à titre provisoire !

 

MARIE, riant.

Ah ! j'espère bien que ce n'est pas pour tout de bon, et que mon véritable époux se montrera moins sévère et plus aimable. Dieu merci, il est jeune, lui, galant...

 

LE DUC, inquiet.

Qui vous a dit ?

 

MARIE

Mon frère.

 

LE DUC

Sa majesté le roi Henri VIII ?...

 

MARIE

Oui, je me révoltais à cette pensée d'épouser un inconnu... fût-il roi de France : « Vous avez tort, me dit-il alors, car c'est un jeune homme charmant. »

 

LE DUC

Hum !

 

MARIE

Quoi... hum ? M'aurait-il trompée ?

 

LE DUC, vivement.

Non, non…

 

MARIE

Comment est-il ? Brun ? Blond ?

 

LE DUC, embarrassé.

Plutôt blond... d'un blond cendré.

 

MARIE

Fier ? Courageux ? Beau cavalier ?

 

LE DUC, simplement.

Il monte à cheval.

 

MARIE

J'ai hâte de le connaître.

 

LE DUC, à part.

Eh bien ! il a eu là une jolie idée, le roi Henri VIII.

 

MARIE

Ah ! vous ne savez pas ? J'ai eu une peur, en vous voyant arriver !

 

LE DUC

Pourquoi ?

 

MARIE

Je vous prenais pour lui, pour mon mari. (Riant.) Vous jugez de ma surprise, on m'annonce un jeune homme et vous paraissez.

 

LE DUC, vexé.

Oui, en effet, cela a dû…

 

MARIE

Je ne savais pas que les rois, pour se marier, avaient recours à des ambassadeurs.

 

LE DUC

C'est la coutume.

 

Couplets

 

I

Trop lourd est le poids du veuvage,

Je songe à me remarier,

M'a dit le roi, selon l'usage,

Ami, tu vas t'expatrier,

Et, dans l'intérêt de ma race,

Te rendre au pays d'outre-mer,

Pour y prendre femme, à ma place,

Dans l'église de Westminster.

Pour obéir à l'étiquette,

J'aurais été plus loin encor ;

Rien ne m'arrête,

Quand il s'agit de l'étiquette,

Car l'étiquette,

Voila mon fort !

 

II

Admis, au nom du roi de France,

Auprès de son cousin germain,

Devant une noble assistance,

Je pris votre main dans ma main,

Au front je vous mis la couronne,

A votre doigt l'anneau royal,

Et je ne commis à personne

Le soin du baiser nuptial.

Pour obéir à l'étiquette,

J'aurais été plus loin encor,

Rien ne m'arrête,

Quand il s'agit de l'étiquette,

Car l'étiquette,

Voilà mon fort !

(Marie fait aller le marteau de l'hôtellerie.)

Eh bien, que faites-vous ?

 

MARIE

Vous le voyez, je frappe à cette hôtellerie.

 

LE DUC

Quoi, tout de bon, vous prétendez y passer la nuit ?

 

MARIE

Tout de bon. (Elle frappe.)

 

LE DUC

Allons, il faut bien vous obéir... mais promettez-moi, quoi qu'il arrive, de ne pas vous nommer, de garder sur votre rang, sur votre titre, un secret absolu.

 

MARIE

Je vous le promets.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCÈNE X
LES MÊMES, GUILLOT, puis COLETTE

 

GUILLOT, ouvrant sa porte.

Que désirez-vous ?

 

MARIE

Un gîte pour… mon mari et pour moi.

 

GUILLOT, à part.

Ce sont des gens de la province qui viennent pour les fêtes.

 

LE DUC, à part.

S'il pouvait lui dire que son auberge est pleine... (Il fait des signes à Guillot.)

 

GUILLOT

Alors, c'est une chambre qu'il vous faut. (Gestes désespérés du duc.) Non ?.. Ah ! je comprends. Deux chambres sans doute ?

 

MARIE

Oui, deux chambres séparées...

 

GUILLOT, à part.

Deux chambres pauvre petite ! (Se ravisant.) Au fait, j'y gagne, moi. (Haut.) J'ai votre affaire.

 

LE DUC, à part.

L'animal !

 

GUILLOT

Seulement ce sera cher.

 

LE DUC

Ah ! alors... (A Marie.) Allons-nous en, c'est trop cher. (Il fait mine de s'en aller.)

 

MARIE

Pour nous ? Vous voulez rire ?... Combien ?

 

GUILLOT, à part.

Ils ont l'air cossu. (Haut.) Dix écus d'or... Ah ! dame, on n'a pas cette occasion tous les jours de voir de près une reine de France. Elle fera son entrée dans Paris demain, sur le coup de midi. Vos seigneuries pourront l'admirer à leur aise de leurs fenêtres... et, comme on la dit fort jolie, ce n'est pas trop demander, je crois, que dix écus, pour un pareil spectacle ?

 

MARIE

Certes non. (Bas au duc.) Il est fort civil cet aubergiste.

 

GUILLOT

Auprès d'elle chevauchera le duc de Longueville, celui qui est allé l'épouser en Angleterre au nom du roi. (Bas.) S'il n'y avait que lui, je vous cèderais mes chambres à moitié prix.

 

LE DUC

Pourquoi donc ?

 

GUILLOT, riant.

Parce qu'il est moins agréable à regarder, dit-on. (Marie éclate de rire.)

 

LE DUC, à part.

Le butor !

 

MARIE

Finissons, dix écus, c'est entendu... (Au duc.) Allons, payez. (Le duc paye vivement.)

 

GUILLOT, à part.

Oh ! oh ! elle a l'air de le mener à la baguette... un mari qui fait chambre à part, c'est justice... (Complant l'argent que lui remet le duc.) Dix écus, le compte y est... (Appelant.) Colette !... C'est ma servante...

 

COLETTE, paraissant sur le seuil.

Vous m'appelez, not' maitre. (Elle a un tablier et les manches retroussées.)

 

GUILLOT

Tu te mettras aux ordres de madame. Donne-lui notre plus belle chambre, sur le devant.

 

COLETTE

Si madame veut me suivre.

 

MARIE

Venez-vous, monsieur le duc ? (Elle entre dans l'auberge avec Colette.)

 

GUILLOT, étonné.

Le duc ?

 

LE DUC, vivement.

Eu un mot, croyez bien, en un mot... Monsieur Leduc... comme Lebrun, Lecerf...

 

GUILLOT, à part, le regardant.

Lecerf ? ça ne m'étonnerait pas. (Il entre dans l'auberge.)

 

LE DUC, sur le seuil.

Je vous rejoins, chère amie, surtout ne sortez pas sans moi. (Seul.) Je n'ai qu'un moyen de mettre ma responsabilité à couvert, c'est d'aller avertir le roi de ce qui se passe. Je cours à l'hôtel des Tournelles.

 

LE PEUPLE, envahissant le théâtre.

Noël ! Noël !...

 

LES SERGENTS, frappant avec leurs bâtons de bouleau.

Place ! Place ! (On bouscule de Longueville.)

 

LE DUC

Prenez donc garde.

 

UN SERGENT

Place, on vous dit. (Il le pousse avec sa hallebarde.)

 

LE DUC, à part.

Décidément ce costume manque de prestige. (Il disparaît dans la foule.)

 

 

SCÈNE XI

CLÉMENT MAROT, LÉVEILLÉ, ROLAND, LES DIGNITAIRES, CLERCS et BÉJAUNES, LE PEUPLE, SERGENTS DE LA PRÉVÔTÉ, puis MARIE, GUILLOT, JACQUET et COLETTE

(Les cloches sonnent à toute volée, les fanfares retentissent, le peuple crie : Noël ! Noël ! Des curieux paraissent à toutes les fenêtres de la place. Clément Marot fait son entrée, suivi d'un cortège composé de dignitaires et membres de la Basoche. Les clercs sont groupés par compagnies avec leurs couleurs et leurs étendards. Clément est sur un cheval, le front ceint d'un turban orné d'une couronne, un sceptre est dans sa main, un manteau royal sur ses épaules. En tête du cortège vont tambours, trompettes, fifres et hautbois.)

 

Final

 

LES CLERCS ET LE PEUPLE

Vive le roi !

En grande pompe il s'avance

Et, d'un vrai roi,

Il a, ma foi,

La prestance,

L'élégance,

Il tient fort bien son emploi.
Vive le roi !

(Clément fait signe qu'il va parler.)

 

CLÉMENT, à cheval.

A l'ombre de mon diadème,

Ici, j'ordonne, ici je veux

Que l'on s'amuse et que l'on s'aime,

Telle est ma loi, tels sont mes vœux.

Endossez vos habits de fête,

Car c'est le règne d'un poète

Qui va commencer en ce jour,

Règne de plaisir et d'amour ! (Marie paraît à la fenêtre.)

 

LE CHŒUR

Vive le roi !

Nous nous soumettrons à sa loi !

Vive le roi !

 

MARIE, à part.

Le roi !

Disent-ils ? C'est le roi !

Mon époux ? Quelle fête !

Qui paraît devant moi ?

En un instant, il a fait ma conquête.

Mais comment lui parler ?

(Appelant.)

Holà, Colette ? (Elle disparaît de la fenêtre.)

 

GUILLOT, suivi de Jacquet qui porte un broc d'argent et des gobelets sur un plateau, s'avance vers Clément.

De ce vieux vin

Que l'on conserve au Plat-d'Etain,

Il est d'usage

Au nouveau roi, de faire hommage.

 

CLÉMENT, prenant un verre.

Verse, Guillot, mon verre plein,

Verse à la ronde et que chacun s'approche,

Nous allons boire, mes amis,
Au roi Louis,

Au protecteur de la Basoche !

 

TOUS

Au roi Louis !
Vive le roi Louis !

(Clément descend de cheval. Guillot et Jacquet versent à boire. Marie et Colette sortent de l'hôtellerie. Colette a un bouquet à la main.)

 

MARIE

Entends-tu comme on l'acclame ?

Allons, Colette, obéis-moi...

 

COLETTE

Jamais je n'oserai, madame,

Parler au roi,

Au roi de France !

 

MARIE

Après une humble révérence,

Tu lui remettras ce bouquet.

 

COLETTE.

Ce bouquet ? J'en tremble d'avance !

 

MARIE

Ensuite, avec un air discret,

Tu lui diras : Une inconnue

Demande à souhaiter la bienvenue

A Votre Majesté.

(La poussant en avant.)

Point de timidité,

Fais-toi faire place.

 

COLETTE, à un clerc.

Lequel de vous est le roi ?

 

LE CLERC

Le voici ! (Il désigne Clément qui tourne le dos.)

 

COLETTE

Grand merci.

 

MARIE, bas.

Courage !

 

COLETTE, à part.

Son abord me glace !

(S'approchant de Clément.)

Sire ! (Il se retourne, elle le reconnaît.)

Ah ! Grands dieux ! qu'ai-je vu ?

(Elle laisse tomber le bouquet.)

 

CLÉMENT, à part.

Colette ! Tout est perdu !

 

COLETTE, à part, terrifiée.

Il est roi ! Quel mystère !

Voilà donc son secret.

Mais dans son intérêt

On me l'a dit, je dois me taire.

 

[ CLÉMENT

[ Saura-t-elle se taire

[ Et garder le secret ?

[ Je tremble à son aspect.

[ Que ne suis-je à cent pieds sous terre.

[

[ ROLAND

[ Allons, la chose est claire

[ Et je tiens son secret.

[ Tout à l'heure il mentait

[ En se disant célibataire.

[

[ COLETTE

[ Il est roi, quel mystère.

[ Voilà donc son secret.

[ Mais dans son intérêt

[ On me l'a dit, je dois me taire.

[

[ MARIE

[ Ma pauvre messagère

[ En l'approchant se tait.

[ Et j'aurais bien mieux fait

[ D'agir moi-même en cette affaire.

[

[ LÉVEILLÉ

[ Elle n'a pas su se taire,

[ Et voilà le bouquet.

[ Pour le coup c'est complet

[ Et je ne sais plus comment faire !

[

[ LES CLERCS

[ Quel est donc ce mystère ?

[ Il a l'air stupéfait

[ Et tremble à son aspect.

[ La chose est extraordinaire.

 

CLÉMENT, se remettant.

Quoi ! pauvre enfant, c'est encor vous ?

 

LÉVEILLÉ, bas à Colette.

Du silence, Colette ! (Il ramasse le bouquet.)

 

ROLAND, à Colette.

Parlez...

 

MARIE, à part.

Elle reste muette ?

A tout braver je me résous,

(Elle s'avance hardiment vers Clément.)

Sire, ce qui la rend inerte,

En vous, ce qui la déconcerte,

C'est l'aspect de la royauté.

 

CLÉMENT, riant.

Pourquoi tant de timidité ?

Je suis un homme comme un autre.

 

MARIE, vivement.

Sire, quelle erreur est la vôtre !

 

Madrigal

 

I

Quoi se dire un simple mortel

Quand on est d'essence divine ?

De la puissance l'on devine,

En vous le signe originel,

A cette démarche hautaine,

A ce regard plein de fierté,

Ce geste empreint de majesté ;

Oui, voilà sans grande peine,

A quoi

En vous se reconnaît le roi.

 

CLÉMENT, à part.

Elle se moque de moi.

 

MARIE

II

Si de la souveraineté

Il nous fallait chercher le signe

Dans un teint aux blancheurs de cygne,

Dans la grâce, dans la beauté,

Ou dans un charme de sirène,

Dans un sourire triomphant,

Des yeux malins, des pieds d'enfant,

Bien plus vous seriez la reine,

Que moi,

Je ne saurais être le roi.

(Il détache une fleur du bouquet et la lui donne.) (Il parle bas à Marie.)

 

ROLAND, à Colette.

Voyez donc, la coquette

Qui, par votre mari, se fait conter fleurette.

 

COLETTE

Lui, mon mari ? Je ne sais pas

Ce que vous voulez dire.

 

ROLAND

Tantôt pourtant...

 

COLETTE

Tantôt je voulais rire.

 

ROLAND, à part.

Ah ! malgré toi, tu parleras !

 

MARIE, à Clément.

A demain.

 

CLÉMENT, à part, voyant que Roland l'observe.

Est-ce un piège ?

(A Marie.)

A demain. (Il lui baisa la main.)

 

ROLAND, bas à Colette.

Voyez, il lui baise la main.

 

COLETTE, à part, réprimant un mouvement.

Que saint Nicolas me protège !

(Marie rentre dans l'hôtellerie, Clément remonte à cheval. Le cortège se forme.)
 

ROLAND, à part.

Il est à moi !

 

TOUS

Vive le roi !

 

REPRISE DU CHŒUR

Vive le roi !

En grande pompe il s'avance

Et, d'un vrai roi,

Il a, ma foi,

La prestance,

L'élégance.

Il tient fort bien son emploi.

Vive le roi !

(Marie, sur la fin du chœur, apparaît à la fenêtre agitant son mouchoir. Clément la salue. Colette reste dans son coin, en prière, ne s'occupant plus de ce qui se passe entour d'elle. Léveillé la cache à Roland, qui continue à observer. Les cloches sonnent.)

Rideau.

 

Version de la reprise de 1900 (édition du 08 juin 1921)

 

 

ACTE PREMIER

 

 

Une place publique de Paris en 1514, non loin du Grand-Châtelet. A droite l'hostellerie du Plat-d'Étain, avec les armes de la Basoche sur son enseigne : Trois écritoires au champ d'azur, timbre, casque et morion, deux anges pour supports et ces mots : « GUILLOT RÔTISSEUR DE LA BASOCHE. » A gauche, une fontaine flanquée de bornes.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

CLERCS et BÉJAUNES, LE CHANCELIER, ROLAND, puis CLÉMENT MAROT et LÉVEILLÉ, puis Le GRAND-PRÉVÔT et sa suite, GUILLOT et JACQUET.

(Les clercs arrivent gaiement en scène.)

 

Introduction

 

LES CLERCS

C'est aujourd'hui que la Basoche

De son nouveau Roi fait le choix,

Ce roi doit être sans reproche,

Erudit et brave à la fois.

Pendant tout un an la couronne

Sur sa tête resplendira,

Et, jusques au prochain automne,

Salut, honneur on lui rendra.

 

LE CHANCELIER

Que chaque postulant s'approche

Et nous fasse valoir ses droits.

 

LES CLERCS

C'est aujourd'hui que la Basoche

De son nouveau roi fait le choix.

 

LE CHANCELIER, un papier à la main.

Deux candidats sont en présence,

Tous les deux remplis d'éloquence

Et de talent.

L'un est Marot, l'autre est Roland.

 

LES CLERCS

Çà, que chacun expose

Et défende sa cause.

 

LE CHANCELIER

A toi, Roland !

 

TOUS

A toi, Roland ! (Clément paraît au bras de Léveillé).

 

ROLAND, montant sur une des bornes de la fontaine.

Je suis le plus savant et, pour me faire élire,

Ce titre doit suffire,

Car je connais, j'en fais serment,

Le droit français et l'allemand.

Le droit barbare

Et, chose rare,

Le droit romain,

Prétorien,

Régalien,

Athénien,

Draconien.... (Murmures.)

 

LÉVEILLÉ, l'imitant.

Egyptien,

Béotien,

En voilà bien

Jusqu'à demain !

(On rit, brouhaha. Les partisans de Roland crient : « Silence ! à l'eau l'interrupteur ! » Les autres : « Au gibet, le pédant ! » Le chancelier les fait taire.)

 

ROLAND, dédaigneux.

Sans m'attarder à la réplique,

Je m'en vais, des droits féodaux

Vous réciter...

 

LÉVEILLÉ.

            Tendons le dos!

 

ROLAND

Les noms, par ordre alphabétique :

Droit d'abeille et d'abénevis,

D'arban, d'arsin et d'agatis.... (Explosion de murmures.)

 

LÉVEILLÉ, lui jetant son bonnet à la tête.

Que le bon Dieu te patafiole.

Avec tes droits féodaux. (Clément éclate de rire.)

 

ROLAND, s'en prenant à Clément.

Oyez ce faiseur de rondeaux

Poète de la gaudriole.

 

LES PARTISANS DE CLÉMENT

Sus au pédant !

 

LES PARTISANS DE ROLAND

A bas Clément !

(Grand bruit, les partisans des deux candidats s'invectivent. Le chancelier cherche à les séparer. Les uns crient à Roland de continuer son discours ; les autres crient : « Non, non, il nous ennuie. »)

 

LE CHANCELIER

Respect au règlement.

 

TOUS

A toi, Clément !

 

ROLAND

Soit ! Je renonce à la parole.

(Il descend, d'un air digne, de sa borne. Grand soupir de soulagement poussé par les clercs. Les amis de Roland l'entourent et le félicitent.)

 

CLÉMENT

Oui, de rimes je fais moisson

Et veux en guise de harangue,

Vous dire ici ma dernière chanson. (Roland ricane.)

 

LE CHANCELIER, à Roland.

Toi, cependant, surveille un peu ta langue.

 

CLÉMENT

 

Chanson (1)

 

(1) Chansons de Clément Marot, livre II, chanson X. (Ed. Lemerre, 1873.)

 

Je suis aymé de la plus belle,

Qui soit vivant' dessoubz les cieulx.

Encontre tous faulx envieux,

Je la soustiendray estre telle.

 

Si Cupido, doulx et rebelle,

N'avoit un bandeau sur les yeulx

Et voyait son air gracieux,

Je crois qu'amoureux seroit d'elle.

 

Vénus, la déesse immortelle,

Tu as faict mon cueur bien heureux,

De l'avoir faict entre amoureux

D'une si gente pastourelle.

 

Je suis aymé de la plus belle,

Qui soit vivant' dessoubz les cieulx !

(On applaudit. On hue Roland.)

 

LE CHANCELIER

Dans une heure, au Châtelet,

Pour le vote tout sera prêt. (Il sort avec les autres dignitaires.)

 

LES CLERCS

Dans une heure, au Châtelet
Camarades,

On verra

Qui, du savant l'emportera,

Ou bien du rimeur de ballades.

 

LES UNS

Vive Roland ! A bas Marot !

 

LES AUTRES

A bas Roland ! Vive Marot !

(Ils se menacent. Une sonnerie de trompe les arrête. Les sergents de la Prévôté paraissent poussant devant eux le peuple qui crie : « Noël ! Noël ! » Ils séparent les clercs.)

 

LES SERGENTS DE LA PRÉVÔTÉ

Suspendez votre discorde,

Amis, ou gare à la corde.

Place à messire le Prévôt !

(Le Grand-Prévôt paraît, escorté de sonneurs de trompe et d'archers.)

 

LE PEUPLE, accourant de toutes parts.

Place à messire le Prévôt

(Maître Guillot et Jacquet son garçon paraissent sur le seuil du Plat-d'Etain. Sonnerie de trompe.)

 

LE GRAND-PRÉVÔT, déroulant une grande pancarte.

« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et du royaume de Naples, à tous présents et à venir, salut. (On se découvre.) Voulant donner à nos amés et féaux sujets une reine bonne et digne de notre peuple et assurer longue paix aux deux royaumes de France et d'Angleterre, faisons savoir que nous avons choisi pour épouse, noble demoiselle Marie, sœur de très haut et très puissant seigneur Henry, notre cousin, roi d'Angleterre. (Sonnerie de trompe.) Faisons savoir aussi que notre chère dame la reine fera son entrée dans Paris demain à l'heure de midi et voulons que ce soit pour tous, en ce jour, fêtes et réjouissances en l'honneur de cet heureux événement, car telle est notre volonté et bon plaisir.

Signé : Louis. » (Il sort avec sa suite.)

 

LE PEUPLE, sortant derrière les archers.

Noël !

 

GUILLOT

            En attendant l'heure de la bataille,

Si l'on vidait une futaille

En l'honneur de Roland, en l'honneur de Marot ?

 

LES CLERCS

Bien dit, maître Guillot !

 

LES UNS

Vive Roland !

 

LES AUTRES

            Vive Marot !

 

REPRISE DU CHŒUR

C'est aujourd'hui que la Basoche

De son nouveau Roi fait le choix,

Ce roi doit être sans reproche,

Erudit et brave à la fois.

Pendant tout un an la couronne

Sur sa tête resplendira,

Et, jusques au prochain automne,

Salut, honneur on lui rendra.

(Ils entrent tous au Plat-d'Étain, excepté Clément, Léveillé et Guillot.)

 

 

 

SCÈNE II
CLÉMENT MAROT, LÉVEILLÉ, MAÎTRE GUILLOT

 

LÉVEILLÉ

Eh bien, maître Guillot, voilà de belles fêtes qui se préparent, élection annuelle et promenade du roi de la Basoche, entrée d'une jeune reine dans Paris. (Montrant l'hôtellerie.) Je gage que vous ne céderez pas une des chambres sous lesquelles défileront tous ces riches cortèges, à moins d'un écu d'or.

 

GUILLOT, se frottant les mains.

Vous l'avez dit, maître Léveillé... (Avec un soupir.) Mais cela va faire bien de l'ouvrage aussi, et je n'ai pour m'aider que mon petit garçon Jacquet. Ah ! c'est aujourd'hui que je regrette ma pauvre défunte, si alerte, si vive et qui s'est tuée au travail.

 

LÉVEILLÉ

Remariez-vous.

 

GUILLOT

Epouser une fillette de seize ans quand on en a cinquante bien sonnés ? Que nenni ! Permis au roi Louis XII (Il se découvre) que Dieu conserve, de faire semblable bê... folie, et encore...

 

LÉVEILLÉ

Prenez une servante...

 

GUILLOT

Une servante ? J'y songeais... (D'un air gourmand.) Une jeune servante, solide... et pas trop laide.

 

LÉVEILLÉ, riant.

Ah ! ah !... Je vois que malgré vos cinquante ans bien sonnés...

(Guillot se met à rire. On l'appelle à l'intérieur de l'hôtellerie en cognant sur les tables et en criant : Maître Guillot ! Maître Guillot !)

 

GUILLOT

Mais on m'appelle. Vous m'excuserez, maitre Léveillé (Il entre vivement au Plat-d'Étain.) On y va !

 

 

SCÈNE III
CLÉMENT MAROT, LÉVEILLÉ

 

LÉVEILLÉ, à Clément Marot qui pendant la scène précédente est resté assis sur l'une des bornes de la fontaine, écrivant sur ses tablettes.

Que griffonnes-tu là ? Des vers ?... (Riant.) Ou ton discours du trône ?

 

CLÉMENT

Tu l'as dit.

 

LÉVEILLÉ, le saluant.

Salut à Clément Marot, roi de la Basoche et prince de la sottise ! Peste ! Je ne te savais pas si ambitieux. Qu'est-ce qui peut te séduire si fort dans ce rôle de monarque pour rire ? Est-ce de porter dans nos cérémonies un manteau royal et une couronne pareille à celle du roi de France ? D'avoir une garde d'honneur sans cesse pendue à tes chausses ou d'être réveillé toutes les nuits par des aubades ?

 

CLÉMENT

Hélas ! non, ce n'est point la vanité qui me guide.

 

LÉVEILLÉ

Qu'est-ce donc ?

 

CLÉMENT, tristement.

Le besoin.

 

LÉVEILLÉ

Comment ?

 

CLÉMENT

Tu oublies un des privilèges attachés au titre que j'ambitionne.

 

LÉVEILLÉ

Celui ?

 

CLÉMENT

De frapper monnaie.

 

LÉVEILLÉ, avec mépris.

Peuh ! monnaie de Basoche, une monnaie en plomb !

 

CLÉMENT

Ayant cours auprès des fournisseurs du Parlement, auprès du barbier, du papetier, (Montrant l'enseigne de Guillot avec un soupir.) du rôtisseur.

 

LÉVEILLÉ

En es-tu là ?

 

CLÉMENT, frappant sur son gousset.

J'en suis là...

 

LÉVEILLÉ

Où donc passe tout l'argent que tu gagnes a recopier les grimoires de ton procureur ? Le jeu ?

 

CLÉMENT

Fi !

 

LÉVEILLÉ

Une maîtresse ?

 

CLÉMENT

Mon cher Léveillé (Après avoir regardé autour de lui avec précaution), je me suis marié...

 

LÉVEILLÉ, bas.

Toi ?... Avec la gente pastourelle dont parle ta chanson ?

 

CLÉMENT

Oui. Elle a nom Colette, et habite au bourg de Chevreuse avec sa mère.

 

LÉVEILLÉ

Tu t'es marié, toi ?... un clerc de la Basoche ?

 

CLÉMENT

Mon Dieu, oui...

 

LÉVEILLÉ

Mais, malheureux, tu as donc oublié que, pour faire partie de notre corporation, il faut être célibataire... célibataire... entends-tu ?... sous peine de radiation...

 

CLÉMENT

Aucun danger. Colette ne quitte jamais Chevreuse, elle ne connaît ni ma profession, ni ma demeure, et je me prive momentanément du plaisir de l'aller voir, pour ne pas éveiller les soupçons.

 

LÉVEILLÉ

Mais où l'as-tu connue ?... Comment l'idée t'est-elle venue de l'épouser ?...

 

CLÉMENT

J'étais parti, un matin, à travers la campagne, à la poursuite d'une rime rebelle, et je me trouvais assez loin de Paris déjà, sur les terres de la baronne de Chevreuse, quand je la rencontrai, et qu'un seul de ses regards embrasa tout mon être.

 

LÉVEILLÉ

Parlez-moi des poètes pour aller vivement en besogne...

 

CLÉMENT

 

Villanelle

 

Quand tu connaîtras Colette,

Ami, tu m'auras compris.

C'est sa grâce mignonnette,

Ses yeux, sa voix de fauvette,

Son sourire qui m'ont pris,

Ne t'en montre pas surpris,

Quand tu connaîtras Colette,

Ami, tu m'auras compris.

Sa candeur, son air honnête,

Achevèrent ma conquête ;

Mon parti fut bientôt pris,

Je la voulais à tout prix !

Quand tu connaîtras Colette,

Ami, tu m'auras compris.

Ce n'est pas d'une coquette,

A qui l'on conte fleurette,

D'une dame de Paris,

Que mon cœur se sent épris.

Quand tu connaîtras Colette,

Ami, tu m'auras compris.

 

GUILLOT, paraissant sur le seuil.

Maître Clément Marot, vos amis vous demandent.

 

CLÉMENT

Et que veulent-ils de moi ?

 

GUILLOT

Une chanson.

 

LÉVEILLÉ

Il faut leur obéir. Te voilà leur esclave. C'est ta royauté qui commence.

(Il l'entraîne dans l'hôtellerie. Guillot sort derrière eux. Midi sonne à différents clochers de la ville.)

 

 

 

 

 

SCÈNE IV
JEUNES FILLES, puis COLETTE

(Les jeunes filles arrivent de tous côtés portant des cruches sur leurs épaules et se dirigent vers la fontaine.)

 

CHŒUR

Midi (bis),

C'est l'heure qui nous ramène

Chaque jour à la fontaine,

De notre bras arrondi,

Tenant la cruche qui penche,
Et notre poing sur la hanche,
Midi (bis),

C'est l'heure qui nous ramène

Chaque jour à la fontaine.

(Elles se mettent à puiser de l'eau tout en jasant.)

 

PREMIÈRE JEUNE FILLE

Vous avez entendu ? Notre roi se marie.

 

DEUXIÈME JEUNE FILLE

La reine, paraît-il, en grâces est fleurie.

 

PREMIÈRE JEUNE FILLE

Aux portes de Paris, son cortège arrêté,

Attend le bon plaisir d'un maître redouté.

 

DEUXIÈME JEUNE FILLE

Qui n'est pas trop pressé de voir son épousée !

 

PREMIÈRE JEUNE FILLE

Son ardeur, par le temps, se doit être apaisée.

(Elles rient. Colette paraît en costume de paysanne et semble chercher quelqu'un.)

 

DEUXIÈME JEUNE FILLE

Mais quel est ce tendron qui, de loin, nous regarde ?

 

PREMIÈRE JEUNE FILLE

Elle n'est pas d'ici.

 

DEUXIÈME JEUNE FILLE

            C'est une campagnarde.

 

TOUTES, l'appelant.

Holà, fillette, holà !... Qui donc demandez-vous ?...

 

COLETTE, avec une révérence.

Maître Clément Marot, c'est monsieur mon époux...

Le connaissez-vous point ?

 

PREMIÈRE JEUNE FILLE

            Son logis ?

 

COLETTE

                        Je l'ignore.

 

DEUXIÈME JEUNE FILLE

Son état ?

 

COLETTE

            Je ne sais.

 

TOUTES, riant.

Ah ! bah !

 

COLETTE

Je vous implore.

Dites de quel côté je dois porter mes pas.

 

PREMIÈRE JEUNE FILLE

Hélas ! ton beau Clément, on ne le connaît pas.

(D'un air moqueur.)

Maître Clément est un volage

Et son épouse est aux abois,

La pauvrette tout bas enrage

De n'avoir fait un meilleur choix.

 

TOUTES

Maître Clément est un volage

Et son épouse est aux abois,

La pauvrette tout bas enrage

De n'avoir fait un meilleur choix.

(Elles sortent en riant bruyamment et laissent Colette toute seule et très déconfite, au milieu de la place.)

 

 

SCÈNE V

 

COLETTE, seule.

 

Air

 

Volage ?

Lui ? Clément ?

(Avec force.)

Non ! non ! Elle ment ! Elle ment !

(Réfléchissant.)

Et pourtant, au village

Trois dimanches qu'il n'est venu !...

Qu'est-ce donc qui l'a retenu ?

(Pensive.)

Volage ?

Lui ? Clément ?

Non ! non ! J'en suis sûre, elle ment,

Que je suit lasse !

(Elle s'assied sur un banc devant l'hôtellerie.)

De place en place,

Suivant sa trace,

J'ai tant marché,

J'ai tant cherché ;

Combien de rues

J'ai parcourues !

Que de chemin

J'ai fait en vain !

Mais dans la foule,

Qui va, qui roule,

Pas un passant

Compatissant !

Partout l'insulte,

Et le tumulte,

Du bruit, des cris,

C'est là Paris.

Paris,

Ville damnée

Qui, mon époux m'a pris !

M'y voilà seule, abandonnée.

(Elle tombe à genoux.)

 

Prière

 

O mon patron, saint Nicolas,
Ne me délaissez pas.

Vierge Marie,

Vous que je prie,

Ramenez-moi mon doux Clément.

Nous nous aimions si tendrement,

Faites qu'il s'en souvienne

Et me revienne.

O mon patron, saint Nicolas,
Ne me délaissez pas !

 

CLÉMENT, dans l'hôtellerie.

Tu as, tout seul, Jan-Jan, vignes et prés (1)

Tu as, tout seul, ton cœur et ta pétune,

Tu as, tout seul, deux logis diaprés,

Là où vivant ne prétend chose aucune ;

 

(1) Clément Marot, livre III, épigramme CCXXXVI.

 

COLETTE, se levant.

C'est lui... Je ne me trompe pas !...

 

CLÉMENT

Tu as, tout seul, le fruit de ta fortune

Tu as, tout seul, ton boire et ton repas ;

Tu as, tout seul, toutes choses, fors une

C'est que, tout seul, ta femme tu n'as pas !

 

LES CLERCS

C'est que, tout seul, ta lemme tu n'as pas ! (On applaudit.)

 

COLETTE, avec transport.

C'est bien sa voix ! Vierge Marie,
Soyez bénie

Il est là ! (Clément paraît donnant le bras à Léveillé.)

Le voilà !

(Clément remonte la scène sans la voir. Il est suivi de Roland et des autres clercs.)

 

 

SCÈNE VI

COLETTE, CLÉMENT MAROT, LÉVEILLÉ, ROLAND, CLERCS et BÉJAUNES

 

COLETTE, allant à Clément.

Bonjour, ami, c'est moi, Colette.

 

CLÉMENT, bas à Léveillé.

O ciel ! Quel embarras !

 

COLETTE

Pourquoi cette mine inquiète ?

Allons, tendez vos bras,

Et reconnaissez votre femme.

 

ROLAND, vivement,

Sa femme ?

 

LÉVEILLÉ, à part.

            Patatras !

 

ROLAND, à Colette.

Quoi, vous seriez ?

 

COLETTE

            Oui, sur mon âme,

Je ne m'en cache pas.

 

[ ROLAND

[ Les statuts de la Basoche

[ Ordonnent le célibat ;

[ Sur lui mon triomphe est proche

[ S'il a forfait au contrat.

[

[ LES CLERCS

[ Les statuts de la Basoche

[ Ordonnent le célibat

[ Et le châtiment est proche

[ S'il a forfait au contrat.

[

[ COLETTE

[ Ses yeux cachent un reproche

[ Ne m'aime-t-il plus l'ingrat ?

[ Il recule à mon approche

[ Ah ! je sens mon cœur qui bat.

[

[ CLÉMENT

[ Mon cœur qui n'est pas de roche,

[ Soutient un cruel combat,

[ Maudite soit la Basoche

[ Et sa loi du célibat.

[

[ LÉVEILLÉ

[ Son cœur qui n'est pas de roche,

[ Soutient un cruel combat,

[ Maudite soit la Basoche

[ Et sa loi du célibat.

 

ROLAND, à Clément.

Que diras-tu pour ta défense ?

 

LES CLERCS

Réponds sans embarras. (Clément hésite.)

 

LÉVEILLÉ

Cette fillette est en démence :

Il ne la connaît pas. (Il cherche à entrainer les clercs.)

 

CLÉMENT, bas à Colette.

Colette, il faut être clémente

Mon honneur est en jeu.

(Colette fond en larmes.)

(Bas, à Léveillé.)

Vois, elle pleure et se lamente,

Mieux vaut risquer l'aveu.

(Léveillé l'empêche de parler.)

 

ROLAND, aux clercs.

De son crime, il nous faut la preuve.

(A Colette.)

Point de mots superflus.

(Lui montrant Clément.)

Est-il votre époux ?

 

COLETTE, après avoir longuement regardé Clément, d'un air égaré.

            Je suis veuve

Et mon mari n'est plus.

(Tristement.)

J'en avais un naguère

Et qui lui ressemblait,

Je le croyais sincère,

Aucun ne l'égalait.

Hélas ! combien est brève

La saison des amours.

Il est fini le rêve

Et fini pour toujours !

(Léveillé retient Clément prêt à s'élancer.)

 

[ CLÉMENT

[ M'en voilà quitte,

[ Mais non pas pour toujours,

[ Car dans la suite

[ Je crains pour mes amours.

[

[ LÉVEILLÉ

[ Le voilà quitte,

[ Mais non pas pour toujours,

[ Car dans la suite

[ Je crains pour ses amours.

[

[ ROLAND

[ Je l'en tiens quitte,

[ Mais non pas pour toujours,

[ Car la petite

[ Me dira ses amours.

[

[ LES CLERCS

[ Pauvre petite,

[ Les noirs chagrins d'amours
[ Ont mis en fuite

[ Sa raison pour toujours.

(Ils sortent lentement, en jetant sur Colette des regards de compassion. Roland sort le dernier. Au bout d'un instant Léveillé reparaît, regarde derrière lui avec précaution et va à Colette, qui est allée tomber en pleurant sur une des bornes de la fontaine.)

 

 

SCÈNE VII
LÉVEILLÉ, COLETTE

 

LÉVEILLÉ, à part.

Elle pleure! Pauvre enfant, elle me fait de la peine. (Appelant à mi-voix.) Colette !

 

COLETTE, relevant la tête.

Que me voulez-vous ?

 

LÉVEILLÉ

Je viens de la part de mon ami Clément Marot.

 

COLETTE, vivement.

Ah !

 

LÉVEILLÉ

Pour vous demander de lui pardonner, pour vous dire qu'il vous aime toujours et que ce n'est pas sa faute si, tout à l'heure, il n'a pu vous reconnaître...

 

COLETTE

Qu'est-ce donc qui l'en empêchait ?

 

LÉVEILLÉ

De graves raisons... son avenir, son honneur, votre intérêt même. Il occupe à Paris, voyez-vous, une position qui le contraint à cacher, pour un temps, son mariage. Il ne pouvait pas vous expliquer ça devant tout le monde et ne s'attendait pas à vous trouver ici. Vous avez donc quitté Chevreuse ?

 

COLETTE

Ce matin... Je ne pouvais plus y tenir... Songez, trois longues semaines que je ne l'avais vu !... Ma mère ne voulait pas me laisser partir... Aller à Paris, disait-elle, dans cet enfer ?... Mais je n'ai pas voulu la croire et je suis partie...

 

LÉVEILLÉ

Toute seule ?

 

COLETTE

Toute seule à la recherche de mon mari, et j'étais si heureuse de l'avoir retrouvé. (Elle pleure.) Ah ! oui, c'est un enfer que votre Paris... et peuplé de méchantes gens qui se moquent de moi, m'insultent... ou me traitent de folle (Avec reproche) comme vous, tout à l'heure.

 

LÉVEILLÉ

C'était à cause des autres.

 

COLETTE

C'est donc sérieux ?

 

LÉVEILLÉ

Très sérieux... et il faut me jurer que, quoi qu'il arrive, vous ne le trahirez pas, vous ne direz plus que vous êtes sa femme...

 

COLETTE

Oh ! je vous le jure... Certes, je ne voudrais pas lui faire du tort... mais, au moins, ne le verrai-je pas ?

 

LÉVEILLÉ

Si fait, si fait... tenez, ce soir, voulez-vous ?... Je me charge de vous l'envoyer.

 

COLETTE

A Chevreuse ?

 

LÉVEILLÉ

Non, pas si loin !... Il ne pourrait s'absenter sans attirer l'attention... mais ici, à l'hôtellerie du Plat-d'Étain, par exemple... installez-vous et attendez en confiance, je vous réponds que vous le verrez.

 

COLETTE

Ah ! que je vous remercie !

 

LÉVEILLÉ

Vous l'aimez donc bien ?

 

COLETTE

Si je l'aime ! (souriant.) Est-ce que ça ne se voit pas ?

 

LÉVEILLÉ

Si, si... (A part.) Qu'elle est mignonne !

 

Couplets

 

I

Dans ce grand Paris,

Il faut, à tout prix,

Vous garder des pièges ;

On vous guettera,

On vous tentera,

Par des sortilèges,

Mais jurez, Colette,

De rester discrète.

 

II

Votre ami Clément,

J'en fais le serment,

Vous reste fidèle ;

En secret ce soir,

Il viendra vous voir,

Son cœur vous appelle,

Mais jurez, Colette,

De rester discrète,

L'ennemi, dans l'ombre, est là qui vous guette.

Promettez, Colette,

De rester muette. (Il sort.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCÈNE VIII

COLETTE, puis MAÎTRE GUILLOT


COLETTE, seule, tirant une bourse de sa poche.

J'ai songé, par bonheur, à prendre sur moi mon petit pécule. (Elle compte.) Douze, trente, trente-six, soixante-quatre sols... C'est plus qu'il ne m'en faut. (Elle fait aller le marteau de la porte de l'hôtellerie.)

 

GUILLOT, ouvrant.

Que demandez-vous, la belle enfant ?

 

COLETTE

Une chambre.

 

GUILLOT, la toisant.

Une chambre ? Pour vous ?

 

COLETTE

Oui-da ! et la plus belle que vous aurez...

 

GUILLOT

Une chambre aujourd'hui, au Plat-d'Étain, c'est un écu d'or, pas un denier de moins.

 

COLETTE, à part.

Un écu d'or ! C'est le prix du loyer de notre maison, à Chevreuse, pour l'année tout entière !

 

GUILLOT

Avez-vous la somme ?

 

COLETTE

Hélas ! non.

 

GUILLOT

Alors, bonsoir, allez chercher ailleurs votre gite. (Il lui tourne le dos.)

 

COLETTE

J'ai eu tort de vous demander votre plus belle chambre... Mais vous avez bien un petit coin à me donner, là-haut, sous le toit.

 

GUILLOT, réfléchissant.

Sous le toit ?... Oui, en effet, il me semble qu'il reste une chambrette.

 

COLETTE, vivement.

Je la prends.

 

GULLOT, brusquement.

Impossible. Je la destine à une servante que je compte engager ce soir... (Il referme sa porte.)

 

COLETTE, seule.

Vraiment, c'est peu de chance ! Il me faudra donc aller autre part. (Elle fait quelques pas.) Mais c'est au Plat-d'Etain et non ailleurs que Clément doit venir... (Elle frappe à diverses reprises.)

 

GUILLOT, ouvrant d'un air furieux.

Comment ! Encore ?... A-t-on idée d'un entêtement pareil ?


COLETTE

Cette chambrette, m'avez-vous dit, doit être occupée par une servante ?

 

GUILLOT, impatienté.

Oui. (Il veut s'échapper, elle le retient.)

 

COLETTE

Que vous comptez engager avant ce soir ?

 

GUILLOT

Oui. (Même jeu.)

 

COLETTE

Donc vous ne l'avez pas encore ?

 

GUILLOT

Non. (Même jeu.)

 

COLETTE

Eh bien ! permettez-moi de passer la nuit chez vous et je me charge de remplacer votre servante.

 

GUILLOT

Vous ?... Toi ?...

 

COLETTE

Sans qu'il vous en coûte rien.

 

GUILLOT, alléché.

Sais-tu faire la cuisine au moins ?

 

COLETTE

Certes...

 

GUILLOT, la tâtant.

Bons bras ! Tu t'appelles ?

 

COLETTE

Colette...

 

GUILLOT

Soit, donc !... Il ne sera pas dit que j'aurai manqué aux devoirs de l'hospitalité. Tu vas commencer par laver la vaisselle.

 

COLETTE, gaiement.

Ça me va..

 

GUILLOT

Ensuite, tu balaieras les chambres...

 

COLETTE

Avec plaisir...

 

GUILLOT, appelant.

Holà ! Jacquet.

 

JACQUET, de l'intérieur.

Qu'est-ce qu'il y a ?

 

GUILLOT

C'est une servante qui nous arrive.

 

JACQUET

Ah ! ce n'est pas malheureux !

 

GUILLOT, à Colette.

Entre et monte l'escalier. (Elle entre.) (A part.) Elle est gentille. (Il sort derrière Colette.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCÈNE IX
MARIE D'ANGLETERRE, LE DUC DE LONGUEVILLE, costumés en bourgeois normands.


MARIE, entrant gaiement.

Allons, Monsieur le duc de Longueville, un peu de courage. Voici une hôtellerie où vous pourrez vous reposer.

 

Duo

 

LE DUC

Nous reposer ? c'est impossible, Altesse.

Je vous avais promis

De vous montrer Paris...

Voilà Paris ! J ai tenu ma promesse.

Repartons.

 

MARIE

            Rien ne presse !

 

LE DUC

De ma faiblesse est-ce le prix ?

Venez ! Que dirait le roi Louis douze
S'il se doutait que son épouse

Exposée aux hasards,

Sans suite, sans escorte...

 

MARIE

Nous ne saurions attirer les regards

Habillés de la sorte ! (Des clercs paraissent au fond du théâtre.)

 

LE DUC

Ces jeunes gens, grands dieux !

Sur vous fixent les yeux...

 

MARIE

D'une façon presque impolie !

Que disent-ils ?

 

LE DUC

            Ils vous trouvent jolie,

Les insolents !

 

MARIE, à part.

            Ils sont galants. (Les clercs sortent.)

 

MARIE

Alors, je suis jolie ?

 

LE DUC

Sans doute !

 

MARIE

            Très jolie ?

 

LE DUC

                        Palsambleu !

Très jolie ! Vous l'ignoriez ?

 

MARIE

Je m'en doutais un peu,

Mais là-bas, en Angleterre,

A la cour du Roi, mon frère,

On ne me l'avait jamais dit.

 

LE DUC

L'étiquette l'interdit !

 

MARIE

Lors, je me disais sans cesse :

A quoi sert d'être princesse

Pour vivre ainsi qu'au couvent ;

Lors, je me disais souvent :

Pour vivre ainsi sans jeunesse,

A quoi sert d'être princesse ?

Mais aujourd'hui tout va changer,

Déjà je respire un air plus léger,
Le mariage me délivre ;

Je vais vivre enfin, je vais vivre,

Agir selon ma volonté,

En pleine liberté !

 

LE DUC

Mais vous vous trompez, Majesté
Vous avez un mari, le mari c'est le maître.

 

MARIE

Il pourra le paraître,

Mais, entre nous, je vous le dis tout bas,

Il ne le sera pas !

 

 

LE DUC, à part.

Voilà ce que c'est que d'épouser une fillette de seize ans dont on pourrait être le père. (Haut.) Mais il se fait tard, nous allons nous en retourner.

 

MARIE

Où cela ?

 

LE DUC

Là-bas, aux portes de Paris, où nous attendent votre cortège et votre vieille gouvernante qui doit être en des angoisses...

 

MARIE

A Pontoise ? Ah ! non, par exemple. D'ailleurs vous n'en pouvez plus. Nous allons entrer là, au Plat-d'Etain ; la maison me parait convenable, nous y souperons, nous y passerons la nuit, et demain, à la première heure...

 

LE DUC

Une reine de France à l'auberge ? Je ne puis y consentir. Songez à ma responsabilité. Que dira le roi ?

 

MARIE

D'abord, il n'en saura rien... et puis c'est sa faute... S'il avait mis plus d'empressement à me recevoir, s'il ne m'avait pas condamnée à attendre tout un jour et toute une nuit, dans un affreux village, le plaisir de connaître Paris, jamais je n'aurais eu l'idée de venir me promener en cachette. Quel mal fais-je, après tout ? Ne suis-je pas sous la garde de mon mari ?

 

LE DUC

Votre mari ?

 

MARIE

C'est vous, puisque vous m'avez épousée.

 

LE DUC, vivement.

Par procuration et à titre provisoire !

 

MARIE, riant.

Ah ! j'espère bien que ce n'est pas pour tout de bon, et que mon véritable époux se montrera moins sévère et plus aimable. Dieu merci, il est jeune, lui, galant...

 

LE DUC, inquiet.

Qui vous a dit ?

 

MARIE

Mon frère.

 

LE DUC

Sa Majesté le roi Henri VIII ?...

 

MARIE

Oui, je me révoltais à cette pensée d'épouser un inconnu... fût-il roi de France : « Vous avez tort, me dit-il alors, car c'est un jeune homme charmant.

 

LE DUC

Hum !

 

MARIE

Quoi... hum ? M'aurait-il trompée ?

 

LE DUC, vivement.

Non, non...

 

MARIE

Comment est-il ? Brun ? Blond ?

 

LE DUC, embarrassé.

Plutôt blond... d'un blond cendré.

 

MARIE

Fier ? Courageux ? Beau cavalier ?

 

LE DUC, simplement.

Il monte à cheval.

 

MARIE

J'ai hâte de le connaître.

 

LE DUC, à part.

Eh bien ! Il a eu là une jolie idée, le roi Henri VIII.

 

MARIE

Ah ! vous ne savez pas ? j'ai eu une peur, en vous voyant arriver !

 

LE DUC

Pourquoi ?

 

MARIE

Je vous prenais pour lui, pour mon mari. (Riant.) Vous jugez de ma surprise, on m'annonce un jeune homme et vous paraissez.

 

LE DUC, vexé.

Oui, en effet, cela a dû...

 

MARIE

Je ne savais pas que les rois, pour se marier, avaient recours à des ambassadeurs.

 

LE DUC

C'est la coutume.

 

Couplets

 

I

Trop lourd est le poids du veuvage,

Je songe à me remarier,

M'a dit le roi, selon l'usage,

Ami, tu vas t'expatrier,

Et, dans l'intérêt de ma race,

Te rendre au pays d'outre-mer,

Pour y prendre femme, à ma place,

Dans l'église de Westminster.

Pour obéir à l'étiquette,

J'aurais été plus loin encor ;

Rien ne m'arrête,

Quand il s'agit de l'étiquette,

Car l'étiquette,

Voilà mon fort !

 

II

Admis, au nom du roi de France,

Auprès de son cousin germain,

Devant une noble assistance,

Je pris votre main dans ma main,

Au front je vous mis la couronne,

A votre doigt l'anneau royal,

Et je ne commis à personne

Le soin du baiser nuptial.

Pour obéir à l'étiquette,

J'aurais été plus loin encor,

Rien ne m'arrête,

Quand il s'agit de l'étiquette,

Car l'étiquette,

Voilà mon fort ! (Marie fait aller le marteau de l'hôtellerie.)

 

LE DUC

Eh bien, que faites-vous ?

 

MARIE

Vous le voyez, je frappe à cette hôtellerie.

 

LE DUC

Quoi, tout de bon, vous prétendez y passer la nuit ?

 

MARIE

Tout de bon. (Elle frappe.)

 

LE DUC

Allons, il faut bien vous obéir... mais promettez-moi de ne pas vous nommer, de garder sur votre rang, sur votre titre, un secret absolu.

 

MARIE

Je vous le promets.

 

 

SCÈNE X
LES MÊMES, GUILLOT, puis COLETTE

 

GUILLOT, ouvrant sa porte.

Que désirez-vous ?

 

MARIE

Un gîte pour... mon mari et pour moi.

 

GUILLOT, à part.

Ce sont des gens de la province qui viennent pour les fêtes.

 

LE DUC, à part.

S'il pouvait lui dire que son auberge est pleine... (Il fait des signes à Guillot.)

 

GUILLOT

Alors, c'est une chambre qu'il vous faut. (Gestes désespérés du duc.) Non ?... Ah ! je comprends. Deux chambres sans doute ?

 

MARIE

Oui, deux chambres séparées...

 

GUILLOT, à part.

Deux chambres ! pauvre petite ! (se ravisant.) Au fait, j'y gagne, moi. (Haut.) J'ai votre affaire.

 

LE DUC, à part.

L'animal !

 

GUILLOT

Seulement ce sera cher.

 

LE DUC

Ah ! alors... (A Marie.) Allons-nous-en, c'est trop cher. (Il fait mine de s'en aller.)

 

MARIE

Pour nous ? Vous voulez rire ?.. Combien ?

 

GUILLOT, à part.

Ils ont l'air cossu. (Haut.) Dix écus d'or... Ah ! dame, on n'a pas cette occasion tous les jours de voir de près une reine de France. Elle fera son entrée dans Paris demain, sur le coup de midi. Vos seigneuries pourront l'admirer à leur aise de leurs fenêtres... et, comme on la dit fort jolie, ce n'est pas trop demander, je crois, que dix écus, pour un pareil spectacle ?

 

MARIE

Certes non. (Bas au duc.) Il est fort civil, cet aubergiste.

 

GUILLOT

Auprès d'elle chevauchera le duc de Longueville, celui qui est allé l'épouser en Angleterre au nom du roi. (Bas.) S'il n'y avait que lui, je vous céderais mes chambres à moitié prix.

 

LE DUC

Pourquoi donc ?

 

GUILLOT, riant.

Parce qu'il est moins agréable à regarder, dit-on. (Marie éclate de rire.)

 

LE DUC, à part.

Le butor.

 

MARIE

Finissons, dix écus, c'est entendu... (Au duc.) Allons, payez. (Le duc paye vivement.)

 

GUILLOT, à part.

Oh ! oh ! elle a l'air de le mener à la baguette... un mari qui fait chambre à part, c'est justice... (Comptant l'argent que lui remet le duc.) Dix écus, le compte y est... (Appelant.) Colette !... C'est ma servante...

 

COLETTE, paraissant sur le seuil

Vous m'appelez, not' maître. (Elle a un tablier et les manches retroussées.)

 

GUILLOT

Tu te mettras aux ordres de madame. Donne-lui notre plus belle chambre, sur le devant.

 

COLETTE

Si madame veut me suivre.

 

MARIE

Venez- vous, monsieur le duc ? (Elle entre dans l'auberge avec Colette.)

 

GUILLOT, étonné.

Le duc ?

 

LE DUC, vivement.

En un mot, croyez bien, en un mot... Monsieur Leduc... comme Lebrun, Lecerf...

 

GUILLOT, à part, le regardant.

Lecerf ? Ça ne m'étonnerait pas. (Il entre dans l'auberge.)

 

LE DUC, sur le seuil.

Je vous rejoins, chère amie, surtout ne sortez pas sans moi. (Seul.) Je n'ai qu'un moyen de mettre ma responsabilité à couvert, c'est d'aller avertir le roi de ce qui se passe. Je cours à l'hôtel des Tournelles.

 

LE PEUPLE, envahissant le théâtre.

Noël ! Noël !...

 

LES SERGENTS, frappant avec leurs bâtons de bouleau.

Place ! place ! (On bouscule de Longueville.)

 

LE DUC

Prenez donc garde.

 

UN SERGENT

Place, on vous dit. (Il pousse avec sa hallebarde.)

 

LE DUC, à part.

Décidément ce costume manque de prestige. (Il disparaît dans la foule.)

 

 

 

SCÈNE XI

CLÉMENT MAROT, LÉVEILLÉ, ROLAND, LES DIGNITAIRES, CLERCS et BÉJAUNES, LE PEUPLE, SERGENTS DE LA PRÉVÔTÉ, puis MARIE, GUILLOT, JACQUET et COLETTE.

(Les cloches sonnent à toute volée, les fanfares retentissent, le peuple crie : « Noël ! Noël ! » Des curieux paraissent à toutes les fenêtres de la place. Clément Marot fait son entrée, suivi d'un cortège composé de dignitaires et membres de la basoche. Lee clercs sont groupés par compagnies avec leurs couleurs et leurs étendards. Clément est sur son cheval, le front ceint d'un turban orné d'une couronne, un sceptre est dans sa main, un manteau royal sur ses épaules. En tête du cortège vont tambours, trompettes, fifres et hautbois.)

 

Final

 

LES CLERCS ET LE PEUPLE

Vive le roi !

En grande pompe il s'avance

Et, d'un vrai roi,

Il a, ma foi,

La prestance,

L'élégance.

Il tient fort bien son emploi.

Vive le roi ! (Clément fait signe qu'il va parler.)

 

CLÉMENT, à cheval.

A l'ombre de mon diadème,

Ici, j'ordonne, ici je veux

Que l'on s'amuse et que l'on s'aime,

Telle est ma loi, tels sont mes vœux.

Endossez vos habits de fête,

Car c'est le règne d'un poète

Qui va commencer en ce jour,

Règne de plaisir et d'amour ! (Marie paraît à la fenêtre.)

 

LE CHŒUR

Vive le roi !

Nous nous soumettons à sa loi !

Vive le roi !

 

MARIE, à part.

Le roi !

Disent-ils ? C'est le roi !

Mon époux ? Quelle fête !

Qui paraît devant moi ?

En un instant, il a fait ma conquête.

Mais comment lui parler ?

(Appelant.)

            Holà, Colette ? (Elle disparaît de la fenêtre.)

 

GUILLOT, suivi de Jacquet qui porte un broc d'argent et des gobelets sur un plateau, s'avance vers Clément.

De ce vieux vin

Que l'on conserve au Plat-d'Etain,

Il est d'usage,

Au nouveau roi, de faire hommage.

 

CLÉMENT, prenant un verre.

Verse, Guillot, mon verre plein,

Verse à la ronde et que chacun s'approche,
Nous allons boire, mes amis,

Au roi Louis,

Au protecteur de la Basoche !

 

TOUS

Au roi Louis !
Vive le roi Louis !

(Clément descend de cheval. Guillot et Jacquet versent à boire. Marie et Colette sortent de l'hôtellerie. Colette a un bouquet à la main.)

 

MARIE

Entends-tu comme on l'acclame ?

Allons, Colette, obéis-moi...

 

COLETTE

Jamais je n'oserai, madame,

Parler au roi,

Au roi de France !

 

MARIE

Après une humble révérence,

Tu lui remettras ce bouquet.

 

COLETTE

Ce bouquet ? J'en tremble d'avance !

 

MARIE

Ensuite, avec un air discret,

Tu lui diras : Une inconnue

Demande à souhaiter la bienvenue

A Votre Majesté.

(La poussant en avant.)

Point de timidité,

Fais-toi faire place.

 

COLETTE, à un clerc.

Lequel de vous est le roi ?

 

LE CLERC

            Le voici ! (Il désigne Clément qui tourne le dos.)

 

COLETTE

Grand merci.

 

MARIE, bas.

Courage !

 

COLETTE, à part.

            Son abord me glace !

(S'approchant de Clément.)

Sire ! (Il se retourne, elle le reconnaît.)

            Ah ! grands dieux ! qu'ai-je vu ?

(Elle laisse tomber le bouquet.)

 

CLÉMENT, à part.

Colette ! Tout est perdu !

 

COLETTE, à part, terrifiée.

Il est roi ! Quel mystère !

Voilà donc son secret.

Mais dans son intérêt

On me l'a dit, je dois me taire.

 

[ CLÉMENT

[ Saura-t-elle se taire

[ Et garder le secret ?

[ Je tremble à son aspect.

[ Que ne suis-je à cent pieds sous terre.

[

[ ROLAND

[ Allons, la chose est claire

[ Et je tiens son secret.

[ Tout à l'heure il mentait

[ En se disant célibataire.

[

[ COLETTE

[ Il est roi, quel mystère.

[ Voilà donc son secret.

[ Mais dans son intérêt

[ On me l'a dit, je dois me taire.

[

[ MARIE

[ Ma pauvre messagère

[ En l'approchant se tait.

[ Et j'aurais bien mieux fait

[ D'agir moi-même en cette affaire.

[

[ LÉVEILLÉ

[ Elle n'a pas su se taire,

[ Et voilà le bouquet.

[ Pour le coup c'est complet

[ Et je ne sais plus comment faire.

[

[ LES CLERCS

[ Quel est donc ce mystère ?

[ Il a l'air stupéfait

[ Et tremble à son aspect.

[ La chose est extraordinaire

 

CLÉMENT, se remettant.

Quoi ! pauvre enfant, c'est encor vous ?

 

LÉVEILLÉ, bas à Colette.

Du silence, Colette ! (Il ramasse le bouquet.)

 

ROLAND, à Colette.

Parlez...

 

MARIE, à part.

            Elle reste muette ?

A tout braver je me résous.

(Elle s'avance hardiment vers Clément.)

Sire, ce qui la rend inerte,

En vous, ce qui la déconcerte,

C'est l'aspect de la royauté.

 

CLÉMENT, riant.

Pourquoi tant de timidité ?

Je suis un homme comme un autre.

 

MARIE, vivement.

Sire, quelle erreur est la vôtre !

 

Madrigal

 

I

Quoi ! se dire un simple mortel

Quand on est d'essence divine

De la puissance l'on devine

En vous le signe originel,

A cette démarche hautaine,

A ce regard plein de fierté,

Ce geste empreint de majesté ;

Oui, voilà sans grande peine.

A quoi

En vous se reconnaît le roi.

 

CLÉMENT, à part.

Elle se moque de moi.

 

MARIE

II

Si de la souveraineté

Il nous fallait chercher le signe,

Dans un teint aux blancheurs de cygne,

Dans la grâce, dans la beauté,

Ou dans un charme de sirène,

Dans un sourire triomphant,

Des yeux malins, des pieds d'enfant,

Bien plus vous seriez la reine,

Que moi,

Je ne saurais être le roi.

(Il détache une fleur du bouquet et la lui donne. Il parle bas a Marie.)

 

ROLAND, à Colette.

Voyez donc la coquette

Qui, par votre mari, se fait conter fleurette.

 

COLETTE

Lui, mon mari ? Je ne sais pas

Ce que vous voulez dire.

 

ROLAND

Tantôt pourtant...

 

COLETTE

            Tantôt je voulais rire.

 

ROLAND, à part.

Ah ! malgré toi, tu parleras !

 

MARIE, à Clément.

A demain.

 

CLÉMENT, à part, voyant que Roland l'observe.

            Est-ce un piège ?

(A Marie.)

A demain. (Il lui baise la main.)

 

ROLAND, bas à Colette.

Voyez, il lui baise la main.

 

COLETTE, à part, réprimant un mouvement.

Que saint Nicolas me protège !

(Marie rentre dans l'hôtellerie, Clément remonte à cheval. Le cortège se ferme.)

 

ROLAND, à part.

Il est à moi !

 

TOUS

Vive le roi !

 

REPRISE DU CHŒUR

Vive le roi !

En grande pompe il s'avance

Et, d'un vrai roi,

Il a, ma foi,

La prestance,

L'élégance.

Il tient fort bien son emploi.

Vive le roi !

(Marie, sur la fin du chœur, apparaît à la fenêtre agitant son mouchoir. Clément la salue. Colette reste dans son coin, en prière, ne s'occupant plus de ce qui se passe autour d'elle. Léveillé la cache à Roland, qui continue à observer. Les cloches sonnent.)

Rideau.

 

 

 

 

 

 

scène XIV de l'Acte II lors de la création : le Duc de Longueville (Lucien Fugère) prenant Guillot au collet

 

 

 

 

 

 

 

 

Version originale (édition de juillet 1890)

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

La grande salle de l'hôtellerie du Plat-d'Étain. Au fond, large baie vitrée donnant sur la place que l'on a vue au 1er acte. Porte ouvrant sur ladite place, portes à droite et à gauche. Une galerie de bois court, à la hauteur du premier étage, tout autour de la salle. Un escalier y conduit de la scène avec une large rampe. Grande cheminée à droite. En scène, tables, bancs, chaises, horloge à poids, buffets. Il fait nuit. Chandelles allumées.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE

ROLAND, LES CLERCS, GUILLOT, COLETTE, JACQUET, RIBAUDES.

(Au lever du rideau, les clercs et leurs maîtresses sont attablés, en train de boire, servis par Guillot, Colette et Jacquet. D'autres dansent. Divertissement.)

 

Chœur

 

LES CLERCS

A vous, belles maîtresses,

Qui charmez nos instants,

Nos plus chaudes caresses,

Les fleurs de nos printemps ;

Abeilles peu farouches,

Vos baisers inconstants

Récoltent sur nos bouches

Le miel de nos vingt ans.

 

LES FILLES

Donnez à vos maîtresses

Quelques joyeux instants,

Vos plus chaudes caresses,

Les fleurs de vos printemps ;

Abeilles peu farouches,

Nos baisers inconstants

Récoltent sur vos bouches

Le miel de vos vingt ans.

 

COLETTE, servant à boire, à part.

Quelle bruyante compagnie

Chez nous, ce soir est réunie.

 

LES CLERCS

Holà ! du vin ! à boire holà !

 

GUILLOT

Colette, allons !

 

COLETTE

Voilà ! Voilà !

 

ROLAND, l’arrêtant au passage.

Eh quoi, c'est vous, dans cette auberge ?

 

COLETTE

Pour vous servir.

 

ROLAND

Vous feriez mieux, vraiment,

De surveiller un peu

 

COLETTE

Qui donc ?

 

ROLAND

Votre Clément.

(Bas, en l'observant.)

Chez mainte dame il se goberge
A leur table accueilli,

Ainsi que dans leur cœur...

 

COLETTE

Ah !

 

ROLAND, à part.

Elle a tressailli.

 

COLETTE, se remettant.

Que m'importe ? (Elle lui échappe.)

 

ROLAND, à part.

Bien, fais la mijaurée.

(A ses amis.)

C'est sa femme. Il viendra la voir dans la soirée,

Je le gage ; et tous deux nous les prendrons ici.

(A part.)

Je tiendrai mon rival enfin à ma merci !

 

LE VEILLEUR DE NUIT, au dehors.

Il est neuf heures,

Le temps est frais.

Dans vos demeures

Rentrez en paix. (Neuf heures sonnent.)

 

[ GUILLOT, à voix basse.

[ Voici le guet qui passe,

[ Il faut quitter la place ;

[ Bonsoir, Messieurs bonsoir

[ Et revenez me voir

[ La nuit est très obscure

[ Et la route peu sûre,

[ Il est moins hasardeux

[ De rentrer deux à deux.

[

[ LES CLERCS, LES RIBAUDES, à voix basse.

[ Voici le guet qui passe,

[ Vite quittons la place ;

[ Bonsoir, Guillot bonsoir

[ Nous reviendrons te voir

[ La nuit est très obscure

[ Et la route peu sûre,

[ Il est moins hasardeux

[ De rentrer deux à deux.

(Chaque clerc prend une fille sous son bras, et sort par le fond. La musique continue.)

 

GUILLOT

(Parlé.) Toi, Colette, range un peu cette salle, tandis que je vais mettre les volets avec Jacquet ; ensuite tu prépareras le souper de nos hôtes. (Il sort, par le fond, avec Jacquet ; on les voit, au dehors, pousser les volets.)

 

 

SCÈNE II

 

COLETTE, seule.

(Elle range sur les tables, et sort d'un buffet une nappe, des serviette, et des assiettes à fleurs qu'elle essuie.)

 

Pastourelle

 

I

Il était un' fois un' bergère

Oui gardait, sur le bord de l'eau,

Son blanc troupeau dans la fougère.

Il était un roi jeune et beau.

Un jour qu'ell' mirait son visage,

Qui se r'flétait dans le ruisseau,

Près de la sienne, une autre image

Parut : celle du jouvenceau.

Ça s' passait en ces temps prospères

Où les rois

Prenaient pour femmes les bergères,

Autrefois.

 

II (1)

 

(1) Peut se couper à la représentation.

 

Le lendemain, dans le bailliage,

Jeunes et vieux, grands et petits,

Pour célébrer un mariage,

Avaient mis leurs plus fins habits.

L'épouse était notre bergère ;

L'époux, notre roi jeune et beau,

Pour qui, dans l’ fond de l'eau légère,

L'amour alluma son flambeau.

Ça s' passait en ces temps prospères
Où les rois

Prenaient pour femmes les bergères,

Autrefois.

 

(Parlé.) Cette légende, c'est la mienne : la bergère, c'est moi ; le roi jeune et beau, c'est Clément... ou plutôt Sa Majesté Louis XII, roi de France ! Voilà donc cette haute situation, dont me parlait son ami et qui l'oblige à cacher son mariage... Je comprends, il ne peut pas me présenter à tous ces ducs et ces barons qui l'entourent, en leur disant : « Voilà ma femme, Colette, une pauvre petite paysanne qui ne sait ni lire ni écrire… » Non, non, je me tairai, je l'ai promis ; il restera pour moi ce qu'il était : Clément... et nous continuerons à nous voir en secret, comme ce soir... car il va venir... Ah ! je tremble à l'idée de me trouver en face de lui... c'est que je ne vais plus oser l'embrasser... un roi ! (Elle reste rêveuse.)

 

 

SCÈNE III

COLETTE, GUILLOT

 

GUILLOT, venant du fond et fermant la porte intérieurement.

Eh bien ! c'est ainsi que tu travailles ? Le couvert n'est pas mis ? A quoi penses-tu, fainéante ?

 

COLETTE, à part.

Fainéante ?... S'il savait à qui il parle ! (Haut.) Ne vous fâchez pas, maître Guillot, ce sera bientôt fait. (Elle met le couvert, aidée par Guillot.)

 

GUILLOT

Ah ! c'est qu'il faudra se trémousser. Nous allons en avoir un monde demain !

 

COLETTE

Pourquoi donc ?

 

GUILLOT

Parce que c'est demain, à midi, que la jeune reine fera son entrée dans Paris.

 

COLETTE, dressant l'oreille.

La jeune reine ?

 

GUILLOT

Oui. Le roi s'est marié depuis peu.

 

COLETTE, à part.

On le sait donc ?

 

GUILLOT

Et c'est demain qu'il fera connaître à tous sa femme.

 

COLETTE

Demain ?

 

GUILLOT

Qu'il la présentera à sa cour.

 

COLETTE

A sa cour ?

 

GUILLOT

Et qu'il la fera asseoir, à ses côtés, sur le trône de France !

 

COLETTE, tombant sur une chaise.

Il la fera asseoir !

 

GUILLOT

Qu'est-ce que tu as ?

 

COLETTE, se remettant.

Rien, rien... Et cette jeune reine, la connaît-on ?

 

GUILLOT

Pas encore. Elle est là-bas, quelque part, dans un petit village des environs de Paris.

 

COLETTE, à part.

C'est bien cela. (Haut.) A Chevreuse.

 

GUILLOT

Chevreuse ? Non, je croyais... Pontoise.

 

COLETTE, avec assurance.

Non, non, Chevreuse.

 

GUILLOT

Au fait, tu as peut-être raison... A Chevreuse, où elle attend le bon plaisir de son seigneur et maître.

 

COLETTE

Et que pense-t-on de ce mariage ?

 

GUILLOT

Mais tout le monde en est enchanté, moi tout le premier, parce que, tu comprends, une reine c'est bon, compatissant au pauvre peuple.

 

COLETTE, avec émotion.

Oh ! oui, elle le sera... et si jamais, mon brave monsieur Guillot, je puis faire quelque chose pour vous... (Elle lui prend les mains.)

 

GUILLOT, éclatant de rire.

Toi ?

 

COLETTE

Oui... (Balbutiant.) Je veux dire que vous êtes un bon maître... et que je vous servirai bien.

 

GUILLOT

J'y compte, Colette... Tu ne me coûtes rien, c'est vrai.

 

COLETTE

C'est moi qui l'ai voulu.

 

GUILLOT, noblement.

Mais cela ne m'empêchera pas de te savoir gré de tes services, tout comme si je les payais.

(Marie paraît sur l'escalier.)

 

 

SCÈNE IV
LES MÊMES, MARIE


MARIE, à Guillot.

Vous n'avez pas revu... mon mari ?

 

GUILLOT

Non, madame.

 

MARIE, à part.

Que peut-il être devenu ? (Haut.) Dès qu'il paraîtra, vous pourrez servir.

 

GUILLOT

Tu entends, Colette. (Il sort à gauche, deuxième plan.)

 

 

SCÈNE V

MARIE, COLETTE, LES CLERCS, au dehors.

 

Scène et Duo

 

COLETTE

(Parlé.) Servir cette femme ! cette bourgeoise ! Enfin, patientons. (Elle continue à préparer la table.)

 

LES CLERCS, dans le lointain.

Fêtons cette journée

Qui bientôt va finir ;

Tout le long de l'année,

Gardons son souvenir.

 

Duetto

 

MARIE, répétant, d'un air rêveur, le madrigal du premier acte, en respirant la fleur que lui a donnée Clément.

Si, de la souveraineté,

Il nous fallait chercher le signe

Dans un teint aux blancheurs de cygne,

Dans la grâce, dans la beauté...

(S'interrompant.)

Quelle galanterie !

Ah ! que les hommes sont moqueurs !

Comme un brin de coquetterie

A vite raison de leurs cœurs ! (Elle marche avec agitation.)

 

COLETTE

Qu’avez-vous ?

 

MARIE

La fièvre m'oppresse,

Une langueur enchanteresse,

Comme la nuit succède au jour,

Remplace brusquement mon rire par des larmes.

 

COLETTE, riant.

Je reconnais le mal qui cause vos alarmes :

C'est l'amour.

 

MARIE

De l'amour,

Oui, c'est le signe,

Ce trouble ravissant qui cause mon effroi.

(Avec éclat.)

J'aime !

 

COLETTE

Et qui donc ?

 

MARIE

Le roi.

 

COLETTE, avec un mouvement.

Le roi ?

 

MARIE

En est-il un plus digne ?

 

COLETTE

A peine l'avez-vous entrevu ce matin.

 

MARIE

Un seul regard suffit à fixer mon destin,

Tout me plaît et m'enchante,

Tout me séduit en lui,

Autour de moi tout chante

Et sourit aujourd'hui.

C'est l'amour, douce flamme,

Qui pénètre en mon cœur,

Et qui remplit mon âme

De joie et de bonheur !

 

[ COLETTE, à part.

[ Et c'est à moi qu'elle vient faire

[ Un tel aveu ?

[ La confondre serait un jeu,

[ Mais de me taire,

[ J'ai fait le vœu.

[

[ MARIE, à part.

[ Si de mon nom je pouvais faire

[ Ici l'aveu,

[ Elle serait surprise un peu,

[ Mais de me taire,

[ J'ai fait le vœu.

 

COLETTE, d'un air pincé.

Votre cœur, vraiment,

Prend feu bien rapidement.

 

MARIE

Chacune doit, bourgeoise ou bachelette,

Aimer son roi.

 

COLETTE

Puisqu'il en est ainsi,

Sachez-le donc, je l'aime aussi.

 

MARIE, éclatant de rire.

Qui ? toi, Colette ?

 

COLETTE

Vous riez ?

 

MARIE, riant toujours.

Eh ! crois-tu

Que jamais un roi se vante

De triompher de la vertu

D'une servante ?

 

COLETTE, vexée, avec une révérence.

Sauf le respect que je vous dois,

Si je sais compter sur mes doigts,

Ma conquête vaut bien celle d'une bourgeoise.

 

MARIE

Holà ! vas-tu me chercher noise ?

 

[ COLETTE, à part.

[ Et c'est à moi qu'elle vient faire

[ Un tel aveu ?

[ La confondre serait un jeu,

[ Mais de me taire,

[ J'ai fait le vœu.

[

[ MARIE, à part.

[ Si de mon nom je pouvais faire

[ Ici l'aveu,

[ Elle serait surprise un peu,

[ Mais de me taire,

[ J'ai fait le vœu.

 

 

SCÈNE VI
LES MÊMES, GUILLOT, LE DUC
 

GUILLOT, entrant.

Madame, je vous annonce votre mari.

 

LE DUC, entrant.

Me voilà… ouf ! (Il s'essuie le front.)

 

MARIE

Ah ! c'est vous, enfin ?

 

GUILLOT

Toi, Colette, à la cuisine, et activons le repas de nos hôtes.

(Il sort avec Colette à gauche, deuxième plan.)

 

 

SCÈNE VII
MARIE, LE DUC

 

MARIE, assise près de la cheminée.

Eh ! d'où venez-vous à cette heure, mon cher duc ? J'allais souper sans vous.

 

LE DUC

Vous voulez le savoir ?... Eh bien, j'ai été à l'hôtel des Tournelles, chez le roi.

 

MARIE

Chez mon mari ! Pour quoi faire ?

 

LE DUC

Pour lui raconter votre escapade, lui faire connaître votre présence dans Paris.

 

MARIE

Vous lui avez dit que j'étais ici, près de lui... et il n'a pas témoigné le désir de me voir ?... Il n'a pas eu la curiosité de vous accompagner pour connaître sa femme ?

 

LE DUC

Y songez-vous ?... L'étiquette !...

 

MARIE

L'étiquette ! Est-ce que ça compte à son âge !

 

LE DUC, à part.

Elle y tient... Il faudra pourtant bien lui avouer…

 

MARIE, se levant.

Vous allez retourner auprès de lui... tout de suite... et l'inviter, en mon nom, à venir partager notre souper.

 

LE DUC, ahuri.

Notre souper ?... jamais il n'y consentira.

 

MARIE, souriant.

Vous croyez ?... Dites-lui seulement que c'est à l'hôtellerie du Plat-d’Etain que je demeure, sous ce simple costume... Remettez-lui de ma part cette fleur... (Elle lui donne la fleur de Clément qu'elle a à son corsage.) et je vous réponds qu'il viendra.

 

LE DUC, à part.

Si jamais on m'y reprend !...

 

MARIE

Obéissez, mon cher duc... (Le câlinant.) Ce sera si gentil, ce petit repas de fiançailles, à nous trois, en attendant les ennuyeuses formalités de demain... Allez, allez donc !

 

LE DUC

C'est que, vous l'avouerai-je, Majesté, je tombe de sommeil. Se lever à six heures du matin, trotter tout un jour sur le pavé de Paris... c'est pénible.

 

MARIE, gentiment.

Vous dormirez après souper... allez vite. (Souriant.) Je suis insupportable, n'est-ce pas ?

 

LE DUC

Oh ! oui !

 

MARIE

Vous dites ?

 

LE DUC, vivement.

Je ne dis rien.

 

MARIE

J'ai très bien entendu. Vous avez fait : oh ! oui !

 

LE DUC

Excusez-moi... j'ai baillé... (Il bâille.) oh ! oui !... la fatigue... Pardon.

 

MARIE, riant.

Ah ! très bien.

 

 

SCÈNE VIII
LES MÊMES, COLETTE

 

COLETTE, venant de gauche.

Leurs seigneuries sont servies.

 

LE DUC, prenant son manteau et son chapeau.

Plus tard.

 

MARIE, au duc.

Hâtez-vous.

 

LE DUC

J’y cours, Maj…

 

MARIE

Hum !

 

LE DUC

Ma j...olie petite femme, j'y cours. (Il sort a gauche.)

 

 

SCÈNE IX
MARIE, COLETTE

 

COLETTE

Madame va donc souper toute seule ?

 

MARIE.

Plus tard, on te dit. (A part.) Je ne puis le recevoir ainsi... (A Colette.) Viens m'aider à rajuster cette coiffure... Ou plutôt, non, demeure et, dès qu'il paraîtra, préviens-moi.

 

COLETTE

Dès qu'il paraîtra ? Qui ?

 

MARIE

Le roi. (Elle remonte chez elle.)

 

 

SCÈNE X

COLETTE seule, puis CLÉMENT


COLETTE, seule.

Le roi ? Comment sait-elle qu'il doit venir ? Qui donc nous a trahis ? (On frappe à la porte du fond.) Ah !... C'est lui. (S'appuyant sur la table.) Eh bien, est-ce qu'il va me faire peur à présent ? Ouvrons. (Elle va ouvrir la porte. Clément entre très mystérieusement.)

 

Duo

 

CLÉMENT

Ah ! Colette, c'est toi ? Vite, ferme la porte.

A mes pas attachée, une garde d'honneur,

Partout me fait escorte :

Près d'ici, par bonheur,

Elle a perdu ma trace. (Il revient à Colette.)

Viens ça que je t'embrasse.

 

COLETTE, tombant à ses pieds.

Sire !

 

CLÉMENT

Comment ? A genoux devant moi ?

Y penses-tu ?

 

COLETTE

N'êtes-vous pas le roi ?

 

CLÉMENT

Le roi, c’est vrai, cela t’étonne ?

 

COLETTE

Un peu.

 

CLÉMENT

Pas plus que moi.

(Colette le regarde avec étonnement.)

Mais soyons sérieux.

Écoute, nul ne doit me savoir en ces lieux.

 

COLETTE, avec un reproche.

Quelqu'un vous attendait pourtant.

(Clément la regarde avec étonnement.)

Cette personne,

A laquelle, tantôt, vous fîtes les doux yeux.

 

CLÉMENT

C'était pour mieux donner le change,

Et mieux cacher notre secret.

 

COLETTE

Elle est folle de vous.

 

CLÉMENT.

De moi ? C'est bien étrange.

Je ne la connais point.

 

COLETTE, piquée.

Vous faites le discret.

 

CLÉMENT

Eh quoi, méchante, une querelle !

 

COLETTE, tombant dans ses bras.

Ah ! ne me trahis pas pour elle !

 

CLÉMENT

Pour la première fois, je la vis ce matin.

Va, ton Clément n'est pas un libertin.

(Très amoureusement )

Pourrais-je aimer une autre femme ?

Ah ! ne crois pas que je te mens,

Et que je sois assez infâme

Pour trahir mes anciens serments.

Pourrais-je aimer une autre femme ?

Ne sais-tu pas que désormais

Je ne peux plus, ô ma chère âme,

Aimer plus que je ne t'aimais ?

Je t'appartiens et pour jamais,

Pourrais-je aimer une autre femme ?

(Il la serre sur son cœur.)

 

[ CLÉMENT

[ Sois donc rassurée !

[ Tu seras toujours

[ Ma seule adorée,

[ Mes seules amours.

[

[ COLETTE

[ Je suis rassurée !

[ Je serai toujours

[ Ta seule adorée,

[ Tes seules amours.

 

COLETTE

Si ta tendresse vaut la mienne,

Eh bien, cachons-nous, cher Clément ;

Je tremble qu'elle ne revienne

Et je crains tout pour mon amant.

Viens, là-haut, viens dans la chambrette,

Où tu n'appartiendras qu'à moi,

Et ne crois pas que je regrette

D'y vivre seule avec mon roi,

Mon joli roi ;

Ce n'est pas l'humble campagnarde

Que, sur ton cœur, tu presseras,

Mais c'est ta femme qui te garde

Et veut mourir entre tes bras.

 

CLÉMENT et COLETTE

Oh ! cher trésor que je possède,

Envolons-nous dans l'infini.

L'amour charmant, à qui je cède,

Est un amour par Dieu béni.

Pour moi seul je veux la tendresse,

Ton baiser brillant mon baiser,

Je veux, d'une ardente caresse,

Sur ta poitrine me briser.

 

CLÉMENT

Si tu m'aimes, sois prudente ! sois discrète !

 

COLETTE

Oui, je sais... Demain seulement tu pourras dire que je suis ta femme.

 

CLÉMENT, vivement.

Non ! pas demain !

 

COLETTE, naïvement.

Ah ! c’est remis ?

 

CLÉMENT

Je ne dis pas qu'un jour... mais pour le moment, il faut nous cacher. Viens, ne restons pas ici.

 

COLETTE

C'est vrai, elle pourrait revenir.

 

CLÉMENT

Qui cela ?

 

COLETTE

Cette dame de ce matin. Elle m'a dit de la prévenir aussitôt que tu paraîtrais.

 

CLÉMENT, étonné.

Moi ? Et que me veut-elle ?

 

COLETTE

Je l'ignore.

 

CLÉMENT, se frappant le front.

Ah ! Grand Dieu ! Quelle idée !

 

COLETTE

Qu’as-tu ?

 

CLÉMENT

Si cette femme s'entendait avec mes ennemis, avec ce Roland, pour tenter de nous arracher notre secret. (Très inquiet.) A-t-elle reçu quelqu'un depuis son arrivée ?...

 

COLETTE

Personne que son mari.

 

CLÉMENT

Elle est mariée ?

 

COLETTE

Ce qui ne l'empêche pas de t'aimer.

 

CLÉMENT

Moi ?

 

COLETTE

Elle me l'a dit à moi-même.

 

CLÉMENT

Pour te rendre jalouse, pour te faire jaser... tu ne t'es pas trahie ?

 

COLETTE

Oh ! non. Mais pourquoi tous ces mystères ? Un roi n'est-il pas libre de se marier à sa guise ?

 

CLÉMENT, vivement.

Chut ! Je n'en ai pas le droit... c'est elle !... N'aie pas l'air de me connaître. (Marie paraît.)

 

 

SCÈNE XI

LES MÊMES, MARIE
 

MARIE

Eh bien ! Colette, pourquoi ne pas m'avertir de la présence du roi ?

 

CLÉMENT

J'arrive à l'instant.

 

MARIE

Seul ?

 

CLÉMENT, regardant autour de lui.

Tout seul.

 

MARIE, à part.

Le duc a craint d'être indiscret. (Haut.) Permettez-moi, sire, de vous féliciter de votre empressement. Voilà qui est d'un bon mari.

 

CLÉMENT, à part.

D'un bon mari ? J'en étais sûr. Elle se doute de quelque chose. (Il fait signe à Colette.)

 

MARIE

Vous n'en voudrez pas, j'espère, à votre femme de vous avoir arraché pendant quelques instants aux graves affaires de votre royaume ?

 

CLÉMENT, jouant l'étonnement.

Ma femme ?

 

MARIE, minaudant.

Vous savez bien qu'elle n'est pas loin de vous. (Elle se penche vers lui, il se retourne du côté de Colette qui lui fait signe qu'elle ne s'est pas trahie.)

 

CLÉMENT

Vous vous trompez... je n'ai point de femme.

 

MARIE

Comment ?

 

CLÉMENT

Je suis célibataire.

 

MARIE, à part.

Ah ! j'y suis, l'étiquette ! (Haut.) Alors, vous êtes venu ici ?

 

CLÉMENT, embarrassé.

Mais… (Tout à coup.) Pour vous !

 

MARIE

Pour moi ?

 

COLETTE, bas à Clément.

Que dis-tu ?

 

CLÉMENT, bas.

Chut ! (Haut.) J'ai été, ce matin, ébloui par votre beauté...

 

COLETTE, bas.

Mais !...

 

CLÉMENT, bas.

Chut donc ! (Haut.) Par votre esprit et...

 

MARIE

Vous avez voulu me revoir ?

 

CLÉMENT

C'est cela... (A part.) Ce n'est pas mal imaginé.

 

MARIE, frappant dans ses mains.

Ah ! que voilà qui est original et galant, et amusant ! Oui, je comprends, je suis pour vous une étrangère, vous m'avez remarquée à la promenade... et vous venez ici, ce soir, pour tenter de faire ma conquête ? Soit ! donc, faites-moi votre cour, je le permets... (Finement.) Votre femme n'en sera pas jalouse.

 

CLÉMENT

Puisque je vous dis…

 

MARIE

Oui, oui, c'est convenu, vous êtes garçon. (A part.) Aujourd'hui encore. (Haut.) Je ne veux rien vous ravir de ce doux privilège.

 

 

SCÈNE XII

LES MÊMES, GUILLOT

 

GUILLOT, apportant le vin.

Voici le vin. (A part.) Eh ! mais, c'est Clément Marot.

 

MARIE

Vous pouvez servir.

 

GUILLOT

Sans attendre votre mari ?

 

MARIE, montrant Clément.

J'ai trouvé un convive plus agréable.

 

GUILLOT, à part.

Lui ?...

 

MARIE, à Clément.

Vous ne refuserez pas de souper avec moi ?

 

COLETTE, bas à Clément.

Souper ? Ah ! mais non ! (Marie remonte à Guillot.)

 

CLÉMENT, bas à Colette.

Plus de doute, cette femme est chargée de me surveiller. Si je refuse son invitation, elle devinera ce qui m'amène ici, et...

 

GUILLOT, bas à Marie.

C'est convenu. Personne ne vous dérangera. (Il sort.)

 

 

SCÈNE XIII

MARIE, CLÉMENT, COLETTE

 

MARIE

Que lui contez-vous tout bas ?

 

CLÉMENT, vivement.

Moi ?... Rien.

 

MARIE

Savez-vous bien, sire, que vous lui avez tourné la tête ?

 

CLÉMENT

Quelle folie !

 

MARIE, riant.

N'allez pas en profiter pour lui faire les doux yeux. Je suis très jalouse, je vous en préviens. (Lui prenant le bras.) A table.

 

CLÉMENT

A table.

 

Trio

 

[ MARIE

[ A table ! auprès de moi,

[ Asseyez-vous de grâce.

[ Souhaitons aujourd'hui que, pour traiter un roi,

[ Notre hôte se surpasse.

[

[ CLÉMENT

[ Obéissons, ma foi,

[ Il convient que je fasse

[ Ce dernier sacrifice â mon titre de roi.

[ (A Marie.)

[ Près de vous je prends place..

[

[ COLETTE, à part.

[ Leur permettre, sans moi,

[ De souper face à face,

[ Il a beau l'exiger, je trouve que, ma foi,

[ Je suis par trop bonasse.

 

MARIE, à Colette.

Laisse-nous, â présent,

Retourne à ton ouvrage.

 

COLETTE, à part.

C'est moi que l'on renvoie ? Allons, c'est fort plaisant.

 

MARIE

Eh bien ! va donc.

 

COLETTE, à part.

J'enrage.

(Clément lui fait signe pour la supplier d'obéir.)

 

MARIE

Nous nous servirons bien tout seuls.

(A Clément.)

N'est-il pas vrai ?

 

CLÉMENT

C'est mon avis.

(Il découpe le pâté pour se donner une contenance.)

 

COLETTE, scandalisée, à part.

C'est son avis ?

(Elle le pince en passant.)

Je veillerai.

(Elle sort à gauche.)

 

CLÉMENT, offrant du pâté à Marie.

Cette tranche est appétissante.

 

MARIE, le servant.

Permettez-moi de vous l'offrir.

 

CLÉMENT

Ne croyez pas que j'y consente.

 

MARIE

Permettez !

 

CLÉMENT

Je ne puis souffrir.

Que vous vous donniez cette peine.

(Elle lui verse à boire.)

Je suis confus, en vérité.

 

MARIE, levant son verre.

Je bois au roi.

 

CLÉMENT, levant le sien.

Non, à la reine.

 

MARIE, vivement.

A la reine ?

 

CLÉMENT

De beauté.

 

[ CLÉMENT, à part.

[ Elle paraît douce et bonne,

[ Pourtant soyons prudent,

[ Car c'est une espionne,

[ Sous la fleur se cache un serpent.

[

[ MARIE, à part.

[ Ce beau titre qu'il me donne,

[ Ce titre éblouissant,

[ C'est comme une couronne

[ Qu'il met à mon front rougissant.

 

CLÉMENT

Vous avez un mari ?

 

MARIE

Un mari peu hardi

Qui demain seulement, quand sonnera midi,

À mes yeux daignera paraître.

 

CLÉMENT, inquiet.

S'il allait devancer le moment convenu ?

 

MARIE, baissant les yeux.

Il est mon seigneur et mon maître

Et près de moi serait le bienvenu.

(Etonnement de Clément. Elle rapproche sa chaise.)

 

COLETTE, venant de gauche, portant une volaille.

C'est la poularde.

(A part.)

J'arrive à temps.

De bien près il la regarde.

 

MARIE, impatientée.

Ne peut-on rester seuls pendant quelques instants ?

Sortez, je vous l'ordonne.

 

CLÉMENT, gêné, reculant sa chaise.

Elle croyait bien faire... permettez?

 

MARIE

Décidément, je vous soupçonne

De me la préférer.

 

CLÉMENT, vivement.

Y pensez-vous ?

(A Colette.)

Sortez !

 

MARIE

Mais, sortez donc

 

COLETTE, ahurie.

C'est que...

 

MARIE

Sortez !

 

CLÉMENT

Sortez !

 

[ MARIE

[ Allons, mon joli roi,

[ Rapprochez-vous, de grâce,

[ Ou bien, entre nous deux, faut-il que ce soit moi

[ Qui supprime l'espace ? (Elle s'approche.)

[

[ CLÉMENT, à part.

[ Rapprochons-nous, ma foi,

[ Il faut bien que je fasse

[ Encor ce sacrifice à mon titre de roi,

[ Mais je serai de glace.

[

[ COLETTE, à part.

[ Leur permettre, sans moi,

[ De rester face à face,

[ Il a beau l'exiger, je trouve que, ma foi,

[ Je suis par trop bonasse. (Elle sort.)

 

MARIE, près de Clément.

De feindre plus longtemps, sire, il n'est pas besoin ;

Vous savez qui je suis et je puis tout entendre.

Parlez donc. M'aimez-vous ?

 

CLÉMENT, à part.

Diable, comme elle est tendre !

A ce jeu-là nous pourrions aller loin.

 

MARIE

Vous vous taisez et prenez l'air farouche ?

Faut-il que, de ma bouche,

S'échappent les premiers aveux ?
Ecoutez donc, alors, écoutez, je le veux.

.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

Chez mon frère, là-bas, dans le parc rempli d'ombre,

Lorsque, par les sentiers bordés de vers luisants,

Je marchais, caressant les beaux rêves sans nombre

Où s'égarent parfois les tètes de seize ans ;

Lorsque je consultais la blanche marguerite

Pour savoir s'il m'aimait, le doux Prince Charmant,

C'est à vous que mon cœur songeait en le nommant,

Et je vous reconnus, ce matin, tout de suite ;

Je me le figurais bien tel que vous voici.

Et si, pour m'éprouver, on m'était venu dire :

« Désignez-nous celui que votre cœur désire. »

Vous prenant par la main, j'aurais dit : « Celui-ci. »

 

CLÉMENT, à part.

Aurais-je vraiment fait une conquête ?

Hum ! Tenons-nous bien !

Colette m'attend... De battre en retraite
Cherchons un moyen.

 

MARIE, boudeuse.

Eh quoi, vous gardez le silence ?

 

CLÉMENT, doucement.

Je pense

A votre époux.

Si vous m'aimez ce soir... demain, qu'en ferez-vous ?

 

MARIE, souriant.

Je l'aimerai... j'en donne ma parole,

Comme si c'était vous.

Embrassez-moi pour lui...

 

CLÉMENT

(Il l'embrasse sur le front. — A part.)

Je la crois un peu folle.

 

[ CLÉMENT, à part.

[ Vraiment elle déraisonne ;

[ Pourtant soyons prudent,

[ Car c'est une luronne.

[ Songeons que Colette m'attend.

[

[ MARIE

[ Par ce baiser qu'il me donne,

[ Je lui fais le serment

[ D'être docile et bonne

[ Et de l'aimer bien tendrement,

 

COLETTE, entrant de gauche, deuxième plan.

Alerte ! Alerte ! (Elle pousse le verrou.)

 

MARIE, furieuse.

Ah ! mais, à la fin...

 

COLETTE

C'est votre mari. (Clément se lève vivement.)

 

MARIE

Quel mari ?

 

COLETTE

Eh bien, monsieur le duc.

 

MARIE, éclatant de rire.

Ah ! c'est le duc ?

 

CLÉMENT, à part.

Il arrive à propos. Moi qui ne savais comment rompre cet entretien.

 

MARIE, à Colette.

Qu'est-ce que tu attends ? Fais-le entrer.

 

COLETTE, abasourdie.

Que je le fasse entrer ?

 

MARIE

Mais oui ! (A Clément.) Il trouve sans doute que le tête-à-tête a assez duré.

 

CLÉMENT

Oui, je crois aussi... Peut-être vaudrait-il mieux... (Il désigne le fond.)

 

MARIE

Quoi ? vous en aller ?

 

CLÉMENT

Je ne veux pas vous compromettre.

 

MARIE, étonnée.

Comment ? (Grand bruit à gauche.)

 

COLETTE

C'est lui, fuyez, monsieur, il est armé, il vous massacrerait !

 

MARIE, riant.

Mais au contraire, il sera ravi de vous trouver encore ici.

 

CLÉMENT, à part.

Singulier mari !

 

MARIE

S'il massacre quelque chose, je gage que ce sera ce poulet, car il doit mourir de faim.

 

CLÉMENT

Quoi ? Vous pensez à le faire souper ?

 

MARIE

Entre nous deux, je le lui ai promis. (Grimace de Clément. Elle ajoute d'un ton câlin :) Ce pauvre homme, ça lui fera tant de plaisir !

 

CLÉMENT, à part.

Pour le coup, c'est trop fort ! (On frappe à gauche, deuxième plan.)

 

COLETTE, à Clément.

Le voilà ! cachez-vous ! (On frappe encore.)

 

MARIE

Il faudra donc que je lui ouvre moi-même. (Elle va tirer le verrou.)

 

COLETTE, à Clément.

Vite, par ici, dans un instant je te rejoindrai.

 

CLÉMENT, bas à Colette.

Excellent mari, il ne sait pas quel service il nous rend ! (Il sort à droite après avoir embrassé Colette.)

 

 

SCÈNE XIV
MARIE, COLETTE, LE DUC, GUILLOT

 

LE DUC, entrant à gauche.

Arrivez donc, maître Guillot, j'ai manqué me casser la tête dans votre corridor.

 

GUILLOT

Vous ne vouliez pas attendre que l'on vous éclairât. (Bas, à Marie.) J'ai fait ce que j'ai pu pour le retenir.

 

MARIE

Vous dites ? Mêlez-vous de vos affaires.

 

GUILLOT, à part.

Si c'est ainsi qu'elle me remercie

 

LE DUC, bas à Marie.

Que vous disais-je ? Le roi ne viendra pas.

 

MARIE

Vous croyez ?

 

LE DUC

Il s'est mis au lit à huit heures et ne m'a pas reçu.

 

MARIE

Vous lui avez fait faire ma commission, pourtant ?

 

LE DUC

Par l’écuyer de service.

 

MARIE

Et qu’a-t-il répondu ?

 

LE DUC

Rien... Il dormait.

 

MARIE, riant.

Il dormait ? Vraiment ?

 

LE DUC, comprimant un bâillement.

L'heureux homme !

 

MARIE

J'ai donc bien fait de ne pas l'attendre et de souper sans lui.

 

LE DUC

Vous avez soupé ? (Il examine la table.) Deux couverts. (Inquiet.) Avec qui ?

 

MARIE, riant.

Devinez.

 

GUILLOT, bas à Colette.

Dis que c'est avec toi.

 

COLETTE, haut.

C'est avec moi.

 

MARIE, riant.

Mais pas du tout !

 

GUILLOT, à part.

Ah ! elle n'est pas adroite !

 

LE DUC, trouvant les vêtements de Clément.

A qui ce manteau ?... Ce chapeau ?

 

GUILLOT

Il va la tuer !... (Il veut s'interposer.)

 

MARIE

A un charmant cavalier qui a bien voulu me tenir compagnie en votre absence.

 

GUILLOT, au duc.

Pardonnez-lui !

 

LE DUC, prenant Guillot au collet.

Vous avez laissé entrer un homme ici, vous ?

 

GUILLOT

Vous ne m'aviez pas donné votre femme à garder.

 

LE DUC, furieux.

Quel est-il ?... Je veux... je dois le savoir.

 

MARIE, riant.

Calmez-vous !

 

GUILLOT

Ça va se gâter. J'aime mieux m'en aller. (Il sort à gauche.)

 

 

SCÈNE XV

LES MÊMES, moins GUILLOT

 

MARIE

J'aurais voulu vous présenter mon convive, mais il est très timide et vous l'avez mis en fuite.

 

COLETTE, à part.

Comme elle lui parle ! C'est moi qui filerais doux à sa place.

 

MARIE

Peut-être n'a- t-il pas quitté la maison... Je vais essayer de le retrouver. (Elle prend un des bougeoirs.) Restez ici et attendez-moi... Vous me ferez compliment, vous verrez. (Il fait mine de la suivre.) Non, non, je vous défends de me suivre. (Elle sort à droite.)

 

 

SCÈNE XVI
LE DUC, COLETTE

 

COLETTE, à part.

C'est peut-être comme ça qu'il faut traiter les hommes.

 

LE DUC, à part.
Elle va le faire échapper ! (Il se dirige vers la porte de droite.)

 

COLETTE, s'interposant.

Vous ne passerez pas.

 

LE DUC, la prenant par le bras.

Vous étiez là ? Vous l'avez vu, cet homme ?

 

COLETTE, effrayée.

Oui.

 

LE DUC

Vous le connaissez ?

 

COLETTE

Oui.

 

LE DUC

Son nom, petite malheureuse... Dites-moi son nom.

 

COLETTE, tombant à genoux.

Grâce !

 

LE DUC

Parlez, ou... (Il lève les bras sur elle.)

 

COLETTE, se cachant la figure.

Eh bien, c'est...

 

LE DUC

C'est ?

 

COLETTE

Le roi.

 

LE DUC, subitement radouci.

Le roi ? (A part.) Comment ? il est venu ? (Haut.) C'est le roi ? Vous en êtes sûre ?... Oh ! mais alors c'est très différent.

 

COLETTE, très étonnée.

Comment ?

 

LE DUC

Je n'ai plus rien à dire.

 

COLETTE

Ah bah !

 

Couplets

 

LE DUC

Eh ! que ne parliez-vous ?

Pour calmer mon courroux,

Ce mot devait suffire.

C'est le roi, dites-vous ?

C'est le roi ? Je respire !

 

I

Ce début est d'un bon augure

Et j'en veux rendre grâce aux cieux.

Ensemble je me les figure,

Emus et les yeux dans les yeux.

Elle a ce qu'il faut pour lui plaire,

Un teint, des dents... et cætera,

Le regard doux et la voix claire :

Bref, je crois qu'elle lui plaira.

 

Eh! que ne parliez-vous?
Eh ! que ne parliez-vous ?

Pour calmer mon courroux,

Ce mot devait suffire.

C'est le roi, dites-vous ?

C'est le roi ? Je respire !

 

II

S'ils s'aiment comme je souhaite,

A moi les honneurs, le pouvoir ;

Pour le coup, ma fortune est faite,

Bienfaits et cadeaux vont pleuvoir.

Mais dessus tout, ce que j'espère

C'est de voir notre suzerain

Avant un an, devenir père

Et d'être choisi pour parrain.

 

Eh ! que ne parliez-vous ?

Pour calmer mon courroux,

Ce mot devait suffire.

C'est le roi, dites-vous ?

C'est le roi ? Je respire !

(Il tombe assis près de la table.)

 

COLETTE

Quelle immoralité ! Il fermera les yeux, parce que c’est le roi. C'est honteux !

 

LE DUC

Bonsoir, petite, je vais me coucher.

(Il prend sur la table le reste du poulet et une bouteille qu'il met sous son bras.)

 

COLETTE

Eh bien, et votre femme ?

 

LE DUC, étonné.

Ma femme ? (Comprenant.) Ah ! ma... Oh ! ca ne me regarde plus. A son tour de veiller sur elle, je lui passe la main.

 

COLETTE

Vous n'êtes pas fâché, je le vois, d'en être débarrassé ?

 

LE DUC, riant.

Tu l'as dit, ma petite Colette. Pas fâché du tout. — Au contraire !

 

COLETTE, à part.

Quel homme !

 

LE DUC

Tu vas t'en aller d'ici, toi aussi... Ils vont revenir... ta présence les gênerait.

 

COLETTE

Les laisser seuls tous les deux ?

 

LE DUC

Oui, oui.

 

COLETTE

Mais vous n'y songez pas... Elle l'aime, elle me l'a dit.

 

LE DUC

Tant mieux !

 

COLETTE

Et si je n'étais entrée à tout moment, tout à l'heure...

 

LE DUC

Précisément, il ne faudra plus entrer... il faudra te tenir derrière la porte et empêcher qu'on ne les dérange.

 

COLETTE

Ah ! n'y comptez pas, par exemple !

 

LE DUC

Du bruit ?... Ce sont eux... Je me sauve ! (Il grimpe l'escalier et disparaît.)

 

 

SCÈNE XVII

COLETTE, seule, puis LÉVEILLÉ

 

COLETTE, seule.

Non, non, ça ne se passera pas ainsi et je vais... (Elle prend un bougeoir.)

 

LÉVEILLÉ, entrant mystérieusement par la gauche.

S't ?

 

COLETTE

Vous ?

 

LÉVEILLÉ

Votre mari est ici ?

 

COLETTE

Oui.

 

LÉVEILLÉ

Qu’il ne se montre pas.

 

COLETTE

Pourquoi ?

 

LÉVEILLÉ

On a su, je ne sais comment, qu'il était venu vous rejoindre, cette nuit, au Plat-d'Etain, et l'on veut l'y surprendre auprès de vous.

 

COLETTE

Qui donc ?

 

LÉVEILLÉ

Ses ennemis... (Écoutant au fond.) Chut ! écoutez... ils sont sur mes talons... Vite, cachez-vous... et, quoi que vous entendiez, gardez-vous de paraitre.

 

COLETTE

Mais...

 

LÉVEILLÉ, la poussant vers la cave.

Vite, entrez là, aussitôt le danger passé, je vous enverrai chercher.

 

COLETTE

Vous me le promettez ? (Elle disparaît par la trappe.)

 

LÉVEILLÉ

Oui... les voici... disparaissez. (Nuit complète. — Léveillé se cache sous la galerie. Les clercs et Roland ouvrent avec précaution les volets, puis la porte et pénètrent en scène à pas de loup.)

 

 

SCÈNE XVIII

LÉVEILLÉ, ROLAND, LE CHANCELIER, LES CLERCS.

 

Final


LES CLERCS

Il faut agir adroitement,

Discrètement,

Et prestement,

Pour surprendre le beau Clément,

Qui, se moquant du règlement,

Prés de sa femme, en ce montent,

Repose fort béatement.

 

LÉVEILLÉ, railleur.

Passer de la blonde à la brune,

Changer d'amour avec la lune,

Quand on est clerc du Parlement,

C'est se conduire congrûment ;

Mais choisir une femme unique,

Selon l'ordinaire pratique,

Se marier bourgeoisement,

C'est un crime impardonnable,

Sans excuse, abominable,

Et qui mérite un châtiment.

 

TOUS

C'est la loi, c'est le règlement.

 

ROLAND

Qu'à l'instant même, en cette hôtellerie,
Un tribunal soit réuni.

Et que le traître soit banni
De notre confrérie.

 

LÉVEILLÉ, montrant la chambre vide.

Encore faut-il trouver...

 

ROLAND, trouvant le chapeau et le manteau.

Je trouve.

 

LÉVEILLÉ, haussant les épaules.

Encore faut-il prouver...

 

ROLAND, désignant la table servie.

Je prouve.

(Aux clercs.)

Ne reconnaissez-vous pas

Le désordre charmant d'un amoureux repas ? (On rit.)

Il est ici.

(Montrant le fond.)

Par cette porte

On l'a vu, cette nuit,

Se faufiler sans bruit.

Mais, chut ! on vient. (Clément paraît au haut de le galerie.)

C'est lui !

 

LÉVEILLÉ, à part.

Que le diable l'emporte ! (Le jour vient.)

 

 

SCÈNE XIX

LES MÊMES, CLÉMENT, puis MARIE

 

LES CLERCS, à Clément d'un air moqueur.

Nous accourons, au lever du soleil,

De notre roi saluer le réveil.

 

MARIE, venant de droite, son bougeoir à la main.

Je vous retrouve, enfin ! (Elle va à Clément.)

 

ROLAND, atterré.

Tiens ! ce n'est pas Colette ?

 

MARIE

Mais quels sont ces gens-là ?

 

CLÉMENT

Ne soyez inquiète,

Ce sont tous mes amis, les clercs du Parlement.

 

MARIE

Venus pour rendre hommage à leur roi ?

 

CLÉMENT, riant.

Justement.

 

ROLAND, à part.

Je suis joué !

(Aux clercs.)

Notre présence est importune.

(D'un ton méprisant.)

Le roi, vous le voyez, est en bonne fortune.

 

MARIE, scandalisée.

En bonne fortune ? N'en croyez rien !
Je suis sa femme.

(Ebahissement général.)

 

[ CLÉMENT

[ Ma femme ?

[

[ LES AUTRES

[ Sa femme ?

 

MARIE

Avec orgueil je le proclame.

 

ROLAND

Sa femme ! Je le disais bien !

 

MARIE

On m'avait bien dit de me taire

Et j'avais promis le secret ;

Mais à quoi bon tant de mystère ?

Dans quel but ? Dans quel intérêt ?

Lorsque d'un roi, l'on est l'épouse,

C'est pour marcher à son côté.

De mon titre je suis jalouse :

Je veux ma part de royauté.

 

[ ROLAND et LES CLERCS

[ Pareil délit ne peut se taire :

[ Se marier n'est point permis ;

[ Notre règlement est précis

[ Et nul ne saurait s'y soustraire.

[

[ MARIE, à part.

[ J'ai dévoilé tout le mystère.

[ Je ne pouvais, il l'a compris,

[ Laisser malmener, dans Paris,

[ Une princesse d'Angleterre.

[

[ CLÉMENT et LÉVEILLÉ, bas.

[ Chut ! du silence, il faut nous taire.

[ Roland tantôt sera surpris,

[ Quand il verra qu'il s'est mépris.

[ Du silence ! Laissons-le faire.

(Le chancelier et deux autres juges prennent place solennellement sur une des tables de l'auberge. Les autres se groupent autour, sur l'escalier et la galerie.)

 

 

SCÈNE XX
LES MÊMES, LE DUC

 

LE DUC, au haut de la galerie.

Au bras de son époux la princesse Marie

A dû quitter ces lieux.

(Reconnaissant Marie.)

Grands dieux !

 

LE CHANCELIER, à Marie.

Approchez, je vous prie.

 

LE DUC

C'est elle... En croirai-je mes yeux ?

(Il se précipite vers Marie.)

Que faites-vous ici, madame ?

 

LE CHANCELIER

Quel est celui-là ?... De quel droit…

 

LE DUC, suffoqué.

De quel droit ?

 

MARIE, à part.

C'est le duc !

 

LE DUC, à part.

Soyons adroit.

Je ne puis la nommer.

(Haut.)

De quel droit ?... C'est ma femme.

 

TOUS

Sa femme ?

 

CLÉMENT, au chancelier.

Vous voyez bien

Que ce n'est pas la mienne.

 

LE DUC, à Marie.

Ne dites rien
Et souffrez que je vous emmène.

 

LE CHANCELIER, au duc.

Vous êtes son époux ?

 

LE DUC

Oui, monsieur, c'est certain.

 

LE CHANCELIER, riant.

Fort bien.

(On rit.)

 

CLÉMENT, à part.

C'est un répit.

 

ROLAND, à part.

Ah ! j'y perds mon latin !

(On se moque de lui.)

 

CLÉMENT, à part.

Dans sa chambrette
M'attend

Colette ;

De la rejoindre c'est l'instant.

(Il se faufile à travers les groupes, monte l'escalier et disparaît par la galerie.)

 

 

SCÈNE XXI

LES MÊMES, moins CLÉMENT
 

LE DUC, à Marie.

Sortons d'ici.

 

MARIE

Pourquoi ?

 

LE DUC

Ce n'est point votre place.

 

MARIE

Ma place est près du roi, je reste à son côté. (Elle cherche autour d'elle.)

Eh bien ? Où donc est-il ?

 

LE DUC

Sans doute il a quitté

Ces lieux. Il est parti.

 

MARIE

Sans moi ?

 

LE DUC

Suivons sa trace.

Venez !... (Il l’entraîne.)

 

LES CLERCS, leur barrant le passage.

Où courez-vous ?

 

LE DUC

Messieurs,

Faites-nous place.

Ah ! Messieurs,

Recevez nos adieux.

(Il cherche à emmener Marie, mais ils sont retenus par les clercs qui se pressent sur leur passage pour les saluer. Le duc se démène pour protéger Marie et gagner la porte.)

 

LES CLERCS

Ah ! le joli ménage

Sur son passage,

Inclinons-nous.
L'épouse est belle et sage,

Confiant est l'époux ;

Ils vivront sans orage,

Jusqu'à leur dernier âge.

Inclinons-nous

Sur le passage

De ce joli petit ménage.

 

 

SCÈNE XXII

LÉVEILLÉ, ROLAND, LE CHANCELIER, LES CLERCS, puis CLÉMENT

 

LE CHANCELIER, qui pendant ce temps a délibéré avec ses deux assesseurs.

Silence !

Je vais lire la sentence.

 

LES CLERCS

Silence ! silence !

 

LE CHANCELIER, marmottant la formule.

La Basoche régnante en triomphe et titre d'honneur, à tous présents et à venir, salut.

« Attendu

Qu'il n'est point défendu

D'avoir le cœur sensible,

Que le fait signalé n'est point répréhensible,

Chacun avec soin entendu,

Condamnons, pour sa demande,

Roland à dix écus d'amende. »

(Bravos frénétiques ; on hue Roland qui sort furieux.)

 

CLÉMENT, revenant par la galerie.

Où donc se cache-t-elle ?

 


SCÈNE XXIII

LES MÊMES, CLÉMENT
 

LE CHANCELIER

Aujourd'hui, montre solennelle,

Nous allons promener notre roi dans Paris,

Et puis, suivant l'usage,

Nous irons rendre hommage

Au roi de France, au roi Louis !

Allons, Clément, reprends cette couronne.

(On remet à Clément sa couronne et son manteau.)

 

CLÉMENT, à Léveillé.

Partir, sans la revoir,

Ma Colette mignonne !

 

LÉVEILLÉ, railleur, lui présentant son sceptre.

Voilà l'agrément du pouvoir !

 

Chant de la Basoche

 

CHŒUR

L'encrier, la plume et l'épée

Etaient les armes de Pompée.

La Basoche est son héritière ;

Elle en est fière.

Soldat-clerc, le basochien

Est bon vivant et bon chrétien.

Vive la Basoche !

A son approche,

Tout va bien.

(Sortie solennelle, Clément en tête porté sur leurs épaules par quatre clercs ; les clercs, derrière lui, forment un monôme et poussent des noëls assourdissants.)

 

 

SCÈNE XXIV

COLETTE, seule, puis GUILLOT, L'ÉCUYER DU ROI, ARCHERS, PEUPLE


COLETTE, sortant de sa cachette.

Il est parti... je vois bien qu'il m'évite ;

Ne restons pas ici... sauvons-nous au plus vite.

(Sonnerie de trompette au dehors.)

 

GUILLOT, entrant, bouleversé.

Quel honneur pour le Plat-d'Etain !

Un écuyer royal, avec brillante escorte,

S'en vient frapper à notre porte.

(L'écuyer paraît suivi de ses archers et de la foule.)

 

LA FOULE

Quel honneur pour le Plat-d'Étain !

 

L'ÉCUYER, à Guillot.

De mon maître, noble roi Louis Douze,

(On se découvre.)

Très puissant souverain,

Je viens ici chercher la gracieuse épouse.

 

COLETTE, à part.

Qu'entends-je ?

 

GUILLOT, étonné.

Ici ?

 

LA FOULE

Comment ?

 

L'ÉCUYER

Sous un modeste habillement,

Elle se cache en cette hôtellerie...

 

COLETTE, à part.

Je comprends tout ! Il voulait m'éprouver.

 

L'ECUYER, à Guillot.

Dites-moi, je vous prie,

En quel endroit je pourrais la trouver.

 

COLETTE, s'avançant.

Je suis celle que vous cherchez...

 

L'ECUYER

Vous ?

 

TOUS

Que dit-elle ?

 

COLETTE, fièrement.

Je suis la reine. (L'écuyer s'incline. Tous l'imitent.)

 

GUILLOT, à part.

Et moi

Qui lui fis laver la vaisselle !

 

COLETTE

Que l'on me mène auprès du roi.

(Même air que plus haut.)

On m'avait bien dit de me taire

Et j'avais promis le secret.

Mais, â quoi bon tant de mystère ?

Dans quel but ? dans quel intérêt,

Lorsque d'un roi l'on est l'épouse ?

C'est pour marcher à son côté.

De mon titre je suis jalouse,

Je veux ma part de royauté !

(L'écuyer la prend par la main et sort avec elle au milieu des acclamations de Guillot et de la foule.)

 

CHŒUR FINAL

Vive la reine,

Notre souveraine.

Vive la reine !

 

Rideau.

 

Version de la reprise de 1900 (édition du 08 juin 1921)

 

 

ACTE DEUXIÈME

 

 

La grande salle de l'hôtellerie du Plat-d'Etain. Au fond, large baie vitrée donnant sur la place que l'on a vue au 1er acte. Porte ouvrant sur ladite place, portes à droite et à gauche. Une galerie de bois court, à la hauteur du premier étage, tout autour de la salle. Un escalier y conduit de la scène avec une large rampe. Grande cheminée à droite. En scène, tables, bancs, chaises, horloge à poids, buffets. Il fait nuit. Chandelles allumées.

 

 

SCÈNE PREMIÈRE
ROLAND, LES CLERCS, GUILLOT, COLETTE, JACQUET, RIBAUDES.

(Au lever du rideau, les clercs et leurs maîtresses sont attablés, en train de boire, servis par Guillot, Colette et Jacquet. D'autres dansent. Divertissement.)

 

Chœur

 

LES CLERCS

A vous, belles maîtresses,

Qui charmez nos instants,

Nos plus chaudes caresses,

Les fleurs de nos printemps ;

Abeilles peu farouches,

Vos baisers inconstants

Récoltent sur nos bouches

Le miel de nos vingt ans.

 

LES FILLES

Donnez à vos maîtresses

Quelques joyeux instants,

Vos plus chaudes caresses,

Les fleurs de vos printemps ;

Abeilles peu farouches,

Nos baisers inconstants

Récoltent sur vos bouches

Le miel de vos vingt ans.

 

COLETTE, servant à boire, à part.

Quelle bruyante compagnie,

Chez nous, ce soir est réunie.

 

LES CLERCS

Holà ! du vin ! à boire ! holà !

 

GUILLOT

Colette, allons !

 

COLETTE

            Voilà ! Voilà !

 

ROLAND, l'arrêtant au passage.

Eh quoi, c'est vous, dans cette auberge ?

 

COLETTE

Pour vous servir.

 

ROLAND

            Vous feriez mieux, vraiment,

De surveiller un peu...

 

COLETTE

            Qui donc ?

 

ROLAND

                        Votre Clément.

(Bas, en l'observant.)

Chez mainte dame il se goberge
A leur table accueilli,

Ainsi que dans leur cœur...

 

COLETTE

            Ah !

 

ROLAND, à part.

                        Elle a tressailli.

 

COLETTE, se remettant.

Que m'importe ! (Elle lui échappe.)

 

ROLAND, à part.

            Bien, fais la mijaurée.

(A ses amis.)

C'est sa femme. Il viendra la voir dans la soirée,

Je te gage ; et tous deux nous les prendrons ici.

(A part.)

Je tiendrai mon rival enfin à ma merci !

 

LE VEILLEUR DE NUIT, au dehors.

Il est neuf heures,

Le temps est frais.

Dans vos demeures

Rentrez en paix. (Neuf heures sonnent.)

 

[ GUILLOT, à voix basse.

[ Voici le guet qui passe,

[ Il faut quitter la place ;

[ Bonsoir, Messieurs bonsoir

[ Et revenez me voir

[ La nuit est très obscure

[ Et la route peu sûre,

[ Il est moins hasardeux

[ De rentrer deux à deux.

[

[ LES CLERCS, LES RIBAUDES, à voix basse.

[ Voici le guet qui passe,

[ Vite quittons la place ;

[ Bonsoir, Guillot bonsoir

[ Nous reviendrons te voir

[ La nuit est très obscure

[ Et la route peu sûre,

[ Il est moins hasardeux

[ De rentrer deux à deux.

(Chaque clerc prend une fille sous son bras, et sort par le fond. La musique continue.)

 

GUILLOT

(Parlé.) Toi, Colette, range un peu cette salle, tandis que je vais mettre les volets avec Jacquet ; ensuite tu mettras le couvert de nos hôtes et tu t'en iras à la cuisine pour y préparer leur repas. (Il sort avec Jacquet.)

 

 

SCÈNE II

 

COLETTE, seule

(Elle range sur les tables, et sort d'un buffet une nappe, des serviettes et des assiettes qu'elle essuie.)

A la cuisine ?... Moi ?... Une reine de France à la cuisine ?... Car, enfin... il n'y a pas à dire, mon bel ami... si c'est Clément qui est le roi... c'est moi alors qui suis la reine... Ma pauvre mère va-t-elle être étonnée !... Il est vrai qu'on m'a fait promettre de ne rien dire... Je comprends, il ne peut pas me présenter à tous ces ducs et ces barons qui l'entourent, en leur disant : « Voila ma femme, Colette, une petite paysanne qui ne sait ni lire ni écrire... » Non, non, je me tairai... et nous continuerons à nous voir en secret, comme ce soir... car il va venir... C'est que je ne vais plus oser l'embrasser... un roi. (Elle reste rêveuse.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCÈNE III
COLETTE, GUILLOT

 

GUILLOT, venant du fond et fermant la porte intérieurement.

Eh bien ! c'est ainsi que tu travailles ? Le couvert n'est pas mis ? A quoi penses-tu, fainéante ?

 

COLETTE, à part.

Fainéante ?... S'il savait à qui il parle ! (Haut.) Ne vous fâchez pas, maître Guillot, ce sera bientôt fait. (Elle met le couvert, aidée par Guillot.)

 

GUILLOT

Ah ! c'est qu'il faudra se trémousser. Nous allons en avoir un monde demain !

 

COLETTE

Pourquoi donc ?

 

GUILLOT

Parce que c'est demain, à midi, que la jeune reine fera son entrée dans Paris.

 

COLETTE, dressant l'oreille.

La jeune reine ?

 

GUILLOT

Oui. Le roi s'est marié depuis peu.

 

COLETTE, à part.

On le sait donc ?

 

GUILLOT

Et c'est demain qu'il fera connaître à tous sa femme.

 

COLETTE

Demain ?

 

GUILLOT

Qu'il la présentera à sa cour.

 

COLETTE

A sa cour ?

 

GUILLOT

Et qu'il la fera asseoir à ses côtés, sur le trône de France !

 

COLETTE, tombant sur une chaise.

Il la fera asseoir.

 

GUILLOT

Qu'est-ce que tu as ?

 

COLETTE, se remettant.

Rien, rien... Et cette jeune reine, la connaît-on ?

 

GUILLOT

Pas encore. Elle est là-bas, quelque part dans un petit village des environs de Paris.

 

COLETTE, à part.

C'est bien cela. (Haut.) A Chevreuse.

 

GUILLOT

Chevreuse ? Non, je croyais... Pontoise.

 

COLETTE, avec assurance.

Non, non, Chevreuse.

 

GUILLOT

Au fait, tu as peut-être raison... A Chevreuse, où elle attend le bon plaisir de son seigneur et maître.

 

COLETTE

Et que pense-t-on de ce mariage ?

 

GUILLOT

Mais tout le monde en est enchanté, moi tout le premier, parce que, tu comprends, une reine c'est bon, compatissant au pauvre peuple.

 

COLETTE, avec émotion.

Oh ! oui, elle le sera... et si jamais, mon brave monsieur Guillot, je puis faire quelque chose pour vous... (Elle lui prend les mains.)

 

GUILLOT, éclatant de rire.

Toi ?

 

COLETTE

Oui... (Balbutiant.) Je veux dire que... vous êtes un bon maître... et que je vous servirai bien.

 

GUILLOT

J'y compte, Colette... Tu ne me coûtes rien, c'est vrai.

 

COLETTE

C'est moi qui l'ai voulu.

 

GUILLOT, noblement.

Mais cela ne m'empêchera pas de te savoir gré de tes services, tout comme si je les payais.

(Marie paraît sur l'escalier.)

 

 

SCÈNE IV
LES MÊMES, MARIE

 

MARIE, à Guillot.

Vous n'avez pas revu... mon mari ?

 

GUILLOT

Non, madame.

 

MARIE, à part.

Que peut-il être devenu ? (Haut.) Dès qu'il paraîtra, vous pourrez servir.

 

GUILLOT

Tu entends, Colette. (Il sort à gauche, deuxième plan )

 

 

SCÈNE V

MARIE, COLETTE, LES CLERCS, au dehors.

 

Scène et Duetto

 

COLETTE

(Parlé.) Servir cette femme ! cette bourgeoise ! Enfin, patientons. (Elle continue à préparer la table.)

 

LES CLERCS, dans le lointain.

Fêtons cette journée

Qui bientôt va finir ;

Tout le long de l'année

Gardons son souvenir.

 

Duetto

 

MARIE, répétant d'un air rêveur, le madrigal du premier acte, en respirant la fleur que lui a donnée Clément.

Si, de la souveraineté,

Il nous fallait chercher le signe

Dans un teint aux blancheurs de cygne,

Dans la grâce, dans la beauté...

(S'interrompant.)

Quelle galanterie !

Ah ! que les hommes sont moqueurs !

Comme un brin de coquetterie

A vite raison de leurs cœurs ! (Elle marche avec agitation.)

 

COLETTE

Qu'avez-vous ?

 

MARIE

            La fièvre m'oppresse,

Une langueur enchanteresse,

Comme la nuit succède au jour,

Remplace brusquement mon rire par des larmes.

 

COLETTE, riant.

Je reconnais le mal qui cause vos alarmes :

C'est l'amour.

 

MARIE

De l'amour,

Oui, c'est le signe,

Ce trouble ravissant qui cause mon effroi.

(Avec éclat.)

J'aime !

 

COLETTE

            Et qui donc ?

 

MARIE

                        Le roi.

 

COLETTE, avec un mouvement.

                                   Le roi ?

 

MARIE

En est-il un plus digne ?

 

COLETTE

A peine l'avez-vous entrevu ce matin.

 

MARIE

Un seul regard suffit à fixer mon destin,

Tout me plaît et m'enchante.

Tout me séduit en lui,

Autour de moi tout chante

Et sourit aujourd'hui.